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prés la même autorité, le portail d’une autre de ces excavations, de la réalité de laquelle je ne doute pas, vu quelle ressemble, pour l'architecture, à une ruine que j'ai trouvée aux euvirons d'Axum (/oy. pl. XVIIL }. M. Pearce dit que le travail de l’église qu'il a visitée devait être fort curieux, et que l’ensemble de l'édifice devait être fort imposant. Les prêtres qui la desservaient avaient quelques livres portugais ou latins; mais ils ne voulurent point s'en défaire, parce qu'ils les considéraient comme de précieuses reliques, qu'ils exposent quelquefois à la vénération des peuples.
Le 23, l’armée se rendit à Cobah , et le jour suivant, elle alla à Douiat, puis elle marcha vers Antalo, où elle arriva, le 1°. mars. La conduite que M. Pearce avait tenue pendant la campagne, lui concilia la bienveillance du ras ainsi que celle de ses principaux officiers. Guebra Michael, shum du Termben, lui fit, depuis ce temps, un traitement annuel en blé. Le ras lui donna un beau mulet et vingt pièces de toile valant vingt piastres; et non seulement il lui accorda le privilége de manger tous les jours à sa table, mais il envoya chercher pour les repas de minuit, où les convives jouissaient presque toujours de la présence de la
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belle Ozoro Mantaub. Ce fut vers ce temps que M. Pearce épousa une jeune personne tresaimable, dont le péreétait un vieux grec nommé Sidy Paulus. Elle était beaucoup plus blanche que les autres femmes du pays, et elle avait des manières fort engageantes.
Les affaires ayant repris ainsi leur cours naturel, le ras alla de Moculla à Gibba, de Gibba à Chelicut, et de Chelicut à Antalo, jusqu à la fin des pluies, qu'éclata une révolte, à la tête de laquelle étaient Soubagadis, une de mes anciennes connaissances , et ses deux frères, Guebra Gouroet Agous , qui refusaient d'acquitter letribut. Au commencement de l'année 1809, le ras se mit en marche pour étouffer cette rebellion. L'armée arriva, le premier jour à Dola, le second à Agsoula, le troisième à Saada-Amba-Haramat , et le quatrièeme à Ade Kolkol, dans l’Agamé. Le sixième jour, elle gagna Mokiddo , lieu aux environs duquel les troupes demeurerent campées durant deux mois. Elles y perdirent un grand nombre d'hommes par le genre de guerre que leur fit l'ennemi, qui le jour s’enfonçait dans les montagnes, et qui la nuit fondait sur les campemens du ras, et tuait tous les traineurs qu'il pouvait rencontrer.
Dans Le temps où l'armée occupait cette po-
sition, M. Pearce, Badjerund Tesfos, Shalaka Lafsgi, et autres gens du ras, firent une excursion pour enlever du bétail qu'on savait caché quelque part. Ils semparèrent de trois cents bœufs ; mais ils perdirent beaucoup de monde, Guebra Gouro s'étant posté, avec quaiorze de ses meilleurs tireurs , sur la crête d'un rocher formant saillie et entierement inaccessible pour les ennemis. De là, les rebelles abattaient tout homme qui sapprochait à la portée du mousquet. M. Pearce fut une fois si près d'eux, qu'il ne perdit pas un mot de ce que Guebra Gouro adressait à ses gens, et 1l l’entendit distincitement leur dire de re pastirer sur lui, M. Pearce, ni sur Ayto Tesfos. En même temps, par une sorte de politesse sauvage, 1l cria à ceux-c1 de ne pas s avancer jusqu'à la portée de ses fusils, parce qu'il desirait qu'il n'arrivat aucun mal à des hommes qu'il considérait comme ses amis.
Lorsque M. Pearce me raconta ce trait, je fus singulièrement frappé de la ressemblance qu’il offre avec plusieurs passages de l’ancien Testament , et particulièrement avec celui où David «s'arrêtant sur le haut d’une montagne qui était fort loin, appela de là, à haute voix, les gens de Saül et Abner, fils de Ner, et lui cria : « Abner, ne répondrez-vous donc point ?»
