‹ Voyage du T.R.P. Louis Soullier en Amérique [microforme]Chapitre 50 sur 83 · I. — A TRAVERS LES MONTAGNES ROCHEUSES · texte numérisé non relu

I. — A TRAVERS LES MONTAGNES ROCHEUSES

Après la Prairie, océan calme et vert, les Montagnes Rocheuses. A vol d'oiseau elles semblent aussi un océan, océan de vagues tourmentées, vagues formées de crètes de montagnes. Elles comprennent en réalité deux chaînes distinctes ; les Montagnes Rocheuses proprement dites et les monts Selkirks. Ce sont les premières que l’on rencontre d’abord en venant de Calgary. De cette ville elles apparaissent au loin comme des remparts crénelés. On y entre par la vallée de l'Arc, la Bow. La voie ferrée qui s'engage dans ces monts comprend mille kilomètres, et en deux jours met en communication le Canada et la Colombie Britannique. Ce n’était pas une petite affaire, jadis, que de traverser ces chaînes abruptes. Les chasseurs les plus hardis étaient à peu près seuls à se permettre cette prouesse. Il y a une dizaine d'années, la Cie du Canadien Pacifique ouvrit la route suivie aujourd’hui. C'est une œuvre colossale. Qui voudrait en connaître tout le pittoresque, avec le symbolisme mystique, et humoristique aussi, n'aurait qu’à parcourir le livre d’un auteur que nous avons déjà cité. M. le juge Routhier a consacré aux Montagnes Rocheuses quelques-unes des plus belles pages de « De Québec à Victoria. »

Construite sur les bords de l’Arc, la voie suit longtemps cette rivière. On arrive à plus de 4.000 pieds et l’on est à peine sur le seuil des Rocheuses. Des monts s’élèvent de toutes parts, — mont

des Vents, mont des Trois-Sœurs, mont du Rundle, mont de la Cascade, etc. — On arrive à Banff. C’est une station où les voyageurs passent la nuit, car l'horaire des trains est réglé de telle façon que l’on puisse voyager le jour et admirer ainsi à son aise les grandioses beautés de ces montagnes.

Le gouvernement canadien s’est réservé là d'immenses espaces pour en faire un parc national. Banff en est comme le centre. Le village d’ailleurs ajoute, aux charmes de la nsture, l’utilité de ses sources bienfaisantes, et en été de nombreux touristes y font des excursions.

En quittant Banff, la voie monte toujours, suivant le cours de l'Arc, jusqu’à sa source. On est à la hauteur des terres. « Mais voici, écrit M. Routhier, qu’un petit torrent, profondément enfoncé, et resserré entre les rochers, s’élance devant nous vers l'occident. Il est évident qu’il souffre d’être emprisonné au milieu de ces donjons qui l’écrasent, car il dégringole en cascades et va se précipiter au galop au fond d’un ravin boisé. C’est le Cheval-quirue (Kicking horse), et jamais rivière ne fut mieux nommée. »

On est arrivé au point culminant, au mont Stephen, à 1.700 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le paysage est un tableau de pics qui s'élèvent à 3 ou 4.000 mètres, de glaciers sur les plateaux, de neiges éternelles sur les sommets, et au-dessous, de sombres forêts de sapins. La voie court suspendue au-dessus du Cheval-qui-rue. « Nous faisons à sa suite, écrit encore M. Routhier, une course vertigineuse, De mon siège — le train comprend un wagon du touriste, il est ouvert des deux côtés et permet de voir à l'aise les régions traversées — de mon siège, je vois presque constamment la locomotive tantôt à gauche, tantôt à droite, et notre train glisse comme un serpent colossal, au pied des grands monts, sur le bord des abîmes, sous les rocs qui surplombent, en se repliant sur lui-même et en allongeant sa tête en feu, comme un monstre qui cherche sa voie. »

On arrive à Donald après avoir laissé le Cheval-qui-rue. La rivière Colombia le remplace. En face, la chaîne des Selkirks. M. Routhier décrit ainsi ces montagnes : « Ce qui fait leur magnificence, c’est qu’elles ‘ont rangées comme une armée en bataille, et que la persper ive de leurs crêtes orgueilleuses se prolonge à perte de vue. Le rideau vert-sombre qu’elles tendent

sur l'horizon à notre gauche est admirablement drapé, et se termine à une hauteur régulière de 7 à 8.000 pieds par une broderie bleue frangée de neige. C’est merveilleux ! »

On longe la Colombia, mais il faut la laisser bientôt. Car elle fait un détour de 150 milles pour traverser les Selkirks, et le chemin de fer doit aller plus directement pour aller plus vite. Mais quelle route prendre ?

