CHAPITRE LXXIV
Description de Samos. Polycrate,
LoRSQU^oN entre dans la rade de Samos, on voit à droite le promontoire de Neptune , surmonté d'un temple consacré à ce dieu ; k gauche, le temple de Junon, et plusieurs beaux édi&ces pai*semés à travers les arbres dont les bopds de rirobrasus sont ombragés ; en face , la TÎlle située en partie le long du rivage de la mer, en pailie sur le penchant d'une montagne qui s'élève du côté du nord.
L'île a six cents stades de circonférence*.
A Texception du vin, les productions de la terre y sont aussi excellentes que les perdrix et les difFéi*eutes espèces de gibier, qui s'y trouvent en grande quantité. Les montagnes , couvertes d'arbres, et d'une étemeUe ver-
I Vingl-deux lieues dix-sept cents toises. Voyez \% note c à la fin du Voyage.
dure , font jaillir de leurs pieds des sources
qui fertilisent les campagnes Toisines.
La ville se dislingue parmi toutes celles que possèdent les Grecs et les barbares sur le continent voisin. On s^empressa de nous en montrer les singularités. L'aquéduc , le môle et le temple de Junon , attirèrent notre attention.
Non loin des remparts , vers le nord , est une grotte taillée à mains d'bommes , dans une montagne qu'on a percée de pai't en part. La longueur de cette grotte est de sept stades; sa bauleur, ainsi que sa largeur , de huit pieds ' , Dans toute son étendue , est creusé un canal large de trois pieds, profond de vingt coudées ^. Des tuyaux, placés au fond du ca-
' Sept stades font* six cent soixanie-une toises trois pieds huit lignes^ huit pieds grecs font sept de nos pieds six pouces huit lignes.
» Trois pieds grecs l'ont deux de nos pieds dix pouces; vingt coudées, vingt-huit pieds quatre pouces. 11 y a apparence que la grolie fut d^abord destinée à servir de chemin public ; et lorsqu''ensuite il eut e'ie' résolu d''amener à Samos les eaux d''une source dont le niveau e'iait plus bas que la grotte , on profita du travail dcijà fait , et Ton se contenta de creuser le canal en question.
nal, amènent à Samoa les eaux d^une source aboDÔsoïle <]ui coule derrière la montage.
Le mole est une chaussée destinée à mettre le port et les vaisseaux à Fabri du -vent du midi. Sa hauteur est d^environ vingt orgyes , sa longueur de plus de deux stades ^
A droite de la ville, dans le faubourg, est le temple de Junon, construit, à ce qu'on prétend , vers les temps de la guerre de Troie , reconstruit dans ces derniers siècles par Tarchjlecte Rhccus : il est d'ordre dorique. Je n'en ai pas vu de plus vaste ; on en connaît de plus élégans '. 11 est situé non loin de la mer, sur les bords de Tlmbrasus, dans le lieu même que la déesse honora de ses premiei*s regards. On croit, en elTet, qu'elle vint au monde sous un de ces arbustes nommés agrms castus, très (réquens le long de la rivière. Cet édifice , si
» Vingt orgjes font cent treize de nos pieds et quatre ponces ; deux stades font cent quaire>vingt-neuf toises.
* il reste encore des débris d^un ancien temple à Samos i mais il paraît qu^on ne doit point les rapporter à celui dont parle Hérodote. Voyez Tournef., Toyag. t. I, p. 423. Pococ, observ., vol. a, part, i , p. 37. ChoiseuUGouffier, voyag. pittor. de la Grèce, t, 1, p. 100.
célèbre et si i*espectable , a toujours joui du
droit d'asile.
La statue de Junon nous ofirit les premiers essais de la sculpture ; elle est de la main de Smilis, un des plus anciens artistes de la Grèce. Le prêtre qui nous accompagnait nous dit qu'auparavant un simple soliveau recevait en ces lieux saints Thommage des Samiens ; que les dieux étaient alors partout représentés par des troncs d'arbres , ou par des pierres , soit carrées , soit de forme conique ; que ces simulacres grossiers subsistent, et sont même encore vénérés dans plusieurs temples anciens et modernes , et desservis par des ministres aussi ignoraus que ces Scythes barbares qui adorent un cimeterre.
