‹ Voyage du jeune Anarchasis en Grèce, Volume 8Chapitre 6 sur 69 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Anacharsis , Je connais mal votre institut ; oserais-je vous prier de m'en donner une juste idée?

Le Samien. Vous savez qu'au retour de fies voyaji^es Pythaî^ore fixa son séjour en Italie ; qu'à ses exhortations , les nations çjrecques établies dans cette fertile contrée miient leurs armes à ses pieds el leurs intérêts entre ses mains ; que , devenu leur arbitre , il leur apprit à vivre en paix avec elles-mêmes et avec les autres ; que les bommes el les femmes se soumirent avec une égale ardeur aux plus rudes sacrifices ; que de toutes les parties de la Grèce , de Tllalio et de la Sicile , on vit accourir un nombre infini de disciples ; que Pylliagore parut à la cour des tyrans sans les flatter, et les obligea de descendre du tronc sans regret ; et qu'à l'aspect de tant de cbangemens les peuples s'écrièrent qu'un dieu avait paru sur la terre pour la délivrer des maux qui l'alTligent.

Anacharsis , Mais lui ou ses disciples n'ontils pas employé le mensonge pour entretenir cette illusion ? Rappelez-vcus tous ces prodiges qu'on lui attribue : à sa voix la mer calmée, l'orage dissipe, la pesle suspendant ses

fureui's : et puis cet aigle qu'il appelle du haut du ciel , et qui vient se reposer sur sa main ; et celle ourse qui, docile à ses ordres, n'attaque plus les animaux timides.

Le Samten. Ces récils extraordinaires m'ont toujours paru dénués de fondement. Je ne vois nulle pari que Pylhagorc se soit arrogé le droit de commander à la nalure.

Anacharsis. Vous conviendrez du moins qu'il prétendait lire dans l'avenir, et avoir reçu ses dogmes de la prèiresse de Delphes.

Le Samien. 11 croyait en effet à la divination ; et celle erreur , si c'en est une , lui fut commune avec les sapées de son temps , avec ceux d'un temps postérieur, avec Socraîe luimême. Il disait que sa doctrine émanait de l'oracle d'Appollon. Si c'est un crime, il faut accuser d'imposture Minos, Lycurguc, presque tous les législateurs, qui, pour donner plus d'autorité à leui^ lois, ont feint que les* dieux mêmes les leur avaient dtetées.

Anacharsis, Permellez que j'insiste : on ne renonce pas facilement à d'anciens préjugés. Pourquoi sa philosophie est-elle entourée de celte triple enceinte de ténèbres ? Comment se fait-il qu'un homme qui eut assez de

modestie poui* préférer au titre de sage celui d'ami de la sagesse, n'ait pas eu assez de franchise pour annoncer hautement la vérité ?

Le Samien, Ces secrets qui vous étonnent , vous en trouverez de semblables dans les mystères d'Eleusis et de Samothrace, chez les prêli-es égyptiens, parmi toutes les sociétés religieuses. Que dis-je ? nos philosophes n'ontils pas une doctrine exclusivement réservée à ceux de leurs élèves dont ils ont éprouvé la circonspection? Les yeux de la multitude étaient autrefois trop faibles pour supporter la lumière ; et aujourd'hui même , qui oserait , au milieu d'Athènes, s'expliquer librement sm* la nature des dieux , et sur les vices du gouvernement populaire ? Il est donc des vérités que le sage doit garder comme en dépôt , et ne laisser, pour ainsi dire, tomber que goutte à goutte.

Jlnacharsis. Mais celles qu'on doit répandre à pleines mains , les ventés de la morale , par exemple , vous les couvrez d'enveloppes presque impénétrables. Lorsqu'au lieu de m'exhorter à fuir l'oisiveté , à ne pas irriter un homme en colère , vous me défendez de m'as?coir sur un boisseau , ou d'attiser le feu

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avec une épée , il est évitent que tous ajoutez à la peine de pratiquer tos leçons celle de les entendre.

Le Samien, Et c'est cette peine qui les grave dans Tesprit. On conserve avec plus de soin ce qui coûte beaucoup à acquérir. Les symboles piquent la curiosité , donnent un air de nouveauté à des maidmes usées ; et , comme ils se présentent plus souvent à nos sens que les autres signes de nos pensées , ils ajoulent du crédit aux lois qu'ils renferment. Aussi le militaire ne peut-être assis auprès de son feu , et le laboureur regarder son boisseau , sans se rappeler la défense et le précepte,

Anacharsis, Vous aimez tellement le mystère, qu'un des premiers disciples de Pytbagore encourut l'indignation des autres pour avoir publié la solution d'un problème de géométrie.