« Soudain, notre locomotive tourne brusquement à gauche et s'enfonce dans un véritable tunnel, creusé dans le roc par la petite rivière Castor (Beaver). Oh ! le bon Castor !... Audacieusement et sans craindre les rochers qui menacent nos têtes, nous nous élançons sur ses traces. »

Le train ralentit sa marche, et après être descendu tout à l'heure remonte jusqu'à 1.900 mètres au-dessus du niveau de la mer, au pied d’un immense glacier. Là est la passe nommée Roger’s Pass, du nom de l'ingénieur qui la découvrit. Mais que de difficultés à vaincre pour y aboutir ! Car, après toutes les œuvres d’art exécutées, il faut compter avec les avalanches. On v a obvié par des digues élevées dans la montagne, par des toits inclinés fortement charpentés, capables de supporter la neige ou mème les éboulis de rochers, et ainsi abritant les rails comme dans des sortes de tunnels. Par endroits, quand l’espace est assez vaste, on a construit deux voies, l’une couverte pour l’hiver, et l’autre extérieure pour l'été, afin de ne pas dérober la vue de ces paysages.

A la descente, de l’autre côté de la passe, on suit d’abord la rivière Illecilliwaet, qui a fourni le passage. Pour ménager la pente, on a jeté un chemin en lacet, allant de rive en rive, et formant comme trois étages.

On rejoint à Revelstoke la rivière Colombie. Puis c’est le grand lac Shuswap, et enfin c’est le fleuve Fraser. C’est ce dernier qui achève d’ouvrir à travers les rocs inaccessibles le passage de la voie ferrée. Il conduit jusqu’à Vancouver, au milieu des paysages les plus variés.

Cette seconde partie du vcyage aurait pu présenter de graves dangers pour nos vénérés voyageurs, et eux-mêmes ne l'avaient pas entreprise sans quelque souci. Les lignes suivantes du R. P. Fayard, vicaire général de New-Westminster, nous en feront connaître la raison :

Voie couverte et voie extérieure dans les Montagnes Rocheuses.

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« Vous n'ignorez pas que les Montagnes Rocheuses séparent la Colombie Britannique du reste du continent ; elles nous relégueraient doublement au bout du monde si une ligne hardie de chemin de fer n’escaladait ces montagnes po * les redescendre ensuite. Cette ligne, dans toute la largeur de la Colombie, se faufile entre les vagues d’un véritable océan de montagnes. Elle longe et traverse souvent des précipices et des rivières au parcours bizarre et tortueux. Où les montagnes se rapprochent, les eaux mugissent et écument au fond des gouffres ; où les montagnes se séparent quelque peu, elles arrosent ce qu'on est convenu d'appeler les plaines de la Colombie Britannique. Cette année, grâce à la fonte des neiges tardive et rapide, les rivières grossies ont débordé et changé les plaines en lacs immenses. Des maisons construites en bois ont été soulevées, charriées d’un endroit à un autre comme des arches de Noé; la ligne du chemin de fer, construite sur les flancs des montagnes, a été balayée sur plusieurs points et en d’autres submergée. Les tunnels sont devenus par endroits le lit des torrents. Ailleurs, les ponts ont été emportés.

« Dans le courant de mai, les trains commencèrent par arriver en retard et très irrégulièrement ; ils finirent par être arrêtés complètement. L'électricité elle-même sembla endormie sur les poteaux renversés des lignes télégraphiques ; c'était un désarroi complet sur tout le parcours du chemin de °2r.

« Pendant ce temps, les steamers du Pacifique arrivaient chargés de passagers venant d'Asie et en route pour l’Europe. Force fut à ces voyageurs d’attendre à Vancouver, dont les hôtels, pendant quelques semaines, regorgèrent de monde.

« A New-Westminster, ville sise sur une hauteur, à environ 25 kilomètres de l'embouchure du Fraser, nous n'avions rien à craindre de l’inondation, excepté pour les moulins et les manufactures dans la partie basse de la ville. Nous n’en étions pas moins bloqués par les eaux, et nous fûmes pendant quatre semaines sans presque aucune conimunication avec l'Est et avec lPEurope. Chaque matin, les habitants de la ville remarquaient de l’autre côté de la rivière les progrès de l’inondation. Les flots charriaient des épaves diverses, débris de ponts, arbres, maisons. Un jour on fut égayé par la vue d’une vache debout sur un esquif et qui allait tout étonnée s’engloutir sans doute dans l’océan Pacifique.

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« Entin ce nouveau déluge commença à diminuer, et, après quelques semaines, la Compagnie du chemin de fer, au prix d'efforts prodigieux et de sommes considérables, réussit à renouer les fils de son télégraphe, à relier les uns aux autres les tronçons de sa voie ferrée, d'abord par le moyen de bateaux, ensuite en reconstruisant les travaux détruits.

