CHAPITRE LXXVUl
SUITB OU TOTAOE DB oéUM.
Sur le Bomkcvr.
Philoclbs joignait au cœur k plus tensible 4in jugement exquis et des coonaissanoes profondes. Dans sa jeunesse y il avait fréquenté les plus célèbres philosophes de kl Grèce.
Biche de leurs lumières , et encore plus de «es réflexions y il s'était composé un système de conduite qui répandait la paix dans son âme et dans tout ce qui Tenvironnait. Nous ne cessions d'étudier cet homme singulier, . pour qui chaque instant de la vie était un instant de bonheur.
Un jour que nous errions dans l'île y nous trouvâmes cette inscription sur un petit temple de Latone : Rien de si beau que la jus* tice , de meilleur que la santé» de si doux que la possession de ce qu'on aime* Voilà , dis-je , ce qu*Aristote blâmait un jour en notre préaenoe. 11 pensait que le* qualifications
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énoncceft dans cette maxime ne doivent pas être séparées, et ne peuvent convenir qu'au bonheur. En effet, le bonheur est certainement ce qu'il y a de plus beau , de meilleur et de plus doux. Mais à quoi sert de décrire ses effets ? il serait plus important de remonter à sa source. Elle est peu connue, répondit Philoclés : tous , pour y parvenir, choisissent des sentiers diflPérens ; tous se partagent sur la nature du souverain bien. Il consiste > tantôt dans la jouissance de tous les plaisirs , tantôt dans l'exemption de toutes les peines. Les tins ont tàehé d'en renfermer les caractères en de courtes formules : telle est la sentence que vous venez de lire sur ce temple ; telle est encore celle qu'on chante souvent à table , et qui fait dépendre le bonheur de la santé , de la beauté , des richesites légitimement acquises, et de la jeunesse passée dans le sein de Tamitié. D'auti*es, outre ces dons précieux, exigent la force du corps , le courage de l'esprit , la justice , la pi^udence , la tempérance , la possession enfin de tous les biens et de toutes les vertus < : mais comme la plupart de ces
» Plularque parle 4'u» Sfîopas de Tfaessalle , qui
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aTantages ne dépendent pas de fious , et que , même en les réunissant , notre cœur pourrait n'être pas satisfait , il est visible qu'ils ne constituent pas essentiellement l'espèce de félicité qui convient à chaque homme en particulier.
l^t en quoi eonsiste-tf-elle donc? s'écria l'un de nous avec impatience ; et quel est le sort des mortels, si , forcés de courir après le bonheur, ils ignorent la route qu'ils doivent choisir ? Hélas ! reprit Philoclès , ils sont bien à plaindre, ces mortels. Jetez les yeux autour de vous : dans tous les lieux , dans tous les états, vous n'entendrez que des gémissemens et des cris ; vous ne verrez que des hommes tourmentés par le besoin d'être heureux, et pai* des passions qui les empêchent de l'être; inquiets dans les plaisirs, sans force contre la douleur ; presque également accablés par les privations et par la jouissance ; murmurant sans cesse contre leur destinée , et ne pouvant quitter une vie dont le poids leur est insupportable.
faiwit consister le bonheur dans le superflu. (In Cal., t, I, p. 3^6, etc. |t.)
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ËBtice donc pour cuuTrir la terre de malheureux que le genre humain a pris naissance? et les dieux se feraient-ils un jeu cruel de }>ersécuter des âmes aussi faibles que les nôtres ? Je ne saurais me le persuader ; c^est contre nous seuls que nous devons diriger nos reproches. Interrogeons-nous sur l'idée que nous avons du bonheur. Concevons-nous autre chose qu'un état où les désirs , toujours renaissans, seraient toujours satisfaits; qui se diversifierait suivant la différence des cai*actéres, et dont on pourrait prolonger la durée à son gré ? Mais il faudrait changer l^ordre étemel de la nature pour que cet état fôt le partage d'irn seul d'entre nous. Ainsi , désirer un bonheur inaltérable et sans amertume, c'est désirer ce qui ne peut pas exister, et qui, par cette raison4à même, enflamme le plus nos désirs : car rien n*a plus d'attraits pour nous que de triompher des obstacles qui sont ou qui paraissent insunnontables.