Le Samien* On était alors généralement persuadé que la science , ainsi que la pudeur, doit se couvrir d'un voile qui donne plus d'at- Iraits aux trésors qu'il recèle , plus d'autorité à celui qui les possède. Pytbagore profita sans doute de ce préjugé ; et j'avouerai même , si vous voulez , qu'à l'imitation de quelques lé-

glslateurs , il emplpya de pieuses fraudes pour s*accrédilei* auprès de la mullitude : car je me défie également des éloges outrés qu*on lui donne , et des accusations odieuses dont on le noircit. Ce qui assure sa gloire , c'est qu'il conçut un grand projet : celui d'une cougrégiilion qui, toujours subsistante, et toujours dépositaire des sciences et-des mœurs . serait l'organe de la vérité et de la vertu, quand les hommes seraient eu état d'entendre l'une et de pratiquer l'autre ,

Un grand nombre d'élèves embrassèrent le nouvel institut. Il les rassembla dans un édiifice immense , où ils vivaient en commuu , et distribués en différentes classes. Les uns passaient leur vie dans la méditation des cbo-» ses célestes ; les autres cultivaient les sciences, et surtout la géométrie et l'astronomie ; d'autres enfin , nommés économes ou politiques , étaient chargés de renlrclien de la maison et des affaires qui la concernaient.

On n'était pas facilement admis au nombre des povices. Pythagore examinait le caractère du' postulant , ses habitudes , sa démarche , ses discours, son silence, l'impression que les objets faisaient sur lui , la manière dont il

s'élait conduit envers ses parens et ses amis. Dés qu'il élail a^réê , il déposait tout son bien entre les mains des économes.

Les épreuves du noviciat duraient plusieui*»

années. On les abrégeait en faveur de ceux qui parvenaient plus vile à la perfeclion. Pendant trois ans entiers le novice ne jouissait dans la société d'aucun éî^ard , d'aucune considération ; il était comme dévoué au mépris. Ensuite , condamné pendant cinq ans au silence , il apprenait à dompter sa curiosité, à se délarber du monde, à ne s'occuper que de Dieu seul. Les purifications et ditférens exercices de piété remplissaient tous ses momens. Il entendait par intervalle la voix de Pylbaj:jore, qu'un voile épais dérobait à ses regards, et qui jugeait ^c ses dispositions d'après ses réponses.

Quand on était content de ses proîçrés, on l'admettait a la doctrine sacrée : s'il trompait l'espérance de ses maîtres , on le renvoyait , en lui restituant son bien considérablement augmenté ; dés ce moment il était comme effacé du nombre des vivans , on lui dressait un tombeau dans Tintérieur de la maison , et ceux de la société refusaient de le reçonnaî-

Ire , si par hasard il s'offrait à leurs yeux. La même peine était décernée contre ceux qui communiquaient aux profanes la doctrine sacrée.

Les associés ordinaires pouvaient , avec la permission, ou plutôt avec un ordre du chef, rentrer dans le monde , y remplir des emplois , y vaquer à leurs affaires domestiques , sans renoncer à leurs premiei*s engagemens.

Des externes , hommes et femmes , étaient agrégés auxdiflerentes maisons. Ils y passaient quelquefois des journées entières , et assistaient à divei's exercices.

Enfin des hommes vertueux , la plupart élablis en des endi'oits éloignés, s'affiliaient à Tordre ; s'intéressaient à ses progrès , se pénétraient de sou espi*it, et prafiquaient la règle.

Les disciples qui vivaient en commun se levaient de très grand matin. Leur réveil était suivi de deux examens, l'mide ce qu'ils avaient dit ou fait la veille, l'auti*e de ce qu'ils devaient faire dans la journée : le premier pour exercer leur mémoire , le second pour régler leur conduite. Après avoir passé une robe blanche et extrêmement propre , ils prenaient

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leui* tyre, et chantaient des cantiques sacrés jusqu'au moment où , le soleil se montrant à Thorizon , ils se prosternaient dcTant lui ', et allaient chacun en particulier se promener dans des bosquets rians ou des solitudes agréables. L'aspect et le repos de ces beaux lieux mettaient leur âme dans une assiette tranquille , et la disposaient aux savantes conTcrsations qui les attendaient à leur retour.

