‹ Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques détails extraits des mémoires de l'abbé deChapitre 11 sur 15 · VOYAGE DU COBITE DE FORBIN · texte numérisé non relu

VOYAGE DU COBITE DE FORBIN

prendre ; je nlgnorais pas que le roi de Siam ne se sert jamais, pour porter ses ordres, que des soldats de sa garde. M. de Métellopolis , M. Manuel et le facteur de la compagnie qui étaient présents lorsque le Portugais me parla , n'hésitèrent pas à me dire de m'en défier.

M. révêque surtout me tirant à part : « Gardez^ vous bien, me dit-il, de vous mettre entre les mains de ces Portugais; je connais M. Constance, n'en doutez pas , ces gens-ci ont ordre de vous assassiner en chemin , après quoi le ministre en sera quitte pour les faire pendre, afin qu'ils ne puissent pas l'accuser. Il dira ensuite au roi qu'il les a fait mourir pour venger la mort du chevalier de Forbin; et ce prince qui ne voit que par les yeux de son ministre, prendra tout cela pour argent comptant. Croyez -moi, tirez -vous des mains d'un ennemi si artificieux et si méchant , puisque vous êtes assez heiureux pour en avoir le moyen. »

Je le remerciai , comme je devais , de ses bons avis, et m'adressant à l'officier, je lui dis que je ne reconnaissais nullement l'ordre qu'il était venu me signifier, que Sa Majesté m'ayant permis de me retirer , il n'y avait aucune apparence qu'elle eût sitôt changé de résolution, ni qu'elle voulût me retenir plus longtemps dans ses États, malgré les bonnes raisons que j'avais eu l'honneur de lui al-

léguer; qull pouvait partir quand il jugerait à propos , et porter ma réponse à M. Constance.

Je ne parlai si haut, que parce que, n'ayant pas à demeurer longtemps à Siam , je n'avais plus rien à craindre de la haine du ministre. En effet, dès le lendemain nous mimes à la voile. Je m'estimai si heureux de quitter ce maudit pays, que j'oubliai dans ce moment tout ce que j'avais eu à souffrir.

Retour en France.

En passant par le détroit de Malacca, les vents contraires nous obligèrent d*y mouiller. Nous descendîmes à terre , où nous trouvâmes des huîtres excellentes, que nous étions obligés de manger sur le rocher même, où elles sont attachées si fortement qu'il n'est pas possible de les en tirer.

Dans le séjoiu* que nous fîmes sur ces côtes , j'entrai assez avant dans le pays , où , ayant trouvé des repaires de bêtes fauves, j'avançai encore quelques pas , poiu: voir s'il n'y aurait pas moyen de tirer à quelque pièce de gibier. Dans le temps que je regardais de côté et d'autre, je vis un singe monstrueux qui venait à moi ; il s'avançait les yeux étincelants , et avec un air d'assurance , à me faire craindre, si je n'avais pas été armé.

Tâllai à lui , et quand nous fûmes à dix pas l'un de l'autre , je lui tirai un coup de fusil qui l'éteu"dit roide mort.

Cet animal était affreux , sa queue était longue comme celle d'un lion ; il avait plus de deux pieds et demi de hauteur , huit pieds du bout de la queue à la tète, et sa face longue et grosse était semée de bourgeons , comme celle d'un ivrogne. Ceux du pays m'assurèrent que j'avais été bien heureux de le tuer, cet animal étant capable de m'étrangler si j'eusse manqué mon coup. J'allai chercher nos matelots pour l'emporter; ils avouèrent qu'ils n'avaient jamais vu de singe si gros dans toutes les Indes.

Du détroit de Malacca, nous passâmes par les îles de Nicobar, qui sont habitées par des peuples tout à fait sauvag)3s ; ils vont entièrement nus^ hommes et femmes , et ne vivent que de poisson et de quelques fruits qu'ils trouvent dans les bois; car leurs lies ne produisent ni riz, ni légume, ni d'autre sorte de grain dont ils puissent se nourrir. A trente lieues de ces îles, est celle d'Àndaman , que nous aperçûmes de loin ; ceux qui l'habitent sont anthropophages, et les plus cruels qu'il y;ait dans toutes les Indes.

