CHAPITRE LXXYII
flOITB DO T0T40B »K dAlOS.
Cérémonies du Mariage.
L* AMOUR présidait aux fêtes de Délos » et cette jeunesse nombreuse qu'il avait rassemblée autour de lui ne connaissait plus d'autres lois que les siennes. Tantôt , de concert avec THymen , il couronnait la constance des amans fidèles ; tantôt il faisait naitre le trouble et la langueur dans une âme jusqu'alors insensible ; et y. par ses triomphes multipliés , il se préparait au plus glorieux de tous , à Thymen d'Ismène et de Théagéne.
Témoin des cérémonies dont cette union fut accompagnée , je vais les rapporter, et décrire les pratiques que les lois , Fusage et la superstition ont introduites y afin de pourvoir à la sûreté et au bonheur du plus saint des engagemens ; et s'il se glisse dans ce récit des
détails frÎToles en apparence , ils seront ennoblis par la simplicité des temps auxquels ils doivent leur origine.
Le silence et le calme commençaient à renaître à Délos. Les peupless'écoulaientcomme un fleuve qui , après avoir couvert la campagne, se retire insensiblement dans son lit. Les habilans de Tile avaient prévenu le lever de l'aurore; ils s'étaient couronnés de fleurs, et offraient sans intenxiption , dans le temple et devant leurs maisons , des sacrifices pour rendre les dieux favorables à Thy^ien d'Ismène.
L'instant d'en former les liens était arrivé : nous étions assemblés dans la maison de Philoclés; la porte de l'appartement dlsméne s'ouvrit y et nous en vîmes sortir les deux époux , suivis des auteurs de leur naissance , et d'un officier public qui venait de dresser l'acte de leur engagement. Les conditions en étaient simples:
on n'avait prévu aucune discussion d'intérêt entre les parens, aucune cause de divorce entre les parties contractantes; et à Tégaixl de la dot , comme le sang unissait déjà Tbéagéne à Philoclés , on s'était contenté de rappeler une loi de Solon, qui, pour perpétuer les biens dans les familles, avait réglé que les
filles umipies épouseraient leurs plos proches parcus.
Nous étions Têtus d'habits magnifiques , que nous avions reçus d'ismenc. Celui de son époux était son ouvrage. Elle avait pour parure un collier de pierres précieuses , et une rohe où For et la pourpre confondaient leurs couleurs. Ils avaient mis Tun et l'autre , sur leurs cheveux flottans et parfumés d'essences, des couronnes de pavot , de sésame , et d'autres plantes consacrées à Vénus. Dans cet appareil, ils montèrent sur un char, et s'avancèrent vers le temple. Ismène avait son époux à sa di*oite , et à sa gauche un ami de Théagène, qui devait le suivre dans cette cérémonie. Les peuples empressés répandaient des fleurs et des parfums sur leur passage ; ils s'écriaient : Ce ne sont point des mortels , c'est Apollon et Coi*oui8; c'est Diane et Endyroion ; c'est Apollon et Diane. Ils cherchaient à nous rappeler des augures favorables , à prévenir les augures sinistres. L'un disait : J'ai vu ce matin deux touiterelles planer long-temps ensemble dans les airs , et se reposer ensemble sur une branche de cet arbre. Un autre disait : Ecartez la corneille solitaire ; qu'elle aille gémir au loin
j)ur la perte de sa fidèle compagne ; rien ne
serait si funeste que son aspect.
Lés deux époux furent reçus à la porte du temple par un prêtre qui leur présenta à chacun ime branche de lierre , symbole des liens qui devaient les unir à jamais : il les mena ensuite il l'autel , où tout était préparé pour le sacrifice d'une génisse qu'on devait offrir à Diane , à la chaste Diane , qu'on tâchait d'apaiser y ainsi que Minerve et les divinités qui n'ont jamais subi le joug de Thymen. On implorait anssi Jupiter et Junon ^ dont l'union et les amours seront étemelles ; le ciel et la terre, dont le concours produit l'abondance et la fertilité î les Parques , parce qu'elles tiennent dans leurs mains la vie des mortels ) les Grâces, parce qu'elles embellissent les jours des heui-eux époux ; Vénus enfin , à qui l'Amour doit sa naissance, et les hommes leur bonheur.
