‹ Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques détails extraits des mémoires de l'abbé deChapitre 12 sur 15 · I!^8 VOYAGE DU COMTE DE FORBIN · texte numérisé non relu

I!^8 VOYAGE DU COMTE DE FORBIN

Cette céréDionie étant faîte , je vis des hommes et des femmes qui se roulaient à terre, et continuaient cet exercice en tournant tout autour du temple; je demandai pour quel sujet ils se meurtrissaient ainsi tout le corps , car ils étaient nus ,

à la réserve d'un linge dont ils étaient couverts depuis la ceinture jusqu'à demi-cuisse ; on me répondit que n'ayant point d'enfants, ils espéraient par cette sorte de pénitence , • de fléchir leurs dieux, qui ne manqueraient pas de leur en donner. C'est là tout ce que je rapporterai de cette fête, n'ayant pu entrer, conmie j'ai dit, dans le temple , où les seuls idolâtres sont admis.

J'y retournai pourtant deux jours après, ckt j'étais curieux de le voir; je me présentai à la porte avec sept autres Français y qui souhaitaient aussi d'y entrer. Le chef des bramins nous en refusa l'entrée, sous t)rétexte qu'il ne lui était pas permis de le profaner en y introduisant des chrétiens. Sur ce refus, sans me mettre en peine de lui répondre, je m'approchai de lui, je lui arrachai un poignard qu'il avait à la ceinture , et je lui en présentai la pointe en le menaçant de le tuer : il ne lui fallut pas dire de fuir. Alors nous entrâmes; nous ne trouvâmes dans cet édifice, qui était fort vaste, qu'un grand nombre d'idoles de différentes grandeurs, et toutes en postiure dés^ honnête.

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Tandis que nous nous amusions à les regarder, le bramin offensé de l'affront qu'il avait reçu , alla crier l'alarme aux environs , et vint à nous à la tête de plus de trois cents honunes : mais ce peuple, qui est absolument sans courage, fut si effrayé en nous voyant avec dés armes à feu, qu'il n'y en eut pas im seul qui eût la hardiesse d'approcher.

A peu près dans ce temps-là , un vaisseau de la compagnie des Indes étant prêt à faire voile pour Massulipatan , ville fameuse par son commerce , et les vaisseaux de France ne devant point encore arriver, je résolus de m*embarquer dans le dessein de passer de cette ville jusqu'à celle de Golconde , qui n'en est éloignée que de trente lieues. Le grand Mogol assiégeait pour lors cette place; j'étais bien aise de voir comment ces peuples font la guerre, et la manière dont ils s'y prennent pom* former des sièges et des attaques ; mais il ne fut pas à mon pouvoir d'exécuter ce projet, comme on verra par ce que je vais dire.

Lorsque nous partîmes, nous étions dans la saison du vent d'ouest, c'est-à-dire dans la saison la plus favorable de l'année; la route se fit fort heureusement cl en peu de jours. Nous n'étions plus qu'à huit lieues de Massulipatan, lorsque nous vîmes venir du côté de terre un nuage noir et épais, que nous crûmes tous être im orage. Nous serrâmes d'abord toutes les voiles, crainte

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d*accideiit. Le nuage arriTa enfin à bord avec trèspeu de yent , mais suivi d'une prodigieuse quantité de grosses mouches semblables à celles qu'on Toit en France, qui mettent des vers à la viande; elles avaient toutes le cul violet. L'équipage fut si incommodé de ces insectes, qu'il n'y eut personne qui ne fût obligé de se cacher pour quelques mo* ments. La mer en était toute couverte , et nous en eûmes une si grande quantité dans le vaisseau, que pour le nettoyer, il faUut jeter plus de cinq cents boyaux d'eau.

Environ à quatre lieues de la ville , nous aperçûmes comme un brouillard qui la couvrait tout entière. A mesure que nous avancions , ce brouillard s'étendait , et peu après nous ne vîmes plus que la pointe des montagnes qui servaient à guider les pilotes. En approchant de terre , nous vîmes que ce nuage n'était autre chose qu'une multitude innombrable de mouches toutes diCTérentes des premières. Celles-ci avaient quatre ailes et ressemblaient à ceUes qu'on voit le long des eaux, et qui ont la queue barrée de jaune et de noir.

