SOUS L'ARCHONTE CHARONDAS
La 3* année de la i io« olympiade.
Depuis le 2% juin de Van 338 , jusqu'au ij juillet de l'an 337 avant J. C.)
Dans les premiers jours de juillet de Fan 338.
Le Il paraît que Philippe veut terminer la guerre ; il doit nous envoyer des ambassadeurs. Les chefs des Thébains ont entamé des négociations avec lui, et sont même près de conclure. Ils nous ont communiqué ses propositions y et nous exhortent h. les accepter. Beaucoup de gens ici opinent à suivre leur conseil ; maisDémosthène , qui croit avoir humilié Philippe, voudrait l'abattre etTécraser.
Dans l'assemblée d'aujourd'hui , il s^est ouvertement déclaré pour la continuation de la guerre; Phocion, pour l'avis contraire • « Quand conseillerez— vous donc la guerre ? » lui ademandé l'orateur Hypéride. lia répondu: « Quand je verrai les jeunes gens observer la « discipline , les riches contribuer , les ora- « teurs ne pas épuiser le trésor. » Un avocat, du nombre de ceux qui passent leur vie à i>or-
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ter des accusations aux tribunaux de justice , s^est écrié : « Eh quoi ! Phocion , maintenant « que les Athéniens ont les armes à la main , « TOUS osez leur pix»poser de les quitter ! Oui, « je l'ose , a-t-il repris , sachant très bien que « j'aurai de l'autorité sur vous pendant la » guerre, et vous sur moi pendant la paix. »
L'orateur Polyeucte a pris ensuite la parole ; comme il est extrêmement gros , et que la chaleur était excessive, il suait àgix»sses gouttes, et ne pouvait continuer son discours sans demander à tout moment un verre d'eau.aAthé- 41 niens, a dit Phocion , vous avez raison d'éa coûter de pareils orateurs ; car cet homme , « qui ne peut dire quatre mots en votre pré.- « sence sans étouffer , fera sans doute des a merveilles lorsque , chargé de la cuirasse , a et du bouclier , il sera prés de reonemi. » Comme Démoslhéne insistait sur Tavantage de transporterie théâtre de la guerre dans laBéotie , loin de TAttique : « N'examinons pas , a « répondu Phocion, où nous donnerons la « bataille, mais où nous la gagnerons. » L'avis de Démoslhéne a prévalu : au sortir de l'assemblée , il est parti pour la Béotie.
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Vers le même temps.
Le Démostliène a forcé les Thébains
el les Béotiens à rompre toute négociation avec Philippe. Plus d'espérance de paix.
Le Philippe s'est avancé à la tête de
trente mille hommes de pied, et de deux mille chevaux au moins, jusqu'à Chéronée eu Béotie ; il n'est plus qu'à sept cents stades d'Athènes *.
Démosthéne est partout, il fait tout ; il imprime un mouvement rapide aux diètes des Béotiens, aux conseils des généraux. Jamais l'éloquence n'opéra de si grandes choses ; elle a excité dans toutes les âmes l'ardeur de l'enthousiasme et la soif des combats. A sa voix impérieuse on voit s'avancer vers la Béotie les bataillons nombreux des Achéens, des Corinthiens , des Leucadiens et de plusieurs autres peuples. La Grèce étonnée s'est levée , pour ainsi dire, en pieds, les yeux fixés sur la Béotie , dans l'attente cruelle de l'événement qui va décider de son sort. Athènes passe à chaque instant par toutes les convulsions de
» Sept cents si a des font vingt*six de nos lieues et onze cent cinquante toises.
l'espërance et de k terreur. Phocioii est tranquille. Hélas ! je ne saurais Tétre ; Philotas est à Tarmée. On dit qu'elle est plus forte que celle de Philippe.
Bataille de Chéronée.
La bataille est perdue. Philotas est mort; je n'ai plus d'amis; il n'y a plus de Grèce.