Des lois constantes , et dont la profondeur se dérobe à nos recherches , mêlent sans interruption le bien avec le mal dans le système général de la nature; et les êti-es qui font partie de ce grand tout si admirable dans son
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ensemble, si incoinpréhensîble , et quelqueibis si efFrayant dans ses détails , doivent se ressentir de ce mélange , et éprouver de continuelles vicissitudes. C'est à cette condition que la vie nous est donnée. Dés F instant que nous la recevons , nous sommes condamnés à rouler dans un cercle de biens et de maux , de plaisirs et de douleurs. Si vous demandiez des raisons d*un si funeste partage , d'autres vous répondraient peut-être que les dieux nous devaient des biens , et non pas des plaisirs; qu'ils ne nous accordent les seconds que poui* nous forcer à recevoir les premiers ; et que , pour la plupart des mortels » la somme des biens serait infiniment plus grande que celle des maux , s'ils avaient le bon esprit de mettre dans la première classe et les sensations agréables, et les momens exempts de troubles et de cbagrins. Cette réflexion pourrait suspendre quelquefois nos murmures , mais la cause en subsisterait toujours; car enfin il y a de la douleur sur la ten*e. Elle consume les jours de la plupart des bommes ; et qiumd il n'y en aurait qu'un seul qui souffrit f et quand il aurait mérité de souffrir , et quand il ne souffrirait qu'un instant dans sa
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vie , cet instant de douleur sérail le plus désespérant des mystères que la nature oflTre à nos yeux.
Que résulte-t-il de ces réflexions ? Faudral-il nous précipiter en aveugles dans ce torrent qui entraîne et déti'uit insensiblement fous les êtres ; nous présenter sans résistance, et comme des victimes de la fatalité , aux coups dont nous sommes menacés; renoncer eniin à cette espérance qui est le plus grand , et même le seul hien pour la plupart de nos semblables ? Non , sans doute ; je veux que vous soyez heureux , mais autant qu'il vous est permis de l'être ; non de ce bonheur chimérique dont Tespoir fait le malheur du genre humain, mais d'un bonheur assorti n notre condition , et d'autant plus solide , que nous pouvons le rendre indépendant des évcnemens et des hommes.
Le caractère en facilite quelquefois l'acquisition , et on peut dire même que certaines âmes ne sont heureuses que parce qu'elles sont nées heureuses. Les auti'es ne peuvent combattre à la fois et leur caractère , et les contrariétés du dehors , sans une étude longue et suivie ; car , disait un ancien philoso
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phe , « Les dieux nous vendenl le bonheur au « prix de nos travaux. » Mais cette étude n'exige pas plus d'efforts que les projets et les mouvemens qui nous agitent sans cesse, et qui ne sont , à tout prendre , que la recherche d'un bonheur imaginaire.
Api^s ceÉ mots Philoclès garda le silence.
Il n'avait , disait-il , ni assez de loisirs , m assez de lumières pour réduire eu système les réflexions qu'il avait faites sur un sujet si important. Daignez du moins , dit Philotas , nous communiquer, sans liaisons et sans suite, celles qui vous viendront par hasard dans l'esprit ; daignez nous apprendre comment vous clés parvenu à cet état paisible, que vous n'avez pu acquérir qu'après une longue suite d'essais et d'erreurs.
O Philoclès I s'éct'ia le jeune Lysis , les zéphirs semblent se jouer dans ce platane; Tair se pénètre du parfum des fleurs qui s'empressent d'éclore ; ces vignes commencent à entrelacer leurs rameaux autour de ces myrtes qu'elles ne quitteront plus ; ces troupeaux qui bondissent dans la prairie f ces oiseaux qui chantent leurs amours | le son des insti'umens qui retentissent dans la vallée;
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tout co que je vois , tout ce que j*eiilencls nié rarit et me transporte. Ah, Philoclès! nous sommes faits pour le l^onbeur ; je le sens aux émotions douces et prolfondes que j^éprouTe : si vous connaissez Tart de les perpétuer, c'est un crime de nous en faire un mystère.
Vous me rappelez , répondit Philoclés , les premières années de ma vie. Je le regrette encore, ce temps où je m'abandonnais, comme vous , aux impressions que je recevais : la nature , à laquelle je n'étais pas encore accoutumé , se peignait à mes yeux sous des traits enchanteurs; et mon âme, toute ueuve et toute sensible, semblait respirer tour à tour la fraîcheur et la flamme.