Plus nous avancions, et plus ces insectes se multipliaient ; il y en avait une si grande quantité, que nous empêchant de voir la terre , nous fûmes obligés d'en approcher en sondant. Quand nous fûmes avancés à un certain nombre de brasses , le

pilote fil démouiller Tancre. Un commis de la compagnie, nonmié le sieur Delande, qui avait ordre de visiter le comptoir , s* embarqua dans la chaloupe; nous le suivîmes, le capitaine et moi. La quantité de ces mouches était si grande, que nous fûmes obligés d*embarquer ime boussole pour ne pas manquer la terre qu'elles nous cachaient entièrement ; nous abordâmes enfin.

Ne trouvant personne dans le port, ceux du vaisseau qui connaissaient la ville nous servirent de guides, et nous menèrent à la douane. Personne ne parut dans le bureau , qui était tout ouvert; nous entrâmes pourtant, et nous en parcourûmes toutes les pièces, sans trouver qui que ce soit. Surpris de cette nouveauté, nous marchâmes du côté où était le comptoir de la compagnie d'Orient, nous traversâmes plusieurs rues sans voir personne. Cette solitude, qui régnait par toute la viUe, jointe à une puanteur insupportable , nous fit bientôt comprendre de quoi il était question.

Après avoir beaucoup marché, nous arrivâmes devant la maison de la compagnie. Les portes en étaient ouvertes , nous y trouvâmes le directeur , mort apparemment depuis peu , car il était encore tout entier. La maison avait été pillée , et tout y paraissait en désordre. Frappé d'un spectacle si affreux , je revins dans la rue , et m'adressant aa

' sieur Delande : « Retournons à bord , lui dis-je , il n'y a rien de bon à gagner ici. » fl me répondit que sa commission Tobligeait d'aller plus avant; qu'ayant à rendre compte de son voyage, il ne pouvait retourner à bord sans avoir au moins parlé à quelqu'un qui pût l'instruire plus précisément des causes de tout ce désordre.

Nous continuâmes donc à marcher, et nous nous rendîmes au comptoir des Anglais ; nous le trouvâmes fermé ; nous eûmes beau frapper, personne ne répondit. De là nous passâmes à celui des Hollandais : de quatre-vingts personnes qui le composaient, il n'en restait plus que quatorze; c'étaient plutôt des spectres que des hommes. Ils nous dirent que la peste avait mis la ville dans l'état où nous l'avions trouvée ; que la plupart des habitants étaient morts , et que le reste s'était retiré dans les campagnes ; qu'ils ne pouvaient nous donner aucun éclaircissement sur la maison des Français, dont ils n'avaient appris aucune nouvelle; que les Anglais avaient abandonné la leur, après avoir perdu la meilleure partie de leurs gens, et que pour eux, ayant des trésors immenses dans leur maison , il leur ét^t défendu ^ sous peine de la vie, d'en sortir, sans quoi ils ne seraient pas restés.

Dans la situation où était cette malheureuse ville, il n'y avait pas apparence d'y trouver un

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bâtiment pour me conduire à Golconde. Il fallut 86 passer d'en voir le siège ; nous retournâmes à bord annoncer ce que nous avions vu et ce qu'on nous avait dit. Sur-le-champ nous remimes à la voile, et sans faire un plus long séjour, nous fîmes route pour le port de Mergui, qui appartient au roi de Siam. Ce ne fut qu'avec peine que je me résolus de retourner dans un pays d'où il ne m'avait pas été facile de me tirer. Mais comme ce port est éloigné de la cour de plus de cent lieues , et que d'ailleurs j'étais dans un vaisseau français , je crus que j'y serais en sûreté contre la mauvaise volonté de M. Constance.

Le troisième jour du départ de Hassulipatan , quelques matelots de la chaloupe , qui étaient descendus à terre , tombèrent malades. La cause de leur maladie ne pouvait être incertaine. Le chirurgien, leur trouvant la fièvre, les saigna. Le lendemain, je fus moi-même attaqué de la fièvre; je refusai de me laisser saigner. Tous les autres matelots, qui étaient venus dans la chaloupe, tombèrent aussi malades; ils furent saignés comme les premiers , et les ims et les autres moururent peu de jours après.

