CHAPITRE VIIL
Portrait du ras Ourzcen SELAssé. — Courte notice de sa vie. — Particularité au sujet du prince Kasimas Yesous, et de sa sœur l’Ozoro Manraus.— Détails sur le séjour de M. Bruce en AByssiNir , donnés par un homme instruit, nommé Dorrer Esrner. — Remarques générales sur ce voyageur. — Voyage au TACAzZE.—ANTALO. — CaLr. — AGorA. — Portrait de GueBrA MEHELIN. — Province d'Avercae. — Description des Aeaus.— Vue des montagnes du SAmEn. — Rivière d'AREQUA. — Changement de climat et de température , à mesure que le pays s’abaisse. — Arrivée ‘au bord du Tacazze. — Chasse de l’'Hippopotame.— Terreur extraordinaire que le crocodile inspire aux AByssiNiens. — Retour à
CHELicuT. — Conférences avec le ras. — Retour à AN- TALO. — Art de l’équitation chez les ABYSsINIENS. — Fin du Carème. — Jeux des AByssiNiens. — Notice sur les SHANGALLAS. — Nous faisons nos adieux au ras et prenons le chemin de CHELICUT pour retourner vers la côte.
le paraît , par le tableau que j'ai tracé des affaires du Tigré, qu’à mon premier voyage j'avais concu une fausse idée du caractère du ras , que Je croyais alors devoir son élévation
plus à son adresse qu’à la force deson esprit(r). Je me trompais , sans doute ; car Ouelled Selassé ne se distingue pas moins par son intrépidité , que par la politique habile avec laquelle il a constamment régi le pays soumis à son gouvernement. 11 a livré avec succès plus de quarante batailles dans lesquelles le seul reproche qu'il y eût à lui faire , était de pousser trop loin le mépris de la vie.
En 1790, époque où M. Bruce arriva dans le pays , Ouelled Selassé était un jeune homme de quelque importance à la cour de Gondar (2). En lui donnant alors vingt-quatre ans, il devait en avoir soixante-quatre à mon premier voyage , point que je ne peux déterminer positivement , les recherches nécessaires étant d'une nature trop délicate pour que je me fusse permis de les faire parmi ses serviteurs. Le premier poste important qu'il occupa , lequel sans doute fut le premier degré qui le fit monter au faite des grandeurs , fut celui de Balgudda , où de protecteur des caravanes de sel , qui viennent des plaines d’Assa Duroua,
(1) Voyez la traduction francaise des Voyages du lord Valentia ,tom. IV, p.95. (Note du traducteur.)
(1) Voyez la traduction francaise du Voyage de Bruce, tom. V, p. bor. ( Vote du traducteur.)
office qui donne toujours beaucoup d’autorité à celui qui en est pourvu. Le Balgudda prélève un droit sur toute charge de sel importée dans le pays , et il peut priver de cet article très-nécessaire, de consommation aussi bien que d'échange, les proviéces intérieures. Ce poste fut confié à Ouelled Selassé, dans le temps fort court que Kefla Yesous son père gouverna le Tigré. Au retour du ras Michael (1), il s'enfuit dans le désert qui borde
(1) Les anecdotes snivantes ne déplairont pas , sans doute , à ceux qui admirent le portrait , fort habilement fait, que M. Bruce a donné de cet homme extraordinaire. Michael un jour qu'il jouait aux échecs, fit un mandat de cinq mille piastres au lieu de cinq cents qui étaient la somme ordinaire et qu’on lui demandait pour payer un chef, Son intendant lui fit remarquer sa méprise, et il répondit : » Puisque je l’ai dit , que cela soit ainsi. C’est l’ange Saint-Michel qui lui a envoyé cela! « — Un chef de marque se confessant a un prêtre, lui dit qu’il avait commis un meurtre. Le prêtre, dans l’espoir d’une récompense , découvrit la chose aux parens du mort. En conséquence le chef fut arrêté et traduit devant Michael. « Où est le témoin? » ditle ras. Le prêtre s’avanca et déclara que l’accusé lui avait, plusieurs fois, avoué le fait en confession, Michael dit sur-le-champ : « Qu'on le mette à mort.» Les parens se saisirent du chef, et ils l’entrainaient , lorsque le vieux ras , lançant un regard terrible, s’écria : « Ce n’est pas cet homme qu’il faut faire mourir, c’est le prêtre qui a osé révéler les secrets qui lui ont été
la plaine de sel, et il y vécut de pillage jusqu'à la mort du vieux lion, ainsi qu’on le nomme emphatiquement dans le pays.
Dans le temps où le ras Michael le poursuivait, Ouelled Selassé envoya à l’armée ennemie un cartel, par lequel il proposait de combattre à cheval, et en même temps les deux premiers chefs qui se présenteraient. On fit choix des deux hommes les plus distingués par leur bravoure , après quoi il descendit dans la plaine, et les tua l’un et l’autre de sa propre main. Quoique petit et d’une conformation délicate, il passait pour n'avoir pas d'égal à manier deux épées étant à cheval.
L'exploit dont je viens de parler et duquel il n'y avait aucun exemple, porta au plus degré la réputation militaire de Ouelled Selassé , et les particularités de ee combat sont toujours le sujet de l'entretien de ses serviteurs.
Lorsque dégusmati Gabriel prit le commandement de la province de Tigré, on engagea ,
confiés sous le sceau de la confession ! » Le prêtre fut exécuté sur-le-champ. — Le ras Michael avait si peu de confiance au secours dont un prêtre pouvait être pour un moribond , qu’étant lui-même sur son lit de mort , il dit : « Qu'on ne laisse approcher de moi aucun prêtre : si un homme ne peut régler lui-même son compte, comment de si pauvres gens le régleraient-ils pour lui ?»
par d’insidieuses promesses, Ouelled Selassé à retourner à Adoueh, où cependant , malgré des protestations solennelles , il fut jeté dans les fers : mais il n’y resta pas long-temps. A l'aide de Gueta Samuel, son gardien , il parvint à s'échapper, et il se retira chez les Gallas, qui alors le reçurent à bras ouverts.
À la mort de déjus(1), Gabriel qui arriva bientôt après, Ouelled Selassé retourna de nouveau dans la province d'Enderta, dont il se rendit maître avec le secours de quelques : amis ; et l’année suivante il entra dans le Tigré. Ayant vaincu Guebra Mascal dans plusieurs combats, il se plaça lui-même au poste élevé de gouverneur de toutes les provinces situées à l’orient du Tacazze. Une fois revêtu de cette grande autorité, 1l embrassa successivement la cause d’Ayto Salomon, fils de Tecla Haimanout, et celle de Tecla Georgis son frère, princes que, malgré toutes les forces combinées des chefs de l’'Amhara, il conduisit à Gondar , et fit asseoir sur le trône. Il fut confirmé par l’un et par l’autre empereur dans la dignité de ras et dans celle de bedwudet de l'empire. Ce dernier office paraît analogue
(1) C’est une abréviation de dégusmati, qu’on emploie communément dans la conversation.
Li?
jusqu'à un certain point , à celui que Pharaon conféra à Joseph , lorsqu'il lui dit : « Ce sera vous qui aurez l'autorité sur toute ma mai- SON. »
Ces deux monarques , n’ayant pu conserver la souveraineté (ain$i que je l'ai rapporté plus en détail dans mon journal précédent), la couronne passa sur d’autres têtes, selon le plus ou le moins de prépondérance des différentes provinces, jusqu'à ce qu'enfin le ras
h Ouelled Selassé, et Guxo , gouverneur du Gojam, qui avait succédé à Fasil , se fussent ac-
cordés à placer sur le trône Ayto Egouala Sion, fils d'Ischias. Des querelles de religion qui s'élevèrent ensuite entre ces chefs puissans, occasionnèrent une rupture qui, depuis mon retour , a jeté de nouveau l'Abyssinie dans les horreurs d’une guerre civile. L'empereur est resté à Gondar avec une suite très-peu nombreuse, et un revenu trop foible pour soutenir sa dignité. Aussi comme il n a ni pouvoir, ni richesses, ni influence dans l’état, la royauté peut être censée temporairement éclipsée dans ce pays. |
Les devoirs du ras, qui peut être considéré comme un chef suprême , sont très-pénibles.
