‹ Voyage en AbyssinieChapitre 2 sur 35 · LE · texte numérisé non relu

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dans une escarmouche sur la frontière. Gojy, sachant combien , quelque mutilation que ce soit , nuit , dans l'esprit des Abyssiniens, à ce- Jui qui l’a soufferte , eut, en vrai Galla, la témérité de faire couper un doigt à Aylo.

M. Pearce fut trés-bien venu à Senaré , quoiqu'il vit clairement que sa marche vers le sud inspirait des soupçons aux principaux habitans du pays. Cela le détermina à ne s’avancer que jusqu'à l'Ain Tacazze, puis à se diriger en longeant la rivière vers le district de Samen, espérant pénétrer par-là , avec plus de facilité dans l’intérieur du pays. En conséquence il se joignit à quelques nomades, qui allaient de ce côté.

Le 3, après sept heures de marche, M. Pearce et ses compagnons de voyage parvinrent au sommet d'une haute montagne.

Là ils passèrent la nuit, sous un arbre , sans avoir soupé , inconvénient qu'ils sentirent doublement, letemps étant très-froid. Le lendemain ils descendirent dans la plaine de Maizella. Ils y reçurent un accueil favorable dans un village , situé aux environs des sources du Tacazze, que M. Pearce alla visiter dans la soirée. Cette rivière, qu'on peut considérer comme un des principaux affluens du Nil, sort de trois petites sources ( que les ha-

EN ABYSSINIE. 19 bitans appellent Ain Tacazze (1) ou l'œil du Tacazze ), dont les eaux coulent vers un bassin , après lequel elles ne forment plus qu'un seul courant d’eau. On peut remarquer que depuis Antalo jusque-là, M. Pearce n'avait rencontré aucune rivière importante ; il ne se souvenait même que d’un seul ruisseau, et encore était-il faible. Il coulait vers le nord, et traversait le Wojjerat.

Le 5 octobre , M. Pearce marcha à peu près vers le nord ,en suivant, pendant huit heures, les sinuosités du Tacazze jusqu'à Mukkiné, où cette rivière , après avoir reçu plusieurs ruisseaux , commence à devenir considérable, et a irente pieds de largeur. Le 6 , ayant marché pendant cinq heures , notre voyageur gagna Selah-Ferré, haute montagne qui est à environ huit milles du Tacazze. Le 7, apres six heures de marche vers le nord quart d'est, il parvint à Sokôta , lieu réputé la capitale de Lasta. Cette province , qui est partout extrémement montagneuse , forme une barrière presque impénétrable , entre les deux grandes divisions de l’Abyssinie, comprises généralement sous les noms d’Amhara et de Tigré , les

(1) On dit que, depuis ces sources, 1l n’y a qu'une demi-journée de marche jusqu’à Lalibala.

montagnes n offrant que deux défilés qui peuvent être gardés par un petit nombre de troupes.

M. Pearce représente les habitans du Lasta comme d’excellens écuyers, qualité rare parmi les montagnards. Cela 5eut provenir en grande partie des relations qui subsistent entre cette province et celle de Bemgeder , dont les habitans non seulement s'énorgueillissent de la race de leurs chevaux, mais sont renommés par l'art avec lequel ils les dressent. La langue du Lasta est l’'Amharic , et les habitans portent leurs cheveux iongs et tressés comme les peuples ‘des provinces du Sud. À d'autres égards ils ressemblent plus aux Gallas que les Tigréens; et en général on les considère comme des fanfarons , quoique cependant ils ne manquent pas de courage.

La ville de Sokôta est située à environ dix milles du Tacazze , et M. Pearce la juge plus grande et plus peuplée qu'Antalo , qui en est à environ six jours de marche. Notre voyageur y reçut un accueil satisfaisant; mais , pour en assurer la continuation, il jugea prudent de cacher au lieutenant du ras Aylo , sa querelle avec Ouelled Selassé.

Peu de temps après avoir quitté Sokôta, M. Pearce arriva dans le district de Waâg , qui

EN ABYSSINIE. a avait pour shum, Ayto Confu , et était soumis au ras du Tigré. De ce point, laissant sur la droite, Bora et Salowa, il continua, durant trois jours, à marcher vers le nord, en longeant le Tacazze et en traversant le Gualiou , pays des Agaus ; et il s'avança jusqu'à trente milles de Maisada, bourg que j'aurai occasion de décrire dans le journal d’un voyage que j'ai fait ensuite jusqu’au Tacazze. Dans toute cette marche vers le nord, M. Pearce ne rencontra aucune rivière considérable qui se jetât dans celle qui vient d'être nommée, quoiqu'il eût traversé , particulièrement à Mukkiné , un grand nombre de ruisseaux et de filets d’eau. |

Les Agaus ont un préjugé singulier ; cest de ne pas fournir de l’eau à un étranger.

M. Pearce, qui entra dans plusieurs de leurs huttes, en trouva toujours les propriétaires disposés à lui donner du laitei du pain , mais jamais d'eau. Comme il paraît qu'elle n’est pas rare dans le pays , leur répugnance à cet égard peut provenir de quelque superstition ancienne , ou d'une sorte de vénération pour les eaux, liée à l’histoire du Nil, idée que paraît confirmer l'usage où est ce peuple, d'établir toujours sa résidence sur les bords des grands affluens de ce fleuve.