« Les choses en étaient là vers le 15 juin, époque où le Très Révérend Père devait traverser les Montagnes Rocheuses et toute la Colombie Britannique. Nous nous demandions s’il s’'aventurerait sur une route si peu sûre. Tous les efforts pour avoir des renseignements restèrent infructueux. Enfin un télégramme venant de Kamloops nous annonça l'arrivée du Très Révérend Père dans cette Mission ; une lettre reçue ce même jour, et datée d’une quinzaine plus tôt, nous annonçait que le programme définitif n'était pas abandonné; malheureusement elle arrivait à New- Westminster alors que déjà le Très Révérend Père était en Colombie Britannique. Son voyage, grâce à Dieu, s'était effectué sans accident, avec seulement plusieurs arrêts forcés, dont l’un fut au sommet des Montagnes Rocheuses, à une station appelée « le Glacier », vrai mont Saint-Bernard, très pittoresque en été, mais assez peu intéressant à toute autre époque de l’année. La Compagnie du chemin de fer y a construit non pas un monastère, mais un hôtel très confortable. »

De son côté, le R. P. Lacombe, compagnon de voyage du T. R. Père Général et du R. P. Antoine, écrivait à l’éloge de la Cie du Canadien Pacifique les lignes suivantes, que nous sommes heureux de reproduire :

« Il va sans dire que cette inondation subite a causé et cause encore de longs et ennuyeux retards pour les voyageurs. Un grand nombre ont été obligés de passer des jours d’attente, dans les différentes stations de Donald, Golden, Glacier, etc.

« On est obligé de faire plusieurs transferts ou portages, en attendant que les ponts soient réparés, ou refaits à neuf. La Compagnie du Pacifique éprouve de grandes pertes, qui vont s'élever sans doute à des millions. Disons avec satisfaction que, pendant ces jours de désastre, le C. P. R. s’est acquis un beau titre à la gratitude publique par sa conduite si libérale envers les passagers. Pendant que les voyageurs attendaient dans les stations, on les

traitait vraiment royalement, pour leur faire oublier les ennuis du retard. J'ai vu, au fameux hôtel du Glacier, où nous avons couché, plus de 300 immigrants et touristes hébergés et recevant leurs repas gratis, avec autant d’abondance et de soins que si chacun avait payé ses 75 cents. Les employés, en grand nombre, avaient des ordres pour prendre soin des voyageurs de toute condition, pendant les portages, pour le transport des enfants comme pour les bagages. Chacun n’a qu'une voix pour reconnaître les bons procédés de la Compagnie. »

Malheureusement, si l’inondation n’empêcha pas le voyage du T. R. Père Général, elle rendit difficile la réception. Le R. P. Fayard continue :

« Après le récit précédent, vous comprendrez sans peine que notre T. R. Père Général n’ait pas été accueilli avec des préparatifs aussi achevés qu’en d’autres provinces du Canada, En vue de la visite, Mgr Durieu avait dressé un programme pour fournir à tous les Pères du Vicariat, le R. P. Blanchet forcément excepté, l'avantage de jouir au moins pendant trois jours de la présence du chef de la Famille et de s’entretenir avec lui. La réalisation complète de ce programme n’a pas été possible, et cinq Pères n'ont pu avnir le plaisir de saluer le T. R. Père Supérieur général. Ceux qui cette année ne pouvaient assister à la retraite générale devaient se trouver tous réunis à Kamloops, mission que l’on rencontre la première dans la Colombie Britannique quand on vient du Canada. De là, ces Pères, après trois jours passés en la compagnie du vénéré visiteur, devaient retourner dans leurs Missions respectives et permettre à leurs compagnons de descendre à New-Westminster pour les exercices de la retraite qui devait être prêchée par le R. P. Antoine. Mais l’homme propose et Dieu dispose. ;

« Chose curieuse que l’on faisait remarquer en plaisantant, l’inondation la plus considérable avait été celle de 1882, époque de la visite du R. P. Martinet, assistant général; cette année-ci, nous avons eu l'avantage d’une autre visite, mais aussi une autre inondation, plus considérable, comme il convenait à un supérieur général. C'était, par un côté, l’image des flots de bénédictions qui allaient tomber dans le vicariat pour le féconder de plus en plus. »

Suivons maintenant les détails de la visite, d’après la revue

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anglaise the Month, rédigée par le R. P. Dontenville, et d'après une correspondance du R. P. Lacombe publiée dans la Croix de Montréal, aujourd’hui Croix du Canada.

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