Je ne connaissais pas les hommes ; je trouvais dans leurs paroles et dans leurs actions l'innocence et la simplicité qui régnaient dans mon cœur : je les croyais tous justes , vrais , capables d'amitié , tels qu'ils devraient être , tels que j'étais en eflet; humains surtout, car il faut de l'expérience pour se convaincre qu'ils ne le sont pas.
Au milieu de ces illusions , j'entrai dans le monde. La politesse qui distingue les sociétés d'Athènes, ces expressions qu'inspire l'envie
de plaire , ke& épanchemens de cœur qui coû* tent si peu et qui flattent si fort , tous ces dehors trompeurs n^eurent que trop d'altraits pour un homme qui n'avait pas encore subi d^épreuTe : je volai au devant de la séduction; et , donnant à des liaisons agréables les droits et les sentimens de Tamitié , je me livrai sans réserve au plaisir d'aimer et d'être aimé. Mes choix, qui n'avaient pas été réfléchis, me devinrent funestes. La plupart de mes amis s'éloignèrent de moi , les uns par intérêt, d'au*» très par jalousie ou par légèreté . Ala surprise £t ma douleur m'arrachèrent des larmes amé* res. Dans la suite , ayant éprouvé des injustices criantes et des perfidies atroces , je me vis contraint, après de longs combats, de renoncer à cette confiance si douce que j'avais en tous les h(Mnmes. C'est le sacrifice qui m'a le plus coûté dans ma vie , j'en frémis encore : il fut si violeut que je tombai dans un excès opposé : j'aigrissais mon cœur , j'y nourrissais avec plaisir les défiances et les haines; j'étais malheureux. Je me rappelai enfin que, parmi cette foule d'opinions sur la nature du iMMiheur, quelques-unes , plus accréditées que les autres , le fiool consister dans la volupté , yiii. >3
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ou dans la pratique des vertus , ou dans Texcr^ cice d'une raison éclairée. Je résolus de trouver le mien dans les plaisirs.
Je supprime les détails des égaremens de ma jeunesse pour venir au moment qui en arrêta le cours. Étant en Sicile, j'allai voir un des principaux habilans de Syracuse. Il ^tait cité comme rhonune le plus heureux de son siècle. Son aspect m'effraya : quoiqu'il fui encore dans la force de Tâge, il avait •toutes les apparences de la décrépitude. Il s'était entouré de musiciens qui le fatiguaient à force de célébrer ses vertus , et de belles esclaves dont les danses allumaient par inter^ valles dans ses yeux un feu sombre et mourant. Quand nous fumes seuls , je lui dis : Je vous salue, 6 vous qui , dans tous les temps, avez su fixer les plaisirs auprès de vous. Des plaisirs .' me répondit-il avec fureur , je n'en ai plus; mais j'ai le désespoir qu'entraîne leur privation : c'est l'unique sentiment qui me reste , et qui achève de détruire ce corps accablé de doulem*s et de maux. Je voulus lui inspirer du coui*age ; mais je trouvai une âme abrutie , sans principes et sans ressources. J'appris ensuite qu'il n'avait jamais rougi
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de ses injustices, et que de folles dépenses ruinaient de jour en jour la fortune de ses enfans.
Cet exemple et les dégoûts que j^éprouTais successivement me tirèrent de Tivrcsse où je -vivais depuis quelques années et m^engagérent à fonder mon repos sur la pratique de la vertu et sur Tusage de la raison. Je les cultivai Tune et Tautre avec soin ; mais je fus sur le point d'en abuser encore. Ma vertu , trop austère , me remplissait quelquefois d'in- • dlgnation contre la société, et ma raison , trop rigide , d'indifférence pour tous les objets. Le basard dissipa cette double erreur.
Je connus à Tbèbes un disciple de Socrato dont j'avais ouï vanter la probité. Je fus frappé de la sublimité de ses principes , ainsi que de la régularité de sa conduite. Mais il avait mis par degrés tant de superstition et de fanatisme dans sa vertu, qu'on pouvait lui reprocher de n'avoir ni faiblesse pour lui ni indulgence pour les autres ; il devint difficile 1 soupçonneux , souvent injuste. On estimait les •qualités de son cceur , et l'on évitait sa présence.