Elles se tenaient presque toujours dans un temple , et roulaient sur les sciences exactes ou sur la morale. Des professem's habiles en expliquaient les élémens , et conduisaient les élèves à la plus haute théorie. Souvent ils leur proposaient pour sujet de méditation un principe fécond , une maxime lumineuse. Pythagore , qui voyait tout d'un coup d'oeil, comme il exprimait tout d'un seul mot , leur disait mi jour : Qu'est-ce que l'univers ? l'ordre.

Qu'est que l'amitié? l'égalité. Ces définitions sublimes , et neuves alors , attachaient et élevaient les esprits. La première eut un tel

■ Il paraît qu^aa lever du soleil, Socrate, à Texemple. peui-étre des Pytha^riciens , se prosternait devant cet astre. (Plat, in conv., i. 3, p. aao.)

succès , qu'elle fut substituée aux anciens noms que les Grecs avaient jusqu'alors donnes à Tunivers. Aux exercices de l'esprit succédaient ceux du corps, tels que la course et la lutte ; et ces combats paisibles se livi-aient dans les bois ou dans les jardins.

A dîner on leur servait du pain et du miel , rarement du vin : ceux qui aspiraient à la perfection, ne prenaient souvent que du pain et de l'eau. En sortant de table, ils s'occupaient des alTaires que les étrangers soumettaient à leur arbitrage. Ensuite ils se réunissaient deux à deux , trois à trois , retournaient à la promenade , et discutaient entre eux les leçons qu'ils avaient reçues dans la matinée. De ces entretiens étaient sévèrement bannies les médisances et les injures , les facéties et les ])aroles superflues.

Revenus à la maison , ils entraient dans le bain, au sortir duquel ils se distribuaient en difïërentes pièces oii Ton avait dressé des tables , chacune de dix couverts. On leur servait du vin , du pain , des légumes cuits ou ri*us , quelquefois des portions d'animaux immolés , incrément du poisson. Le souper, qui devait finir avant le coucher du soleil , coui-

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mcDçaitpar l'hommage de reocens et de divers pai^ums qu'ils ofîfraienl aux dieux.

J'oubliais de vous dire qu'en certains jours de Tannée on leur présenlail un repas excellent et somptueux , qu'ils en repaissaient pendant quelque temps leui*s yeux , qu'ils renvoyaient ensuite aux esclaves , sortaient de table, et se passaient même de leur nourriturc ordinaire.

Le souper était suivi de nouvelles libations, et d'une lecture que le plus jeune était obligé de faire , que le plus ancien avait le droit de choiftir^ Ce dernier , avant de les congédier , leur rappelait ces préceptes importans : « Ne « cessez d'honorer les dieyx, les génies et les « héros ; de respecter ceu* dont vous avez « reçu le jour ou des bienfaits , et de voler au « secours des lois violées. » Four leur inspirer de phis en plus l'esprit de douceur et d'équité : a Gardez-vous, ajoutait-il, d^arracher « Tarbre ou la plante dont l'homme retire de « rmilité , et de tuer l'animal dont il n a point « à se plaindre. »

Retirés chez eux , ils se citaient à leur pi'opre tribunal , repassaient en détail et se reprochaient les fautes de commission et d'o-

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mission. Après cet examen, dont la constante pratique pourrait seule nous corriger de nos défauts , ils reprenaient leurs lyres , et chantaient des hymnes en T honneur des dieux. Le matin , à leur lever , ils employaient Tharmouie pour dissiper les vapeurs du sonmieil ; le soir , pour calmer le trouble des sens. Leur mort était paisible. On renfermait leurs coi*ps, comme on fait encore , dans des cercueils garais de feuilles de myrte , d'olivier et de peuplier , et leurs funérailles étaient accompagnées de cérémonies qu'il ne nous est pas pei^mis de révéler.

Pendant toute leur vie, deux sentimens, ou plutôt un sentiment unique devait les animer, l'union intime avec les dieux , la plus parfaite union avec les hommes. Leur principale obligation était de s'occuper de la Divinité, de se tenir toujom*s en sa présence , de se régler en tout sur sa volonté. De là ce respect qui ne leur permettait pas de mêler son nom dans leurs scrmens , cette pureté de mœurs qui les rendait dignes de s<îs regards , ces exhortations qu'ils se faisaient continuellemeut de ne pas éloigner l'esprit de Dieu qui résidait dans leurs âmes , cette ardeur enfm avec laquelle

ils s'appliquaient à la divination , seul moyen qui nous reste de connaître ses intentions.