EN ABYSSINIE. 53 Et Abner ayantrépondu, David reprit : «Voyez donc maintenant où est la lance du roi et la coupe qui était à son chevet ? » Le lecteur versé dans l'Ecriture Sainte ne pourra s’empécher, je crois, de remarquer, dans le cours de ma narration, la ressemblance qui existe entre les usages des Abyssiniens et ceux du peuple juif, avant le règne de Salomon, époque où les relations que forma ce peuple avec les étrangers, et l'introduction du luxe qui en fut la suite , paraissent en avoir sensiblement altéré le caractère. Quant à moi, j'avoue que durant mon séjour en Abyssinie, j'étais si frappé de cette ressemblance, que par fois je ne pouvais m'empêcher de m'imaginer que j'habitais parmi des Israélites, et que j'étais reporté à quelques mille ans en arrière, c'est-à dire au temps où les rois étaient pasteurs, et où les princes de la terre, armés de lances et de frondes, al-
(1) Voyez Samuel, Liv. I, eh. 24et 26, où se trouvent plusieurs passages remarquables, qui pourraient être appliqués aux faits retracés dans le texte de ma narration, ‘M. Pearce aurait pu dire à Guebra Gouro , avec beaucoup de vérité, ce que Saul dit à David : «Et vous m'avez donné une grande preuve de) l'affection que vous avez pour » moi, puisque le Seigneur m'ayant livré entre vos mains, » vous m'avez conservé la vie, * »
* On s’est servi, dans cette note et dans le texte, de:la traduction de le Mais:re de Sacy. ( Note du traducteur.)
laient, montés sur des mulets, combattre les Philistins. IL est presque inutile de faire remarquer que les sentimens des Abyssiniens pour les Gallas sont empreints de cette haine invétérée qui animail les Israélites contre leurs ennemis. *
Le ras voyant qu'il ne pouvait atteindre ceux qu'il voulait réduire à la soumission, brüla Mokiddo et fit retraite, après avoir conféré le pays à Thadou , frère des chefs rebelles, ses forces étant jugées suffisantes pour repousser toute aggression de la part de ceux-ci.
Le premier jour, l’armée se rendit à Adegraat , puis à Gullimuckida. Elle arriva le troisième jour à Seraxo, petit canton régi par Ayto Ouelleda Samuel, qui était attaché fermement aux intérêts du ras. En conséquence, on donna l'ordre de s’abstenir de tout piliage. Trois jours après, l’armée passa par Sawa et Riva-Munnai, et elle parvint à Gehassé, petit canton qni appartenait à Ayto Debib, l'ami de M. Pearce. Là, quelques soldats ayant, malgré des ordres contraires, commis des actes d'hostilité, le ras entra dans une telle colère, qu'il monta à cheval sur-le-champ et courut vers la place; et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que les chefs l’empêchèrent de tuer de sa propre main un des coupables.