Dans le pays qu'il gouverne,et de la vaste étendue duquel on se fera facilement une idée en
EN ABYSSINIE. 79 jetant les yeux sur la carte d'Abyssinie , jointe à cette relation , le jugement de tous les crimes et de toutes les contestations quelconques lui est soumis; et lorsqu'il est en guerre il commande presque toujours ses arimées en personne. Il faut , pour gouverner un peuple sauvage, dont le caractère , les mœurs et les coutumes varient autant que ceux des Abyssiniens , une force d'esprit et de corps qui se trouvent rarement réunies dans un âge avancé. Cependant chaque fois que j'ai vu le ras dans l'exercice de son pouvoir , jai remarqué en lui une conception vive, une expression animée, et un ton d'autorité qui imposait à tous ceux qui l'environnaient, Il a toujours considéré, avec la plus grande indifférence , toutes les tentatives faites pour se révolter contre lui. On l'a vu pardonner deux fois de suite aux mêmes personnes pour avoir COnspiré contre ses Jours ; et même il a permis aux coupables de rester à sa cour. Il s’est toujours énorgueilli de n'avoir pas suivi les exemples de cruauté qu'a donnés le ras Michael. Aucune sorte d'offense ne peut le porter « à faire couper un membre ou arracher les yeux ,» ni à commettre aucun des actes atroces qui ont souillé le caractère de cet homme extraordinaire. Ce nest même qu'à regret qu'il con-
damne les criminels. Il se borne à dépouiller de leurs districts ceux qui ont conspiré contre lui; et fréquemment je l'ai oui dire : « Les hommes ne sont insolens que lorsqu'ils ont l'estomac plein , » mot particulièrement applicable aux Abyssiniens, qui, lorsqu'ils sont régis avec fermeté , sont d’excellens sujets, mais qui, lorsqu'on les abandonne à eux-mêmes , deviennent insolens et présomptueux.
Durant les trois semaines que nous demeuràmes à Chelicut, je passais une grande partie de la journée avec le ras. J'avais un libre accès près de lui , et jele trouvais presque toujours occupé , soit à rendre la justice, soit à recevoir la visite des chefs et des dames d’un rang distingué , qui venaient de toutes les parties du pays pour le saluer. Les autres fois il jouait aux échecs , jeu qu'il paraissait aimer passion nément. J'ai oui dire qu'il n’y avait pas de meilleur moyen pour se concilier sa faveur que de le laisser gagner. Ayto Debib, qu'il affectionnait beaucoup, était fort savant à ce jeu, et il avait aussi parfaitement appris le jeu de dames en jouant avec M. Pearce.
Le ras nous faisait inviter journellement à ses repas du soir, et il y avait toujours les plus grandes attentions pour nous. Il ne se
EN ABYSSINIE 8r fassait point de montrer à ses chefs, qui en , étaient éenchantés aussi, les pistolets, la lance,
le sabre, et les autres présens que nous lui avions apportés d'Angleterre; et l'entretien roulait généralement sur'des sujets qui nous concernaient principalement. On buvait moins de maiz qu'à l'ordinaire, à cause de la prolongation du Carême, qui, selon la coutume de quelques chrétiens de la primitive église, dure cinquante-deux jours en Abyssinie. La table, quoique toute viande en füt bannie, était abondamment servie en pain de froment, en poisson apprêté de plusieurs sortes diverses, et en autres mets chauds composés de diftérens grains mélés avec de l'ail en profusion. Les convives montraient un appétit dévorant, ce qui ne surprendra pas lorsqu'on saura que le jeune durait depuis plus d'un mois, et que pendant le Carème , les Abyssiniens ne prennent aucune nourriture qu'après le coucher du soleil.: Aussi, plusieurs, même des plus robustes, devenaient pales et desiraient vivement la fin de cette rigoureuse abstinence.
J'ai oublié de dire que Guebra Mariam, le prêtre Abyssinien qui nous accompagna depuis Massouah , nous rendit grand service au commencement du Carême, en donnant à toute notre troupe une dispense de jeüner, 15. 6
ce que les ecclésiastiques du pays paraissent avoir droit de faire en faveur des voyageurs. Ayto Debib fit difficulté d’abord d’user de cette permission; mais nous ayant vus, quelques jours de suite, manger de la viande, il vainquit ses scrupules. Toutefois, je remarquai ensuite que lorsqu'il en était question devant quelque personnage d'importance , il était un peu honteux d’avoir cédé à nos instances, et je crois que la chose fut soigneusement cachée au ras.
Je recevais la visite des principaux chefs, tels que le Palambaras Toklou , Ayto Guebra Amlac, et Michael, shum du Temben, qui parait être l'homme le plus en état de succéder au ras. Comme, à mon arrivée, ils m'avaient tous envoyé du bétail, je crus devoir leur faire quelques dons, desquels ils parurent charmés. Le prince Kasima] Yesous me visitait très-fréquemment aussi. Je le trouvai bien supérieur pour l'instruction à tous les jeunes gens du Tigré; car il lisait et écrivait le geez avec une habileté peu commune. Ceux qui l'accompagnaient, et qui tous étaient nés à Gondar, paraissaient plus polis et plus recherchés dans leur toilette que les habitans de la province que je viens de nommer. En général, jai tout lieu de croire que ces derniers ont
un caractère plus dur et des inclinations plus sauvages que les peuplés de l'Amhara. ‘
La femme du ras, l'ozoro Mantaub, de qui j'ai déjà parlé, et qui était sœur de l'empereur , ne paraissait jamais en public; mais fréquemment elle nous faisait faire des complimens , et nous envoyait du pain, du maiz et des mets de sa table, qui étaient apprêtés d'une manière supérieure. M. Pearce, et sa femme, qui était la favorite de cette princesse, me dirent qu'elle s'informait soigneusement des Anglais, et qu'elle témoignait un grand desir de s’entretenir avec moi; mais l'extrême jalousie du ras rendait toute entrevue impossible. Cependani l’ozoro me procura adroitement l'occasion de la voir, un jour que je revenais de faire visite au ras, que J'avais trouvé fort occupé avec quelques-uns de ses chefs. Quoique petite, elle avait la taille fort élégante. Ses traits étaient réguliers; elle avait de belles dents et des cheveux d’un noir de jais, et elle eût pu passer pour très-belle en tout pays (r).
La jalousie du ras à l'égard de sa femme, et ses principes sévères au sujet des femmes en général, sont des choses si étranges dans
(1) Cette princesse et Kasimaj Yesous, son frère , son morts de la petite vérole depuis mon relour.
84 as MONAGE :
son pays, qu'il est difficile de les expliquer, à moins qu'on ne suppose qu'il les a empruntés aux musulmans, dans la société desquels ilaëté jeté danssa jeunesse. Cependant, comme il a leurs maximes en horreur, ilest singulier qu'il ait adopté ce qu'il y a de plus repréhensible dans leur système social. Cela, toutefois, a produit l’heureux effet d'arrêter jusqu’à un certain point le relâchement des mœurs dans les environs immédiats de la cour; mais la rigidité du ras paraît être si fortement improuvée, du moins par les jeunes gens, que je ne pense pas qu'elle nuise essentiellement aux prérogatives des dames, ni qu'elle opère un grand effet dans l'esprit de leurs adorateurs.
Parmi ceux qui me visitaient le plus fréquemment alors, était un homme instruit, nommé dofter Esther (1), qui était fort considéré dans le pays (Joy. pl. XIX ). Non seulement il comprenait le geez et avait quelque
(1) Dofter ou Doughter paraît être une corruption de Doctor, et signifie, dans la langue des Abyssiniens , un homme , qui s’est livré à des occupations littéraires. Je ne sais comment il peut s’y être introduit. * Quoi qu’il en soit, ceux qui ont le titre de Dofter portent l’habit sacerdotal; mais ils ne s’engagent dans aucun vœu.
* Ne serait-ce pas une corruption de Doutor, qui signifie Docteur dans la langue portugaise ? (Remarque du traducteur.)
EN ABYSSINIE, 180 teinture de l'arabe, mais par le secours de M. Pearce, il avait appris à connaître les caractères romains. En toute occasion, il montrait un vif desir d’être instruit de tout ce qui concerne les Anglais, et en retour, il paraissait prendre plaisir à répondre à toutes mes questions. I] faisait ses études à Gondar, dans le temps où M. Bruce était en Abyssinie. Il l'avait fort connu, et lui faisait visite tous les trois ou quatre jours. Comme il paraïssait avoir eu beaucoup d'amitié pour ce vovaseur, et qu'il avait mieux qu'aucun des Abyssiniens avec qui je me fusse entretenu , conservé le souvenir de ce qui s'était passé alors, je communiquerai au public les renseignemets quil m'a donnés, et qui sont un précis exaci de tout ce qu’on sait en Abyssinie au sujet de M. Bruce. Had
Lorsque ce voyageur arriva à Gondar, le’ ras Michael qui était en possession d'un grand pouvoir, était absent; mais ce gouverneur fit venir Sidy Petros et Paulus, deux Grecs, qui firent de M. Bruce et de sa religion , qu'iis affirmèrent être la mêrie que la leur, un rapport si favorable, qu'il résolut de le recevoir avec les plus grands égards. M. Bruce se fit aussi une grande réputation en traitant de la petite vérole les enfans du ras, ainsi qu'Ayto
85 VOYAGE Confu, qui étaient fort mal et qu'il guérit.
Ayto Aylo, homme vénérable, qui se montrait l'ami de tous les blancs, devint son pairon. L'iteghé le prit aussi sous sa protection, et l'ozoro Esther conçut beaucoup d’attachement pour lui. Dofter Esther avait entendu parler d'une querelle survenue dans le palais même du roi entre M. Bruce et Guebra Mascal; mais il n'en avait pas connu les particularités , parce qu'elles avaient été tenues secrètes. Il déclara que M. Bruce ne parlait pas la langue du Tigré et qu'il savait peu l’amharic; qu'à son arrivée dans le pays, il connaissait les caractères avec lesquels on en compose les livres, mais qu'il n'avait pas alors une grande connaissance du geez, quoique durant sa résidence en Abyssinie, 1l ait fait des progres considérables dans ces deux langues. Il était accompagné d'un interprète, au moyen duquel il s’entretint constamment en.présence de dof ter Esther; mais ce dernier a oui dire qu'il parlait arabe avec les mahométans.