De là découlaient encore les sentimens qui les unissaient entre eux et avec les autres bommes. Jamais on ne connut, on ne sentit Tamitic conmie Pylhagore. Ce fut lui qui dit le premier ce mot , le plus beau , le plus consolant de tous : Mon ami est un autre moi-même. En effet, quand je suis avec mon ami , je ne suis pas seul , et nous ne sommes pas deux .

Comme dans le pbysique et dans le moral il rapportait tout à Tunitc , il voulut que ses disciples n'eussent qu'uue même pensée , qu'une seule volonté. Dépouillés de toute propriété , mais libres dans leurs engagemens , insensibles à la fausse ambition , à la vaine gloire , aux petits intérêts qui , pour l'ordinaire, divisent les hommes , ils n'avaient plus à craindre que la rivalité de la vertu et l'opposition du caractère. Dés le noviciat, les plus gi'ands efforts concouraient à surmonter ces obstacles. Leur union, cimentée par le désir de plaire à la Divinité, à laquelle ils rappoHaicnt toutes leurs actions , leur procurait des triomphes sans faste et de l'émulation sans jalousie.

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Us apprenaient à s'oublier eux-mêmes , à se sacrifier mutuellement leurs opinions, à ne pas blesser l'amitié par la défiance, par les iftensonj»es , mêmes légers*, par .des plaisanteries hors de propos , par des protestations inutiles.

Us apprenaient encore à s*alarmer du moindre refroidissement. Lorsque , dans ces entretiens, où s'agitaient des questions de philosophie, il leur échappait quelque expression d'aigreur , ils ne laissaient pas coucher le soleil sans s*étre donné la main en signe de réconciliation. Un d'eux , en pareille occasion , courut chez son ami, et lui dit : Oublions notre colère, et soyez le juge de notre différend. J*y consens volontiers , reprit le dernier ; mais je dois rougir de ce qu'étant plus âgé que vous , je ne vous ai pas prévenu.

Ils apprenaient à vaiuci-e ces inégalités d'humeur qui fatiguent et découragent l'amitié.

Scntaicnl-ils bouillonner leur sang au fond de leur cœur , prévoyaient-ils un moment de tristesse ou de dégoût, ils s'écartaient au loin , et calmaient ce trouble involontaire , ou par la réflexion , on par des chants appropriés aux différentes affections deTàme.

C'est à leur éducation cju ils dcTaîenl celle docililé d'cspril , cette farililé de mœui-s qui les rapprocliaicnl les uns des autres. Pendant leur jeiiiicj:se , on 's'était fait un dcroir de ne poini aigrir leur caraclère ; des instituteurs respeclaMcs cl indulp^cns les ramenaient par des corrections douc«fS , faites à propos et en particulier, qui auraient plus Tair de la re])réscnlalion que du reproclie.

Pjthap^ore , qui rcj^nail sur tout le corps avf c la tendresse d'un ]>èrc , nmis avec Tautoritc d'un monarque , vivait avec eux comme avec ses amis ; il les soi^iait dans leurs maladies, et les consolait dans leurs peines. C'était par ses aftenlions autant que par ses lumières qu'il dominait sur leur esprit, au point que ses moindres paroles étaient pour eux des oracles j et qu'ils ne répondaient souvent aux objections que par ces mots : Cest lui qtu Va dit. Ce fut encore par là qu'il sut imprimer dans le cœur de ses disciples cette amitié rare et sublime qui a passé en proverbe.

Les enfaiis de cette grande famille, dispersés en plusieurs climats , sans s'être jamais vus , se recounaissaient à certains sif^es , et se traitaient au premier abord comme s'ils s'é-

taient toujours connus. Leurs intérêts setrou* iraient tellement mêlés ensemble^ que plusieurs d'entre eux ont passé les mers et risqué leur fortune pour rétablir celle de Tun de leurs frères tombé dans la détresse ou daus l'indigence.

Voulez-vous un exemple touchant de leur confiance mutuelle ? Un des nôtres, Toyageant à pied , s'égare dans un désert, et arrive épuisé de fatigue dans une auberge où il tombe malade. Sur le point d^ expirer, hors d*élat de reconnaître les soins qu^on prend de lui , il trace d^une main tremblante quelques marques symboliques sur une tablette qu^il ordonne d'exposer près du grand chemin. Longtemps après sa mort , le hasard amène dans ces lieux écartés un autre disciple de Py thagore. Instruit, par les caractères éaigmatiques offerts à ses yeux, de Tinforlune du premier voyageur , il s'arrête , rembourse avec usure les frais de l'aubergiste , et continue sa route.