EN ABYSSINIE. 55 Le lendemain, l'expédition dont j'ai parlé partit pour Zewan Buré. En même temps, on fit une attaque contre le district du shum Ouldo, où l’on prit, dit-on, outre une prodigieuse quantité de blé, plus de trois mille têtes de bétail en un jour. En conséquence, tout le camp fit bonne chère, non sans qu'il y eut un peu de désordre , durant quelques jours. Après avoir passé là une semaine, le ras traversa la plaine de Zarai, entra dans le district de Seraoué, et s'avança jusqu'aux confins de l’'Hamazen, où il y eut de fréquentes escarmouches avec les Shangallas, auxquels les Abyssiniens ont la barbarie de donner la chasse comme à des animaux. Les derniers, cependant, perdirent quatorze hommes dans cette petite guerre. Les habitans de la province d'Hamazen différent beaucoup des autres Abyssiniens. À plusieurs égards, ils ressemblent aux sauvages qui existent aux environs de Sennaar. Comme eux, ils ont le teint sombre et les membres forts. Leur caractère est féroce ; et ils combattent avec une épée à deux tranchans. À Le carème étant arrivé, le ras assit son camp près d'Adebara, dans une belle et ferile plaine, située sur le bord du Mareb, qui fournit constamment sa table de diffé-
BG VOYAGE rentes espèces de poisson. Là, deux chefs puissans , Guebra Mascal et Ayto Salomon vinrent en grande pompe acquitter leur tribut; et peu de temps après le ras partit pour retourner à Adoueh. La plus grande partie de la marche se fit dans une épaisse forêt, où les troupes tuêrent quantité de gibier. On y fit anssi la chasse aux éléphans , Chasse que Ouelled Selassé paraissait aimer passionnénent. M. Pearce m'a rapporté qu'on trouva un grand troupeau de ces terribles animaux, qui passaient dans une vallée. Les iroupes les enveloppèrent en formant un cercle autour d'eux, et soixante-trois trompes furent coupées et mises aux pieds du ras qui, assis sur une éminence, dirigeait toute la chasse.
Dans le cours de cette récréation dangereuse il y eut un grand nombre d'hommes de tués, les éléphans s'étant jetés avecimpétuosité dans un défilé où l'on avait posté des troupes-pour les empêcher de s'échapper: IH n’arriva rien de digne de remarque dans le reste de la marche jusqu'à Adoueh (1).
Là , M. Pearce eut le bonheur de recevoir une lettre datée de Moka, du 17 mai 1809,
(a) On peut suivre cette marche sur la carte, J'ai indi- | £ +
œué, d’après les gisémens et les distances qui m'ont été
donnés par M. Pearce, tous les lieux dignes de remarque.
que le capitaine Rudland fui avait écrite pour lui apprendre son arrivée en cette ville, et l'inviter à venir jusqu'à Buré, où lui-même promettait de $ée rendre. Îl est impossible de concevoir gle plaisir que fit cette lettre à M. Pearce. Conformément à l'invitation qu'elle contenait, il quitta le ra$, à Adoueh, le 2 quin , et il s'achemina vers la côte. Il était accompagné de quatre de ses propres domestiques ét de dix-sept hommes du ras, ainsi que d'un interprète Bédouin , qui était attaché au service de ce dernier , et qui parlait la langue du-pays. En quatre jours M. Pearce gagna Sanafé, puis 1l descendit dans les plaines d'Assaduroua , où il rencontra Ally Manda, qui lui apprit qu'il n'était arrivé sur la côte
d'autre navire que le daou d'Yunus, qui était à l'ancre à Amphila. Les gens du ras, déc<oncertés de cet avis, résolurent de s'en retourner, et M. Pearce partagea entre eux, à leur départ, la petite quantité de piastres que leur maitre lui avait données pour son voyage. ishmaiel, qui était shum du district et ami du ras, lui accorda une escorte de naturels du pays, commandés par Maimouda, son frère, qui avait ordre de laccompagner jusqu'à Madir, et d'y attendre son retour. Après cinq jours de marche dans le pays d'Arata et
de Belessoua, M. Pearce arriva en sûreté à la côte , près de la pointe Hurtou, Ayant passé par Aréna , il se rendit à Madir , où il fut joint par Yunus Baralli, de qui il apprit avec une vive douleur que le daou avaitiquitté la côte, etqu'il n y avait aucun moyen de faire parvenir directement à Moka , la nouvelle de son arrivée. Cependant il se procura une plume de bois, et il supplia un somauli de lui donner un petit morceau de papier, sur lequel il écrivit au capitaine Rudland. Yunus se chargea de porter ce billet jusqu'à Ayth , où il pen- Salt qu'il pourrait trouver plus promptement les moyens de le faire passer à son adresse.