Peu de temps après , étant allé à Delphes
pour la soleniuté des jeux pjthiques , j^aper- ÇU8 dans une ailée sombre un homme qui ayait la réputation d'être très éclairé ; il me ^rut accablé de chagrins. J'ai dissipé, à force de raison , me dit-il , l'illusion des choses de la vie. J'avais apporté en naissant tous les avantages qui peuvent flatter la vanité : au lieu d^cn jouir, je voulus les analyser; et, dés ce moment, les richesses, la naissance et les grâces de la figure ne furent à mes yeux que de vains titres distribués au hasard parmi lies hommes. Je parvins aux premières magistratures de la république ( j'en fus dégoûté par la difficulté d'y faire le bien et la facilité d'y faire le mal* Je cherchai la gloire dans les combats ; je plongeai mes mains dans le fleng des malheureux , et mes fureurs m'épouvantèrent. Je cultivai les sciences et Les arts : Hk philosophie me remplit dé doutes : je ne trouvai dans l'éloquence que Tait perfide de tromper les hommes ; dans la poésie , la musique et la peinture , que Tait puéril de les Dmuser. Je voulus me reposer sui* Testime 4|i piid)lic ; mais , voyant à mes côtés des hypocrites de vertus qui ravissaient impuoémsnt SjBs suffrages, je me lassai du public et
de son estime. Il ne me resta plus qu'mie rie sans attrait , sans ressort , qui n'était en effet que la répétition fastidieuse des mêmes actes et des mêmes besoins.
Fatigué de mon existence , je la traînai en des pays lointains. Les pyramides d'Egypte m'étonnérent au premier aspect ; bientôt je comparais Forgueil des princes qui les ont élevées à celui d'une fourmi qui amoncellerait dans un sentier quelques grains de sable pour laisser à la postérité des traces de son passage. Le grand roi de Perse me donna dans sa cour une place qui fit tomber ses sujets à mes pieds : l'excès de leur bassesse ne m'annonça que Texcés de leur ingratitude. Je revins dans ma patrie , n'admirant , n'estimant plus rien ; et , par une fatale conséquence , n'ayant plus la force de rien aimer. Quand je me suis aperçu de mon erreur, il n'était plus temps d'y remédier > mais quoique je ne sente pas un intérêt bien vif pour mes semblables , je souhaite que mon exemple vous serve de leçon ; car, après tout , je n'ai rien à craindre de vous , je n'ai jamais été assez malheureux pour vous rendre des serrices. Étant en Egypte , je connus un prêtre qui , après avoir tristement consumé
ses jours à pénétrer rorigîne et la fin des choses de ce mondes me dit en soupirant:
Malheur à celui qui entreprend de le^er le Toile de la nature ! et moi, je tous dis : Malheur a celui qui lèverait le voile de la société! malheur à celui qui refuserait de se livrer à cette illusion théâtrale que les préjugés et les besoins ont répandue sur tous les objets!
bientôt son âme flétrie et languissante se trouverait en vie dans le sein du néant } c'est le plus effroyable des supplices. A ces mots quelques larmes coulèrent de ses yeux , et il s* enfonça dans la forêt voisine.
Vous savez avec quelle précaution les vaisseaux évitent les écueils signalés par les nau-frages des premiers navigateurs. Ainsi , dans mes voyages , je mettais à profit les fautes de mes semblables. Elles m'apprirent ce que la moindre réflexion aurait pu m'appreudre »
mais qu'on ne sait jamais que par sa propre expénence , que Texcès de la raison et de la vertu est presque aussi funeste que celui des
. plaisirs ; que la nature nous a donné des goûts qu'il est aussi dangereux d'éteindre que d'épuiser; que la société avait des droits sur mes services, que je devais en acquérir sur
son estime ; enfin que , pour parreoir à ce tenne heureux , qui sans cesse se présentait et* fuyait devant moi , je devais calmer Finquiétude que je sentais au fond de mon âme , et qui la tirait continuellement hors d'ellemême.