Quoique piqué de cette réflexion , je lui représentai doucement que les troncs d'arbres et les pierres ne furent jamais l'objet immédiat du culte , mais seulement des signes arbitraires auprès desquels se rassemblait la nation poui* adresser des vœux à la Divinité. Cela ne suffit pas, répondit-il, il faut qu'elle paraisse revêtue d'uu corps semblable au nôtre , et avec des traits plus augustes et plus imposans. Voyez avec quel respect on se pros-
temè deraiit les statues de Jupiter d'Olympie cl de la Minerve d'Athènes. C'est, repi*is-je, qu'elles sont couvertes d'or et d'ivoii-e. En faisant les dieux à imtre image , au lieu d'élever l'esprit du peuple , vous n'avez cherché qu'à frapper ses sens ; et de là vient que sa piété n'augmente qu'à proportion delà beauté, de la grandeur et de la richesse des objets exposés à sa vénéi^tion* Si vous embellissiez votre Junon , quelque grossier qu'en soit le le travail , vous verriez les offrandes se multiplier.
Le prêtre en convint. Nous lui demandâmes ce que signifiaient deux paons de bronze placés aux pieds de la statue. Il nous dit que ces oiseaux se plaisent à Samos , qu'on les a consacrés à Junon , qu'on les a représentés sur la monnaie courante , et que de cette île ils ont passé dans la Grèce. Nous demandâmes à quoi sei'vait une caisse d'où s'élevait un arbuste. C'est, répondit-H, le même agnus castus qui servit de berceau à la déesse. 11 a toute sa fraîcheur, ajouta-t-il ; et cependant il est plus vieux que l'olivier d'Athènes, le palmier de Délos ^ le chêne de Dodone , l'olivier sauvage d'Olympie , le platane qu'Agavui. ^
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memnon planta de ses propres mains à Delphes , et tous ces arbres sacrés que Ton conserve depuis tant de siècles en différens temples I.
Nous demandâmes pourquoi la déesse était têtue d'un habit de noces. 11 répondit : C'est à Samos qu'elle épousa Jupiter. La preuve en est claire : nous avons une fétc ou nous célébrons l'anniversaire de leur hymen. On le célèbre aussi^ dit Stratonicus, dans la ville de Cnosse en Crète, et les prêtres m'ont assuré qu'il fut conclu sur les bords du fleuve Théron. Je vous avertis encore que les prétresses d'Argos veulent ravir à votre île l'honneur d'avoir donné le jour à la déesse, comme d'autres pays se disputent celui d'avoir été le berceau de Jupiter. Je serais embarrassé, si j'avais à chanter sur ma lyre ou leur naissance ou leur mariage. Point du tout, répondit cet homme ; vous vous conformeriez à la tradition du pays : les poètes ne sont pas si scrupuleux. Mais, repris-je , les ministres desau-
' 11 parait que tous ces arbres e'taient dans des caisses : je le présume, diaprés celui de Samos. Sur la la médaille citée ci-dessus , il est dans tine caisse, sur les marches du vestibule.
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tels deTraient Tétre davantage. Adopter des opinions fausses et absurdes , n'est qu'un défaut de lumières : en adopter de contradictoires et d'inconséquentes , c'est un défaut de logique ; et alors on ne doit pas reprocher aux Scythes de se prosterner devant un cimeterre.
Vous me. paraissez instruit , répondit le prêtre , et je vais vous révéler notre secret. Quand nous parlons de la naissance des dieux, nous entendons le temps où leur culte (ut reçu dans un pays ; et par leur mariage , Tépoque où le culte de l'un fut associé à celui d'un autre. Et qu'entendez- vous par leur mort ?
lui dit Stratonicus : car j'ai vu le tombeau de Jupiter en Crète. Nous avons recours à une autre solution , répondit le prêtre* Les dieux se manifestent quelquefois aux hommes, rcvé^ tus de nos traits ; et , après avoir passé qucU que temps avec eux pour les instruire , ils disparaissent et retournent aux cieux* C'est en Crète surtout qu'ils avaient autrefois coutume de descendre ; c'est de là qu'ils partaient pour^ parcoui'ir la terre. Nous allions répliquer ^ mais il prit le sage parti de se retirer^
Nous jetâmes ensuite les yeux sur cet amas de statues dont le temple est entouré. Nous
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contemplâmes avec admiration trois statues colossales de la main du célèbre Myron , posées sur une même base , et représentant Jupiter, Minerve et Hercule ^ Nous vîmes TApollon de Téléclés et de Théodore , deux artistes qui , ajant puis.é les principes de l'art en Egypte , apprirent de leurs maîtres à s'associer pour exécuter un même ouvrage. Le premier demeurait à Samos , le second à Ephèse. Après ctre convenus des proportions que devait avoir la figure, Tun se chargea de la partie supérieure, etTautre de l'inférieure. Rapprochées ensuite , elles s'unirent si bien , qu^on les croirait de la même main. Il faut convenir néanmoins que la sculplm-e n'ayant pas fait alors de grands progrés , cet Apollon est plus recommandable par la justesse des proportions que par la beauté des détails.
