‹ Voyage du jeune Anarchasis en Grèce, Volume 8Chapitre 5 sur 69 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

Entretien sur t Institut de Pythagore,

Le Samien, Vous ne croyez pas sans doute que Pytliagore ait aTancé les absui*(iités qu'on lui attribue P

Anacharsis. J'en étais surpris en efTet.

D'un c6té , je voyais cet honune extraordinaire enrichir sa nation des lumières des autres peuples, faire en géométrie des découvertes qui n'appartiennent qu'au génie , et fonder cette école qui a produit tant de grands liommes. D'un autre côté, je voyais ses disciples , souvent joués sur le théâtre , s'asservir avec opiniâtreté à des pratiques minutieuses, et les justifier par des raisons puériles, ou des allégories forcées. Je lus vos auteurs , j'interrogeai des Pythagoriciens : je n'entendis qu'un langage énigmatique et mystérieux. Je consultai d'autres philosophes , et Pydiagore ne me parut qu'un chef d'enlhou-

siastes , qui prescrit des dogmes incompréhensibles e! des observances impraticables.

Le Samien. Le porlrail n'est pas flatlé.

Anacharsis, Ecoutez jusqu'au bout le récit de mes préventions. Etant à Mcmpbis , je reconnus la source où votre fondateur avait puisé les lois rigoureuses qu'il vous a laissées ; elles sont les inèmcs que celles des prêtres égyptiens. Pylbagore les adopta sans s'apercevoir que le régime diététique doit varier suivant la différence des climats et des religions. Citons un exemple. Ces prêtres ont tellement les fèves en boi-reur , qu'on n'en sème point dans toute l'Egypte ; et si par hasard il en survient quelque plante , ils en détournent les yeux comme de quelque chose d'impur. Si ce légume est nuisible en Egypte, les prêtres ont dû le proscrire , mais Pylhagore ne devait pas les imiter : il le devait encore moins , si la défense était fondée sur quelque vaine superstition. Cependant il vous l'a transmise , et jamais elle n'occasiona , dans les lieux de son origine, une scène aussi cruelle que celle qui s'est passée de nos jours.

Denys, roi de Syracuse, voulait pénétrer

Tos mjstères. Les Pythagoriciens, persécutés dans SCS Etats, se cachaient avec soin. II ordonna qu'on lui en amenât d^IlaVie. Un délachement de soldats en aperçut dix qui allaient tranquillement de Tarenic à Mélaponle. Il leur donna la chasse comme à des hétes fauves. Ils prirent la fuile ; mais, à Faspect d'un champ de fèves qu'ils trouvèrent sur leur passaj^e , ils s'arrélèrenl , se mirent en état de défense , et se laissèrent égorger plutôt que de souiller leur âme par l'attouchement de ce légume odieux. Quelques momens après , rofticicr qui commandait le détachement en surprit deux qui n'avaient pas pu suivre les autres. C'étaient Myllias de Crolone, et son épouse Timyclia , née à Lacédcmone, et fort avancée dans sa grossesse. Ils furent emmenés à Syracuse.

Denys voulait savoir pourquoi leurs compagnons avaient nfiieux aimé perdre la vie que de traverser ce champ de fèves : mais ni ses promesses , ni ses menaces ne purent les engager à s'expliquer; et Tiroycha se coupa la langue avec les dents, de peur de succomber aux tourroens qu'on o(ïi>ait à sa vue. Voilà pourtant ce qu'opèrent les préjugés

du fanaligme et les lois insensées qui le favorisent.

Le Sanuen, Je plains le sort de ces infortunés. Leur zélé peu éclairé était sans doute aigri par les rigueiu*s que depuis quelque temps on exerçait contre eux. Ils jugèrent de l'importance de leurs opinions par celle qu^on mettait à les leur ôter.

Anacharsis, Et pensez - vous qu^ils auraient pu sans ci*ime violer le précepte de Pythagore ?

Le Samien. Pythagore n'a rien ou pi^esque rien écrit. Les ouvi*ages qu'on lui attribue sont tous ou presque tous de ses disciples.

Ce sont eux qui ont chargé sa régie de plusieurs nouvelles pratiques. Vous entendez dire , et Ton dira encore plus dans la suite y que Pythagore attachait un mérite infini à Tahstinence des fèves. Il est certain néanmoins qu'il faisait un très grand usage de ce légume dans ses repas. C'est ce que dans ma jeunesse j'appris de Xénophile et de plusieui's vieillards presque contemporains de Pythagore.

