‹ Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques détails extraits des mémoires de l'abbé deChapitre 8 sur 15 · Î VOYAGE DU COMTE DE FORBIN · texte numérisé non relu

Î VOYAGE DU COMTE DE FORBIN

quinze mille livres de notre monnaie; mais je ne touchai que mille écus, le ministre s' excusant pour le reste sur ce qu'il n'y avait pas pour lors d'argent dans l'épargne. Il se contenta de me faire son billet , et de m' assurer que lorsque certains bâtiments , qu'il attendait tous les jours de la Chine , seraient arrivés , je serais payé de douze mille livres qui restaient.

Le roi , voulant que je fusse obéi et respecté dans mon gouvernement, me donna quatre de • ses bourreaux pour faire justice , ce qui n'avait lieu pourtant que jusqu'à la bastonnade, n'y ayant ordinairement dans le royaume que le roi seul, ou en certaines occasions , son premier ministre qui puissent condamner à mort.

Je partis sans avoir eu le moindre avis de la conjuration et sans savoir à quelle occasion on me renvoyait dans mon gouvernement. Constance, qui savait à point nommé le jour auquel les rebelles devaient faire leur dernière assemblée, prit si bien ses mesures, et me fit partir si à propos pour me faire tomber entre leurs mains, que je me trouvai , sans le savoir, au milieu des conjurés, dont l'entrevue se faisait sur ma route, et qui me laissèrent passer, je ne sais pourquoi, leur projet devant éclater le lendemain ou le jour d'après pour le plus tard.

En arrivant à Bancok, autre danger où je ne

courus pas un moindre risque. Ain: premières nouvelles de la conjuration, Constance avait envoyé à mon insu faire mettre en liberté les Portugais que le conseil de guerre avait condamnés aux galères ; il avait ordonné qu'on en formât des compagnies comme auparavant, et que les officiers exilés fussent rappelés.

SFenvoyer ainsi , sans m'avoir donné le moindre avis de ce changement , c'était me livrer pieds et poings liés à mes ennemis ; je le compris parfaitement, lorsqu'à mon arrivée je trouvai sous les armes des gens que j'avais fait enchaîner peu auparavant; mais la malice de Constance ne me porta aucun préjudice; je me tins dans le commencement sur mes gardes , et je maniai ensuite si adroitement l'esprit des soldats et des officiers, en donnant souvent à manger à ces derniers , et en ne parlant aux premiers qu'obhgeamment , que je me rendis maître des uns et des autres , et que d'ennemis que je les avais laissés en partant , j'en fis des amis qui m'aimèrent dans la suite sincèrement et de bonne foi.

M. Constance, peu satisfait de m'avoir éloigné de la cour, et désespéré de n'avoir encore pu venir à bout de ses desseins , me tendit un nouveau piège qu'il crut infaillible, et qui lui aurait immanquablement réussi , si le Seigneur ne m'avait visiblement protégé; mais enfin je m'en tirai en-

core assez heureusement, au moins par rapport à moi, qui n'en reçus aucun dommage dans ma personne , quoiqu'il me causât d'ailleurs beaucoup de fatigues , et qu'il donnât lieu à répandre bien du sang, comme on verra par ce que je vais dire.

Le capitaine d'une galère de l'île des Macassars qui était venu à Siam pour commercer, avait eu part, et était même entré assez avant dans la conjuration. La voyant manquée, il s'était retiré dans son bord, résolu de retourner chez lui, s'il en avait occasion, ou de vendre chèrement sa vie si l'on entreprenait de le forcer. M. Constance, qui, pour avoir moins d'ennemis sur les bras , souhaitait de séparer celui-ci du reste des conjurés, lui fit offrir un passe-port, au moyen duquel lui et sa troupe qui allait à cinquante - trois hommes d'équipage , pourraient sortir paisiblement du royaume , et se retirer où il trouverait bon.

Le capitaine, ravi de cette offre, ne balança pas à l'accepter. Alors M. Constance voyant qu'il pouvait en même temps, et diviser les ennemis, et me perdre sans ressource , me dépêcha un courrier avec ordre de la part du roi de tendre la chaîne , et d'empêcher la sortie de ce bâtiment. Il me déclarait que le capitaine et tout l'équipage étaient complices de la conjuration, et m'ordonnait de n'avoir aucun égard à leur passe-port,

A SIAM. n

qni ne leur avait été donné que pour les tromper et les affaiblir.