Le Samicn qui nous racontait cette anecdote ajouta '• Vers la fin de la guerre du Péloponèse, Alcibiadc croisait sur nos côtes avec la flotte des Athéniens. Il favorisa le parti du
' Marc- Antoine les fit transporter à Rome; et quelque temps après , Auguste en renvoya deux à Samos , et ne garda que le Jupiter. (Strab. , lib. i4, p. 637.)
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peuple, qui lui fit élever cette statue. Quelque temps après, Lysander, qui commandait la flotte de Lacédémone , se rendit maître de Samos , et rétablit l'autorité des riches , qui envoyèrent sa statue au temple d'Olympie.
Deux généraux athéniens, Conon et Timothée, revinrent ensuite avec des forces supérieures, et voilà les deux statues que le peuple leur éleva ; et voici la place que nous destinons à celle de Philippe, quand il s'emparera de notre île. Nous devrions rougir de celle lâcheté ; mais elle nous est commune avec les habitans des iles voisines , avec la plupart des nations grecques du continent , sans en excepter même les Athéniens. La haine qui a toujours subsisté entre les riches et les pauvres a partout détruit les ressources de l'honneur et de la vertu. 11 finit par ces mots : Un peuple qui a, pendant deux siècles, épuisé son sang et ses trésors pour se ménagei' quelques momens d'une liberté plus pesante que l'esclavage , est excusable de chercher le repos , surtout quand le vainqueur n'exige que de l'argent et une statue.
Les Samiens sont le peuple le plus riche et le plus puissant de tous ceux qui composent la
confédération ionienne. Ils ont beaucoup d'esprit , ils sont industrieux et actifs : aussi leur histoire fournit-elle des ti'aits intéressans pour celle des lettres, des arts et du commerce.
Parmi les hommes célèbres que l'ile a produits, je citerai Créophyle , qui mérita , diton, la reconnaissance d'Homère, en l'accueillant dans sa misère , et celle de la postérité , en nous conservant ses écrits ; Pythagore , dont le nom suffirait pour illustrer le plus beau siècle et le plus grand empire. Après ce dernier, mais dans un rang très inférieur, nous placerons deux de ses contemporains, Rhécus et Théodore , sculpteurs habiles pour leur temps, qui , après avoir, à ce qu'on prétend , perfectionné la règle , le niveau et d'autres instrumens utiles , découvrirent le secret de forger les statues de fer , el de nouveaux moyens pour jeter en fonte celles de cuivre.
La teri'e de Samos non seulement a des propriétés dont la médecine fait usage , mais elle se convertit encore, sous la main de quantité d'ouvriers, en des vases qu'on recherche de toutes parts.
Les Samiens s'appliquèrent de très bonne
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heure à la navigalion , et firent autrefois un établissement <kns la haute Egypte. Il y a trois siècles environ qu'un de leurs vaisseaux marchands, qui se rendait en Egypte, fut poussé par les vents contraires au delà des colonnes d'Hercule , dans Vile de Tartessus , située sur les côtes de Tlbérie , et jusqu'alors inconnue aux Grecs. L'or s'y trouvait en abondance. Les habitans, qui en ignoraient le prix , le prodiguèrent à ces étrangers ; et ceux-ci , en échange de leurs marchandises , rapportèrent chez eux des richesses estimées soixante talens S somme alors exorbitante , et qu'on aurait eu de la peine à rassembler dans une partie de la Grèce. On en préleva le dixième ; il fut destiné à consacrer au temple de Junon un gi*and cratère de bronze qui subsiste encore. Les bords en sont ornés de têtes de griffons. 11 est soutenu par trois statues colossales à genoux , et de la proportion de sept coudées de hauteur >. Ce groupe est aussi de bronze.