Le 9 octobre , M. Pearce passa le Tacazze, à un gué où la rivière avait près de trois cents yards de largeur. Il se trouva ensuite dans le Samen, et après avoir fait environ quatre milles sur une pente roide,ilarriva au village de Guinsa. Chemin faisant, il avait rencontré un moine errant, nommé Dofter Asko , qui , après quelques instans d'entretien, lui avait proposé de se joindre à sa petitetroupe, ce à quoi M. Pearce, qui avait cru trouver en lui un bon compagnon de voyage, avait consenti sans peine. Dofter Asko était un homme d’une humeur enjouée, que la nature avait doué de grands talens , et qui, à plus d'instruction qu'on n’en a communément dans ce pays, joignait beaucoup d'artifice. 1! allait de place en place, sans autre objet que d'abuser de la crédulité des peuples. À Guinsa ,ilse donna pour frère du feu abouna Marcorius,et pour fils du patriarche d'Alexandrie, supercherie dont les habitans furent si complettement dupes, que, durant les cinq jours qu'il passa dans ce lieu , ils ne cessèrent de lui faire des présens de chèvres, de miel, de lait et de ce dont toute la troupe avait besoin.

Dofter Asko joignait à ses autres talens, l'art de la médecine. Lorsqu'un malade s’adressait à lui, il traçait quelques caractères sur un

morceau de parchemin, ce qui non seulement devait guérir la maladie , mais détruire l'influence des esprits malins. Conformément à un charlatanisme , établi dans tout l’univers, il entreprenait aussi la cure de la stérilité, et lorsqu'il était consulté en pareil cas, c'était toujours derrière un paravant ou un écran qu’il donnait sa consultation. Il avait un livre latin où il prétendait lire , et il affectait d’être fort dévôt ; mais M. Pearce ne tarda pas à juger que c'était un homme sans religion et sans principes. Voulant s'en débarrasser , il fit, le 14, une traite si longue , en recommencçant à monter , que Dofter Asko ne pouvant plus le suivre , fut forcé de le quitter. En prenant congé de M. Pearce , il lui recommanda , du ton de l'amitié , de ne compter que sur sa propre intelligence pour vivre, « parce quil n'y avait que les fous , dit-il, qui mourussent de faim. »

Notre voyageur était alors parvenu aux deux tiers d'une des plus hautes montagnes du Samen , en suivant un sentier qui conduisait à une gorge profonde , formée par des torrensimpétueux. L'aspect des environs était très-beau. De grands arbres de différentes espéces croissaient entre les rochers, et detemps à autre il y avait des échappées de vue sur un

pays immense. Le 15 , au soir, M. Pearce arriva à Segonet, ville qui est située sur Île côté oriental de l’Amba-Hai, et qui est une des principales de la province. Il y fut tresbien reçu par le dégusmati Ouelled Eyout, frère du gouverneur du Samen, auquel il fit part de son aventure. En conséquence sie chef , après l'avoir retenu deux jours , lui donna une lettre de recommandation pour son frère, et 1l le reconduisit jusqu'à Inchetkaub.

Le 17, M. Pearce gagna Mishekka. Le conte de l'abouna étant parvenu jusqu'a ce lieu, tous les habitans, hommes, femmes et enfans, et même les prêtres, vinrent au - devant de lui , et lui offrirenten présent ce qu’ils avaient de mieux, La femme d’un vieux prêtre lui amena sa fille pour qu'il lui donnât sa bénédiction, et un vieillard de soixanteet dix ans se prosterna à ses pieds, et les baisa. M. Pearce eut beau leur dire qu'ils se trompaient, son nouveau guide, que cette scène amusait, les confirmait dans leur erreur.

Depuis Mishekka le chemin devint fort âpre et la pente fort roide. La neige et la glace qui remplissaient chaque creux, rendirent le froid si vif que la jeune fille qui suivait M. Pearce en souffrit au point qu'elle en jeta les hauts cris.

Nos voyageurs passèrent le lendemain le

sommet de l'Amba-Hai , auquel ils ne parvinrent qu'aprés avoir lutté contre les plusgrandes difficultés. La neige tombait, non pas avec violence , mais lentement et à gros flocons, «comme des plumes. » Le soir du même jour, M. Pearce et ses compagnons arriverent, apres avoir descendu cinq heures consécutives, à Inchetkaub , où , selon la coutume , ils s’assirent à la porte du ras Gabriel, dont les gens, après les avoir fait attendre une heure seulement , les conduisirent à une hutte, et leur fournirent abondamment du pain et de la viande, avec une jarre de maiz, liqueur qui depuis long-temps n'avait approché de leurs ke vres.

Le 19 ,le ras Gabriel témoigna le desir de voir M. Pearce, qui lui fut présenté aussitôt. Ce ras était un grand homme de bonne mine, ayant le teint sombre, le nez aquilin, des yeux très-vifs , et une physionomie ouverte. 11 était âgé d'environ quarante ans. Lorsque M. Pearce entra , il était assis sur une couche, et environné de prêtres. Après les premiers complimens , 1l interrogea , avec beaucoup de douceur, notre voyageur sur sa querelle avec le ras Ouelled Selassé. Voyant qu'il était instruit de la chose , M. Pearce lui en retraça toutes les particularités sans hésitation, puis àl lui

déclara qu’il se proposait de se rendre à Gondar , et d'entrer au service de Zoldi du Gojam,

ou de quelqu'un des chefs de l’'Amhara. Le ras

Gabriel ne lui répondit pas immédiatement

sur cesujet; maisil lui dit qu'il s’entretiendrait un autre jour avec lui , et il l’invita à sereti-

rer pour aller souper.