Anacharsis. Et pourquoi vous les a-t-on défendues depuis P

Le Samien. Pytbagore les permeltait , parce ipi^il les croyait salataires ; ses disciples les condamnèrent , parce qu'elles prochiisent des flatuositésy et d*autres efiëts nuisibles ii la santé. Leur avis, conforme à celui des plus grands médecins', a prévalu.

Anacharsis, Cette défense n'est donc , suivant vous , qu'un règlement civil , qu'un single conseil ? J'en ai pourtant oui parler à d'autres Pythagoiiciens comme d'une loi sacrée, et qui tient, soit aux mystères de la nature et de la religion , soil aux principes d'une sage politique.

Le Samien. Chez nous, ainsi que chez presque toutes les sociétés religieuses , les lois civiles sont des lois sacrées. Le caractère de sainteté qu'on leur imprime facilite leur exécution. Il faut ruser avec la négligence des hommes, ainsi qu'avec leui*s passions.

Les réglemens relatifs à Tabstinence sont violés tous les jours , quand ils n'ont que le mérite d'entretenir la santé. Tel qui, pour la conserver y. ne sacrifierait pas un plaisir , exposerait mille fois sa vie pour maintenir des rites qu'il respecte sans en connaître l'objet.

Anacharsis, Ainsi donc ces ablutions, ces

privalionâ et ces jeûnes, que les prêtres égyptiens observent si scrupuleusement , et qu'on recommande si fort dans les mystères de la Grèce, n'élaient dans Torigine que des ordonnances de médecine et des leçons de sobriélé ?

Le Samien, Je le pense; et en efîet, personne n'ignoré que les prêtres d'Egypte , en cultivant la plus salutaire des médecines , celle qui s'attache plus à prévenir les maux qu'à les guérir, sont parvenus de !out temps à se procurer une vie longue et paisible.

Pylbagore apprit cetle médecine à leur école, la transmit à ses disciples, et fut placé ajuste titre parmi les plus habiles médecins de la Grèce. Comme il voulait porter les âmes à la perfection , il fallait les détacher de cetle enveloppe mortelle qui les lient enchaînées, et qui leur communique ses souillures. 11 bannit en conséquence les alimens cl les bois- Sons qui , en excitant du trouble dans le corps , obscurcissent et appesantissent l'esprit.

yinacharsis. Il pensait donc que l'usage du vin , de la viande et du poisson , produisait ces funestes effets ? car il vous la sévèrement interdit.

Le Samien» C'est une erreur. Il coodamnaît l'excès du vin ; il cooseillail de s'en abstenir , et perineltail à ses disciples d^en boire à souper , mais en petite quantité. On leur servait quelquefois une porlicn des animaux ofTerls en sacrifice , excepté du bœuf et du bélier. Lui-même ne refusait pas d'en goûter^ quoiqu'il se conlentât pour Tordinaire d'un peu de miel et de quelques lés;umcs. 11 défendait certains poissons , pour des raisons inutiles à rapporter. D'ailleurs il préférait le régime vé^^étal à tous les autres, et la défense absolue de la viande ne concernait que eeux de ses disciples qui aspiraient à une plus grande perfection.

Anacharsis, Mats la permission qu'il laisse aux autres, comment la concilier avec son système sur la transmigration des âmes? car enfin , comme le disait tantôt cet Athénien , TOUS risquez tous les jours de manger votre père ou votre mère.

Le Samien. Je pourrais vous répondre qu'on ne fait paraître sur nos tables que la chair des victimes, et que nous n'immolons que les animaux qui ne sont pas destinés à recisvoir x»os âmes ; mais j'ai une meilleure so-

lution à TOUS donner. Pythagore et ses premiers disciples ne croyaient pas à la métemp* sycose.

Anacharsîs. Gomment!

Le SanUen. Timée de Locres , Tim des plus anciens et des plus célèbres d'entre eux , en a fait Taveu. Il dit que la crainte des lois humaines ne feisant pas assez d'impression sur la multitude , il faut TefFrayer par des punitions imaginaires , et lui annoncer que les coupables , transformés après leur mort en des bétes Tiles ou féroces, épuiseront tous les malheui*s attachés à leur nouvelle condition.