Anacharsis, Je n'en suis pas surpris. Voici ce qu^on me racontait à Thèbes. Vous avez connu Lysis ?

Le Samien. Ce fut un des orncmens de

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Tordre. Jeune encore, il trouTa le moyen d'échapper à celte perséotition qvi lit pérnr tant d'illustres PyUia&^ricietis , et s*étant rendu quelques années après à Thèbes , il se chargea de T éducation d'Epaminondas.

Anaeharsis, Lysis inoui*ttt. Vos philosophesdltaKeyCraignantqu'onn'eûtpas obserré dans ses funérailles les rites qui vous sont particuliers , envoyèrent à Thébes Tticanor , chargé de demander le corps de Lysis , et de distribuer des présens à ceux qui Tavaient secouru dans sa vieillesse. Tbéanor apprit qii'Epaminondas , initié dans vos mystèi'cs , l'avait fait inbumer suivant vos statuts, et ne put faire accepter l'argent qu'on lui avait confié.

Le Samien, Vous me rappelez un trait de ce Lysis. Un jour, en sortant du temple de Junon , il rencontra sous le portique un de ses confrères, Ëuryphémusde Syracuse , qui, l'ayant prié de l'attendre un moment, alla se prosterner devant la statue de la déesse. Apres une longue méditation , dans laquelle il s'engagea sans s'en apercevoir , il sortit par une autre porte. Le lendemain , le jour était assez avancé lorsqu'il se rendit à rassemblée des disciples. Ils étaient inquiets de Tabsence de

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Lysis ; Ëuryphémus se souvint . alors de la

promesse qu^il en avait tirée : il courut à liù ,

le trouva sous le vestibule, tranquillement

assis sur la mcme pierre où il Tavait laissé la

veille.

On n^est point étonné de cette constance , quand on connaît Tesprit de notre congrégation : il est rigide et sans ménagement. Loin d'apporter la moindre restriction aux lois de rigueur, il fait consister la perfection à convertir les conseils en préceptes.

jinacharsis , Mais vous en avez de minutieux et de frivoles , qui rapetissent les âmes ; par exemple , de n'oser croiser la jambe gaucbe sur la droite , ni vous faire les ongles les jours de fêtes, ni employer pour vos cercueils le bois de cyprès.

Le Samien, £h! ne nous jugez point d'après cette foule d'observances , la plupart ajoutées a la règle par des rigoristes qui voulaient réformer la i*éforme, quelques-unes tenant à des vérités d'un ordre supérieur, toutes prescrites pour nous exercer à la patience et aux autres vertus. C'est dans les occasions importantes qu'il faut étudier la force de notre institution « Un disciple de Pythagore ne laisse

échapper ni larmes ni plaintes dans les malheurs, ni crainleni faiblesse dans les dangers. S'il a des discussions d'intérêt , il ne descend point aux prières , parce qu'il ne demande que la justice , ni aux flatteries , parce qu'il n'aime que la Terité.

Anacharsis, Epargnez-vous un plus long détail. Je sais tout ce que peuvent la religion et la philosophie sur des imaginations ardentes et subjuguées ; mais je sais aussi qu'on se dédommage souvent despassions que l'on sacrifie par celles que Ton conserve. J'ai vu de prés une société, partagée entre l'étude et la prière, renoncer sans peine aux plaisirs des sens et aux agrémens delà vie : retraite, abstinences, austérités , rien ne lui coûte , parce que c^est par là qu'elle gouverne les peuples et les rois. Je parle des prêtres égyptiens , dont l'institut me parait parfaitement rassembler au vôtre.

Le Samien, Avec celte différence que , loin de s^appliquer à réformer la nation ^ ils n'ont d'autre intérêt que celui de leur société.

Anacharsis, Vous avez essuyé les mêmes reproches. Ne disait-on pas que, pleins d'une déférence aveugle pour votre chef , d'un au

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tadMineut fanatiipiepour votra congrégalton, vous ne regardiez les autres bomnes (pie comme de yUs troupeaux ?