Deux jours après, M. Pearce eut une nouvelle audience. Le ras Gabriel était encore environné de prêtres qui, à sa demande , firent à notre voyageur un grand nombre de questions sur sa religion et son pays. Il répondit de son mieux sur l’un et l’autre sujet , et, comme par bonheur , il était très-versé dans lEcriture-sainte , ses réponses causèrent une satisfaction générale. Lorsque l’interrogatoire fut fini, le ras Gabriel déclara que « Ses opinions (de M. Pearce) étaient très-justes , et que sa religion était bonne. » Depuis ce moment, il lui témoigna beaucoup d'égards ; mais il remit de jour à autre à lui permettre de continuer sa route. Il le pressa même de retourner à Antalo , parti sage qu'il ne put encore se déterminer à prendre.

Depuis quelques jours M. Pearce avait aux yeux une douleur fort vive , qui, selon ce qu'il me dit , dégénéra alors en une véritable ophtalmie. 11 en perdit temporairement la

vue, et il fut obligé de garder, pour ainsi dire, continuellement le lit. Dans cet état il reçut la visite d’une de ses plus intimes connaissances du‘Tigré. C'était une femme nommée Wirkwa. Elle était accompagnée d'un Jeune homme , appelé Guebra Merri , qu'elle disait êtreson frère. Les deux domestiques vaquaient au-dehors à divers travaux. Wirkwa et Merri sassirent près du lit du malade, et lui exprimérent un intérêt si vif, qu'après qu'ils furent sortis , ils se félicita d’avoir trouvé de si vrais amis. Le retour de ses domestiques le tira d’erreur. « Les bonnes créatures » tout en l’'amusant avec de douces paroles lui avaient volé un sac renfermant ses papiers , sa boussole , ses balles, sa poudre à canon, et divers autres objets. Ilsavaient enlevé jusqu’à une pièce de drap , qui était étendue sur son lit pour lui servir de couverture, et qui appartenait à un de ses domestiques. Enfin , ils ne lui avaient laissé que les vêtemens qu'il portait, et son fusil que par bonheur il avait placé sous son traversin.

Le jour même où ce vol fut fait, quelques soldats du ras Ouelled Selassé vinrent à passer par Inchetkaub. Comme ils s'intéressaient à M. Pearce , ils se mirent à la poursuite des fugitifs. La fille fut arrêtée le lendemain , et

amenée devant le ras Gabriel, elle avoua le vol. À ce moyen, M. Pearce recouvra quelques objets ; mais sa boussole et ses papiers furent perdus à jamais, l’autre voleur qui les avait, étant parvenu à se sauver. La voleuse fut condamnée, par sentence du raz Gabriel, à être dépouillée de son alwe ou des ornemens en argent , quelle portait aux poignets et aux chevilles des pieds , et ils furent remis au domestique de M. Pearce , pour le dédommager du drap qu'il avait perdu.

Cette fâcheuse aventure, jointe à sa maladie, affaiblit considérablement le desir qu’avait M. Pearce de pénétrer plus avant dans le pays. En outre, ayant appris bientôt après que le ras Ouelled Selassé se voyait sur le point d'être attaqué par les Gallas, qu'on disait s'être avancés jusqu'aux environs d'Antalo , 1l résolut tout-à-coup de s’en retourner. Malgré le traitement qu'il avait éprouvé de la part du ras, il se sentait toujours beaucoup d'attachement pour lui; et comme un véritable et fidèle vassal, il ne pouvait supporter l'idée de le voir accablé par ses ennemis. Son mal d'yeux étant fort diminué, il prit, au mois de décembre 1807, congé du ras Gabriel, pour qui il avait beaucoup de considération , ei qui était tellement satisfait de sa conduite, qu'à

son départ il lui fit présent d'un mulet, d'une grande quantité de balles et de poudre à canon, et de cinq ouakeas d’or. En outre, il le fit accompaguer par un de ses messagers de confiance , qu'il chargea de parler au ras en sa faveur.

Le 24, M. Pearce et ses compagnons de voyage gagnérent Mishekka, où ils eurent de nouveau de la neige qui tombait avec tant d'abondance, que ce ne fut pas sans peine qu'ils purent trouver leur chemin. Le lendemain (qui était le 29 de Tisas (1) et le jour de Noël pour les Abyssiniens), il arriva à Sagonet, où il trouva dégusmati Ouelled Eyout qui célébrait la fête, et qui lui envoya un mouton et du maiz. Le jour suivant, la rivière étant fort grosse, nos voyageurs ne la passèrent que difficilement. Le soir, ils parvinrent à Maisada. La traite du 27 les conduisit à Asgevva ; et le 20 , ils arriverent à peu de distance d’Antalo. Plus ils s'étaient avancés vers cette ville, plus ils avaient trouvé le pays

(1) Les Abyssiniens, dit Bruce, ( Voyage aux Sources du Nil, tom. V, p.734 de la traduction française ) commencent l’année le 29 ou le 30 d’août. On ignore, poursuitil, d’où dérivent les noms de leurs mois; mais il est certain qu'ils n’ont de signification dans aucune des

langues qu’on parle en Abyssinie. { Vote du traducteur.)