Le» prêtres , après avoir examiné les entrailles des victimes , déclarèrent que le ciel approuvait cet hymen. Pour en achever les cérémonies , nous passâmes à l'Arlémisium j et ce fiil là que les deux époux déposèrent chacun une tresse de leurs cheveux sur le tombeau des derniers théores hyperboréens. Celle de
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Théagène était roulée autour d'une poignée d'herhes, et celle d'ismène autour d'un fuseau. Cet usa^e rappelait les époux à la première inslitulion du mariage , à ce temps ou l'uo devait s'occuper par préférence des travaux de la campagne , et 1 autre des soins domestiques.
Cependant Phitoclès prit la main de Théagène, la mit dans celle d'ismcne , et proféra ces mots : «Je vous accorde ma fille , afin que « vous donniez à la république des citoyens « légitimes. » Les deux époux se jurèrent aussitôt une fidélité inviolable , et les auteurs de leurs jours y après avoir reçu leurs sermons , les ratifièrent par de nouveaux sacrifices.
Les voiles de la nuit commençaient à se déployer dans les airs , lorsque nous sortîmes du temple pour nous.rcndre à la maison de Théagène. I^a marche, éclairée par des flambeaux sans nombi-e , était accompagnée de chœurs de musiciens et de danseurs. La maison était eotoui*ée de guirlandes , et couverte de lumières.
Dès que les deux éjioux eurent touché le seuil de la porte » on plaça pour un instant une corbeille de fruits sur leurs têtes ; c'était le présage de l'abondance dont ils devaient jouir .
!*• VOTAGK
Nous entendîmes eo mcmc temps de tous c^tés ie nom d'Hyménéas , de ce jemie homme d^ Argos, qui rendit autrefois à leur patrie des filles d'Athènes que des corsaires avaient enlevées ; il obtint pour prix de son zèle une de ces captives qu'il aimait tendrement ; et depuis cette époque , les Grecs ne contractent point de mariages sans rappeler sa mémoire.
Ces acclamations nous suivirent dans ia salle du festin , et continuèrent pendant le souper ; alors des poètes s' étant glissés aupi'ès de nous récitèrent des épithalames.
Un jeune enfant , à demi couvert de branches d*aubépine et de chêne , parut avec une corbeille de pains, entonna un hymne qui commençait ainsi : a J'ai changé mon ancien « état contre un état plus heureux. » Les Athéniens chantent cet hymne dans une de leurs fêtes , destinée à célébrer ^instant où leurs ancêtres , nourris jusqu'alors de fruits sauvages , jouirent en société des présens de Gérés ; ils le mêlent dans les cérémonies du tnariage , pour montrer qu'après avoir quitté les forêts , les hommes jouirent des douceurs de Tamour. Des danseuses , vêtues de robes légères , et couronnées de myrte , entrèrent
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ensuite, et peignirent, par des mouTetnens variés, les transports, les langueurs et Ti- Tresse de la plus douce des passions.
Cette danse finie , Leucippe alluma le flambeau nuptial , et conduisit sa fiUc à Tappai^tement qu'on lui avait destiné. Plusieurs symboles i*etracérent aux yeux d^Ismène les devoirs qu'on attachait autrefois à son nouvel état.
Elle portait im de ces vases de terre où l'on fait rôtir de l'orge ; une de ses suivantes tenait un crible , et sur la porte était suspendu un instrument propre k piler des grains. Les deux époux goûtèrent d'un iruit dent la dou-* cenr devait être rembléme de leur union.