M. Bruce, après avoir passé quelque temps |
à Gondar,, et obtenu la permission de l’empereur, alla, protégé par Fasil, et accompagné d'un jeune homme ( Balugani) qu'il emmenait dans ses voyages, visiter l'Abaio ou le Nil. Ils échouèrent dans leur première ten-
tative, et furent pillés ; mais ils réussirent dans la seconde, et retournérent sains et saufs à Gondar. Dofter Esther était présent lorsque l'acab Saat, Abba Salama, fut pendu pour crime de trahison, et il assure que chacun fut d'avis que le ras Michael l’avait condamné justement.
Dofter Esther représente M. Bruce comme un bel homme qui avait l'air noble. C'était, dit-il, un des baalomaals ou des favoris de la cour, tout comme M. Pearce à Chelicut. 11 était très-bon écuyer, et 1l montait un cheval noir qui lui appartenait, mais quelquefois le roi lui en envoyait un de son haras. Le monarque avait plusieurs chevaux appelés Koccob ou l'étoile. L’un était nommé Koccob turinge, ou l'Etoile de couleur citrine; l’autre Koccob bulla, l'Etoile baie; un troisième Koccob ammas , l'Etoile rouge ; et il les montait seul ; mais en aucun temps, il na eu un corps de cavalerie appelé £occob. Il en avait un dont les hommes étaient des nègres du Sennaar, qui portaient une armure; mais il était commandé par un musulman nommé Idris, et non par M. Bruce, qui n’a jamais pris une part effective à aucune guerre, quoiqu'il ait assisté à une bataille (1). Le ras Michael avait
() Ce rapport acquiert une nouvelle force par le Mé-
de l'affection pour lui; mais il était rare qu’il fui fit quelque présent. Il résidait tantôt à Kossam, tantôt à une maison voisine de Kedous Raphael, qui lui avait été donnée par l’empereur et à laquelle 1l paraissait fort attaché. Il faisait fréquemment visite à l'Abouna. Jamais il ne lui fut conféré de shummut ou de district, quoiqu'il ait, diton, demandé souvent le gouvernement du ras el Fyl,dont fut pourvu Net-
moire original de M. Bruce ( dernière édition, tom. VIE, p. 69) où il ne fait mention , en aucune sorte , d’avoir. pris part à ces actions ; mais , à la date du 24 mars, on trouve l’observation suivante: « J’obtins du roi la permission de voir cette bataille. » On suppose qu'il s’agit de la seconde bataille de Serbraxos , vu qu'il y a, dans l'ouvrage de M. Bruce, beaucoup de transpositions de dates depuis mai 1770, jusqu'en décembre 1771. ( Voyez les Observations de M. Murray, tom. VIE, p.73) qui dit : «On ne peut éxpliquer cette confusion que par la négli- » gence extrême avec laquelle M. Bruce a composé la rela- » tion de son voyage , environ seize ans aprés les événe- » mens qui en sont le sujet. Il n’y avait aucun motif de ». vanité ou d'intérêt particulier qui put l’engager à placer » la chute de Michael en mai plutôt qu’eu mars : mais » paraît que sur la fin de ses jours, M. Bruce ne voyait » plus que comme un songe, les nombreuses aventures qui » lui étaient arrivées dans la force de l'âge, et qu’il ne se » des représentait plus dans leur ordre naturel quant aux » temps et aux lieux ;, s'abandonnant, à cet égard , pres=
» que entierement à son tnaginalion
cho , puis Aÿto Confa. ee la disgrace du ras Michael. M. Bruce s’en retourna par la voie du Sennaar.
Dofter Esther m'assura également qu'Amha Yesous, prince de Shoa, ne vint jamais à Gondar tout le temps que M. Bruce y résida(1): À la vérité, il y arrivait quelquefois des messagers de Shoa et d'Efat, qui amenaient des chevaux en présent à l'empereur , comme cela se pratique aujourd'hui à l'égard du ras; mais toute autre relation entre ces provinces et Gondar avait été interrompue long-temps. Ce que M. Bruce dit du chef Galla Guangoul est extrêmement inexact. Dofter Esther se rappelait l'arrivée de ce chef à Gondar. Il était
(1) Ces observations dn dofter Esther sont confirmées pleinement par le fait, que dans les Mémoires originaux de M. Bruce, il n’est point question de la visite d’Amba Yesous (voyez l’Appendix du tom. TIT); et l’histoire du livre qu'il dit avoir , au moyen de ce prince, recu de Debra Libanos, paraît fort suspecte. I] fait arriver Amba Yesous à Gondar , seulement au commencement de février; et un messager envoyé depuis cette époque, à Debra Libanos , revient , le 17 du même mois, avec le livre, ayant fait de la sorte près de cinq cents milles , ce qui semble rendre toute l’histoire incroyable, d'autant plus qu’il n’est pas probable que les prêtres aient envoyé l'original , et qu’il était impossible de le faire copier dans un temps si court.
très-décemment vêtu, comme les Gallas que j'avais vus en visite chez le ras Ouelled Selassé. { Poy. pl. XX. ) Quant à ce que M. Bruce rap- “porte des Worari , dofter Ester avait entendu parler de cette coutume, et il croyait qu'elle existait ; mais relativement au repas dans lequel on aurait dévoré la chair d’un animal tout en vie, il déclara n'avoir jamais été témoin d’une pratique si cruelle ; et l’idée seule lui en fit horreur. Il convint que la dissolution des classes élevées était plus grande dans l'Amhara que dans le Tigré; mais il prétendit que la scène , rapportée par M. Bruce, devait être extréèmement exagérée. Il en dounait pour.
preuve l’assertion même « que la compagnie buvait à la santé du couple, » coutume qui est tout-à-fait inconnue en Abyssinie. Kefla Yesous et un grand nombre de personnes de distinction étaient fort attachées à M. Bruce , qui, selon l'expression de dofter Esther , laissa « un grand nom derrière lui , » en quittant le pays. Je reçus ensuite différens rapports , venus de divers côtés, tendant tous directement à fortifier ceux de dofter Esther , qui peut s'être trompé sur quelques particularités peu importantes de son récit, dont j'ai tout lieu de croire l’ensemble extrêmement exact. On doit observer qu'outre ceux dont il a été question
EN ABYSSINIE. ot
dans une précédente partie de cet ouvrage, les points essentiels qui rendent suspecte la véracité de M. Bruce, sont qu'il n'a jamais eu de district ou de commandement, qu'ilna pas pris part aux combats de Serbraxos , qne ses prétentions à une connaissance parfaite des langues du pays, sont sans fondement, quil a mal rapporté les faits quant à Guangoul, à Amha Yesous et au festin de chair coupée sur un animal tout vivant, et eufin qu'il a caché, chose impardonnable, que Balugani l’a accompagné aux sources du Nil.
Plusieurs de ces accusations sont de nature à ne pouvoir être prouvées par des faits positifs ; mais il n'en est pas ainsi de la dernière. Pour s’en convaincre il suffit de consulter l’ouvrage de M. Bruce, dont toute la conduite envers un jeune homme qui lui fut très-utile dans ses recherches , me parait avoir quelque chose de cruel (1).