M. Pearce se vit alors dans la position la plus fâcheuse qu'on puisse imaginer. Il était au milieu d’une peuplade grossière, et ädonnée au pillage , peupläde ui, en aucun temps, nest disposée favorablement pour les Abyssiniens ; et 1l lui restait six misérables piastres pour nourrir les quinze personnes qui étaient à sa charge. Il demeura dans ce pénible état de suspens jusqu'au 20 juillet , que, pour comble de malheur , un jeune homme, venu d'Ayth, lui annonça qu'Yunus y était encore, nayant pu trouver passage sur un navire pourse rendre à Moka. La troupe de M. Pearce souffrait déjà beaucoup du manque de vivres.
EN ABYSSINIE. 59 Depuis quelque temps elle ne subsistait que de la viande de chevre , qu’elle achetait à crédit, eton ne pouvait se procurer ni farine, ni pain sur la côte. A l'arrivée des nouvelles d'Ayth, elle faillit à être privée de sa dernière ressource, les habitans ayant refusé de lui faire d'autres fournitures , à moins qu’elle ne leur donnât en paiement , de ce qu'elle leur devait, ses boucliers, ses lances et ses coutelas. En conséquence, M. Pearce congédia les gens qu'il avait amenés , et il leur remit une lettre où 1l disait au ras, que le manque de vivres l'avait contraint à les prier de le quitter, mais qu'il avait résolu d'attendre le capitaine Rudland, duüt-1l Jui en coûter la vie. Il ne lui resta plus alors que quatre domestiques, et malgré ce petit nombre de personnes à nourrir , il croit qu'ils seraient tous morts de faim sans l’arrivée d'un daou qui toucha au port. Adam Mahomet, le maître de ce navire, leur donna, par humanité, du djoary et des dattes pour la valeur de quelques piastres contre une lettre de change sur Moka, disant qu'il ne pouvait voir un Anglais mourir de faim (1).
(1) Ce sentiment paraît être général parmi les Arabes. La baute opinion qu'ils ont eoncue des Anglais , les fait souffrir lorsqu'ils en voyent un dans le besoin. Un mar-
6o VOYAGE
Quelques jours après, et lorsque tout espoir de voir arriver quelqu'un de Moka fut perdu, M. Pearce futinvité par un Somaulh, qui trafiquait alors sur la côte, à se tenir sur ses gardes. Il ne tarda pas à découvrir , par son interprète , que Kodou , dola du lieu , avait, à linstigation d'Ally Manda , comploté de l'assassiner , et qu'ils se proposaient de vendré ensuite comme esclaves les Abyssiniens qui avaient accompagne, et de chacun desquels on leur aurait donné cent piastres en Arabie. M. Pearce profita de l'avis. Par une nuit pluvieuse, et à une heure où l’on pouvait le supposer endormi , il entendit un homme qui s’avançait à pas de loup vers le lieu où il reposait , et aussitôt il vit reluire le fer d'une lance dirigée contre son sein. Avant qu’on eût le temps de frapper 1l saisit le füt de la lance, et tirant son coutelas il fut sur le point de le plonger dans le corps de l'assassin , lorsque, par bonheur, les cris de ses gens , effrayés du mouvement, l’arrêtérent. Quand on se fut
+ chand arabe, nommé Hadjy Aly, amena à Moka , tandis que ;’y étais en relâche, deux Anglais qu’il avait recueillis à Lamo, où, sans son assistance , ils seraient morts de faim. Ils avaient déserté d’un vaisseau de la Compagnie des Indes , à Johanna, d’où ils avaient gagné la côte d'Afrique dans une chaloupe du pays.