Samos ne cessa depuis d'augmenter et
■ Troie cent vin^^t-quaU'e raille livret.
* Environ dix pieds.
d'exercer sa marine. Des flottes redoutables sorlireDt souvent de ses ports, et maintinrent pendant quelque temps sa liberté contre les efforts des Perses et des puissances de la Grèce , jaloux de la réunir à leur domaine ; mais on vit plus d'une fois des divisions s'élever dans son sein , et se terminer , après de long;ues secousses , par rétablissement de la tyrannie. C'est ce qui arriva du temps de Polycrate.
Polycralc.
Il reçut de la nature de grands taleus, et de son père Eacès de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain , et sou fils résolut de s'«n revêtir à son toui*. Il communiqua ses vues à ses deux frères , qui crurent entrer dans la conspiration comme ses associés , et n'en furent que les inst rumens. Le jour où l'on célèbre la fcte de Junon , leurs partisans s'étant placés aux postes assignés ^ les uns fondirent sur les Samiens assemblés autour du temple de la déesse , et en massacrèrent un grand nombre ; les auti*es s'emparèrent de la citadelle , et s'y maintinrent à la
dvetir de quelques troupes euToyées par Lygdainis , tyran de Naxos. L^ile (ut dÎTÎsée entre les trois frères , et bientôt après elle tomba sans réserve entre les mains du Polycrate , qui condamna Tun d'eux à la mort y et IWre à l'exil.
Employer , pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la voie des fctes et des spectacles, tantôt celle de la violence et de la cruauté ; le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à des conquêtes brillantes , de celui de ses forces en Tassujettissant à des travaux pénibles '$ s'emparer des revenus de TEtat, quelquefois des possessions des paiiiculiers ; s^ entourer de satellites et d'un corps de ti-oupes éti'angères; se renfermer au besoin dans une forte citadelle ; savoir ti^omper les hommes , et se jouer des sermens les plus sacrés : tels furent les principes qui dirigèrent Polycrate après son élévation. On pourrait
' Arisiole dit que, dans les gouvemeraens despotiques , on fait travailler le peuple k des ouvrages publics , pour le tenir dans la dépendance. Enlre autres exemples , il cite celui de Polycrate, et celui des rois d'Kgypte qui firent construire les pyramides. (D« R^., lib. 5, cap. 1 1, t. a, p. 407.)
intituler l'histoire de son règne : L'art de
gouverner, à Tusage des tyrans.
Ses richesses le mirent en état d*armer cent galères , qui lui assurèrent l'empire de la mer, et lui soumirent plusieui*s lies voisines et quelques villes du continent. Ses généraux avaient un ordre secret de lui apporter les dépouilles , nou seulement de ses ennemis , mais encore de ses amis , qui ensuite les demandaient et les recevaient de ses mains comme un gage de sa tendresse ou de sa générosité.
Pendant la paix , les hahitans de l'île , les prisonniers de guerre , ensemble ou séparément , ajoutaient de nouveaux ouvrages aux fortifications de la capitale, creusaient des fossés autour de ses murailles , élevaient dans son intérieur ces monumens qui décorent Samos , et qu'exécutèrent des artistes que Polycrate avait à grands frais attirés dans ses Etals.
Egalement attentif à favoriser les lettres , il réunit auprès de sa personne ceux qui les cultivaient , et dans sa bibliothèque les plus belles productions de l'esprit humain. On vit alors un contraste frappant enti*e la philoso-
phie et la poésie. Pendant que Pythagore , incapable de soutenir Taspect d'un despote barbare , fuyait loin de sa pairie opprimée , Anacréon amenait à Samos les Grâces et les Plaisirs. 11 obtint sans peine l'amitié de Polycrate , et le célébra sur sa lyre avec la même ardeur cpie s'il eût chanté le plus vertueux des princes.