Je n'avais jamais étudié les symptômes de cette inquiétude. Je m^aperçus que ,* dans les animaux , elle se bormût à la conservation de la vie et à la propagation de Tespèce ; mais que, dans l'homme, elle subsistait après la satisfaction des premiers besoins ; qu'eÛe était plus générale parmi les nations éclairées que parmr les peuples ignorans , beaucoup plus forte et plus tyrannique chez les nches que *chez les pauvres. C'est donc le luxe des pensées et des désirs qui empoisonne nos jours ; c'est donc ce luxe insatiable ^ qui se tourmente dans l'oisiveté ; qui , pour se soutenir dans un état florissant , se repaît de nos passions , les irrite sans cesse , et n'en recueille que des fruits amei's. Mais pourquoi ne pas lui fournir des alimens plus salutaires ? pourquoi ne pas regarder cette agitation que nous éprouvons, même dans la satiété des biens et des plaisirs , comme un mouvement
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imprimé par la nature dans nos cœurs pour les foi'cer à se rapprocher les uns des autres , et à trouver leur repos dans une union mutuelle?
O humanité! penchant généreux etsuhlime, qui vous annoncez , dans notre enfance , par les transports d'une tendresse naïve ; dans la jeunesse , par la témérité d'une confiauce aveugle ; dans le courant de notre vie ^ par la facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons ! 6 cris de la nature , qui retentissez d'un bout de Tunivers à l'autre , qui nous remplissez de remords quand nous opprimons nos semblables , d'une volupté pure quand nous pouvons les soulager ! ô amour, 6 amitié, ô bienfaisance, sources in-* tarissablcs de biens et de douceurs ! les hommes ne sont malheureux que parce qu'ils refusent d'entendre votre voix. Odieux , auteurs de si grands bienfaits! l'instinct pouvait sans doute , en lapprochant des êtres accablés de besoins et de maux , prêter un soutien passager à leur faiblesse; mais il n'y a qu'une bonté infinie comme la vôtre qui ait pu former le projet de nous rassemble^ par l'attrait du sentiment , et répandre sur c6s grandes as-
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Mciatioiis qui couvrent la terre une cliileur capable d*en éterniser la durée.
Cependant , au lieu de nourrir ce feu i»cré , nous permettons que de frivoles dissensions , de vils intérêts travaillent sans cesse à l'éteindre. Si Ton nous disait que deux inconnus , jetés par hasard dans une ile déserte , sont J>arvenu8 à trouver dans leur union des charmes qui les dédonunageut du reste de Tunivers; si Ton nous disait qu'il existe une famille uniquement occupée à fortifier les liens du sang par les liens de l'amitié ; si l'on nous disait qu'il existe dans un coin de la terre un peuple qui ne connaît d'autre loi que celle de s'aimer, d'autre crime que de ne s'aimer pas assez : qui de nous oserait plaindre le sort de ces deux inconnus? qui ne désirerait appartenii* à celte famille? qui ne volerait à cet heureux climat? O mortels ignorans et indignes de votre destinée ! il n'est pas nécessaire de traverser les mers pour découvrir le bonhem*; il peut exister, dans tous les états, dans tous les temps , daus tous les lieux , dans vous , autour de vous , partout où l'on aime.
Cette loi de la nature , trop négligée par nos philosophes , fiit entrevue par le législateur
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d'une Dation puissante . Xénophon , me parlant un jour de Finstitution des jeunes Perses , me disait qu^on avait établi dans les écoles publiques un tribunal où ils Tenaient mutuellement s^accuser de leurs fautes, et qu'on j punissant riugratitude avec une extrême sévérité. 11 ajoutait que sous le nom d'ingrats les Perses comprenaient tous ceux qui se rendaient coupables envers les dieux , les parens , la patrie et les amis. Elle est admirable , cette loi , qui non seulement ordonne la pratique de tous les devoirs y mais qui les rend encore aimables en remontant à leur origine. En effet, si Ton n'y peut manquer sans ingratitude , il s'ensuit qu'il faut les remplirpai'un motif de reconnaissance ;et de là résulte ce principe lumineux et fécond, qu'il ne faut agir que par sentiment.