EN ABYSSINIE. Gr procuré de la lumière; on reconnut que le scélérat était Kodou lui-même, qui chercha à tourner la chose en plaisanterie, en déclarant qu'il avait voulu mettre à F nn le courage d'un blanc. |
Le 7 août, M. Pearce futenfintiré en grande partie de l'état critique où il se trouvait , par Parrivée du daou d'Yunus, qui avait amenée M. Benzoni de Moka. Des qu’on eut jeté l'ancre, il envoya, par un des matelots qui se rendit à la côte à la nage, un billet (1) à notre compatriote, qui , suivi de ses domestiques alla au daou de la même maniére, M. Benzoni, ayant exprimé le desir de le voir surle-champ, pour être instruit de la réception qu'il devait attendre des habitans. Le lendemain , ils allerent à la côte sur un catamaran préparé exprès . et M. Benzont eut une entrevue avec le dola, qui tint une hutte à sa disposition. Des marchandises , qui consistaient en un certain nombre de fusils, en quelques pistolets, en plusieurs pièces de velours dont la couleur étaitaltérée, en quelques miroirs , et en d'autres articles , furent conduites
(1) J'ai cette note en ma possession, ainsi que les copies des différentes lettres que M. Pearce à écrites à ce sujet.
à terre , aussi sur un catamaran. Une partie de ces marchandises devaient être données en présent au ras, et le resteétait destiné à faire une tentative de commerce avec FAbyssinie.
Durant quelque temps M. Pearce refusa de sen charger ; car il jugeait que ce serait un acte de folie de vouloir transporter ces marchandises dans un pays habité par de pareils sauvages. Mais à la fin , malheureusement, il se laissa vaincre par les instances de M. Benzoni , qui croyait s'être concilié la bienveillance des chefs par les présens qu'il leur avait faits. On se procura le nombre de peaux nécessaires , et M. Pearce alla sur le daou faire quelques autres ballots de marchandises de prix, qu'il ne voulait pas montrer aux habitans. Tandis qu'il soccupait de la sorte, il entendit le cri de guerre des Bédouins , et il vit environ deux cents Dumhoeta, qui se portaient du nord-ouest vers ce village. Craignant qué M. Benzoni ne füt effrayé de cette apparition extraordinaire , 1l se rendit à la côte. En arrivant à Douroro , il trouva que c'étaient Ally Govéta, Ally Manda , Ally Moukain, Aysa Mahomet , et d’autres chefs de Dumbhoeta , avec leurs gens, qui lorsqu'il arriva brandissaient leurs lances , et dansaient devant }à maison où logeait M. Benzoni , pour
EN ABYSSINIE. ; 65 lui faire honneur à la manière du pays. Il y eut ensuite une conférence entre eux et ce dernier; et apres qu'il leur eut distribué dela toile, du tabac , et diverses bagatelles , il fut arrêté que la route d'Abyssinie serait ouverte , et que les habitans fourniraient des chameaux pour le transport des marchandises.
Cependant M. Pearce n’était aucunement satisfait de cet arrangement. Il voyait Ally Manda, qu'il savait être son ennemi, s’entretenir en particulier avec Ally-Govéta et les autres chefs, et il en augurait fort mal. Il pria donc M. Benzoni de renoncer à son entreprise, et de le conduire lui et ses gens à Moka, d'ou ilse rendrait à Massouah ; car il avait juré au ras qu'il retournerait vers Jui, si Dieu ne disposait pas de ses jours. Cette prière déplut à M. Benzoni, qui avait traité, sous la foi du serment quils lui avaient prêté, avec Ally Govéla et Ally Manda, pour qu'ils assurassent le passage des marchandises dans leur pays, et qui était persuadé que l'entreprise pouvait s'effectuer. M. Pearce ayant cru par sa réponse quil le soupçonnait de manquer de courage, lui dit , «que sa vie était entre les mains de » Dieu, et qu'il y périrait ou mettrait fin à » l'entreprise ».