Polycrate, voulant multiplier dans ses Etats les plus belles espèces d'animaux domestiques , fit venir des chiens d'Epire et de Lacédémone, des cochons de Sicile, des chèvres de Scyros et de Naxos , des brebis de Milet et d'Athènes ; mais , comme il ne faisait le bien que par ostentation , il introduisait en mcme-temps parmi ses sujets le luxe et les vices des Asiatiques. Il savait qu'à Sardes , capitale de la Lydie , des femmes distinguées par leur beauté, et i*assemblées dans un même heu , étaient destinéjes à radiner sur les délices de la table et sur les différens genres de volupté; Samos vit former dans ses murs un pareil établissement , et Us fleurs de cette ville furent aussi fameuses que celles des Lydiens : car c'est de ce nom qu'on appelait ces sociétés y où la jeunesse de Tun et de l'autre
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sexe, donnant et recevant des leçons d'intempérance , passait les jours et les nuits dans les fêles et dans la débauche. La corruption s'étendit parmi les autres citoyens , et devint funeste à leurs descendans. On dit aussi que les découveiles des Samiennes passèrent insensiblement chez les auli'cs Grecs , et portèrent partout atteinte à la pureté des mœurs.
Cependant plusieurs habitans de Ttle ayant murmuré contre ces dangereuses innovations, Polycrate les fit embarquer sur une flotte qui devait se joindre aux troupes que Cambyse , roi de Perse , menait en Egypte. Il s'était flatté qu'ils périraient dans le combat, ou que du moins Cambyse les retiendrait pour toujours dans son armée. Instruits de ses desseins , ils résolurent de le prévenir , et de délivrer leur patrie d'une servitude honteuse. Au lieu de se rendre en Egypte , ils retournèrent à Samos , et furent repoussés :
quelque temps après ils reparurent avec des troupes de Lacédémone et de Corinthe , et celte tentative ue réussit pas mieux que la première.
Polycrate semblait n'avoir plus de vœux à
D'ÂNACHARSIS. 6t
former ; toutes les aimées de son règne , presque toutes ses enti*eprises avaient été marquées par des succès. Ses peuples s'accoutumaient au joug ; ils se croyaient heureux de ses victoires, de son faste et des superbes édifices élevés par ses soins à leurs dépens. Tant d'images de grandeur, les altachant à leur souverain , leur faisaient oublier le meurtre de son frère , le vice de son usurpation , ses cruautés et ses parjures. Lui-même ne se souvenait plus des sages avis d'Amasis , roi d^Egypte , avec qui des liaisons d'hospitalité l'avaient uni pendant quelque temps. « Vos « prospérités m'épouvantent , » mandait-il un jour à Polycrate. « Je souhaite à ceux qui « m'intéressent un mélange de biens et de « maux ; car une divinité jalouse ne souffre « pas qu'un mortel jouisse d'une félicité inal- « térable. Tâchez de vous ménager des peines « et des revers pour les opposer aux faveurs o opiniâtres de la fortune. » Polycrate , alarmé de ses réflexions , résolut d'affermir son bonheur par un sacrifice qui lui coûterait quelques momens de chagrin. Il portait à son doigt une émeraude montée en or, sur laquelle Théodore , dont j'ai déjà parlé, avait repre-
6a VOYAGE
seDté je De sais quel sujet % ouvrage d'autant plus précieux , que l'art de graver les pierres ■était encore dans son enfance parmi les Grecs. 11 s'embarqua sur une galère , s'éloigna des côtes , jeta Tanneau dans la mer, et, quelques jours après , le reçut de la main d'un de ses officiers qui l'avait trouvé dans le sein d'un poisson. 11 se hâta d'en instruire Amasis, qui dés cet instant rompit tout commerce avec lui.
Les craintes d' Amasis furent enfin réalisées. Pendant que Polycrate méditait la conquête de rionie et des iles de la mer Egée , le satrape d'une province voisine de ses Etats, et soumise au roi de Perse , parvint à l'attirer dans son gouvernement , et , après l'avoir fait expirer dans des tourmens horribles, ordonna d'attacher son corps à une croix élevée sur le mont Mycale, en face de Samos ^.
Après sa mort , les habitans de l'île éprouvèrent successivement toutes les espèces de tyrannies, celle d'un seul, celle des riches , celle du peuple, celle des Perses , celle des
* Voyez la noie c£ à la fin du Voyage.
* Polycrate mourul vers Tan 5a a avanl J. C.