Nous arrivâmes enfin à Pondichéry. C'est un des plus célèbres comptoirs de la compagnie d'Orient : il y a un directeur général, et plusieurs

commis ; c'est mi entrepôt où l'on transporte des Indes, des toiles de coton, des mousselines, et des indiennes de toutes les espèces. Les vaisseaux de cette compagnie viennent de France toutes les années pour acheter ces toiles, et les portent au Port-Louis.

M. Martin , pour lors directeur de ce comptoir , m'accueillit le plus gracieusement du monde, et ne cessa de me combler de politesse pendant tout le temps que je séjournai dans le pays. Il ne fut

pas en mon pouvoir d*en partir aussitôt que je souhaitais; il me fallut attendre asse2 longtemps les vaisseaux d'Europe ^ qui , cette année , arrivèrent un peu plus tard que de coutume. Mon occupation ordinaire, pendant ce séjout^ était la chasse. Il y a dans ce pays des espèces de renards qu'on nommé chiens marrons; j'en prenais presque tous les jours avec des lévriers que j'avais dressés, et qui furent d'abord, faits k tëtte manière de chasser; qui est très-amusante.

Il m'y arriva une aventure où je faillis de périr. Le commis d'un vaisseau de la compagnie de France , arrivé depuis peu , me pria de le mener avec moi : après avoir chassé quelques heures, mes lévriers firent lever uil de ces renards, Qui se voyant pressé, se sauva dans un terrier. Pour l'obliger à en sortir, je me mis en devoir de l'enfumer : je ramassai de la paillé de riss , j'en rem-

plis le trou, et j*y mis le feu. Comme j'étais baissé pour souffler , il en sortit tout à coup un animal , qui , s'élançant sur moi , me renversa en me couvrant de paille , de feu et de fumée , me passa sur le visage , et fut se jeter dans une ri* vière qui n'était qu'à deux pas. Tout cela se fit si vite, que Fanimal s'était plongé dans Feau avant que je fusse en état de me relever. Le commis me dit qu'il ne doutait point que ce ne fût un crocodile, ou un caïman. Quoi qu'il en soit, j'eus grand'peur, et je m'estimai bien heureux d'en être quitte à si bon marché.

Les habitants de Pondichéry sont fort noirs sans être Cafres ; ils ont les traits du visage bien faits , le regard doux , les yeux vifs et fort beaux. Us laissent croître leurs cheveux qui s'abattent îusqu'à la ceinture. Leur nation est divisée par castes, ou races. Les bramins, qui sont les prêtres du pays , sont en plus grande vénération que tous les autres; ensuite viennent les bergers. Ces peuples observent sur toute chose de ne s'allier qu'avec leurs égaux ; en sorte qu'un berger ne saurait prétendre à Talliance d'un bramin. Que s'il arrive que quelqu'un d'une caste distinguée épouse une femme qui soit d'un rang inférieur, il déchoit et n'a d'autre rang que celui de la famille à laquelle il s'est allié. Il n'en est pas de même des femmes , qui , en se mésalliant , ne perdent rien de leur

A SIÂM. m

condition. Parmi ces castes, la plus méprisable est celle des cordonniers , excepté ceUe qu'on appelle des parias, qu'on regarde avec horreur parce qu'ils ne font pas difficulté de se nourrir de la chair de toute sorte d'animaux.

Ces peuples, qui sont idolâtres, ont, à une lieue de Pondichéry, un fameux temple où ils se rendent toutes les années , à un certain jour marqué , pour y célébrer une fête à l'honneur de leurs principales divinités. On y 'accourt en foule de tous les environs ; j'y allai par curiosité. Après mille cérémonies dont on me fit le récit , car je ne pus pas entrer dans le temple , ils sortirent le dieu et la déesse , à l'honneur desquels ils étaient assemblés. Ces idoles sont de figure gigantesque et fort bien dorées ; ils les mirent sur im char à quatre roues, et les placèrent en face l'une de l'autre. La déesse sur le devant du char paraissait dans une posture lascive, et l'attitude du dieu n'était guère plus honnête.

Ce char était tiré avec des cordes par deux ou trois cents hommes. Tout le reste du peuple , qui était innombrable, se jetait ventre à terre et poussait des cris de joie dont toute la campagne retentissait. Il y en avait d'assez simples pour se jeter sous les roues du char, s'estimant heureux d'être écrasés en témoignage du respect qu'ils avaient pour leur dieu.

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