Anacharsis. Vous renversez toutes mes idées. Pythagore ne rejetait- il pas les sacrifices sanglans ? ne défendait-il pas de tuer les animaux ? Pourquoi ce vif intérêt pour leur conservation , si ce n'est qu'il leur supposait une âme semblable à la nôtre P

Le Samien. Le principe de cet intérêt était la justice. Et de quel droit, en effet, osonsnous ai'racher la vie à des êtres qui ont reçu comme nous ce présent du ciel? Les premiers hommes, plus dociles au cri de la nature , n'ofi&aient aux dieux que les fruits , le miel «t les gâteaux dont ils se nourrissaient. On

n^osaît pas verser le sang des animaux , et surtout de ceux qui sont utiles à Tbomme. La tradition nous a transmis avec efifroi le souvenir du plus ancien parricide : en nous conservant de même les noms de ceux qui , par inadvertance , ou dans un mouvement de colère , tuèrent , les premiers , des animaux de quelque espèce, elle atteste Tétonnement et Fhorreur dont cette nouvelle frappa successivement les esprîls. Il fallut donc un prétexte. On trouva qu'ils occupaient ti'op de place sur la terre , et l'on supposa un oracle qui nous autorisait à vaincre notre répugnance. Nous obéîmes ; et , pour nous étourdir sur nos remords, nous voulûmes au moins arracher le consentement de nos victimes. De là vient qu'aujourd'hui encore on n'en ^crifie aucune sans l'avoir auparavant , par des ablutions ou d'autres moyens , engagée à baisser la tète en signe d'approbation. Voyez avec quelle indignité la violence se joue de la faiblesse !

Anacharsis, Cette violence était sans doute nécessaire ; les animaux , en se multipliant , dévoraient les moissons.

Le Samien, Ceux qui peuplent beaucoup ne vivent qu'un petit nombre d'années ; et la

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plupart, dénués de nos soins, ne perpétueraient pas leur espèce. A l'égard des autres , les loups et les vautours nous en aui*aient fait justice : mais, pour vous montrer que ce ne furent pas leurs déprédations qui nous mirent les armes à la maiu , je vous demande s'ils ravageraient nos campagnes , ces poissons que nous poursuivons dans uu monde si ditFérent du nôtre. Non, rien ne pouvait nous porter à souiller les aulcls du sang des animaux; et, puisqu'il ne m'est pas permis d'ollrir au ciel des Fruits enlevés au champ de mon voisin , devais-je lui présenter Tliommage d'une vie qui ne m'appartient pas ? Quelle est d'ailleurs la victime la plus agréable à la Divinité ? A celte question , Les peuples et les prêtres se partagent. Da^^ un endroit, on immole les animaux sauvages et malfaisans ; dans un autre, ceux que nous associons a nos travaux.

L'intérêt de Thommc , présidant à ce choix , a tellement servi son injustice , qu'en Egypte c'est une impiété de sacrifier des vaches, un acte de piété d'immoler des taureaux.

Au milieu de ces incertitudes, Pythagore Aentit aisément qu'on ne pouvait déi-ucineriout ■a coup des abus consacrés par une longue

D'ANACHARSIS. 8i

suite de siècles. 11 s'abstint des sacrifices sanglans. La première classe de ses disciples s*eii abstint aussi. Les autres, obligés de conserver encore des relations avec les bommes, eurent la Hberté de sacrifier un petit nombre d'animaux , et de goûter plutôt que de manger de lem* cbair.

Ce fut une condescendance que le respect de Tusage et de la religion semblait justifier. A cela près ,, nous vÎTons en communauté de biens avec les animaux doux et paisibles. 11 nous est défendu de leur porter le moindre préjudice. Nous avons , à Texemplc de notre fondateur, mi véritable éloignement pour les professions qui sont destinées à leur donner la mort. On ne sait que trop, par l'expérience, que l'effusion fréquente du sang fait contracter à l'àme une sorte de férocité. La chasse nous est. interdite. Nous renonçons à des plaisirs ; mais nous sommes plus humains , plus doux , plus compatissans que les autres hommes : j'ajoute, beaucoup plus maltraités. On n'a rien épargné pour détruire une congrégation pieuse et savante , qui , renonçant à toutes les douceurs de la vie, s'était dévouée sans réserve au bonheur des sociétés.

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