VOYAGE DU COMTE DE FORWN
bon ; mais j'ajoutai qu'étant étranger et nouvellement au service du roi, je devais être plus attentif qu'un autre à ne manquer en rien de ce qui m'était ordonné; qu'en conséquence, depuis la révolte dont il avait sans doute entendu parler, j'avais reçu des ordres très-rigoureux pour empêcher qu'aucun Siamois ne sortît du royaume- Le capitaine me répondit qu'il n'avait avec lui que des Macassars. Je lui répliquai que je ne doutais nullement de ce qu'il me disait, mais qu'étant environné de Siamois , qui observaient toutes mes actions , je le priais , afin que la cour n'eût rien à me reprocher, de mettre tout son monde à terre , et qu'après qu'ils auraient été reconnus pour Macassars, ils n'auraient qu'à se rembarquer, qu'on détendrait la chaîne , et qu'il leur serait libre de passer et de se retirer où ils jugeraient à propos. Ce capitaine, sans hésiter, répondit : « Je le Veux bien , mais ils descendront armés. » Alors , le regardant en riant : « Est-ce que nous sommes en guerre? lui dis-je. — Non, me répondit-il; mais le crit que j'ai à mon côté, et qui est l'arme que nous portons , est tellement une marque d'honneur parmi nous que nous ne saurions le quitter sans infamie. » Cette raison me paraissant sans réplique , je m'y rendis , ne comptant pas qu'une arme qui me paraissait si méprisable fût aussi dangereuse que je l'éprouvai bientôt après.
A SIàM. 79
Ce crit est une espèce de poignard , d'environ un pied de long et large d'un pouce et demi par le bas ; il est fait en onde , la pointe en langue de serpent, d'un bon acier trempé; il coupe comme un rasoir, et des deux côtés ; ils le ferment dans une gaine de bois , et ne le quittent jamais.
Le capitaine détacha deulc de ses hommes pour aller chercher ce qui restait de ses gens. Je lui fis servir du thé pour Famuser, en attendant qu'on vint m'avertir quand tout le monde serait à terre, auquel temps je comptais envoyer mes ordres pour les arrêter. Comme ils tardaient trop à mon gré, je me levai, et ayant prétexté quelque ordre que j'avais à donner , je priai un mandarin qui était présent de tenir ma place , ajoutant que j'allais revenir à l'instant.
Mes Siamois, attentifs à tout ce qui se passait^ étaient fort en peine de savoir à quoi je destinais les troupes que j'avais postées de côté et d'autre. En sortant du pavillon, je trouvai un vieux ofâ^ cier portugais, brave homme que j'avais fait ma^ jor, et qui était là en attendant mes ordres. « Monsieur , lui dis-je, allez avertir tels et tels de se tenir prêts, et, dès que les Macassars auront passé un tel endroit , que je lui désignai , vous commencerez par les investir, vous les désarmerez , et ensuite vous les arrêterez jusqu'à ce que je vous envoie dire ce qu'il y aura à faire. »
Le Portugais , effrayé de ce qu'il venait d'entendre : « Monsieur, me dit-il, je vous demande pardon, mais ce que vous proposez n'est pas faisable. Vous ne connaissez pas cette nation comme moi. Je suis enfant des Indes; croyez-moi : ces sortes d'honunes sont imprenables, et il faut les tuer pour s'en rendre msdtre. Je vous dis bien plus, c'est que si vous faites mine de vouloir arrêter ce capitaine qui est dans le pavillon, lui et ce peu d'hommes qui sont avec lui nous tueront tous, sans qu'il en échappe un seul. »
Je ne fis pas tout le cas que je devais de l'avis que ce Portugais me donnait, et persistant dans mon projet , dont l'exécution me paraissait assez facile: « Allez, lui repris-je; portez mes ordres tels que vous les avez reçus : je suis persuadé qu'avant que de se faire tuer ils y penseront plus d'une fois. » Le major s'en alla fort triste, et, me continuant ses bons avis, me dit en partant : « Mon Dieu, prenez bien garde à ce que vous faites; ils vous tueront infailliblement : croyez ce que j'ai l'honneur de vous dire ; c'est pour votre bien. »
Le zèle de cet officier me fit entrer en considération. Pour ne rien hasarder, je fis monter vingt soldats siamois dans la gorge du bastion ; dix desquels étaient armés de lances, et dix autres de fusils ; je fis tirer le rideau du paviUon , et , m*é-
À SIÂM. 81
tant avancé vers rentrée, j'ordonnai à un mandarin d*aller de ma part dire au capitaine que j'étais bien mortifié de l'ordre que j'avais de l'arrêter, mais qu'il recevrait de moi toute sorte de bons traitements.