D'AflACHARSIS. 63
puissances de là Grèce. Leé guerres de Lacédémone et d'Athènes faisaient tour à tour prévaloir chez eux Foligarchie et la démocratie. Chaque révolution assouvissait la ven geance d'un parti et préparait la vengeance de lautre. Us monti^èrenl la plus grande valeur dans ce fameux siège qu'ils soutinrent pendant neuf mois contre les forces d'Athènes réunies sous Périclès. Leur résistance fut opiniâtre, leurs pertes presque irréparables : ils consentirent à démolir leurs murailles , à livrer leurs vaisseaux , à donner des otages, k remhoui*ser les frais de guerre. Les assiégcans et les assiégés signalèrent également leur cruauté sur les prisonniers qui tombaient entre leurs mains; les Samiens leur imprimaient sur le front une chouette , les Athéniens une proue de navire ' .
Ils se relevèrent ensuite , et retombèrent entre les mains des Lacédémoniens , qui bannirent les partisans de la démocratie. Enfin les Athéniens, maîtres de File , la divisèrent,
> Les monnaies des Athéniens représentaient ordinairement une chouette ; celles des Samiens, une proue de navire.
il y a quelques années , eu deux mille porlions distribuées par le sort à autant de colons chargés de les cultiver. Néoclès était du nombre ; il y vint avec Chérestrate sa femme.
Quoiqu'ils n'eussent qu'une fortune médiocre, ils nous obligèrent d'accepter un logement chez eux. Leurs attentions, et celles des habitans, prolongèrent notre séjour à Samos.
Tantôt nous passions le bras de mer qui sépare l'île de la côte d'Asie , et nous prenions le plaisir de la chasse sur le mont Mycale ; tantôt nous goûtions celui de la pèche au pied de cette montagne , vers l'endroit où les Grecs remportèrent sur la flotte et sur l'armée de Xercès cette fameuse victoire qui acheva d'assurer le repos de la Grèce * . Nous avions soin , pendant la nuit , d'allumer des torches et de multiplier les feux. A cette clarté reproduite dans les flots , les poissons s'approchaient des bateaux , se prenaient à nos pièges , ou cédaient à nos armes.
Cependant Stratonicus chantait la bataille de Mycale, et s'accompagnait de la cithare ; mais il était sans cesse interrompu : nos bate-
' L'an 479 avant J. C.
D'ANAGHARSIS. «S
liers voulaient absolument nous raconter les détails de cette action. Us parlaient tous à la fois ; et quoiqu'il (ût impossible , au milieu des ténèbres , de discerner les objets , ils nous les montraient , et dirigeaient nos mains et uosrcp;ards vers diflerens points de 1 borizon. Ici, était la flotte des Grecs; In, celle dea Perses. Les premiei*s venaient de Samos : ils s'approchent ; et voilà que les galères dea Phéniciens prennent la fuite , que celles des Perses se sauvent sous ce promontoire , vers ce temple de Gérés que vous voyez là devant nous. Les Grecs descendent sur le rivage ; ils sont bien étonnés d'y trouver Tannée inuorn*brable des Perses et de leurs alliés. Un nommé Tigrane les commandait; il désarma un corps de Samiens qu'il avait avec lui : il en avait peur. Les Athéniens attaquèrent de ce côté-ci: les Lacédémoniens de ce côté-là : le camp fut pris. La plupart des barbares s'enfuirent. On brûla leurs vaisseaux ; quarante mille soldats furent égorgés , et Tigrane tout comme un autre. Les Samiens avaient engagé les Grecs à poursuivre la flotte des Perses : les Samiens, pendant le combat , ayant retrouvé des armes , tombèrent sur les Perses : c'est aux Samient
que les Grecs durent la plus belle victoire qu'ils aient remportée sur les Perses. En faisant ces récits , nos bateliers sautaient , jetaient leurs bonnets en Pair , et poussaient des cris de joie.
La pèche se diversifie de plusieurs manières. Les uns prennent les poissons à la ligne : c'est ainsi qu'on appelle un grand roseau ou bâton , d'où pend une ficelle de crin , terminée par un crochet de fer auquel on attache Tappât. D'autres les percent adroitement avec des dards à deux ou trois pointes , nommés harpons ou tridens : d'autres enfin les enveloppent dans différentes espèces de filets , dont quelques-uns sont garnis de morceaux de plomb qui les attirent dans la mer, et de morceaux de liège qui les tiennent suspendus à sa surface.