L'ordre portait encore que la galère étant arrivée à la chaîne , j'eusse à me transporter dans ce bâtiment; que j'y fisse un inventaire exact de tout ce que contenait sa cargaison ; après quoi il m'était ordonné de me saisir, et du capitaine, et de tout l'équipage , et de le retenir prisonnier jusqu'à nouvel ordre; et, par un article à part, il m'était surtout défendu très-expressément de communiquer à personne les ordres que je recevais*, des raisons d'État demandant un secret inviolable sur ce point. C'est ainsi qu'il m'envoyait à la boucherie, me prescrivant pas à pas tout ce que j'avais à faire pour périr infailliblement.

J'attendis fort longtemps l'arrivée de cette galère qui ne paraissait.^point ; je m'amusais, en attendant, à dresser les troupes que j'avais eu Tordre de lever. Cette conunission ne m'avait pas donné beaucoup de peines; ces sortes de levées se font à Siam en très-peu de temps et avec beaucoup de facilité. Le roi étant maître absolu de tous ses sujets , les gouverneurs prennent au nom du prince qui bon leur senible, et le peuple, qui est fort docile , marche et obéit sans murmure.

Je divisai mes nouveaux soldats en compagnies de cinquante hommes ; je mis à là tête de chaque

compagnie un capitaine, un lieutenant, un enseigne, deux sergents, quatre caporaux et quatre anspessades. Je m'appliquai avec tant de soin à les dresser, qu'à l'aide de quelques soldats portugais qui entendaient le siamois, et d'un Français que je fis sergent , ils furent en moins de six jours en état de monter et de descendre des gardes, de poser des sentinelles et de les relever, comme on fait en France.

Je l'ai déjà dit , la docilité de ce peuple est admirable , on leur fait faire tout ce qu'on veut. Ces deux mille hommes firent dans la suite l'exercice , et furent aussi bien disciplinés que les soldats aux gardes pourraient l'être.

J'attendais toujours les Macassars; comme je n'avais point de prison où je pusse les retenir, j'en fis construire une joignant la courtine sur le devant du nouveau fort : elle était formée avec de gros pieux ; je l'avais fortifiée . de telle sorte , qu'avec une garde assez peu nombreuse , il aurait été aisé d'y retenir sûrement une cinquantaine de prisonniers.

La galère parut enfin vingt jours après que j'eus reçu l'ordre de l'arrêter, sans que pendant tout ce temps la chaîne eût cessé d'être tendue jour et nuit, crainte de surprise. Dans le plan que je m'étais formé, pour m'acquitter sûrement de ma commission, je m'étais écarté quelque peu

(les instnictions de M. Constance; car, comme il ne me paraissait ni sûr ni convenable à ma dignité d'aller à bord , tandis que les Macassars en seraient les maîtres, je résolus de les engager à prendre terre et de commencer par les arrêter; après quoi j'irais à bord travailler selon mes ordres à l'inventaire que le ministre voulait qu'on dressât. Dans cette vue, du plus loin que je les vis paraître , je postai en différents endroits quelques soldats prêts à les investir, quand je leur en ferais donner l'ordre.

La galère étant arrivée à la chaîne, et ayant trouvé le passage fermé , le capitaine vint à terre avec sept hommes de sa suite et demanda à me parler. Il fut conduit dans le vieux fort, où je l'attendais. Je le reçus dans un grand pavillon carré que j'avais fait construire avec des cannes , dans un des bastions du fort , et dont le côté qui faisait face à la gorge du bastion n'était fermé que par un grand rideau.

A mesure qu'ils entrèrent, je leur fis civilité, et les ayant fait asseoir autour d'une table, où je mangeais ordinairement avec les officiers , je demandai au capitaine d'où il venait et où il allait. Il me répondit qu'il venait de Siam et qu'il retournait à l'île des Macassars, en même temps il me présenta son passe- port. Après avoir fait semblant de l'examiner, je lui dis qu'il était fort

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