en alarme, à cause de l'approche de Gojy et de ses Gallas, qui s'étant emparés de la plus grande partie du Lasta, n'étaient plus qu’à un jour de marche de l'Enderta. Cette nouvelle porta M. Pearce à presser sa marche; et le 30, de bon matin, il arriva à la porte même du ras. Plusieurs serviteurs de ce chef voulurent détourner notre compatriote de paraitre en sa présence; mais il se fiait trop à la pureté deses motifs pourconcevoir la moindrecrainte. Il fit done demander audience et il fut admis sur-lechamp. Le contentement brilla dans les yeux du ras lorsqu'il le vit paraïtre, et sadressant au gusmati Aylo du Lasta qui était à côte de lui , il lui dit en montrant M. Pearce: « Voyez cet étranger. IL est arrivé près de » moi, il y a environ cinq ans. N'étant pas » content de ce que je lui donnais, 1l me » quitta très-irrité; et aujourd'hui que plu- » sieurs de mes amis m'abandonnent et que » je me vois serré de près par mes ennemis, » il revient combattre à mes côtés ». Ayant la larme à l'œil, il dit à M. Pearce de s asseoir, puis il ordonna qu’on lui mit sur les épaules du drap de la plus belle qualité; 1l Lui fit présent d’un mulet, et lui assigna un revenu

considérable en blé.

Environ huit iours après l'arrivée de M.

Pearce , les troupes des provinces de Tigré,

d'Enderta , de Wojjerat , de Salowa, de Shiré, de Haramat, de Giralta et de Temben étant rassemblées , le ras se mit en marche pour aller à la rencontre de l'ennemi. Son armée se montait, dit-on, à trente mille hommes, parmi lesquels on pouvait compter mille cavaliers et plus de huit mille soldats armés de fusils à mêche. C'était la plus considérable qui eût été levée dans le pays depuis un grand nombre d'années : il s'agissait de repousser une des invasions les plus formidables que jamais les Gallas eussent faites en Abyssinie. Gojy, qui était à leur tête, passait pour le plus grand agonat (guerrier) de son temps. Il

avait sur le champ de bataille toute l’habileté qui avait rendu fameux le ras Michael ; et il le surpassait même en férocité. Gojy descendait en ligne droite de ce Guangoul (1), de qui M. Bruce fait mention. Le pays qu'il gouvernait s'étend depuis le Nil, dans le Gojam, jusqu'aux montagnes du Lasta. On supposait que son armée se montait à plus de quarante

mille hommes.

Le 12 Janvier, jour du départ, l'armée Abys

(1) I était fils d'Ally Gaz, fils d’Ally et petit-fils de Guangoul,

sinienne campa à Îvertou, qui n’est qu'à six milles d'Antalo. Elle y passa toute la journée du dimanche, les Abyssiniens évitant , autant que cela se peut, de se mettre en marche ce jour. Elle arriva, le 14, à Bet-Mariam, et le 15, elle campa dans le Wojjerat. Gojy, lorsqu’il en eut connu l'approche, se retira dans les montagnes du Lasta.

Le 17, les Abyssiniens arrivèrent au bord du lac Ashangy, où l’on donna l’ordre général « de piller, de brüler, d'anéantir ». Le 15, l'armée entra dans le district de Wofila , et le jour suivant, elle fit halte à Lât, au sommet d’une haute montagne du Lasta. Là, le ras détacha, sous le commandement du fit aurari Amlac, deux 4likas, ayant chacun cinquante fusils à mêche, qui rencontrerent l'arrièregarde des troupes de Gojy, et tuérent deux Gallas. Le 21, l’armée fit une marche forcée dans l'espoir de surprendre l'ennemi, qui se retirait en toute hâte pour éviter de combattre dans un pays de montagnes, la force des Gallas consistant principalement dans leur cavalerie. A la nuit, les Abyssiniens campèrent près de Senaré. Le 22, ils furent joints par quelques troupes du Lasta, que commandait Ayto Barea; et le même jour, l'ennemi étant a vue dans une plaine éloignée, on fit des dis-

positions pour livrer bataille. Ayto Ouelleda Samuel, Chelika Confu, Ouldo Gavi, Salafé Tusfa Mariam, et Ayto Aylo, furent envoyés à l'aile droite. Le fit aurary fut placé à l'aile gauche , et le ras demeura au centre avec le corps principal. La droite, en prenant position , fut attaquée par un corps avancé des troupes de Gojy. Ce corps, après avoir perdu une vingtaine d'hommes , fut obligé de se replier.

Le 24, l'armée Abyssinienne, lorsque par un mouvement spontanée toutes ses colonnes descendirent dans la plaine, offrit, au rapport de M. Pearce, un tableau frappant. Gojy campait du côté opposé avec toutes ses troupes ; et pendant quelques minutes, on le vit distinctement occupé à reconnaitre l'ennemi.

Dans la soirée, plusieurs de ses cavaliers vinrent chercher de l’eau jusqu'à la portée du mousquet; mais les deux armées conservèrent leurs positions respectives. Les Abyssiniens se tinrent toute la nuit sur leurs gardes, de peur de surprise.