(1) M. Bruce ne fait mention du signor Balugani que trois fois. Il en parle, pour la première fois, dans son introduction ( Voy. celle de la traduction francaise, p. xxij} où il dit qu'il a traité aveclui; pour la deuxième, au tom. IV, p. 431, où ilanti-date sa mort, et pour la troisième, au tom. VII, p. 248 , où il fait de nouvelles remarques à son sujet, et anti-date de nouveau sa mort. *
* C’est de la dernière édition , publiée en Angleterre, qu'il s’agit ici. ( Vote du traducteur. )
\ o2 VOYAGE |
M. Bruce dit, en mars 1970 , « J'avais résolu plus de vingt fois de retourner par le Tigré. J'y étais porté principalement par la perte d'un jeune homme (Balugani) qui m'avait accompagné, et qui mourut à Gondar d'une dyssenterie dont il avait été attaqué dans l'Arabie Heureuse. Il fut enterré dans un cimetiére , et l’on craignit qu'il n’en résultât une sédition. L’abba Salama fit tous ses efforts pour soulever la populace et arracher le corps de la fosse ; mais le ras parviut à appaiser et l'abba Salama et le tumulte. » Ces faits, qui semblent rapportés avec une exactitüde minutieuse , sont entièrement démentis par Îles propres papiers de M. Bruce; car il paraît que le signor Balugani ne mourut pas à l'époque indiquée , mais qu'il accompagna M. Bruce dans sa visite aux Sources du Nil, et qu'il était encore en vie au 14 février 1771. En voici les preuves :
1°. Il sest trouvé, parmi les papiers de M. Bruce, un journal en regle , tenu et rédigé en italien par le signor Balugani. Il-en a été donné de grands extraits dans la dernière edition du Voyage aux Sources du Nil,(1).2°.Une lettre en langue italienne, écrite de la propre
(1) Vol. PF; p9388:
main du signor Balugani , après son retour à Gondar , et adressée par lui à un seigneur 1talien, a été trouvée aussi dans les papiers de M. Bruce (1). 3°. Enfin, ilya, dansle Journal Méiéorologique , un article écrit de la propre main du signor Balugani , à la date du 14 février r771 (2), d'où M. Murray, (éditeur de la dernière édition du Voyage aux Sources du Mil) infère « qu'il mourut quelques jours aprés, (3). »
Ce singulier anachronisme pourrait être considéré comme provenant « d'inadvertance ou d'oubli», ainsi que l’observe M. Murray(#4), si ce n'était la contradiction nouvelle et décisive, que l’abba Salama, qui est représenté comme s'étant efforcé de soulever la populace aux funérailles du signor Balugani, fut, selon le propre témoignage de M. Bruce, mis à mort pour crime de trahison , le 24 décembre 1770 (5), deux mois avant la mort réelle du même Balugani. Ainsi, il n’a pu
(1) Pol PV, p. br.
(2) FollE sp. eccär.
(3) #02 FI1:,% p.50.
(4) Vol. T, p. cccvy.
(5) Cette date est déterminée d’après l'ouvrage imprimé et les Mémoires originaux qui, en cette rencontre, s’accordent parfaitement.
4 VOYAGE commettre l’outrage dont il est accusé, et en conséquence le fait de l'intervention du ras Michael tombe de lui-même. Tout se réduit donc au dilemme suivant : Si la date de l’événement est exacte, tout le Journal de Balugani, sa lettre etsesobservations dans le Journal Météorologique, doivent avoir été forgés, puisqu'ils sont tous relatifs à des faits postérieurs à l’époque où on le fait mourir ; ou s'ils sont vrais et que la contradiction vienne d'une erreur de date, alors toute l'histoire de l’abba Salama , qui excite un tumulre parmi la populace, et celle de l'intervention du ras Michael sont nécessairement fausses; Car, en ce cas, l'abba Salama serait mort avant le signor Balugani ; et par coûséquent ni lui, nile ras n'auraient pris aucune part à l'événement.
De plus, si l'on pouvait supposer que par inattention ou par toute autre cause, M.Bruce, étant de retour de son voyage, aurait tout à faitoublié que le signor Balugani l’a accompagné lorsqu'il alla visiter le Nil (oubli qui me paraitabsolument incroyable), comment pourrait-on simaginer un moment quil ne se serait pas ensuite rappelé ce fait, lui qui avait fréquemment sous les yeux le manuscrit italien du journal rédigé par Balugani, qui l’a rempli de ses observations, et duquel on sait
que M.Bruce a continuellement fait desextraits en composant sa relation ? Est-il possible qu'on ait si complètement perdu la mémoire?
Mais on demandera peut-être quel inotif peut avoir porté M. Bruce à s’écarter si indignement de la vérité? La réponse est simple : ce furent le desir le plus ardent de passer pour avoir visité le premier les sources du Nil, et de les avoir visitées seul, et la crainte qu'on ne sût que quelqu'un avait été de moitié dans ses travaux et ses recherches. On sait que ces motifs, quelque indignes qu'ils soient d'un homme sensé, ont agi si fortement sur l'esprit de M. Bruce, qu'il les a toujours eu présens à la mémoire en composant son ouvrage, ainsi que le prouvent suffisamment et le titre de « Voyage entrepris pour découvrir les sources du Nil»,qu’il lui a donné, et la maniere triomphante et romanesque dont il insiste sur ce point dans sa préface , et enfin les injures qu’il adresse à Jérôme Lobo et au père Paez, qui ont fait avant lui cette hasardeuse entreprise.
Avant de quitter ce sujet, je citerai une autre contradiction manifeste qui se trouve entre la relation imprimée et les netes originales publiées par les derniers éditeurs de M. Bruce. Elle pourra donner au lecteur une juste idée de Îa manière dont l’auteur savait
G6 | SAIMONACE
embellir sa narration ; et c'est ainsi qu'il est parvenu à exciter l'intérêt à un degré, pour ainsi dire, jusqu alors inconnu. Ce dont Je veux parler est l’exhumation du roi Joas, et les événemens qui en auraient été la suite.
M. Bruce dit dans la relation imprimée(r)«que vers le 10 du mois d'août, on arrêta le Galla Zor Ouldo, qui déclara avoir trempé dans le meurtre de Joas, et indiqua la fosse où le corps du prince avait été jeté avec ses habits dans le cimetierre de Saint-Raphael ; que Zor Ouldo fut ensuite pendu; que le corps de Joas fut déterré, et qu'on l’exposa dans l'église d'une manière indécente ; que le lendemain, luimême, M. Bruce, y aila et donna au religieux qui en gardait les clefs, un tapis pour placer dessus le corps de Joas, et une pièce de mousseline pour le couvrir , et qu'enfin le corps demeura dans l’église jusqu'au mois d'octobre, que d’après une menace du ras Michael, il fut inhumé secrètement. Là dessus, M. Bruce se met à raconier avec un air de sensibilité combien son humanité fut louée dans le pays, et il ajoute qu'Ozoro Esther , après lui avoir montré une place d'honneur, lui dit : « Asseyez-
(x) Voyez la traduetion francaise du Voyage aux Sources du Nil par M. Bruce, tom. VI, p. 272 et suiv. ( Vote du traducteur.)
vous Yagoubé. Dieu vous a élevé au-dessus de tous les sujets de cet empire, quand il vous a donné le pouvoir, quoique étranger , de sigualer votre charité envers son prince(r).» Ce récit renferme plusieurs particularités qui rendent toute l'histoire fort suspecte. Les plus importantes sont la scandaleuse exposition du corps, que , vu leur extrême délicatesse au sujet des morts, les Abyssiniens auraient difficilement soufferte , et la longueur du temps (deux mois) que le corps est dit avoir été conservé dans l’église, bien qu'auparavant il eût été plus de dix-sept mois en terre sans qu il eût été couvert par rien qui eût pu le préserver de la putréfaction. Ces doutes sont résolus par le simple exposé de l'événement , tel qu'il se trouve dans les Mémoires originaux. On y voit que le meurtrier montra la place où le corps avait été déposé, «qu'à peine le trouva-t-on couvert de terre, que la partie qui se présenta la premiere, fut le bras sur lequel il y avait une espèce de cartouche que les Abyssiniens portent, dans la persuation que cela prévient l'effet des maléfices, qu’il fut connu par là que c'était le
(1) Voyez la traduction francaise du Voyage aux Sources du Nil ,tom. VI, p.284. ( Note du traducteur.) IL. j
98 VOYAGE roi, que le corps fut couvert, et qu'on dressa une tente au-dessous pour l’exhumer le jour de Päques, mardi 21 » Ilest dit dans un autre endroit « Qu'on ne fit que découvrir le bras dans le cimetière, et qu'on vit le cartouche taché desang.» Etil n'est aucunement question de l'exposition du corps, du tapis et de la mousseline. Y a-t-il rien de plus contradictoire que ces deux rapports? Le dernier est beaucoup plus vraisemblable que le premier.
Il parait prouver que les Abyssiniens choqués, comme cela devait être, à la vue de ce qui assurait l'identité du corps , le couvrirent et s'abstinrent de le déplacer , puisqu'il était déjà en terresainte. Ainsi toutes les remarques liées à l’exposition du corps , et l'humanité que l’auteur dit avoir montrée en cette occasion , peuvent être considérées comme des fictions poétiques. |
Qu'il me soit permis de dire ici que le lecteur qui veut se faire une juste idée de ce qu’il y a de véritable et de faux dans l'ouvrage de M. Bruce, doit conférer soigneusement les informations contenues dans les derniers 4ppendix avec la relation originale ; et après les avoir examinés , il trouvera que je n'ai relevé qu’un petit nombre des contradictions qu'elles présentent; car je n'ai eu d'autre objet que
de justifier les observations que J'ai faites sur ce voyageur. Si je m'en étais abstenu on aurait pu me reprocher, avec quelque apparence de justice , d’avoir fait le sacrifice de mes propres opinions pour ne pas me compromettre auprès de ses nombreux défenseurs, ou d’avoir conçu le coupable desir de faire rejaillir sur moi l'éclat de sa réputation. Je sais tout ce que M. Bruce à fait. Nul ne peut admirer plus réellement que moi , son courage, sa constance , son discernement, ou même son génie, et J'avoue que le plaisir que je prends à lire sa relation , me fera toujours regretter vivement qu'un maiheureux sentiment de vanité ait pu le porter à s'écarter de la ligne droite que lui traçait la vérité, vu sur-tout que, pour se faire remarquer , il n'avait pas besoin d’un si indigne moyen. |
Durant la dernière partie du mois de mars, nous eùmes une tempéraiure fort modérée à Chelicut , et pendant quelques jours il y eut de grosses ondées , ce qui, quoique trèsavantageux , était fort extraordinaire pour la saison. En conséquence ceux des Abyssiniens qui nous avaient été le plus contraires à notre arrivée , attribuërent à notre influence cette faveur du’ciel, à laquelle ils ne s'attendaient
pas. Durant ce temps le thermomètre se tint presque sans variation à 70°. .