Je retourne en Scythie.
Mon journal finit ici , je n'eus pas la foi'ce de le continuer; mon dessein était de partir à l'instant ; mais je ne pus résister aux prières de la sœur de Philotas et d'ApoUodore son époux; je passai encore un an avec eux, et nous pleurâmes ensemble.
Je vais maintenant me rappeler quelques circonstances de la bataille. £lle se donna le sept du mois de métagéilnioB ' .
Jamais les Athéniens et les Théhains ne montrèrent plus de courage. Les premiers avaient même enfoncé la phalange macédonienne ; mais leurs généraux ne surent pas profiter de cet avantage. Philippe , qui s'en aperçut, dit froidement que les Athéniens ne
' Le 3 aoùi de Tan 338 avant J- C.
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savaient pas Taincre, et il rétablit Tordre dans son armée. Il commandait Taile droite , Alexandre son fils l'aile gauche. LW et l'autre montrèrent la plus grande Taleur. Démosthène fut des premiers à prendre la fuite.
Du côté des Athéniens , plus de mille hommes périrent d^unc mort glorieuse , plus de deux milles furent prisonniers. La perte des Thébains fut à peu près égale.
Le roi laissa d'abord éclater une joie indécente. Après un repas où ses amis , à son exemple , se livrèrent aux plus gi*ands excès , il alla sur le champ de bataille , n'eut pas de honte d'insulter ces braves guerriers qu'il voyait étendus à ses pieds , et se mit à déclamer, en battant la mesure, le décret que Démosthène avait di*essé pour susciter contre lui les peuples de la Grèce. L'orateur Démade , quoique chai'gc de fers , lui dit : « Phi- « lippe , vous jouez le rôle de Thersite , et « vous pourriez jouer celui d'Agamemnon..»
Ces mots le firent rentrer en lui-même. Il jeta la couronne de fleurs qui ceignait sa>téte, remit Démade en libellé, et rendit justice à la valeur des vaincus.
La ville de Thèbes , qui avait oublié ses
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bienfaits, fut traitée a^ec plus de ri^eur. 11 laissa une gaiTiison dans la citadelle; quelques-uns des piiucipaux habitans furent bannis, d*autres mis à mort. Cet exemple de sévérité, qu*ilcrut nécessaire, éteignit sa vengeance, et le vainqueur n'exerça plus que des actes de modération. On lui conseillait de s*assurer des plus fortes places de la Grèce; il dit qu*il aimait mieux une longue réputation de clémence que Téclat passagei* de la domination. On voulait qu'il sévit du moins contre ces Athéniens qui lui avaient causé de si vives alarmes ; il ré]K)ndit : « Aux dieux ne plaise que je détruise le théâtre de la gloire, moi qui ne travaille que pour elle ! » Il leur permit de retirer leurs morts et leurs prisonniers. Ces derniei*s , enhardis par ses bontés, se conduisirent avec l'indiscrétion et la légèreté qu^on reproche à leur nation ; ils demandèrent hautement leurs bagages , et se plaignirent des officiers macédoniens. Philippe eut la complaisance de se prêter à leurs vœux, et ne put s''empécher de dire en riant : « Ne « send)le-t-il pas que nous les ayons vaincus « au jeu des osselets ? »
Quelque temps après , et pendant que les
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Athéniens «e préparaient à flotiteair un rîége ^ Alexandre vini , accoDipaçné d'Antipater, leur offrir un traité de paix et d'alliance. Je le vis alors cet Alexandre , qui depuis a rempli la terre d'admiralioa et de deuil. Il avait dix-huit ans » et s'était déjà signalé dans plusieurs combats. A la bataille de Chéronée , il avait enfoncé et mis en ^te l'aile droite de l'armée ennemie. Cette victoire ajoutait un nouvel éclat aux charmes de sa fi$i^i'«. Il a les traits réguliers , le i^nt beau et vermeil , le nez aquilin^ les yeux grands, pleins et feu , les cheveux blonds et bouclés , la tête haute , mais iin peu penchée v^*8 Tépaule gauche , la taille moyenne , fine et dégagée , le corps bien proportionné et fortifié par mi exercice continuel. On dit qu'il est tiés léger à la course , et très recherché dans sa parure. Il entra dans Athènes sur un cheval superbe qu'on nommait Bucéphale , que percomie n'avait pu dompter jusqu'à lui , et qui avak coûté treize talens >•