Le lendemain matin , à la pointe du jour, le ras rangea son armée en bataille ; mais comme c'était un vendredi, et que, par superstition, les Gallas répugnent à combattre ce jour, Gojy se replia jusqu'à la plaine de Maisella, point

au-delà duquel, dit-il, rien ne pourrait l'engager à se retirer. Le ras, à la nuit close, assit son camp sur le bord de l’Ain-'Tacazze, et, pour la dernière fois, il envoya un parlementaire faire des propositions d’accommodement à l'ennemi. Gojy entra en fureur à la vue de ce messager , et jura qu'il le pourfendrait s'il osait encore se présenter devant lui. « Retourne vers le Badinsah, lui dit-il avec un souris moqueur, et qu'il sache qu'avant que le soleil se soit couché encore une fois, lui et les siens éprouveront le même sort qu'Ally, mon aieul, a fait éprouver, sur cette même plaine, au fils de Michael ». Il parlait du dégusmati Gabriel, fils du ras Michael, quiavait été tué sur cette même plaine de Maisella, avec la plus grande partie de son armée, dans un combat livré contre les Gallas commandés par Ally, aïeul de Gojy. On rapporta même que c'était par cette raison que ce dernier avait choisi ce champ de bataille.

En conséquence, le lendemain matin, lParmée du ras se disposa à combattre. Selon la coutume, les hommes armés de mousquets furent placés sur les flancs. L’aile droite était commandée par un des frères du ras, et l'aile gauche par le palambaras Guebra Michael du

O Temben. Le ras se tint au centre avec le corps

EN ABYSSINIE. 35 principal. Poussant d’horribles cris, les Gallas, au premier choc , et bien que la mousqueterie les incommodät beaucoup, se jetèrent sur le centre avec une telle impétuosité, qu'ils le firent plier un moment. Le ras, outré de fureur, demanda le cheval de bataille auquel il donnait la préférence ; mais ses officiers, qui ne voulaient pas qu'il exposàt ses jours, firent éloigner le coursier. Sans hésiter un instant, le ras pousse en avant son mulet, et galoppe jusqu'à la première ligne. Son turban de mousseline blanche, et sa peau de mouton rouge qui flottait sur ses épaules, le firent remarquer de toute l’armée. « Le Badinsah!

le Badinsah! » s’écrièrent aussitôt les troupes Abyssiniennes, qui chargerent alors avec une telle furie, que la cavalerie de Gojy fut arrêtée au milieu de sa course. Les troupes postées sur les flancs firent plusieurs décharges de mousqueterie ; leschevauxs’effarouchèrent, et en quelques minutes la confusion fut extrème parmi les Gallas.

M.Pearce avait été un des premiers à se porter en avant. Le ras l'ayant vu au plus épais de la mêlée, s’écria : « Arrêtez! arrêtez ce fou-là! » Ce fut vainement. M. Pearce s'exposa encore plus aux coups, et hientôt on le perdit de vue. Peu de temps après, il tua un officier Galla

de quelque importance ; et le courage qu'il montra durant tout le combat, excita l’'admiration de tous ceux qui l’entouraient. La déroute des troupes de Gojy devint générale, et les Abyssiniens, qui s'étaient conduits avec béaucoup de résolution , les poursuivirent jusqu’à Zingilla, c’est-à-dire l'espace deseize milles. Gojy eut beaucoup de peine à s'échapper à la tête d'un petit nombre d'hommes:

Le lendemain matin, on mit aux pieds du ras, dans son camp, qui était assis sous la haute forteresse de Zingilla, dix-huit cent soixantecinq de ces barbares trophées, qu’en pareille occasion , les Abyssiniens détachent des corps des ennemis tués (r). Cette victoire ne fut achetée que par la perte de trente-cinq soldats et de deux chefs d’un ordre inférieur, Chelika Murdou, et Ayto Guebra Mehedin, qui périrent au commencement de l’action.

La troupe de musiciens de Gojy, une de ses épouses, et un nombre infini de femmes de

(1) Cette horrible coutume , si elle n'a pas été empruntée des juifs, vient probablement des Gallas , et on en a fait mention de très-bonne heure, comme étant pratiquée sur la côte orientale d'Afrique. Vide De Bry, 159g , «de Caffrorum Militid. Victores victis, cæsis et captis pudenda excidunt ,quæ exsiccata regt in reliquorur procerum presentis offerunt, etc. »

sa suite, furent pris avec différens ustensiles de cuisine.

La forteresse de Zingilla se rendit ; et vingtcinq Abyssiniens de marque, que Gojy avait renfermés dans cette place, recouvrerent la liberté. Dégusmati Tumro, gouverneur de la province de Besemder , qui depuis ce temps se montra fort attaché aux intérêts du ras, fut de ce nombre. Les troupes s’arrétèrent deux jours autour de Zingilla. Elles firent ensuite quelques milles jusqu'au bord d’un précipice que M. Pearce dit être le plus escarpé qu'il eut jamais vu. On jouit de là d’une vue qui s'étend fort au loin sur les plaines des Edjous. Les troupes ÿ demeurérent campées sept jours, pendant lesquels on détacha pour butiner des partis qui engagèrent continuellement des escarmouches avec lennemi. On nomme Worari les soldats qui font ce genre de guerre.

L'armée se mit en mouvement, le 5 février 1803. Elle descendit le précipice dont je viens de parler, et elle entra dans les plaines des Gallas. Cette invasion répandit une vive alarme dans le pays ennemi ; et Gojy renvoya au ras, avec un pavillon de trève, quatre prisonniers qu'il avait faits. Il offrait de remettre sa cause à l'arbitrage de Liban, autre puissant chef de Gallas, qui vivait en bonne intelligence avec

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le ras. Liban était fils de Mahomed Kolasse et petit-fils de Hamed. C'était un beau jeune homme, de l’âge d'environ vingtans, qui eommandait dans unegrandeétenduede pays, comprenant une partie du Begemder , tout l’Amhara, et la plus grande partie d’une vaste région qu'on appelait autrefois le royaume d'Angoté. Bientôt après la réception du pavillon, les tambours battirent dans tout le camp, et il fut défendu , sous peine de mort, de commetire aucun acte d'hostilité. Cependant la trève fut de courte durée. Quelques soldats, sortis le lendemain pour aller faire du fourrage , ayant été tués par les Gallas, les tambours se firent entendre de nouveau, et il fut permis aux Worari de recommencer leurs excursiOns.