Cependant ma fièvre continuait ; elle était accompagnée d'une sueur si abondante , et qui dans peu me mit si bas, que je pouvais à peine parler. La violence du mal m'avait affaibli la vue-, au

point de ne pouvoir plus distinguer les objets qu'imparfaitement. Pour comble de malheur, les provisions commençaient à manquer , et il n'y avait plus dans le vaisseau de quoi faire du bouillon; car nous n'avions pu prendre que très-peu de vivres à Pondichéry, où la disette, qui était fort grande , réduisait la ville à une espèce de famine.

Je ne me trouvai jamais dans une plus fâcheuse conjoncture. Ne sachant à quoi me déterminer, je m'avisai de dire à im petit esclave siamois, qui n'avait jamais voulu me quitter, de m'apporter un peu de vin de Perse, dont j'avais bonne provision ; j'en bus environ un demi-verre, et je m'endormis profondément. Quelques heures après , je m'éveillai tout en sueur ; il me parut que ma vue s'était un peu fortifiée. Je revins à mon remède , dont je doublai la dose ; je me rendormis une seconde fois, et je me réveillai encore trempé de sueur, mais beaucoup plus fortifié. Comme le remède opérait, j'en pris pour la troisième fois, y ajoutant un morceau de biscuit, que je mangeai après l'avoir trempé dans le vin. Je continuai de même pendant quelques jours , après lesquels ma fièvre continue se changea en tierce.

M. Delande et le capitaine, qui furent attaqués du même mal, profitant de mon exemple , refusèrent la saignée et ne voulurent d'autre remède que le mien : leur mal diminua peu à peu , et ils

échappèrent comme moi. Enfin nous arrivâmes à Mergui , où , à l'aide des rafraîchissements , dont nous ne manquâmes plus, nous fûmes sur pied en peu de jours. De dix-sept que nous étions embarqués dans la chaloupe et qui descendîmes à terre, quatorze, qui avaient été saignés, moururent, sans qu'il en échappât un seul. Selon toutes les apparences , H. Delande, le capitaine et moi , nous ne nous en tirâmes que pour n'avoir pas voulu de la saignée : tant il est vrai qu'elle est mortelle dans ces sortes de fièvres pestilentielles.

Peu de jours après notre arrivée à Mergui, M. Céberet y arriva suivi d'un grand cortège de mandarins ; il revenait de Louvo. La Loubère et lui y avaient été envoyés de France pour traiter du commerce et pour régler toutes choses avec Constance; car la négociation dont le père Tachard s'était chargé avait réussi. Ce père, trompé par Constance, comme nous avons déjà dit, et comptant de bonne foi de servir et la religion et l'État, n'avait rien oublié pour porter la cour à entrer dans les vues, et à profiter de la bonne volonté du ministre de Siam, et, sur la parole de ce jésuite, la cour avait donné dans ce projet d'alliance, et avait envoyé des troupes commandées par le chevalier Desfarges, à qui on avait remis la forteresse de Bancok, suivant ce qui avait été convenu.

Le mandarin qui avait été envoyé ambassadeur en France, était du nombre de ceux qui accompagnaient M. Céberet ; dès qu'il m'aperçut , il courut h moi, tout plein de la magnificence du royaume; il me dit que j'avais grand* sujet de vouloir retourner dans mon pays; qu'il y avait vu toute ma famiUè et ua grand nombre de mes amis, avec qui il avait souvent parlé de moi , et ensuite , me faisant de grands éloges de la cour et de tout ce qui l'avait le jplus frappé, il ajouta en mauvais français : La France grand bon, Siam petit bon.

M. Céberet, qui s'était rendu par terre de Louvo à Mergui, renvoya' tous les mandarins, après avoir fait à chacun des présents considérables. Il s'embarqua ensuite avec nous sur le vaisseau de la compagnie, et nous fimes route pour Pondichéry. Sur ce que nous lui demandâmes des nouvelles de sa négociation avec M. Constance , il déclara publiquement qu'il n'était point satisfait de lui , et que ce riiinistre avait trompé la cour, à qui il avait promis des choses frivoles , et qui n'avaient pas la moindre apparence de réalité.