Cependant, livrés aux transports d^une joie immodérée , nous poussions des cris tumultueux , et nous assiégions la porte défendue par un des fidèles amis de Théagène. Une foule de jeunes gens dansaient au son de plu-* sieurs instrumens. Ce bruit M enfin interrompu parla théorie de Corinthe, qui s'était chargée de chanter l'hyménée du soir. Après avoir félicité Théagène , elle ajoutait t
« ^ous sommes dans le printemps de notre « Âge : nous sommes l'élite de ces filles de « Corinthe si i-enommées par leur beauté. O
iSa YOYAGB
« Isméne ! il n*en est aucune parmi nous dont a les attraits ne cèdent aux vôtres. Plus légère a qu^un coursier de Thessalie , élevée au des- « sus de ses compagnes comme un lis qui fait a l'honneur d'un jardin , Ismène est Tonae- « ment de la Grèce. Tous les amours sont dans jn ses yeux ; toqs les arts respirent sous ses « doigts, O fille « .ô femme chai*mante ! nous a irons demain dans la prairie cueillir des a fleurs pour en former une couronne. Nous jn la suspendrons au plus beau des platanes M voisins. Sous son feuillage naissant nous réa paudi*ons des parfums en votre honneur , et « sur son écorce nous graverons ces mots t « Offrei-moi votre encens» je suis V arbre étls- « mène. Nous vous saluons , heureuse épouse; « nous vous saluons , heureux époux : puisse 41 Latonc vous donner des fils qui vous resseni- « blenl ; Vénus , vous embraser toujours de ses tt flammes ; Jupiter, transmettre à vos derniers a neveux la félicité qui vous entoure ! Reposez- « vous dans Le sein des plaisirs : ne respirez « désormais que Tamour le plus tendi*e. Nous ,« reviendrons au lever de Taurore , et nous a chanterons de nouveau : O hymen , hymé»
« née y hymen ! »
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Le lendemain , à la première heure du
jour, nous revînmes au même endroit , et les
filles de Corinllie firent entendi-e Thyménée
suivaut :
«Nous TOUS célébrons dans nos chants, « Vénus , ornement de l'Olympe ; Amour , « délices de la terre ; et vous , Hymen , source « de vie : nous vous célébrons dans no^ « chants , Ajnour, Hymen , Vénus. O Théa- « gène y éveillez -vous! jetez les yeux sur a votre amante ; jeune favori de Vénus , heu- « reux et digne époux d'Isméne , ô .Théagéne , « éveillez - vous l Jetez les yeux sur votre « épouse ; voyez Teclat dont elle brille ; voyez « cette fraîcheur de vie dont tous ses U'aits « sont embellis. La rose est la reine des fleurs; « Isméne est la reine des belles. Déjà sa pau- « piére tremblante s^entr* ouvre aux rayons « du soleil; heureux et digne époux d' Isméne» « ô Théagéne, éveillez-vous! »
Ce jour, que les deux amans regardèrent comme le premier de leui* vie, -fut presque tout employé de leur part à jouir du tendre intérêt que les habitans de Tile prenaient à leur hymen , et tous leurs amis furent autorisés à leur offrir des présent. Ils s'en firent
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eux-mêmes l'un à l'autre , et reçurent en oom« mun ceux de Philoclès, père de Théagéne.
On les avait appoilés avec pompe. Un enfant vêtu d'une robe blanche , ouvrait la marche , tenant une torche allumée ; vouait ensuite une jeune fille ayant une coi*beille sur sa tête ? elle était suivie de plusieurs domestiques qui pointaient des vases d'albâtre, des boites à parfimiSy diverses sortes d'essences , des pâtes d'odeur , et tout ce que le goût de l'élégauce et de la propreté a pu convertir en besoins.
Sur le ^ir, Ismene fut ramenée chez son père ; et , moins pour se conformer à Tusage que pour exprimer ses vrais sentimens , eUo lui témoigna le regret d'avoir quitté la maison paternelle ; le lendemain , elle fut rendue 4 son époux, et, depuis ce moment, rien ae troubla plus leur félicité.
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