I! se commet dans ces expéditions désordonnées des actes de cruauté qui paraissent confirmer le rapport que M. Bruce a fait d'une scene dont il a été témoin en se rendant d’Axum au Tacazze (1), rapport qui a soulevé la critique contre ce voyageur. Je vais rapporter un de ces traits sur le témoignage de M. Pearce, qui l'a vu de ses propres yeux. — Le 7 février,

(1) Voyez la traduction francaise du Voyage de Bruce, tom. V, p. 292.( Note du traducteur.)

il partit avec des soldats du Lasta qui allaient en maraude. Dans le cours de la journée, ils s'emparèrent de plusieurs têtes de bétail, avec lesquelles, le soir , ils retournèrent vers le camp. Ils avaient grand’ faim depuis longtemps, et il leur restait encore beaucoup de chemin à faire. Un d'entre eux proposa aux autres de couper le shoulada d'une de leurs vaches. M. Pearce ne comprit pas d'abord le sens de ce mot; mais il ne l'ignora pas longtemps. La proposition ayant été acceptée, on saisit l'animal par les cornes, on Le jeta à terre, et on lui coupa à la croupe, pres de la queue, deux morceaux de chair, qui ensemble pouvaient bien peser une livre. Autant que je pus m'en assurer, ils faisaient partie des deux glutei maximni, ou des plus gros muscles des cuisses. Voilà ce qu'on nomme le shoulada. Les soldats remirent la peau sur chaque blessure, à laquelle ils appliquèrent de la bouze de vache. Ensuite ils chassèrent l'animal devant eux, et en même temps, ils se partagérent les tranches de :viande toutes saignantes. Ils en offrirent à M. Pearce; mais ce qu'il venait de voir l’avait trop dégoüté pour qu'il acceptt leur offre, quoiqu'il eût une telle faim que si la vache avait été tuée, il en eût mangé de la chair crue, chose qu’il n'avait jamais pu

faire, quoique la coutume soit générale dans le pays. Après l'opération barbare qu’elle avait subie, la vache fut un peu boiteuse; mais elle n'en regagna pas moins le camp, sans paraitre autrement incommodée ; et immédiatement à leur arrivée, les Worari la tuerent pour leur souper.

La coutume de couper le shélada et tresrarement suivie, méme en cas d'extrême nécessité; mais d’après le rapport de plusieurs personnes qui en ont été témoins oculaires, surtout parti les troupes du Lasta, 1l est certain qu'elle existe. Je ne me serais pas étendu si longuement sur cette action révoltante, qu'un soldat même dévoré par la faim, ne devrait jamais se permettre, si je n'avais cru devoir le faire par égard pour la mémoire de M. Bruce (1),dont , en plusieurs occasions , je me suis vu forcé de relever les inexactitudes. Je dirai ici que les Abyssiniens sont fort experts dans l’art de disséquer une vache, ce

(1) La plus forte objection qu'on fasse contre le trait rapporté par M. Bruce, c’en est la cruaulé ; mais je tiens de deux personnes dignes de foi , qu’elles ont vu, en Angleterre , un garcon boucher traîner sur l’herbe , avec une insensibilité qu’on attendrait à peine du barbare le plus féroce, un chien qu'il venait d’écorcher, mais qui était eucore en vie et qu’il voulait noyer à la rivière.

EN ABYSSINTIE. 41

qui provient de la nécessité d'en diviser exactement les diverses parties pour les distribuer à tous ceux qui ont le droit de réclamer une certaine portion de tout animal qu'on tue. Je dois déclarer aussi que chaque fois que jai prononcé le mot shoulada à un Abyssinien, il l’a compris parfaitement.

Il ne faut pas toutefois confondre ce fait particulier avec la coutume générale que M. Bruce atiribue aux Abyssiniens, de conserver tout vivant l'animal, tandis qu'ils en dévorent la chair (1), raffinement de cruauté qui suffirait pour les placer au dernier rang de l'espèce humaine. Je suis toujours convaincu qu'il s'est trompé sur ce point. Je n'ai jamais vu la chose, et jamais je n'en ai eutendu parler ni à M. Pearce, ni à aucune autre personne avec qui jaie conversé. Le ras Kasimaj Yesous , dofter Esther et plusieurs autres Abyssiniens très - recommandables qui avaient passé la plus grande partie de leur vie à Gondar , m'ont déclaré positivement qu'ils n'avaient aucune connaissance d'une coutume si barbare. Ils m'ont même assuré qu'elle était impossible , et, pour

(2) Voyez la traduction française du Voyage de Bruce, tom. V , p. 633. ( Vote du traducteur.)

preuve, ils m'ont dit que ce serait une sorte de sacrilège , parce que celui qui tue l'animal aiguise toujours son couteau , et détache presque entièrement la tête du col, apres avoir fait cette invocation : « Bism Ab oua Ouelled oua Menfous Kedom». Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, ce qui donne à l'acte une sorte de sanction religieuse.