La pèche du thon nous inspira un vif intcrct. On avait tendu le long du rivage un filet très long et très ample. Nous nous rendîmes sur les lieux à la pointe du jour. Il régnait un calme profond dans toute la nature. Un des pêcheurs, étendu sur un rocher voisin , tenait les yeux fixés sur les flots presque transparens. Il aperçut une ti*ibu de thons
D'ANAGHARSIS. 67
qui suivait ti-anquillement les sinuosités de la côte , et s'engageait dans le filet par une ouverture ménagée à cet eflfet. Aussitôt ses compagnons avertis se divisèrent en deux l>andes , et pendant que les uns tiraient le filet, les auti*es battaient Teau à coups de rames pour empêcher les prisonniers de s'échapper, lis étaient eu assez grand nombre , et plusieurs d'une grosseur énorme : un , entre autres , pesait environ quinze talens ■ .
Au retour d'un petit voyage que nous avions fait sur la côte de l'Asie , nous trouvâmes Néoclés occupé des préparatifs d'une fête. Chérestrate sa femme était accouchée quelques jours auparavant ; il venait de donner un nom à son fils , c'était celui d'Epicure ^. En ces occasions, les Grecs sont dans l'usage d'inviter leurs amis à souper. L'assemblée fut nombreuse et choisie. J'étais à l'un des bouts de la table , entre un Athénien
« Poidfl , environ sept cent soixante-douze livres.
* C^est le célèbre Epicnre , ne soos Tarchonte Sosigène (Diog. Laert., lib. 10, § 1 4), la 3« année de la 109* olympiade, le 7 de gamélion, cW-k-dire le 1 1 janvier de Tan 34 1 avant J. C. Menandre naquit dans la même année.
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qui parlait beaucoup , et uo citoyen de Samos
^ui ne disait rien.
Parmj les autres convives, la conversation fut très bruyante; dans notre coin, d'abord vague et sans objeC , ensuite plus soutenue et plus sérieuse. On j)arla , je ne sais à quel propos , du monde , de la société. Après quelques lieux communs, on interrogea le Samien , qui répondit : Je me contenterai de vous rapporter le sentiment de Pylhagore ; il comparait la scène du monde à celle des jeyx olympiques , où les uns vont pour combattre, les autres pour commercer, et d'autres simplement pour voir. Ainsi les ambitieux et les conquérans sont nos lutteurs; la plupart des bomroes échangent leur temps et leiu's travaux contre les biens de la fortune ; les sages , tranquilles spectateurs , examinent |out et se taisent.
A ces mots , je le considérai avec plus d'attention. Il avait l'air serein et le maintien grave. Il était vctu d'une robe dont la blan- <^ur égalait la pi'opreté. Je lui o(li-is successivement du vin, du poisson , d'un moi'ceaa de bœuf, d'un plat de fèves. Il refusa tout : jl ne buvait que de Teau , et ne mangeait quo
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(tes herbes. L'AtYiénien me dit a roreîTle :
C'est on ïigidc Pythagoricien ; et tout à coup, élevant la voix : Nous avons tort , dit-il , de mander de ces poissons ; car , dans Torij^ine , BOUS habitions comme eux le sein des mers ; oui , nos premiers pères ont été poissons ; on ii*cn saui*ait douter ; le pbilosofibe AnaximaudrcFa dit. Le dogme de la métempsycose me donne des scrupules sur l'usage de la viande : en mangeant de ce bœuf, je suis peut-être anthropophage . Quant aux fèves , c'est la substance qui participe le plus de la matière animée, dont nos âmes sont des parcelles. Prenez left fleurs de cette plante quand elles commencent à noircir ; mettez-les dans un vase que vous enfouirez dans la terre ; quatre-vingt-dix joui*s après ôtez le couvercle, et vous trouverez au fond du vase une tête d'enfant : Pylhagore en lit l'expérience.
11 partit alors des éclats de rire aux dépens de mon voisin , qui continuait à garder le silence. On vous seri*e de près, lui dis-je. Je le vois bien , me dit-il , mais je ne répondrai point; j'anrais tort d'avoir raison dans ce moment-ci : repousser sérieusement les ridicules est un ridicule de plus. Mais je ne
cours aucun risque avec tous. Instruit par Néoclès des motifs qui tous ont ^adt entreprendre de si longs Toyages , je sais que vous aimez la vérité , et je ne refuserai pas de vous la dire, ^acceptai ses ofi&es, et nous eûmes après le souper l'entretien suivant.