On loua douze chameaux et un mulet pour
D porter M. Pearce, le sien étant mort à Madir M. Benzoni lui remit cent piastres et lui fournit deux bouteilles d’eau-de-vie, deux sacs de riz et du bœuf salé, et 1l distribua, en eutre, douze piastres à ceux qui devaient l’'aécompagner. Tout étant disposé de la sorte, M. Benzoni lui recommanda les marchandises confiées à ses soins , lui souhaïita un bon voyage, et retourna au daou. M. Pearce se miten même temps en marche pour son expédition, dont il augurait au plus mal. Le soir, il s'arrêta avec sa caravane, pour prendre de leau, à Essé, lieu situé à peu de distance d'Amphila. Il y fut joint par une escorte de quarante - Sept hommes, à la tête desquels était Aflÿ Manda.
Sa tranquillité n’y fut point troublée jusqu'à minuit, qu'une centaine d'indigènes s’approchérent du campement avec des torches allunées, et se livrant à leurs jeux grotesques.
M. Pearce supposa que c'étaieut Ally Govéta et ses amis qui avaient promis de l'accompagner; mais il se trompait ; il ne les revit plus; les autres étaient des étrangers. Peu de temps après, parut Ally Manda, qui lui dit « qu'un grand homme était descendu, et qu'à moins de lui faire un présent, 1l ne serait pas possible d'aller plus loin. » M. Pearce, après s'être récrié contre une violation si prompte de l’en-
gagement qu'on avait pris, donna quatre livres de tabac que ce chef renvoya avec mépris en demandant si c'était là un présent digne d'un homme tel que lui. Notre compatriote pria snsmite Ally Manda de lui dire ce qu'il fallait. Celui- séié après un long pedmbules dit vingt piastres. M. Pearce prétendit quil n'avait point d'argent. Ally Manda jura qu'il savait le contraire, et qu'un des gens d'Yunus lui avait rapporté que M. Benzoui lui avait remis cent piastres. Gette indiscrétion réduisit M. Pearce à en offrir dix , qui furent acceptées. Aussitôt survinrent deux autres kommes d’importance, à chacun desquels, après beaucoup de refus, il fut aussi forcé de donner cinq piasîres.
Le matin, lorsqu'il fut question de partir, trois chameaux manquèrent, et il fallut, pour les remplacer, que M. Pearce donnât neuf autres piastres et un supplément de tabac. Sa situation lui parut si dangereuse alors, qu’il renvoya un de ses gens à Madir, pour tâcher de communiquer avec M. Benzoni ; mais, à son grand étonnement, il apprit que le daou avait quitté la côte. Il ne lui restait donc d’autre parti à prendre que de continuer son chemin.
Durant les deux jours suivans, il fit route
sans être inquiété. Lorsqu'on fut arrivé à la lisière septentrionale de la plaine de sel, Ally Manda, qui se trouvait parmi les siens, voulut régaler les voyageurs, et leur fit présent de deux chevreaux et d'une grande quantité de lait. Par malheur, c'était là le prélude d’un nouvel acte de friponnerie. M. Pearce ayant proposé de se remettre en marche, Ally Manda donna de bonne grace l'ordre de préparer les chameaux; mais au bout de quelque temps, le serviteur qui l'avait reçu revint en courant et lui parla à l'oreille. Ally Manda se leva comme transporté de colère et dit à M. Pearce, du ton d'un homme qui aurait éprouvé un véritable chagrin, que tous les chameaux avaient disparu. M. Pearce ayant ouvert les yeux, fut saisi d’un tel accès de rage, qu'il voulut tuer le scélérat, qui demeura interdit devant lui. La crainte de compromettre ceux qui l’accompagnaient retint le juste courroux de M. Pearce, qui ne voyant aucun remède au mal, s’assit sous une espèce de tente grossière pour se mettre à l'abri des rayons du soleil, et résolut d'attendre patiemment le résultat des pratiques criminelles d'Ally Manda. Au bout de trois jours, pendant lesquels les naturels le tourmentérent pour arracher de lui des présens, Ally Manda revint lui annoncer qu'on
avait retrouvé huit chameaux de trait, et il le pressa d'en louer quatre du lieu, sans quoi Pon ne pourrait pousser plus loin. M. Pearce s'y refusa durant trois @utres Jours ; mais voyant que sa provision de riz s'épuisait, il accéda à la demande, et donna, pour cet objet, douze piastres et un peu de tabac.