Comme le carême ne rendait pas très-agréable notre séjour à Chelicut , je demandai au ras la permission d'aller jusqu'au Tacazze , et il me l’accorda. Je jugeais qu'en traversant les provinces qui nous en séparaient, je pourrais perfectionner infiniment la géographie du pays , et déterminer quelques points trèsimportans de l'histoire générale d’Abyssinie, Je partis le 5 avril, accompagné de M. Pearce, de M. Coffin , d’Ayto Debib et d’un chef nommé Chelika Negusta , qui commandait dans un district situé dans une partie du pays que nous allions traverser. Le ras l'avait nommé commandant de notre escorte. Peu de temps auparavant j'avais appris quelques particularités de la vie de ce jeune homme, particularités qui caractérisent si parfaitement les mœurs des Abyssiniens, que je crois devoir enfaire part au lecteur.
Chelika Negusta, étant fort jeune , hérita d’un petit district situé aux environs du Tacazze , et sur les confins duquel residait un chef plus puissant, qui, se prévalant du nombre supérieur de ses troupes , avait coutume de piller les domaines de son voisin. Chelika
EN ABYSSINIE. 101 Negusta, qui n'était alors âgé que de dix-neuf ans, avait cependant trop de cœur pour endurer un pareil outrage. Il appela le chef en duel et le tua , quoique celui-cifüt un guerrier quis’était signalé dans les combats. Après cette action Chelika Negusta fut arrêté parles parens du défunt , et traduit devant le ras qui , ayant acquis la preuve du délit, fut forcé, selon la coutume invariable du pays, de condamner le jeune homme à mort. Conformément à une loi puisée dans la législation de Moïse , il le livra aux parens , « pour en faire ce qu'ils voudraient. » L'usage est de conduire le coupable à la place du marché et de l'y faire mourir à coups de lance et à coups de couteau , chaque parent et chaque ami du défunt se faisant un devoir de frapper l'assassin. Par bonheur Chelika Negusta était bel homme, ce qui , joint à l'intrépidité qu'il avait montrée pendant le procès , intéressa toutes les ozoros de la Cour en sa faveur. Elles offrirent de se cotiser pour acheter sa grace , et une députation de prêtres alla en faire la proposition de leur part. Les parens se montrerent inexorables , et Chelika Negusta fut conduit, dans le silence le plus effrayant , au lieu de l'exécution, où les lances étaient déjà levées pour le frapper , lorsque les prêtres intervinrent de nouveau, et mena-
cérent du courroux de l'église, si l’on persistait dans une résolution si cruelle. La crainte de l'excommunication produisit heureusement son effet ; et après un long débat Chelika Negusta obtint son pardon, moyennant la somme cons'derable de trois cens ouakeas d’or, qui fut payée comme le prix du sang répandu.
Apres cette aventure, Chelika Negusta se concilia, au plus haut degré , l'estime générale ; et le ras avait montré tout le cas qu'il en faisait, eu nous confiant à sa garde.
Aprés avoir quitté la vallée de Chelicut, qui est une des plus délicieuses de l'Abyssinie, nous traversämes deux rivières, le Mai Afouol et le Mai Guloua, qui couraient vers l'est, puis nous montâmes insensiblement jusqu’à la capitale de l'Enderta, c'est-à-dire jusqu'a Antalo, ville située sur le flanc d’une montagne d'où la vue s'étend au loin vers le sud. À environ vingt milles d'Antalo , se trouve la forteresse d'âl-Hadjy où, les prisonniers d'état sont confinés ; et par un temps clair, on peut distinguer , dans la même direction, les hautes montagnes de Saloua et de Bora. Nous éprouvâmes un changement sensible dans l'atmosphère ; et le thermomètre était à 650 à midi.
Nous quittàmes Antalo , le lendemain à sept heures et demie, et après avoir traversé une
EN ABYSSINIE. 103 partie de l'Enderta, bien arrosée , parfaitement cultivée, et fort riche, nous entràmes dans le district de Wazza. Nous descendimes ensuite deux pentes extrêmement roides , qui nous conduisirent au village pittoresque de Cali, qui est situé dans un enfoncement des montagnes et au district de Saharti. Nous y arrivames le soir. é
Le 7, nous quittämes Cali et nous traversämes un pays sauvage et sans culture , qui abondait en toute sorte de gibier. L'aspect général de cette contrée me rappela vivement les tableaux que j'avais admirés souvent dans l'intérieur de la colonie du Cap de Bonne-Espérance. Le voyageur y parcourt des plaines immenses couvertes de broussailles d’une couleur rembrunie. Ces plaines sont terminées par des montagnes d'une teinte de pourpre, et l'on croi rait voir entre elles et le pays qu'on traverse un gouffre incommensurable. Ce fut de même que nous apperçümes pour la première fois, les montagnes du Samen, élevant majestueusement leur cimes à l'extrémité de l'horison. Le temps était devenu très chaud, le thermomêtre étant monté à 809, et nous passimes la chaleur du jour au bord d'un ruisseau, prés d’un village appelé Shela. Là, en cherchant des plantes rares je découvris du cresson que
je fis voir avec beaucoup de satisfaction à M. Pearce , qui, depuis long-temps , en desirait en vain. De leur côté les Abyssiniens qui nous accompagnaient furent enchantés en rencontrant un arbre qui ne se trouve que dans cette partie du pays, et de l'écorce duquel ils font des mêches pour leurs armes à feu.
C'est la partie intérieure qui sert à cet usage. Après l'avoir broyée sur une grosse pierre on la tourne sur un bâton et on la fait sécher au soleil, avec précaution. Cela suffit pour en faire d’admirables mêches. L'arbre est une espèce de jicus à feuilles étroites,et lesindigènes le nomment chekumt. Nos gens ne tuèrent pas moins de douze perdrix et poules de Guinée qu'iis trouvèrent en grandes volées de cinquante ou soixante oiseaux, et quon voyait se reposer de temps en temps sur la cime des arbres.
Dans l'après-midi nous entrâmes dans un pays mieux cultivé , où commence la province d'Avergale, qui est habitée par les Agaus.
Nous arrivämes, dans la soirée, à une ville ou bourgade, nommée Agora , où l'on perçoit un droit sur tout le sel , qu'on porte dans l'intérieur du pays. Nous nous établimes pour la nuit, dans la maison d’un ancien serviteur du ras, nommé Guebra Mehedin, qui était
venu à notre rencontre, et qui avait le commandement du district. Il était célèbre dans tout le pays, pour avoir tué seul un lion, sans autres armes que celles dont se servent les Abyssiniens. Je n'ai pas eu de peine à croire à cet acte de courage, après en avoir vu l'auteur. C'était un homme qui à des traits à la romaine, et à une démarche assurée joignait des manières franches. Le cheval même qui le portait semblait, en quelque sorte , animé du même esprit que son maitre; et l'on prétendait qu'il ne se laisserait pas monter par tout autre que lui.
Nous passämes, dans la maison de ce chef, une des plus agréables journées dont j'aie conservé le souvenir. Son caractère ouvert, sa bonté et la liberté dont on jouissait chez lui, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de l'élégance de l'entretien et des manières. Sur le soir, l'aspect des montagnes du Samen devint sublime, et je demeurai long-temps assis pour contempler le soleil, qui se couchait derrière ces masses gigantesques. J'éprouvais en même-temps une sensation de mélancolie que je ne tenterai pas de décrire ; mais je ne puis m'empêcher de dire que si je sentis jamais que la faiblesse humaine pouvait être digne d’excuse, d'offrir
son hommage à cet astre resplendissant , ce fut lorsque je le vis se coucher derrière ces montagnes.