Nous fûmes pendant toute la route, M. Céberet et moi , dans une grande Uaison ; nos entretiens ordinaires roulaient sur lé royaume de Siam et sur les manières de ces peuples. Il était si frappé de les avoir vus si pauvres, et de la misère du royaume, qu'il ne comprenait pas comment on

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avait eu la hardiesse d'en faire des relations si magnifiques.

M Ce que vous en avez vu , lui dis-je un jour, est pourtant ce qu'il y a de plus beau. Tout ce royaume, qui est fort grand, n'est guère qu'un vaste désert. A mesure qu'on avance dans les terres , on n'y trouve plus que des forêts et des bêtes sauvages. Tout le peuple habite sur le bord de la rivière; il s*y tient préférablement à tout autre endroit, parce que les terres, qui y sont inondées six mois de Tan , y produisent presque sans culture, une grande quantité de riz, qui ne peut venir et multiplier que dans l'eau. Ce riz fait toute la richesse du pays. Ainsi, en remontant depuis la Barre jusqu'à Louvo, vous avez vu, et par rapport aux peuples, et par rapport à leurs villes, et par rapport aux denrées qu'ils recueillent, tout ce qui peut mériter quelque attention dans ce royaume. »

Une autre fois , comme nous parlions encore de ce pays, il témoigna souhaiter quelques éclaircissements sur la manière dont le roi se gouverne dans son palais. « Pour cet article, lui répondisje, il n'est pas aisé de vous satisfaire. Ceux du dehors, quelque distingués qu'ils puissent être, n'entrent jamais dans cette partie du palais que le roi habite, et ceux qui y sont, une fois entrés, n'en sortent plus. Tout ce qu'on en sait de plus

particulier, c'est que tout s*y traite dans un grand secret. Non-seulement chacun y a son emploi marqué , 'mais encore chacun a son quartier séparé , hors duquel il ne lui est jamais permis de sortir. Ceux qui serrent dans les chambres qui sont les plus près de la porte, ne savent et ne connaissent du palais que ce qui se passe en cet endroit. Les chambres attenantes ont de nouveaux officiers qui ne sont pas plus instruits que les pre* miers, et ainsi successivement jusqu'à l'appartement du roi , qui passe presque toute sa vie enfermé, faisant consister une partie principale de sa grandeur à ne se montrer que très-rarement. Quand il a à parler à ses ministres, à ceux même qui sont le plus en faveur, il se montre par une fenêtre élevée de terre à peu près de la hauteur d'une toise , d'où il les entend , et disparait après leur avoir brièvement expliqué ses volontés. >»

M. Céberet m'ayant encore questionné au sujet de M. Constance , je lui dis tout ce que j'en savais, et quoiqu'il fût entré de lui-même assez avant dans les vues de ce ministre , dont il commençait à démêler la politique , je lui fis apercevoir bien des choses qui lui étaient échappées , et de la vérité desquelles il ne douta plus , dès qu'il fut en état de joindre ce que je lui disais avec ce qu'il avait déjà reconnu.

Cependant nous approchions de la ville de Ma-

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draspatan , célèbre par son commerce, n n'y avait pas apparence de revenir des Indes en Europe sans en rapporter quelques étoffes et autres raretés du pays. Dans la résolution où j'étais d'y employer quelque argent, je priai le capitaine du vaisseau de me mettre à terre. Les Anglais sont les maîtres de cette place ; le directeur général de leur compagnie, ennemi juré de Constance, m'ayant su logé chez les capucins français , voulut à toute force m'emmener chez lui; il emmena aussi le supérieur de ces bons religieux , à qui il fit honnêteté à mon occasion. Ces pères sont établis dans le faubourg , et administrent les sacrements à des Portugais ou métis qui sont catholiques romains.

Il me donna un fort grand diner, pendant lequel on tira bon nombre de coups de canon.

Nous bûmes les santés des rois d'Angleterre , de France, et des deux familles royales, les canons tirant à boulets. Constance ne fut pas épargné pendant le repas. Le directeur disait tout haut qu'il le ferait pendre s'il pouvait jamais l'attraper. Cependant nous buvions toujours , et nous continuâmes de telle sorte , que nous nous enivrâmes tous , le capucin comme les autres , quoiqu'il y eût moins de sa faute , ayant été engagé à boire presque malgré qu'il en eût.