Le 26, on partit à midi, et l'on arriva sur le soir à la première gorge de la montagne qu’on avait à franchir, et d'où un courant d'eau tombe toute l’année. M. Pearce commençait à se féliciter d’avoir passé la plaine d’Arata, qu'il considérait comme la partie la plus dangereuse du chemin; mais on ne le laissa pas long-temps dans l'erreur. Vers minuit, une nouvelle troupe de naturels du pays vint danser et jeter des cris comme avait fait celle qui s'était montrée à Essé. M. Pearce, qui , depuis deux jours, se portait trop mal pour qu'il püt faire une longue résistance, et qui pensait qu'on en voulaitréellementà sa vie, crut que le terme en était proche. Ally Manda s'étant écrié d'un ton d'autorité : « Pearce ! Pearce !» Celui-ci, qui avait son mousquet à la main, et qui avait à côté de lui ses deux pistolets chargés, lui demanda ce qu’il voulait. L'autre lui répéta sa vieille histoire, qu'un puissant chef était descendu et réclamait son
ahwèd ou le droit qui lui était dù. Il ajouta que ce serait le dernier ber (1), et qu'il fallait lui donner vingt piastres. M. Pearce les refusa en disant qu'il étai® ami d’Ishmaïiel, et qu'il était au service du ras Ouelled Selassé. « Que m'importe Selassé ou le shum Ishmaiel, répliqua le jeune chef, je suis moi-même un roi! Payez-moi, ou vous ne passerez pas. » M. Pearce fit de vains efforts pour se soustraire à cette exaction. La somme fut envoyée avec un présent de tabac.
Le 27, la scélératesse d'Ally Manda eut recours à un nouveau stratagème pour tirer jusqu’à la dernière piastre dela poche de M.Pearce. Les nuages amassés sur la cime de la montagne, menaçant d'un orage, Ally Manda prétendit qu'il fallait faire halte; et malgré toutes les représentations de M. Pearce , il arrêta les chameaux et les laissa, à dessein, dans le lit même du gorf ou torrent. Lorsque celui - ei descendit, ce qu'il fit avec un fracas terrible, deux de ces animaux furent entraînés, et les gens eurent de la peine à se sauver en grimpant sur les rochers voisins. La fureur du torrent étant appaisée, on courut après les cha-
(x) Le dernier fardeau (dans un sens figuré ) qu'il aurait à porter. (Æxplication donnée par le traducteur)
meaux. On les trouva retenus, l’un entre deux rochers , et l’autre (environ un mille et demi plus bas) entre les branches d’un arbre. Avant qu’on eût pu les dégager, la nuit vint, et il fallut laisser dans le lit du torrent les ballots qu'on avait été forcé d’ôter de dessus les bêtes de somme pour tirer celles-ci d'embarras. Le lendemain matin, le volume de l'eau étant réduit à son état ordinaire, on découvrit sur la | partie du lit laissée à sec, différens objets, parmi lesquels était le ballot de velours, qui, quoique entièrement percé, était demeuré entier. M. Pearce n'osa l'ouvrir alors, de peur qu'Ally Manda et ses gens, qui croyaient que ce n'était que des papiers peints et des tableaux pour orner l'église du ras, ne vissent ce qu'il contenait. Avant de continuer la route, il fallut louer un autre chameau, l’un des deux qui avaient été entrainés par leseaux , ne pouvant plus marcher , ce qui fournit une nouvelle occasion de tirer de l'argent de la bourse de M. Pearce, qui était presque entièrement épuisée. Ally Manda, qui le savait bien, cessa de le tourmenter, et le 30, ils gagnèrent le district d'Hurtou, dont Ishmaiel était shum.