N'annoncez point une pareille doctrine à ces âmes qui , entraînées par des passions violentes , ne reconnaissent aucun frein ; ni à ces^ âmes froides qui , concentrées en elles-mêmes, n'éprouvent que les chagrins qui leur sont personnels. Il faut plaindre les premières ; elles sont plus faites pour le malheur des autres que pour leur bonhem* particulictr. On serait tenté d'envier le sort des secondes : car, si nous pou-
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TÎons ajouter à la fortune çt à la tanlé une profonde indiffërence pour nos semblables , déguisée néanmoins sous les apparences de Tintérét , nous obtiendrions un bonbeur uniquement fondé sur les plaisirs modérés des sens et qui peut-être serait moins sujet à des -vicissitudes cruelles. Mais dépend-il de nous d'être indifierens ? Si nous avions été destinés à vivre abandonnés à nous-mêmes sur le mont Caucase ou dans les déserts de l'Afrique , peutêtre que la nature nous aurait refusé un coeur sensible ; mais si elle nous Tarait donné , plutôt que de ne rien aimer , ce cœur aui*ait appiivoisé les tigres et animé les pierres.
Il faut donc nous soumettre à notre destinée ; et puisque notre cœur est obligé de se répandre y loin de songer à le renfeimer en lui-même, augmentons, s4l est possible , la cbaleur et Tactivité de ses mouvemens , en leur donnant une direction qui en prévienne les écarts.
Je ne propose point mon exemple comme une règle. Mais enfin vous voulez connaître le système de ma vie. C'est en étudiant la loi des Perses , c'est en resserrant de plus en plus les liens qui nous unissent avec les dieux , avec
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nos parensy avec .la patrie, avec nôà amiâ , que j*ai trouTé le secret cle remplir à la fois les devoirs de mon état et les besoins de mon âme ; c'est encore là que j*aî appris que plus on vit pour les autres , et plus on vit pour soi.
Alors Philoclès s'étendit sui* la nécessité d'appeler au secours de notre raison et de nos vertus une autorité qui soutienne leur faiblesse é Il montra jusqu^à quel degré de puissance peut s'élever une âme qui , regardant tous les événemens de la vie comme autant de lois émanées du plus grand et du plus sage des législateurs, est obligée de lutter , ou contre Tinfortune , ou contre la prospérité. Vous serez utile aux hommes, ajoutait-il , si votre piété n^est que le fruit de la réflexion ; mais si vous êtes assez heureux pour qu'elle devienne un sentiment , vous trouverez plus de douceur dans le bien que vous leur ferez , plus de consolations dans les injustices qu'ils vous feront éprouver.
Il continuait à développer ces vérités, lorsqu'il fut interrompu par un jeune Cretois de nos amis , nommé Démopbon , qui depuis quelque temps se parait du titre de philosophe. 11 survint tout à coup et se déchaîna contre les opinions religieuses avec tant de chaleur et de
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mépris , que Philoclès erut deroir le ramènerai des idées plus saines. Je renvoie cette discussion au ebapiti*e suivant.
Dm Pareu.
L'antique sagesse des nations , reprit Philoclès, a, pour ainsi dire, confondu parmi les objets du culte public , et les dieux auteurs de notre existence , et les parens auteurs de nos jours. Nos devoirs à l'égard des uns et des autres sont étroitement liés dans les codes des législateurs , dans les écrits des philosophes , dans les usages des nations.
De là cette coutume sacrée des Pisidiens , qui , dans leurs repas , commencent par des libations eu Thouneur de leurs parens. De là cette belle idée de Platon : Si la divinité agrée Tencens que vous offrez aux statues qui la représentent, combien plus vénérables doivent être à ses yeux et aux vôtres ces monumeos qu'elle conserve dans vos maisons , ce père , cette mère , ces aieux, autrefois images vivantes de son autorité , maintenant objets de sa protection spéciale ! M'en doutez pas , ell^ <^éril ceux qui les honorent , elle punit ceui^ qui
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les négligent ou les outragent. Sont-ils injustes à votre égard , avant que de laisser éclater vos plaintes , souvenez-vous de Tavis que dènnait le sage Pittacus à un jeune komme qui poursuivait juridiquement son père : « Si vous «avez tort, vous serez condamné; si vous « avez raison, vous mériterez de Téti'e. »
Mais , loin d'insister sur le respect que nous devons à ceux de qui nous tenons le jour , j^aime mieux vous faire entrevoir Tattrait victorieux que la nature attache aux penchans qui sont nécessaires à notre bonheur.