Quand j'eus fait mes emplettes , le directeur me

donna un petit bâtiment pour me conduire à Pondichéry, qui n'est éloigné de Madraspatan que de vingt lieues. En arrivant , j'y trouvai un vaisseau du roi qui venait prendre M. Céberet; ce bâtiment était commandé par M. Duquesne-Guitton, qui me remit un magnifique fusil , et une paire de pistolets d'un ouvrage merveilleux. C'était un présent que Bontemps m'envoyait comme une marque de son amitié, et pour me remercier de quelques pièces assez curieuses que je lui avais envoyées par le retour des ambassadeurs.

Après que M. Céberet eut fini toutes ses affaires à Pondichéry, nous nous embarquâmes et nous fîmes route pour la France. Pendant le voyage, la conversation roula encore souvent entre lui et moi sur le royaume de Siam ; il me parla de la jalousie de M. Constance et des dangers auxquels il m'avait souvent exposé ; et quoique nos Français, qu'il avait vus à Joudia et à Louvo, l'eussent instruit , et de mon aventure des Macassars et de celle du capitaine anglais , il souhaita encore que je lui en fisse le récit.

Après une navigation fort heureuse , nous mouillâmes au cap de Bonne-Espérance , où nous fîmes quelques rafraîchissements. Nous mouillâmes encore à l'île Sainte-Hélène qui appartient aux Anglais , et peu après à l'île de l'Ascension, où nous péchâmes quantité de tortues et

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autres poissons. Enfin nous arrivâmes heureusement au port de Brest, où nous débarquâmes sur la fin de juillet de Tannée 1688 , environ trois ans et demi après en être parti avec M. de Chaumont.

Ayant débarqué tout ce que j'avais acheté de marchandises à Madraspatan, j'en fis porter les ballots chez le messager qui part toutes les semaines pour Paris. Avant que de me dessaisir de tous ces effets, j'eus la précaution de lui déclarer, et de faire spécifier sur son livre la quantité et la qualité des marchandises , qui consistaient en des paravents, cabinets de la Chine, thé, porcelaines, plusieurs pièces d'indienne de toutes sortes, et une quantité assez considérable d'étoffes d'or et d'argent. Je le chargeai de tout ; après quoi je pris la poste pour Paris , où je fus me présenter à M. de Seignelai, ministre de la marine. Il me* reçut fort bien et me présenta lui-même au roi ^ qui donna ordre de me compter tous mes appointements depuis mon départ jusqu'à ce jour-là.

Ce fut à l'amitié de Bontemps que je dus une réception si favorable , car M. de Seignelai ayant trouvé fort mauvais que j'eusse déféré aux ordres de M. de Chaumont, et que je ne fusse pas revenu en France, m'avait fait effacer de dessus l'état. Bontemps, qui en fut informé, en parla de luimême au roi, qui ordonna au ministre de né rien innover sur mon sujet , et de m'avancer

même, dans roccasion, préférablement à plusieurs autres.

Charmé de la manière dont j'avais été accueilli , je fus me présenter au dîner du roi ; Sa Majesté me fit l'honneur de me questionner beaucoup sur le royaimie de Siam ; elle me demanda d'abord si le pays était riche : « Sire , lui répondis-je , le royaume de Siam ne produit rien et ne consomme rien. — C'est beaucoup dire, en peu de mots, » répliqua le roi , et continuant à m'interroger , il me demanda quel en était le gouvernement , conunent le peuple vivait, et d'où le roi tirait tous les présents qu'il lui avait envoyés. Je lui répondis que le peuple était fort pauvre ; qu'il n'y avait parmi eux ni noblesse , ni condition, naissant tous esclaves du roi , pour lequel ils sont obligés de travailler mie partie de l'année, à moins qu'il ne lui plaise de les en dispenser , en les élevant à la dignité de mandarin ; que cette dignité , qui les tire de la poussière , ne les met pas à couvert de la disgrâce du prince , dans laquelle ils tombent fort facilement, et qui est toujours suivie de châtiments rigoureux ; que le barkalon lui-même , qui est le premier ministre et qui remplit la première dignité de l'État , y est aussi exposé que les autres ; qu'il ne se soutient dans un poste si périlleux , qu'en rampant devant son maître , connue le dernier du peuple ; que s'il lui arrive de tom*