Quelques jours après que l’armée Abyssinienne eut assis son camp dans la plaine (temps durant lequel Gojy envoya plusieurs messages au ras pOur appaiser Son COUrrOux ), il y arriva une députation chargée par dégusmati Liban de régler une entrevue de ce chef avec le ras Ouelled Selassé. Il fut convenu qu'elle aurait lieu à mi-côte d’une haute montagne , sur laquelle Liban était campé. LeS8, le ras, accompagné de trente personnes, qui étaient celles en qui il avait le plus de confiance, se mit en marche, et arriva bientôt au rendez-vous. Liban n'osa descendre , tant était grande la terreur que lui inspirait Ouel- Jed Selassé. En conséquence, celui-ci, avec cette intrépidité qui l’a distingué dans tous les temps, prit avec lui M. Pearce et deux de ses plus braves jagonahs (guerriers), et s'avança jusqu'au milieu du camp de Liban, qu'il trouva assis sur une pierre, en face d’un corps

de troupes. On ne peut voir un exemple plus frappant de la supériorité qu’assurent le courage et l'esprit dans un pays barbare. Quoique le ras fût si faible qu’à peine pouvait-il se soutenir seul, et que Liban au contraire füt dans toute la vigueur de l’âge, l'approche du vieillard le saisit d'une telle frayeur, qu'il fut quelque temps sans pouvoir proférer un mot. A la fin, ayant recueilli ses esprits, il entra en matiere, et il fut arrêté que les hostilités cesseraient, à condition que Liban se rendrait caution de la bonne conduite de Gojy, qui de son côté devait sengager à ne faire aucune invasion en Et tant que le ras vivrait.

Avant de décrire le retour du ras vers sa capitale, je donnerai une courte notice des Gallas soumis au commandement direct de ces deux puissans chefs, Gojy et Liban.

J'ai dit ci-devant que les Gallas sont entrés en Abyssinie, du côté du sud, par la voie de Mélinde et de Patté, et je crois qu'il y a peu de doute à élever à ce sujet, les tribus de ces peuples formant toujours une chaine qui s'étend sans interruption jusqu’à ces deux points. Comme les Goths et les Vandales, qui se sont répandus sur la plus grande partie de l'Europe, les Gallas ont pénétré par tribus dis-

tnctes ou séparées dans cette partie de l’Afrique, à différentes époques, selon l'avantage qu’ils pouvaient trouver à s'y établir. De même que les premiers cestribus se sont naturalisées en peu de temps, et plusieurs d’entreelles ont adopté le langage , les mœurs et les coutumes des peuples qu’elles ont conquis.

Quant à leurs invasions en trois grandes divisions , composées de sept tribus chacune, quant à « leurs rois élus tous les sept ans et qualifiés du titre de Lubo et de Mouty », quant à « leurs conseils de chefs », et à toutes les autres particularités rapportées par M. Bruce, 1l paraît, ou que ce sont des coutumes ou des traditions particulières aux Gallas du Maitsha, avec qui ce voyageur s'est entretenu (1) HO U qu'ellessont restreintes uniquement aux tribus méridionales (2); car on ne connaît pas de gouvernement de ce genre parmi celles dont je parle ici. Autant que j'ai pu m'en assurer près du ras, qui savait la langue des Gallas et semblait en posséder parfaitement l'histoire, leurs tribus n’ont de lien commun que le langage, Du moins en connait-on vingt qui sont

(1) Voyez le tom. LIT, p. 411 dela traduction française du Voyage de Bruce. (Note du traducteur. ) ( 2)Je donnerai ci-après quelques détails sur ces tribus

entièrement indépendantes et quelquefois ennemies les unes des autres. Chacune a son chef particulier; et le caractère des diverses tribus diffère essentiellement, selon le district où elles se sont établies.

Les deux plus grandes divisions de Gallas, qui sont connues sous le nom générique d'Edjous, vivent sous les lois des deux chefs dont il vient d’être fait mention, Gojy et Liban. Le premier, dit-on, est le plus puissant des deux, ce qui parait être dùü principalement à son courage; car l'autre régit un pays plus considérable, il entretient un corps de cavalerie plus nombreux, et Gojy lui-même lui donne le titre supérieur d'imam. Le dernier réside généralement dans un district appelé Werho- Haimanot, près de la rivière de Bashilo; et partie de ses sujets sont plus civilisés que le - reste de leurs compatriotes. J’ai vu plusieurs des premiers à la cour du ras; ni leurs manières, ni leurs vêétemens, ne semblaient inférieurs à ceux des Abyssiniens. On dit qu'ils se sont tellement naturalisés dans l’Amhara, que les principaux d’entre eux en parlent la langue et portent les mêmes vêtemens que les habitans. Ces progrès dans la civilisation peuvent être attribués en grande partie, je crois, à leur conversion à la religion mahométane,

qui, malgré tous ses défauts, tend jusqu’à un certain point à inspirer des sentimens d'humanité à ses sectateurs, et qui à amené l’abolition de ces rites et de ces pratiques inhumaines, qui, auparavant, déshonoraient les nations orientales de l'Afrique.