Dans Tenfance , où tout est simple , parce que tout est vrai , Tamom* pour les parens s'exprime par des transports qui s'affaiblissent à la vérité , quand le goût dès plaisirs et de Pindépendance se glisse dans nos âmes ; mais le principe qui les avait produits s'éteint avec peine. Jusque dans ces familles où Ton se borne à des égards , il se manifeste par des marques d'indulgence ou d'intérêt qu'on croit s'y devoir les uns aux autres , et par des retours d'amitié que les moindres occasions peuvent faciliter : il se manifeste encore dans ces maisons que de cruelles divisions déchirent ; «car les haines n'y deviennent si violentes que
parce qu'elles sont Peffet d'une confiance trahie , ou d'un amour trompé dans ses espérances. Aussi n'est-ce pas toujours par la peinture des passions fortes et désordonnées que la tragédie cliierche àix)us émouvoir ; elle ne nous offre souvent que des combats de tendresse entre des parens que le malheur opprime , et ces tableaux ne manquent jamais de faire couler les larmes du peuple le plus capable d'entendre et d'interpréter la voix de la nature.
Je rends grâces aux dieux de ce que ma fille a toujours écouté cette voix si douce et si persuasive. Je leur rends grâces d'en avoir toujours emprunté les accens quand j'ai voulu l'instruire de ses devoirs ; de ce que je me suis toujours montré à ses yeux comme un ami sincère, compatissant , incorruptible à la vérité, mais plus intéressé qu'elle à ses progrès , et surtout infiniment juste. C'est cette dernière qualité qui a produit le plus grand effet sur son esprit : quand Ismène s'aperçut que je soumettais en quelque façon à sa raison naissante les décisions de la mienne , elle apprit à s'estimer, et à conserver l'opinion que montage et mou expérience lui avaient donnée de la supériorité de mes lumières; au lieu de forcer
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8a tendresse , je cherchai à la mériter, et j'évitai avec soin d'imiter ces pères etces bienfaiteurs qui excitent Tingratitude par la hauteur avec laquelle ils exigent la reconnaissance.
J'ai tenu la même conduite à Tégard de Leucippe sa mère. Je ne me suis jamais a^ez reposé sur mes sentimens pour en négliger les apparences : quand je commençai à la connaître , je voulus lui plaire ; quand je Tai mieux connue , j'ai voulu lui plaire encore. Ce n'est plus le même sentiment qui forma nos premiers nœuds ; c'est la plus haute estime , et Tamitié la plus pure. Dès les premiei*s momens de notre union, elle rougissait d'exercer dans ma maison .l'autorité qu'exigent d'une femme vigilante les soins du ménage; elle la chérit maintenant , pai*ce qu'elle Ta i-eçuê de ma main : tant il est doux de dépendre de ce qu'on aime , de se laisser mener par sa volonté , et de lui sacrifier jusqu'à ses moindres goûts I Ces sacrifices que nous nous faisons mutuellement répandent un chaime inexprimable sur toute notre vie ; quand ils sont aperçus , ils ont reçu leur prix ; quand ils ne le sont pas. Us paraissent plus doux encore.
Une suite d'occupations utiles et diversi^
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fiées fait couler nos jours au gi*é de nos désii-b. Mous jouissons en paix du bonheur qui règne autour de nous, et le seul regi*et que j'éprouve , c'est de ne pouvoir rendre à ma patrie autant de services que je lui en ai rendu dans ma jeunesse.
De la Patrie.
Aimer sa patrie 'y c'est faire tous ses cfTorls pour qu'elle soit redoutable au dehors et tranquille au dedans. Des victoires , ou des traités avantageux , lui attirent le respect des nations; le maintien des lois et des mœurs peut seul affeitnir sa tranquillité intérieure : ainsi , pendant qu'on oppose aux ennemis de TEtat des généraux et des négociateurs habiles , il faut opposer à la licence et aux vices , qui tendent à tout détruire ;i des lois et des vertus qui ten-
* Les Grecs employèrent ioaies les expressions de la tendresse pour désigner la socie'le' dont chacun de nous fait partie. En général, on Pappelait/Milrie, mot dérivé de pater, qui en grec signifie joère. Les Cretois la nommèrent mairie ^ du mot qui signifie mère. (Plat, derep. ,lib. 9, t. a, p. 5 76, n. Plut, an seni , etc., I, a, p. 79a , K. ) 11 paraît qu^en certains endroits on lui donna le nom de nourrice. (Isocr., in paneg ., t. 1 , p. i3o.)