Nous nets de bonne heure Agora, le 8 avril , et nous allâmes vers l'ouest, l'espace d'environ trois milles. Après étre parvenus à l’un des sites les plus pittoresques qu'on puisse imaginer , etentre d’âpres rochers qui s’éle= vaient sur le bord de la rivière d’Arequa ; nous laissèmes nos mulets en lieu de süreté, et nous passämes la matinée à chasser des poules d'inde , des perdrix et des daims de diverses espèces, qui abondaient aux environs. Nous en tuâmes plus qu'il n'en fallait pour faire vivre notre iroupe toute la Journée. L’Arequa , d’après la largeur de son lit et le volume d’eau qui le remplit quelquefois dans. le temps des pluies, paraît être la plus large des rivières qui coulent entre la côte de la mer et le Tacazze. On dit qu’elle prend naissance seulement à dix milles d’Antalo, dans un lieu nommé Assa, d'où elle se dirige àpeu-près vers le nord-ouest , à travers la province d'Avergale , jusqu'à ce qu’elle joigne le Tacazze, dans le district de Temben. En conséquence , il est probable qu'elle reçoit tous les ruisseaux qui arrosent la fertile province d'Enderta. Il parait qu'elle se rapporte mieux
qu'aucune autre au Coror de la carte de M. Bruce ; mais on sait qu'il n’a retracé le cours de cette prétendue rivière que parce qu'Alvarez a fait mention une seule fois , d’un tel courant d’eau. Le Coror aurait dû, s'il avait existé, avoir sa source plus loin à l’est, ainsi que je lai déjà dit, la route que les Portugais ont tenue en 1720, ayant eu cette direction.
L'atmosphère ayant été fort claire le matin, nous pümes voir, pour la premiere fois de la neige. ( Les Abyssiniens la nomment berrit) Elle couvrait le sommet du Béyeda et celui de l’'Amba-Hai, qui sont les deux montagnes Îles plus élevées du Samen. M. Bruce, qui na passé que sur une chaîne plus basse, appelée Lamalmon, ne croit pas qu'on ait jamais vu de la neige sur ces montagnes (1), quoiqu'il
(1) Wide vol. ILT, p. 318. Il paraît, par une expression employée par M. Bruce dans une autre partie de sa relation , qu’il ne croyait pas qu'une substance aussi légère que l’est la neige, püt se maintenir sur une mottagne située entre les tropiques. « On prétend, dital, qu'on a vu de la neige sur les montagnes de Caffa ; je ne le pense pas. Il est probable que c'était de ja grêle; mais je doute beaucoup que cela puisse être dit d’une substance d’un tissu aussi faible que la neige * » Jde M. Bruce’s travels , vol, IIT, p. 520.
* Je crois que ce passage ne se trouve pas dans la traduction française du #oyage aux Sources du INil ( Voy.tom. V,
en soit fait mention dans un des plus anciens monumens de l’histoire du pays, dans l’inscription adulitique rapportée par Cosmas, (Kai Eepveu eBros mepar TS Nuav (le Tacazze ) &r d'UobaTus xal uovod eau 0 per éxGrres év of d'iutavris wDeroi xai XpUN ai ions GabdraTu os péxpt voire xurad ur &idpæ TOY FOTEA OV d'uuGos vreTaË£a ) et après lui par plusieurs des jésuites les plus instruits qui aient voyagé en Abyssinie.
. Dans l’après-midinous nous rendimes à Werketarvé, petite ville , située sur une montagne et habitée par les Agaus. A la première vueil semble n'y avoir point de différence entre ce peuple et les Abyssiniens, sinon que le premier forme une espèce d'hommes plus robustes et moins vifs en général. Néanmoins leur langage est absolument distinct. Il me parut être moins énergique , et plus doux que celui du Tigré , et avoir , lorsqu'on le parle négligemment, une grande ressemblance avec quelques-uns de nos dialectes de province. Les Agaus dont il s’agit ici, sont appelés Tcheriz ou Tacazze Agaus, et leur pays s'étend depuis le Lasta jusqu'aux confins du Tigré. Selon la tradition , les Agaus adoraient anciennement
ch. VIT ). Il est peut être superflu de rappeler ici que M. Salt a fait usage de la dernière édition de ce voyage , qui a été
publiée en Angleterre. ( Remarque du traducteur. )
le Nil; mais, dès le septième siècle, ils furent convertis à la religion chrétienne , dont ilssuivent plus strictement les préceptes que ne Île font la plupart des autres naturels de l'Abyssinie. Ainsi que les habitans de Dixan ils sont trés-exacts à la prière du matin, pour laquelle les habitans de chaque village se rassemblent à la pointe du jour devant la porte de leur chef , et récitent leurs oraisons en chœur. Ils entretiennent une haute idée de leur ancienne importance , et prétendent qu'ils n’ont jamais été soumis que par les habitans du Tigré. On trouvera à l’Æppendix (n° 1.) un vocabulaire de leur langue.
La vue dont on jouit du haut de la montagne , sur laquelle la bourgade est bâtie, est plus belle encore, s'il est possible, que celle que nous avions admirée la veille. ( Voy. pl. XX[.)
Le thermomètre, durant toute la journée, ne fut jamais au-dessous de 80°; et à midi il était à 850 à l'ombre.
Le 9 , nous quittämes Werketarvé. Après avoir fait quelques milles à l'ouest, nous tournâmes au sud pour éviter une chaine de montagnes hachées, et au bout de deux heures nous arrivâmes à Seraroua. Là change l'aspect du pays. Au lieu des riches pâturages qui nourrissaient les nombreux troupeaux de bétail
que nous avions rencontrés les trois ou quatre jours précédens, nous ne vimes plus qu'un terrain aride et sabloneux, où s'élevaient cà et là quelques arbustes épineux et quelques acacias qui le faisaient ressembler beaucoup au pays voisin de la côte de la mer. Le thermomètre à midi était à 880 , exposé à l'ombre.
Les rayons du soleil tombaient presque àplomb sur nos têtes; la chaleur était étouffante , et cepeudant nous voyions, ainsi que je l'ai dit ci-devant , les montagnes qui étaient devant nous, couvertes de neige. Dans la soi“ rée, nous arrivâmes à Guftamlo, où nous fümes forcés de laisser M. Pearce, qui se trouva incommodé.
Nous partimes de Guftamlo le 10 à cinq heures et demie du matin, et nous traversàmes une plaine sabloneuse et brülée, où lon avait fait croitre, dans quelques champsisolés, du mitchelle, dont les pailles tenaient encore à la terre, et étaient hautes de neuf à douze pieds. En passant au milieu d'un deceschamps, je me rappelai le Voyage à Brobdingnag , et je ne pus m'empêcher de me croire un moment dans la même situation que Gulliver lorsqu'il marchait entre des blés de quarante pieds de haut. Je tuai près de ce lieu un oiseau trèsrare (cursorius Europœus), qu'à cause de sa
EN ABYSSINIE. Tr
couleur , j'eus de la peine à distinguer du sol.
Après avoir traversé cette plaine, nous rencontrâmes quelques montagnes tellement couvertes d'arbres nains et d’arbrisseaux, les uns et les autres armés de fortes épines , que nous eümes beaucoup de peine à passer. Cependant nous eümes le bonheur d'y parvenir sans avoir eu Ja peau trop endommagée , puis nous descendimes dans une gorge sabloneuse et profonde qui , dans le temps des pluies , forme le lit d'un torrent. Cette gorge ressemble fort au défilé qui conduit de Hamhammo au Taranta, et l'on ytrouve les mêmes espèces d'arbres qui consistent principalement en capriers, en
Senevriers, en tamariniers , et en de grands adansonia , appelés entata , et semblables à ceux que J'ai dit être communs à Mozambique.
Les tamarins quiétaient parvenus à leur point de perfection , nous procurèrent un rafraïchissement très- agréable. Après une nouvelle descente , qui était fort douce, nous découvrimes un pays immense , et nous ne fümes plus qu'à peu de distance du Tacazze. À cette vue, poussé par une sorte d'impulsion machinale, je courus en avant, et parvenu au bord de la riviére , je m'assis et demeurai quelque temps à contempler avec délice le cours paisible de ses eaux limpides. Je fus alors assailli
par une foule d'idées qu'il me serait impossible d'exprimer. Les divers monumens de l'antiquité que j'avais vus en Egypte, et tout l'ensemble des faits liés à l’histoire du Nil se retracérent aussi dans mon esprit ; et la pensée que j'étais assis au bord d'un des affluens de ce grand fleuve , à onze cents milles de distance du point d'ou il tombe dans la mer,ajoutait infiniment à l'intérêt qu'excitent de semblables souvenirs. Le bruit d’un hippopotame qui se montrait à la surface de l’eau , et le cri de gomari, gomari (1), me tirèrent de mes réflexions , ou plutôt la vue d’un animal si effrayant et si rare firent prendre un autre cours à mes pensées. Nous ne fimes cependant que l’apercevoir , et son action me parut avoir une grande ressemblance avec le roulement d’un grampus dans la mer.