M. Pearcè se vit enfin en lieu de sûreté, et le lendemain matin il ouvrit le ballot de ve-
lours pour le faire sécher. À cette vue, Ally Manda et ses gens furent saisis d'un accès de frénésie; etils dirent, en présence de l’interprète de M. Pearce, que s'ils avaient su plutôt ce que contenait ce ballot, ni l’homme, ni les marchandises n'auraient jamais passé les limites de leur pays. À trois heures après-midi, les velours étant emballés de nouveau, on se rendit à un village qui appartenait à Hamoud, frère du shum Ishmaiel. Le 3r, Ally Manda fut Joint là par ‘un de ses parens, auquel il décrivit les arré ou les « choses précieuses » qu'il avait vues. Là dessus, ils allèrent aux ballots et se mirent à les ouvrir sans façon. M. Pearce, qui causait avec le chef du village, étant instruit du fait, prit son fusil, courut vers ces misérables , et transporté de fureur, il leur déclara qu'il tirerait sur le premier qui oserait toucher aux marchandises. Loin que la menace eût son effet, ils se mirent tranquillement à couper les peaux qui enveloppaient les velours. M. Pearce aussitôt les couche en joue et fait feu. Le parent d’Ally Manda fut blessé et tomba à terre. Le bruit du coup retentit de montagne en montagne , et les habitans du village accoururent, armés de lances et de boucliers, et conduits
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par Hamoud. Ally Manda et les siens, fort effrayés, s’enfuirent dans la plaine emmenant leur blesse (1).
Hamoud, en apprenant l'affaire, applaudit à la conduite de M. Pearce, et il refusa de le livrer à plusieurs Dumhoeta qui, dansle cours de la journée, vinrent le lui demander pour venger le sang répandu. Le rer. septembre, il accompagna M. Pearce avec une escorte considérable jusqu’au pied du Sanafé. Le 4, quelques-uns des gens du ras arrivèrent pour transporter lesmarchandises, Le 5 , M. Pearce passa la montagne , et après quatre jours de marche par la voie d’Asmé, d’Aikamoussal et de Dola, il gagna Chelicut. Il avait ainsi, depuis son départ de la côte, mis vingt sept jours à effectuer une des entreprises les plus périlleuses peut-être qu'un homme ait jamais faites. Le ras Le reçut avec la plus grande bonté, et lorsqu’il eut désigné la quantité de marchandises qu'il avait -pportées, on eut de la peine à croire que la chose füt possible, Quant à l’'aventure avec les Durmhoeta, le ras répondit simplement « qu'il voudrait qu'il y eu eût eu une douzaine de tués». Les fusils furent ensuite
(1) C’est à ee fait qu'a trait la lettre de M,.Pearce, qu’on a lue au chapitre précédent.
72 VOYAGE distribués à ses serviteurs; mais il y en avait peu qui fussent en bon état, la plupart ayant été condamnés dans l'Inde. M. Pearce se défit des velours pièce par pièce ; et quoique la vente en ait été fort lente, le bénéfice fut très-considérable. | Le courage et les talens de notre compatriote lui attirèrent alors la plus haute considération dans le pays, et peu de temps après, Ayto M:nasseh lui fit présent de la maison où je le trouvai établi. On ÿ Joignit un vaste terrain qu'il cultive avec beaucoup de succés.
Comme le capitaine Rudland lui a envoyé des semences de Moka, il a le plaisir de manger chez lui des choux et d’autres légumes, aussi bons que ceux qui croissent en Angleterre.
Après avoir lu les aventures de M. Pearce, On ne sera pas surpris du contentement que jéprouvai d'avoir pris la voie de Massouah, chose que je ne puis considérer que comme un coup de fortune ; car certainement je n’avais pas l’idée des difficultés de l’autre route, jusqu'à ce j'eusse reçu le rapport que je viens de mettre sous les yeux du lecteur.
CARLA LOL DL VAR LULU UV EUR RL LL /R VUE LULU LR LR /R LR UN LA /R