Les subdivisions des Edjous Gallas sont nombreuses. Celles qui obéissent à Gojy sont nommées Djawi et Toloumo. Celles qui sont commandées par Liban se nomment Wochali, Woulo et Azowa. Au nord-est du pays qu'elles habitent résident les tribus plus barbares des Assoubo. Le ras me dit aussi qu'outre cellesci, et outre les Maitshaet les Boren-Gallas, qui habitent dans le Gojam, on trouve près de l'Abay ou la rivière blanche, une autre tribu qui se nomme Woldutchi , et qui conserve toute la férocité de ses premiers ancêtres. Les Woldutchi , comme les Assoubo, boivent le sang chaud des animaux (r). De même que quelques-uns des naturels de l'Afrique orientale , ils en portent les entrailles en guise

(5) Croirait-on qu’au quinzième siècle , un roi de France, Louis XI, « buvait du sang qu'on tirait à des » enfans, pour corriger l’âcreté du sien! » Le fait est rapporté sérieusement par un commentateur de Philippe de Commines, sur l’autorité de Gaguin, et sans la moindre observation sur l’atrocité de l’action.

d'ornemens, et ils continuent à monter des bœufs.

Dans le cours des conversations que j'ai eues sur ces divers sujets, J'ai fait plusieurs recherches sur ce que M. Bruce a dit de Guangoul(r). Le ras m'a assuré que celane pouvaitétreexact, qu'il avait connu Guangoul, que ce chef avait un air très-respectable, et que lorsqu'il allait à la cour, on lui témoignait beaucoup de considération. Il me dit en même temps que des scènes du genre de celles que décrit M. Bruce y sont représentées souvent par des bouffons. Ainsi, il n'est pas invraisemblable que ce soit là l'origine du conte fait par M. Bruce, si ce n'est pas la copie fort augmentée d’un récit de Jérôme Lobo (2), qui a vu pareille chose parmi les Gailas, aux environs de Jubo; car M. Bruce, quoiqu'il eût l'habitude de maltraiter les jésuites, ne dédaignait pas de leur faire des emprunts assez considérables, ce dont le lecteur peut juger en comparant ses écrits et ceux de Tellez ou de Lobo , et particulièrement du premier , à qui il a pris des pages tout entières sans Île citer.

(1) Voyez le tome VIT , p. 208 de la traduction française du Voyage de Bruce. ( Note du traducteur.)

(2) Relation Historique de l'Abyssinie ; p. 23.

La paix ayant, comme je l’ai dit, été conclue avec les Gallas, on se fit des présens de part et d'autre, et le ras se mit en marche, le 20, pour s’en retourner par la voie de Zingilla et les sources du Tacazze. Le 22 , M. Pearce alla visiter, avec quelques-uns des principaux chefs, l’église révérée de Jumimada Mariam, qui est taillée dans un roc escarpé, et qui est environnée de massifs de sapins. Il parait que c'est une de ces excavations singulières , SL minutieusement décrites par le père Alvarez (1), qui les a visitées deux fois durant son séjour en Abyssinie, et quisupposequ’ellesont été creusées au dixième siècle par ordre d'un empereur d'Abyssinie, nommé Lalibala. Selon M. Pearce, cette église est semblable àune autre que j'aivue la première foisque je mesuisrendu à Chelicut, et qui est appelée Abba os Guba(2).

(1) Voyez Alvarez , Description de l'Ethiopie , p. 139 et suiv. , et les Commentaires deJ. Ludolf, p. 235. « Ce sont églises , toutes entièrement cavées dans pierre vive , taillée d’un artifice incroyable : et se nomment ces églises Emmanuel, Saint-Sauveur , Saint Marie, Sainte-Croix, Saint-George Golgota , Bethléem et les Martyrs. »

(2) Consultez les Voyages. du lord Valentia , tom. IT, p. 70 de la traduction française *.

Cette église a été visitée aussi par Alvarez. Voyez à la

* Le nom de cette église est écrit Ahouhasoubha ,’ dans la première relation de M. Salt. ( Remarque du traducteur. )

EN ABYSSINIE. 49 Comme le plan de cette église n'avait pas encore été publié, J'ai cru devoir le donuer, en ÿ joignant celui de l'église que M. Pearce a visitée, et qu'Alvarez { de qui vient ce plan) dit être sous linvocation de Notre-Dame (1).

J'ai placé aussi sur la mème planche, et d’'a-

Page 119 de son ouvrage. Cet auteur dit que tout auprès coule un ruisseau, appelé Coror. C’est probablement le Varré, dont les cartes modernes ont fait depuis une rivière beaucoup trop considérable.

(1) Alvarez, Description de Ethiopie, p. 142. « L'église de Notre Dame n’est pas si grande que Saint-Sauveur ; mais elle est plus industrieusement labourée et d’un ouvrage plus artificiel , ayant trois nefs, dont celle du milieu est très-haute, emhellie de plusieurs tailles de roses, merveilleusement bien tirées sur la pierre même. Chacune d’icelles nefs a cinq colonnes, soutenant leurs arcs en. voûte, fort bien liées ; et y à une fort haute colonne de surcroît vers la croisée, sur laquelle s'appuie une poile. On voit, au bout de chacune nef, une église et son autel, — et contient cette église , nonante trois paumes en longueur et soixante-trois en largeur , ayant davantage devant les trois principales portes, quatre colonnes carrées par dehors , loin de la muraille environ quinze paumes , avec trois autres qui semblent joindre à la muraille : ayant d’une à autre leurs arcs enrichis de beaus ouvrages. — Le circuit de l’église est fort large et plaisant tant d’un côté que d'autre : et appert la montagne d’autour venir à la même hauteur de l'église. Il y a encores en front des portes principales entaillées au même roc, une grande maison , etc, »

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