Le point sur lequel nous étions ne commandoit qu un très-petit bassin de la rivière qui, en cette partie de son cours, forme un eoude considérable à cause des roches qui en hérissent le bord occidental, et qui, s’élevant immédiatement à l’opposite, nous dérobaient complètement la vue des plus hauts sommets des montagnes. À mesure que nous remontà-
(1) C’est le nom que lui donnent les Abyssiniens.
mes le courant , nous le trouvâmes interrompu fréquemment par des sauts, ce qui le rend guéable. Presque en tous les temps il y a, entre les gués , des trous ou puits d’une profondeur presque incommensurable, et qui, vus du point élevé où nous étions, avaient la même apparence que ces petits lacs qui se irouvent dans les montagnes de la partie septentrionale de notre pays. C'est dans ces retraites que Îles hippopotames se plaisent de préférence. Après avoir parcouru un espace fort court, nous arrivämes à l’un des endroits quils fréquentent le plus. Nous y en vimes plusieurs réunis ; et nous étant dépouillés d'une partie de nos habits , nous passämes la rivière avec nos fusils pour trouver un lieu plus sûr et plus favorable pour les attaquer, le bord oriental, qui est sablonneux et plat, ne pouvant offrir aucun avantage. La rivière avait à peu près alors cinquante yards de largeur, et trois pieds de profondeur au gué où nous passâmes. Elle avait un cours aussi modéré que celui de la Tamise à Richmond, quoique chaque côté de son lit offrit des traces remarquables de torrens qui exercent leurs ravages dans le temps des pluies. Le Tacazze sépare là les deux districts d’Avergale et de Samen. Aussi lorsque nous II. ô
114 VOYAGE l'eûmes passé, nous pûmes nous considérer comme étant entrés dans la seconde de ces provinces:
Ayant trouvé bientôt un lieu favorable nous nous placimes sur une roche élevée et sail- Jante, qui commandoit le rendez-vous dont je viens de parler, et nous n'y fümes pas longtemps sans découvrir un hippopotame, qui parut à la surface de la rivière, tout au plus à vingt yards de distance. Il se montra d’abord sans défiance , élèvant sa tête énorme audessus de l'eau , et ronflant avec violence , et d'une manière qui ressemblait un peu au bruit que fait un marsouin. Trois des nôtres lui tirèrent leur coup de fusil, et il fut atteint au front. Il retourna la tête avec courroux, et plongea jusqu’à fond en poussant un cri qui tenait le milieu entre le rugissement et le grognement. Nous espéràämes durant quelque temps qu'il était tué ou blessé grièvement, et, à chaque instant, nous nous attendions à voir flotter son corps à la surface de l’eau. Nous jugeàmes bientôt qu'il n’est pas si facile de frapper à mort un hippopotame ; car le nôtre ne tarda pas à reparailre presque à la même place , quoiquavec plus de précaution qu'auparavant, mais sans paraitre fort déconcerté de ce qui venait de fui arriver.
Nous fimes feu de nouveau , sans plus de succés que la première fois ; et, quoique quelques-uns de notre troupe aient tiré fongtemps sur chaque hippopotame qui se moutrait , je ne puis assurer qu'on ait fait la blessure la plus légère à un seul d’entre eux. On .ne peut lattribuer qu'a l'emploi que nous fimes de balles de plomb , qui sont trop molles pour pénétrer dans le crâne très-dur de ces animaux ; car nous les vimes rebondir constamment, Cependant, vers la fin du jour, ils commencéreut à ne plus se montrer qu'avec une extrème circonspection. Ils se bornaient à mettre leurs narines hors de la riviere, soufflant avec force et faisant jaillir l’eau comme une fontaine.
D'après ce que nous vimes, il parait que l’hippopotame ne reste pas plus de cinq ou six minutes de suite sous l’eau , et qu'au bout de ce temps il est obligé de venir à la surface pour respirer. Une des choses qui nous amusa le plus, ce fut la facilité avec laquelle l'animal plongeait ; car l’eau étant fort claire nous pouvions le distinguer à vingt pieds de profondeur. Je crois que les hippopotames que nous vimes n'avaient pas plus de seize pieds de long ; et la couleur de leur peau était un brun sale ou terreux, comme celui de la peau de
à E lel
l'éléphant. Comme la scène me frappa vivement , particulièrement à cause de sa nouveauté pour moi, je m'écartai un moment des rochers sur lesquels étaient postés nos gens, et je fis une esquisse du tout ( 7oy. pl. XXIT).
Tandis que nous étions occupés à cette sorte de chasse, nous remarquâmes , à quelque distance , plusieurs crocodiles quise montraient à la surface de l'eau. Ils me parurent être d'une grosseur énorme et d'une couleur verdâtre. Les Abyssiniens les nomment agous , et les redoutent extrêmement. Lorsque l'un d'eux veut seulement se laver les mains dans la riviere , il appelle quelqu'un pour y jeter des pierres , et écarter ainsi les crocodiles Même pour passer à gué, un Abyssinien prend sa lance et fait tout le bruit qu'il peut , quoique les crocodiles fréquentent rarement les parties peu profondes du courant. Enfin la seule pensée de se baigner dans la rivière fait rémir d'horreur tous les naturels de lAbyssinie.
Le thermomètre , quoiqu'exposé à l'ombre, était à 950 aux environs de Tacazze.
Je n'entreprendrai pas de discuter la question de savoir si cette rivière est l{staboras ou l’Astapus des anciens, qu’on dit avoir l’une et l'autre entouré en grande partie l'ile de
EN ABYSSINIE. 117 Meroë : c'est un sujet qui a été traité suffisamment jusqu'à ce que de nouvelles découvertes viennent l’éclaircir. Si Ptolemée est exact, cette île célèbre devait être située tresloin à l’est , entre le Tacazze et le Mareb , puisqu'elle renfermait entre ses limites la ville d'Axum ; mais cela contredit tellement les renseignemens donnés par des écrivains plus exacts, que je ne doute aucunement que Ptolemée ne se soit trompé. Strabon remarque ( tom. II.) qu'il fallait quinze jours à un messager pour se rendre de la côte de la mer Rouge à Meroë , et que l’ile de ce nom est formée par deux rivières qui viennent de Lest :
et se jettent dans le Nil , et dont la plus méridionale est l’{stapus. Si cela est exact, l’île de Meroë doit, ainsi que De Lisle et Bruce l'ont conjecturé, être située entre le Nil et le Tacazze , conjecture qui serait en grande partie confirmée , si l'on pouvait compter sur l'existence des ruines que Bruce a décrites comme se trouvant près du confluent de ces deux grands couraus d'eau.
En quittant le Tacazze nous retournâmes à notre camp, qui était assis sous un grand arbre et à peu de distance de la rivière, En y arrivant , je ne trouvai quun de nos gens qui faisait sentinelle devant les armes, les
selles et les brides que nous y avions laissées ; et comme le tableau me parut caractéristique, j'en fis une esquisse (7’oy. pl. XXII), La nuit, le ciel étant clair, je pris la hauteur méridienne d’une des étoiles , et j'eus pour la laütude de la plaine 13° 12’ nord, ce qui, joint aux gisemens que javais pris et aux distances dont javais tenu note soigneusement, me permit de tracer notre route sur la carte.
Le lendemain matin nous parlimes pour retourner à Chelicut. Nous traversames un peu au nord de notre premier chemin le Djengle, que J'ai déjà décrit. Au bout d’environ deux heures nous arrivâmes à une bourgade appelée Missouda , où nous entràmes au milieu des acclamations poussées d'un ton rude par les habitans. Quelque temps auparavant, le
ras Ouelled. Selassé avait bien voulu mettre une partie du,district sous le commandement de Gabriel, déjus du .Samen. Ce n'eut pas été un grand présent quand il le lui eut donné tout entier ;..can, à la distance. de quelques milles aux environs, le sol est un roc sablonneux qui nest susceptible presque d'aucune sorte de culture. Les habitans avaient fait, pour défricher quelques champs sur les pentes des montagnes, de lonables efforts, qui toutefois n'avaient pas été couronnés par le suc-
cès. Le peu de terre qui recouvre le roc a toutes les mauvaises qualités de celle du pays qui appartient au nayb de Massouah. Cette contrée ne peut donc produire autre chose que des pierres, de mauvaises herbes, des arbrisseaux épineux et des acacias. La production la plus importante consiste en coton, qu on cultive en quantité aux environs du Tacazze , et comme on le vend bien à Adoueh, il compense en quelque sorte le manque de grains, qui afflige ce district. Dans le cours de la journée nous traversämes un village appelé Adellet , et dans la soirée nous arrivâmes à Goroura , où l’on nous fit présent d'une vache, et où nous fümes bien traités.
M. Pearce nous rejoignit le 13. Ayant repassé l’Arequa nous nous acheminâmes, par la voie d'Agora et de Cali, vers Chelicut, où nous arrivames le 16 avril. Je calculai que nous nous étions avancés depuis ce point jusqu’à une distance devsoixante milles dans la direction de l’ouest. En reiournant nous éprouvames absolument, en sens inverse , le changement de température que nous avions ressenti en descendant vers le Tacazze.