Le Samien. Dégrader rkumanité ! nous , qui régalions la bieQfaisance comme un des principaux moyens pour nous rapprocher de la Divinité ; nous , qui n'avons travaillé que pour établir ime étroite liaison entre le ciel et la terre, entre les citoyens d'une même ville, entre les enfans d'une même famille, entre tous les être vivans, de quelque nature qu'ils soient \

En Egypte, Tordre sacerdotal n'aime tpic la considération et le crédit : aussi protège* t-il le despotisme , qui le protège à son tour. Quant à Pylhagore , il aimait tendrement les bommes , puisqu'il désirait qu'ils fussent tous libres et vertueux.

Anacharm, Mais pouvaitnl se flatter qu'ils le désireraient aussi vivement que lui , et que ta moindre secousse ne détruirait pas l'édifice xles lois et des vertus ?

Le Samien, Il était beau du moins d'en jeter les fbndemens, et les premiers succès lui £rent espérer qu'il pourrait l'élever jusqu'à une certaine bauteur. Je vous ai parlé de la révolution que son arrivée en Italie causa d'a*-

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bord cUns les moeurs. Elle se serait étendue par degrés , si 4es hommes puissans , tous souUlés de crimes^ n'avaieet eu la folle ambition d'entrer dans k congrégation» Ils en furent exclus , et c^ refiis occasiona sa ruine. La calomnie se souleva dés qu'elle se vit soutenue. NoUvS devînmes odieux à la awltitiide en défendant d'accorder les magistratures par la voie du sort ; aux riclies , en ne les faisant accorder i^'au mérite w Nos paroles furent transformées en maximes séditieuses , nos assemblées en conseils de conspirateurs. Pytbagore , banni de Crotone , ne trouva point d'asile chez les peuples qui lui devaient leur félicité. Sa mort n'éteignit point la pei^sécution . Plusleui*s de ses disciples réunis dans une maison furent dévoués aux flammes^ et périrent presque tous. Les autres s'clant dispersés» les habitans de Ci*otone9 qui avaient reconnu leur innocence , les rappelèrent quelque temps après ; mais une guerre étant survenue , ils se signalèrent dans un combat , et terminèrent une vie immcetite par ime mort glwieuse.

Quoique après ces malheureux événenken»

le corps fut menacé d'une dissoli^ion prochaine , on contmua pendant quelque temps a

nommer un chef pour le gouverner. Diodore, qui fut un des derniers, ennemi de la propreté que Pythagoi*e nous avait si fort recommandée , aîfïccta des mœurs plus austères , un extérieur plus négligé , des vétemens plus grossiers. Il eut des partisans , et Ton distingua dans Tordre ceux de Tancien régime et ceux du nouveau.

Maintenant réduits à un petit nombre , séparés les uns des autres , n'excitant ni envie ni pitié , nous pratiquons en secret les préceptes de notre fondateur. Jugez du pouvoir qu'ils eurent à la naissance de Tinstilut par celui qu'ils ont encore. C'est nous qui avions formé Epaminondas , et Phocion s'est formé sur nos exemples.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler que cette congrégation a produit une foule de législateurs , de géomèti*es ^ d'astronomes , de naturalistes, d'hommes célèbres dans tous les genres ; que c'est elle qui a éclairé la Grèce , et que les philosophes modernes ont puisé dans nos auteurs la plupart des découvertes qui brillent dans leurs ouvrages.

La gloire de Pythagore s'en est accrue ; partout il obtient un rang distingué parmi

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les sages : dans quelques villes d^Italie on lui décerne des honneurs divins. Il en avait joui pendant sa vie; vous n*en serez pas surpris.

Voyez comme les nations , et même les philosophes , parlent des législateui's et des précepteurs du genre humain. Ce ne sont point des hommes , mais des dieux , des âmes d*uQ degré supérieur , qui, descendues du ciel dans le Tartare que nous habitons , ont daigné se revêtir d'un corps humain , et partager nos maux pom* établir parmi nous les lois et la philosophie.

jinacharsis. Cependant, il faut Tavouer, ces génties bienfàisans n'ont eu que des succès passagers ; et puisque leur réforme n*a pu ni s^étendre ni se perpétuer , j'en conclus que les hommes seront toujours également injustes el vicieux.

Le Samùn, A moins, comme disait Socrate , que le ciel ne s'explique plus clairement , et que Dieu , touché de leur ignorance , ne leur envoie quelqu'un qui leur apporte sa paroleret leur révèle ses volontés.

Le lendemain de cet entretien' nous partîmes pour Athènes ; et, quelques mois après, nous nous rendîmes aux fêles de Délos.

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