Bientôt on ne s'entretint que d'Alexandre La douleur où j'étais plongé ne me penak pas
de rétudier de près. J'inUrrogesi un AtliéiiieB qui ayait long-temps séjoumé en Macadoine t il me dit :
Ce prince jouit à beaucoup d'esprit et de talens un désir insatiable de s'instruire , et du goût pour les arts, qu'il protège sans s*j connaître. Il a de Vagrément dans la eonver* sation , de la douceur et de la lidélité dans le commerce de Tamitié , une grande élévation dans les sentimens et dans les idées. La na* tiu*e lui donna le germe de toutes les veilus , et Aristote lui en développa tous les princi* pes. Mais au milieu de tant d'avantages règne une passion Itmeste pour lui, et peut-être pour le genre bumain t c'est une envie ezeea^ ftive de dominer, qui Le toui'menle jour e| nuit. Elle s^annonee tellement dans ses re« gards, dans son maintien, dans ses parolea et ses moindres actions, qu'en l'approcbant on est comme saisi de respect et de crainte, 11 voudrait être Tunique souverain de Tuni* vers , et le seul dépositaire des connaissancea humaines. L'ambition et toutes ces qualités brillaptcs qu'on admire dans Philippe se re* trouvent dans son fils , avec cette différence » que cbcz l'un elles sont mêlées avec des qua-»
lités qui les tempèrent, et que chez Tautre ]a fermeté dégénère en obstination , l^amour de la gloire en frénésie , le courage en fureur : car toutes ses 'volontés ont l'inflexibilité du destin, et se souleTcnt contre les obstacles, de mcme qu'un torrent s'élance en mugissant au dessus du rocher <pii s'oppose à son cours.
Philippe emploie difFcrens moyens pour aller. à ses fins; Alexandre ne connaît que son épée. Philippe ne rougit pas de disputer aux jeux olympiques la victoire à de simples particuliers; Alexandre ne voudrait y trouver pour adversaires que des rois. Il semble qu'un sentiment secret avertit sans cesse le premier qu'il n'est parvenu à cette haute élévation qu'à force de travaux, et le second, qu'il est né dans le sein de la grandeur * .
Jaloux de son père , il voudra le surpasser ; émule d'Achille , il lâchera de l'égaler. Achille est à ses yeux le plus grand des héros, et Homère le plus grand des poètes, parce
i Voyez la comparaison de Philippe et d'Alexandre, dans Vexcellente histoire que M. Olivier de Marseille publia du pi^mier de ces princes, en 1740. [T. <« p. 4»5.)
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qu'il a immortalisé Achille. Plusieurs traits de ressemblance rapprochent Alexandre du modèle qu'il a choisi. C'est la même violence dans le caractère , la même impétuosité dans les combats , la mcme sensibilité dans l'âme. 11 disait un jour qu'Achille fut le plus heureux des mortels , puisqu'il eut un ami tel que Patrocle, et un panégyriste tel qu'Homère.
La négociation d'Alexandre ne traîna pas en longueur. Les Athéniens acceptèrent la paix. Les conditions en furent très douces.
Philip|)e leur rendit même l'ile de Samos , qu'il avait prise quelque temps auparavant.
Il exigea seulement que leurs députés se rendissent à ia diète qu'il allait convoquer à Corinthe pour l'intérêt général de la Grèce.