Ce J)auvre mandarin, qui me servait d'inter • prête, obéit. Au premier mot qu'il prononça, ces six Macassars, ayant jeté leurs bonnets à terre, mirent le crit à la main , et, s'élançant comme des démons, tuèrent, dans un instant, et l'interprète, et six autres àiàndarins qui étaient dans le pavillon. Voyant ce carnage, je me retirai vers mes soldats, qui étaient armés; je sautai sur la lance d'un d'entre eux, et je criai aux autres de tirer.
Un de ces six enragés vint sur moi le crit h la main; je lui plongeai ma lance dans l'estomac : le Macassar, comme s'il eût été insensible , venait toujours en avant , à travers le fer que vje lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusqu'à moi pour me percer. Il l'aurait fait immanquablement, si la garde, qui était vers le défaut de la lame, ne lui «n eût ôté le moyen. Tout ce que j'eus de mieux à faire, fut de reculer en lui tenant toujours la lance dans l'estomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin je fus secouru par d'autres lanciers
qui achevèrent de le tuer.
Des six Macassars, il y en eut quatre de tués dans le pavillon ; les deux autres , cpioique blessés grièvement, se sauvèrent en sautant du bastion en bas. La hardiesse, ou plutôt la rage de ces six hommes m'ayant fait connaître que le Portugais avait dit vrai, et qu'ils étaient en effet imprenables, je commençai à craindre les quarante-sept autres qui étaient en marche. Dans cette fâcheuse situation , je changeai l'ordre que j'avais donné de les arrêter, et reconnaissant qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre, je résolus de les faire tous tuer s'il était possible. Dans cette pensée, j'envoyai et j'allai moi-même de tous côtés pour faire assembler les troupes.
Cependant les Macassars, descendus à terre, marchaient vers le fort. J'envoyai ordre à un capitaine anglais , que M. Constance avait mis à la tête de quarante Portugais, d'aller leur couper chemin , de les empêcher d'avancer, et , en cas de refus de leur part, de tirer dessus, ajoutant que j'allais être à lui dans un moment, pour le soutenir avec tout ce que je pourrais ramasser de troupes. Sur la défense que l'Anglais leur fit de passer outre, ils s'arrêtèrent tout court. Pendant ce temps, là, je faisais avancer mes soldats dans le meilleur ordre que je pouvais : ils étaient armés de fusils ; mais il y avait peu à compter sur eux : c'étaient tout de nouvelles troupes et nullement aguerries.
Nous nous arrêtâmes à cinquante pas des Macassars. Il y eut des pourparlers de part et d'autre. Je leur fis dire que, s'ils voulaient, il leur était libre de retourner dans leur galère. Je compris que s'ils prenaient le parti de se rembarquer, il me serait aisé de les faire tous tuer à coups de fusil ; car ils n'en avaient point pour se défendre, et ne portent jamais d'armes à feu. Ils me firent répondre qu'ils voulaient bien retourner à bord , mais qu'il fallait, auparavant qu'on leur rendit leur capitaine, sans lequel ils ne se rembarque* raient jamais.
Le capitaine anglais , enxiuyé de toutes ces longueurs, m'envoya dire que, puisqu'ils ne voulaient pas entendre raison, il allait dans le moment faire attacher tous ces gueux-là, qui faisaient si fort les entendus, et, sans attendre ma réponse, marcha à eux avec beaucoup d'imprudence.
Il n'eut pas plutôt remué, que les quarantesept Macassars , qui jusqu'alors s'étaient tenus accroupis à leur manière , se levèrent tout à coup , et ayant entouré leur bras gauche d'une espèce d'écharpe , dont ils ont accoutumé de se ceindre , ils en formèrent comme une targue ; ensuite , se couvrant le corps de leur bras ainsi entortillé , ils fondirent sur les Portugais, le crit à la main, et donnèrent tète baissée, avec tant de vigueur, qu'ils les enfoncèrent et les mirent en pièces.