ber en disgrâce , le traitement le plus doux qu'il puisse attendre , c'est d'être renvoyé à la charrue après avoir été très-sévèrement châtié ; que le peuple ne se nourrit que de quelques fruits et de riz qui est très-abondant chez eux ; que croyant tous à la métempsycose , personne n'oserait manger rien de ce qui a eu vie , de crainte de manger son père ou quelqu'un de ses parents ; que pour ce qui regardait les présents que le roi de Siam avait envoyés à Sa Majesté, M. Constance avait épuisé l'épargne et avait fait des dépenses qu'il ne lui serait pas aisé de réparer ; que le royamne de Siam , qui forme presque une péninsule , pouvait être un entrepôt fort conmiode pour faciliter le conmierce des Indes, étant frontière de deux mers , l'une du côté de l'est qui regarde la Chine , le Japon , le Tonquin , la Cochinchine , le pays de Lahore et Camboye ; et l'autre du côté de l'ouest faisant face au royamne d'Aracan , au Gange , aux côtes de Coromandel, de Malabar, et à la ville de Surate ; que les marchandises de ces différentes nations étaient transportées toutes les années à Siam, qui est le rendez-vous, et comme une espèce de foire, où les Siamois font quelque profit en débitant leurs denrées ; que le principal revenu du roi consistait dans le conmierce qu'il fait presque tout entier dans ce royaume , où l'on ne trouve que du riz , de l'arec , dont on compose

le bétel, un peu d'étain, quelques éléphants qu'on vend, et quelques peaux de bêtes fauves dont le pays est rempli ; que les Siamois allant presque tout nus, à la réserve d'une toile de coton qu'ils portent depuis la ceinture jusques à demi-cuisse , ils n'ont chez eux aucune sorte de manufacture , si ce n'est de quelques mousselines dont les mandarins seulement ont droit de se faire comme une espèce de chemisette qu'ils mettent dans les jours de cérémonies ; que lorsqu'un mandarin a eu l'adresse de ramasser quelque petite somme d*argent , il n'a rien de mieux à faire que de la tenir cachée, sans quoi le prince la lui ferait enlever ; que personne ne possède dans tout le royaume aucuns biens-fonds , qui de droit appartiennent tous au roi, ce qui fait que la plus grande partie du pays demeure en friche, personne ne voulant se donner la peine de cultiver des terres qu'on leur enlèverait dès qu'elles seraient en bon état ; qu^enfin le peuple y est si sobre, qu'un particulier qui peut gagner quinze ou vingt francs par an a au delà de tout ce qui lui est nécessaire pour son entretien.

Le roi me demanda encore quelle sorte de monnaie avait cours dans le pays. « Leur monnaie, lui répondis -je, est un morceau d'argent, rond comme une balle de fusil , marqué de deux lettres siamoises , qui sont le coin du prince : cette balle^

qui s'appelle tical , vaut quarante sous de France. Outre le tical, il y a encore le demi-tical , et une autre sorte de monnaie d'argent qu'on appelle faon , de la valeur de cinq sous. Pour la petite monnaie , ils se servent de coquilles de mer , qui viennent des îles Maldives , et dont les six-vingts font cinq sous.

— Parlons un peu de la religion , me dit le roi : y a-t-il beaucoup de chrétiens dans le royaume de Siam, et le roi songe-t-il véritablement à se faire chrétien lui-même? — Sire, lui répondis-je, ce prince n'y a jamais pensé , et nul mortel ne serait assez hardi pour lui en faire la proposition. Il est vrai que dans la harangue que M. de Chaumont lui fit le jour de sa première audience , il fit mention de religion ; mais M. Constance , qui faisait l'office d'interprète , omit habilement cet article ; le vicaire apostolique qui était présent , et qui entend parfaitement le siamois, le remarqua fort bien ; mais il n'osa jamais en rien dire , crainte de s'attirer sur les bras M. Constance , qui ne lui aurait pas pardonné s'il en avait ouvert la bouche.»

Le roi, surpris de ce discours, m'écoutait fort

attentivement ; j'ajoutai que dans les audiences

particulières que M. de Chaumont eut dans le

cours de son ambassade, il s'épuisait toujours à

parler de la religion chrétienne , et que Constance

qui» était toujours l'interprète , jouait en homme 2 i

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