VOYAGE DU (X)MTE DE FORBIN
d'esprit deux personnages, en disant au roi de Siam ce qui le flattait , et en répondant à M. de Chaumont ce qui était convenable, sans que de la part du roi , et de celle de M. l'ambassadeur , il y eût rien de conclu que ce qu'il plaisait à Constance de faire entendre à l'un et à l'autre ; que je tenais encore ce fait de M. le vicaire apostolique lui-même, qui avait été présent à tous leurs entretiens particuliers , et qui s'en était ouvert à moi dans un grand secret. Sur cela le roi se prenant à sourire , dit que les princes étaient bien malheureux d'être obligés de s'en rapporter à des interprètes qui souvent ne sont pas fidèles.
Enfin le roi me demanda si les missionnaires faisaient beaucoup de fruit à Siam, et en particu-' lier s'ils avaient déjà converti beaucoup de Siamois. « Pas un seul , Sire , lui répondis-je ; mais comme la plus grande partie des peuples qui' habitent ce royaume n'est qu'un amas de différentes nations, et qu'il y a parmi les Siamois un grand nombre de Portugais , de Cochinchinois , de Japonais , qui sont chrétiens , ces bons missionnaires en prennent soin et leur administrent les sacrements. Ils vont d'un village à l'autre , et s'introduisent dans les maisons , sous prétexte de la médecine qu'ils exercent et des petits remèdes qu'ils distribuent ; mais avec tout cela leur industrie n'a encore rien produit en faveur de la reli-
gion. Le plus grand bien qu'ils fassent est de baptiser les enfants des Siamois qu'ils trouvent exposés dans les campagnes ; car ces peuples , qui sont fort pauvres , n'élèvent que peu de leurs enfants , et exposent tout le reste , ce qui n'est pas un crime chez eux. C'est au baptême de ces enfants que se réduit tout le fruit que les missions produisent dans ce pays. »
Au sortir du diner du roi , M. de Seignelai me fit passer dans son cabinet, où il m'interrogea fort au long sur tout ce qui pouvait regarder l'intérêt du roi ; et en particulier il s'informa si l'on pouvait établir un gros commerce à Siam , quelles vues pouvait avoir M. Constance en témoignant tant d'empressement pour y appeler les Français. Je le satisfis sur ce dernier article en lui apprenant dans im long détail tout ce que je savais des vues et des desseins du ministre de Siam.
Pour l'article du commerce, je lui répondis, comme j'avais fait au roi , que le royaume ne produisant rien, il ne pouvait être regardé que comme un entrepôt à faciliter le commerce de la Chine, du Japon et des autres royaumes des Indes ; que cela supposé, l'établissement qu'on avait commencé en y envoyant des troupes, était absolument inutile, celui que la compagnie y avait déjà étant plus que suffisant pour cet effet.
Qu'à l'égard de la forteresse de Bancok, elle