Le ras me reçut à mon retour avec la plus grange bonté , et le lendemain il me fit le plus insigne honneur qu'il püt me faire en me ren-
dant visite à ma demeure. J'étais occupé à finir quelques-uns de mes dessins, lorsque jentendis un grand bruit au-dessous de moi, et presque en même temps M. Pearce vint m'annoncer , tout hors d’haleine , que le ras approchait de la maison. Je descendis pour le recevoir , et je le trouvai dans le jardin occupé à considérer les légumes venant de semences apportées d'Europe; et il faisait beaucoup de questions sur leurs qualités. Il était soutenu par M. Pearce et par Ayto Debib, et il n’était suivi que d’un de ses esclaves Shangallas, qui portait son épéé de cérémonie. Il sourit en me voyant, et me montrant les choux, il me dit : Sont-ils bons ? S'étant ensuite retourné , il me mit la main sur l'épaule, et s’avança avec moi vers ia maison. Il y demeura plus d’une heure à considérer quelques dessins représentant nos bâtimens, nos carosses , nos vaisseaux et d’autres curiosités , dessins que javais apportés pour l'amuser , et il s'entretint de la mänière la plus familière avec moi sur nos usages. Cette visite mit M. Pearce au comble de la joie, et je sus ensuite-qu'elle avait fait grand bruit dans le pays; car il y avait quelques années que le ras n'avait fait une pareille politesse à personne, si ce n'était au chef des prêtres et à quelquesuns de ses plüs prochés parens. Rien ne me fit
plus de plaisir , en cette rencontre et en beaucoup d’autres , que de pouvoir confirmer ce que M. Pearce avait dit de la supériorité des anglais dans les arts mécaniques. Le ras montra de la sagacité dans les questions qu'il me fit à ce sujet , et quand je lui expliquais quelque chose de très extraordinaire, il se tournait vers M. Pearce , et lui adressait ces mots : « Vous me l'aviez oh dit; maisje ne RoHYAu vous croire.
Il y avait TG à Antalo un grec nommé Nusr Ally, qui était arrivé en Abÿssinie il ÿ avait environ deux ans, et qui avait beaucoup nui pendant quelqué temps à M. Pearce , en disant « que l'Angleterre était un petit Etat soumis aux Turks , et que tous les objets manufacturés , que nous avions apportés, avaient été fabriqués par des Grecs. » Il avait soutenu ces assertions avec tant d’effronterie que M. Pearce avait eu beaucoup de peine à les détruire; ét même une ou deux fois il en fut tellement irrité, me dit le ras, qu'il avait été tres-difficile de le calmer. Récemment encore il avait causé un si grande frayeur à Nusr Ally , qui n'était pas trés-courageux , que celui-ci avait grand soin de ne passe trouver sur son chemin: Mon arrivée le rendit tres-confus, et de quelque temps il n’osa se montrer ; mais
comme je reconnus ensuite que c'était vraiment un homme : ingénieux (1), et qu'à divers égards il était digne de pitié, j’engageai M. Pearce à faire sa paix avec lui, et depuis ce moment ils ont été trés-bons amis.
Le 20 au matin , on annonça la prochaine arrivée d'une Kafilah , qui venait de la plaine de sel, et qu'on attendait depuis long-temps. Nous eümes le plaisir de la voir entrer dans la ville l'après-midi. Il y avait plusieurs centaines de mulets et d'ânes chargés. Ils avaient été escortés depuis Assa Duroua par Ayto Hannes, neveu du Ras, qui avait. alors l'office important de balgudda , et qui, pour cette fonction , avait emmené avec lui deux cents hommes. Lorsqu'ils descendirent dans la vallée, les habitans de Chelicut sortirent de la ville pour aller à leur rencentre , et ls les accueillirent avec les mêmes acclamations que celles qu'ils poussent en l'honneur de leurs guerriers, lorsqu'ils reviennent du combat.
On peut considérer comme très- -dangereux le service d'escorter les caravanes. Les environs
(1) Durant ma résidence à Chelicut, Nus’r Ally s’occupa à faire un moulin à moudre du grain , et dont un cheval devait faire tourner la. roue, Son succès ne fut pas trèsgrand ; mais l'entreprise éxcita une vivé ‘admiration dans le pays,
de la plaine d'où l’on tire le sel, et qui a été décrite précédemment , sont infestés par une race cruelle de Gallas , qui ont coutume de se mettre en embuscade pour tomber sur ceux qui viennent chercher du sel. Ces derniers sont ordinairement des hommes de la dernière classe. On dit qu’en l'absence du Balgudda et de ses gens , ils sont obligés, lorsqu'ils travaillent, de se coucher à plat ventre pour échapper aux regards de leurs barbares ennemis ; et à l'approche d'un étranger ils courent se cacher dans les montagnes. Même en la présence du balgudda et de sa troupe , il se livre souvent des escarmouches dans lesquelles cependant les Gallas sont ordinairement battus. Dans l'expédition dont il s'agit ici, six hommeés seulement avaient été tués, et l’on considérait ce nombre comme trés-pelit. Les solae , Qui avaient signalé leur courage, avaient
à leur lance de petites pièces de din rouge comme marques de distinction. Le ras se mit au balcon pour les voir passer , et ils défilérent devant lui eu dansant et en poussant des cris, comme on a coutume de le faire à la fête de la Mascäal.
Co omme le temps où je devais Vite à mon retour vers la côte ‘approchait , jeus avec le ras de longues conférences au sujet de ma
mission. Dans un de ces entretiens il me retraca la conduite violente de plusieurs de ses chefs à la mort de son frère A yto Manasseh , et de l'opposition qu'ils avaient mise à ce qu’il nous füt permis de pénétrer dans le pays. L’un d'eux , Ayto Hannes (1), avait poussé la chose si loin qu'il avait dit qu'il fallait nous y attirer, pour nous mettre à mort. Les prêtres d'Axum voulurent aussi exciter une clameur générale contre nous , et l’on assura qu'ils avaient donné l'ordre de fermer les portes des églises pour prévenir ce qu'ils appelaient nos sortiléges. On pressa plusieurs fois le ras de prendre garde à lui, parce qu’on savait, prétendoit-on , que nous voulions le tuer , et nous emparer de son pays. « Je ne suis pas assez fou » pour avoir fait attention à ces extravagan- » ces, me dit:il; car si Dieu (2) n’était pas » venu à mon aide, comment aurais-je fait » pour maintenir mon autorité sur le peuple < turbulent que j'ai à gouverner? Que peu-
(1) C'était le père d’Ayto Hannes, dont il a été question ci-devant. Sa mort subite qui arriva un mois seulement après celle d’Ayto Manasseh, produisit un grand effet dans l'esprit des Abyssiniens, qui la considérèrent comme le châtiment de la trahison qu'il avait méditée contre nous, “a
(2) Littéralement, n’était pas à mon côté.
» vent , ai-je dit, quatre ou cinq personnes? » Un petit nombre d'hommes ? « poursuivit le ras , « sont encore vos ennemis; mais le.
» plus grand nombre est persuadé de vos 1in- » tentions amicales. Quant à moi, Je ne ces- » serai d'adresser au ciel des vœux pour votre » roi ,et si Dieu me prête vie , j'espère qu'au » moyen des canons que vous m'avez amenés » je pourrai rétablir l'empereur dansses droits » à Gondar, et régler la religion du pays. » Chacun croit avoir raison en matiere de » foi; je m'imagine cependant que nous de- » meurerons dans les ténèbres jusqu'à.ce que » vous nous ayez donné des leçons. » Le ras prononça ce discours avec beaucoup de chaleur. Quelque temps après il me pria de permettre à un des Anglais qui m'accompagnaient de rester avec M. Pearce. 11 m'en donna pour motif la nécessité d’avoir quelqu'un pour faire la manœuvre des canons. « Mes ennemis, con- » tinua-t-il, en ont déjà entendu parler , et » 1ls en ont témoigné de vives alarmes; mais » comme ils savent que nous ignorons cette » manœuvre, ils se rassureront bientôt , si » vous ne nous donnez quelqu'un pour la di- » riger. Laissez-moi seulement un autre 7a- » sgonah comme M. Pearce, et ils n’oseront » jamais tenir la campagne contre moi. »
Je savais de quoi il s'agissait plus particulièrement , M. Coffin m'ayant déjà témoigné le desir de restér avec M. Pearce. En conséquence , je dis au ras que , si quelqu'un de ceux qui m’accompagnaient avait l'intention de demeurer dans le pays , je ne m'y opposerails certainement pas ; mais én même temps je lui fis entendre que les lois anglaises laissaient aux sujets la faculté de faire ce qui leur plaisait en pareil cas. Il fut arrêté, durant cet éntretien , que nous visiterions Axum , ce que je desirais vivement de faire pour en examiner de nouveau les ruines.
Lorsque je le quittai, le ras me fit présent d’un de ses mulets favoris, qui avait de riches harnois de velours , et était couvert d’une peau de léopard noir, qui est extrêmement rare, et dontles gouverneurs de province se servent seuls. Il me donna aussi deux petits manuscrits , l’un desquels , m'assura-t-il, contenait les articles de foi des Abyssiniens orthodoxes. J'ai vérifié depuis que c'était une lettre pastorale adressée par le patriarche d'Alexandrie à l'église d'Abyssinie. Depuis mon retour en Angleterre ce traité a été traduit par Île révérend M. Murray, le dernier éditeur des œuvres de Bruce. Cette traduction a été faite pour la société de la Bible anglaise et étrangère, qui
est présentement occupée à faire imprimer en langue éthiopienne une partie de l'Ecriture sainte. L'ouvrage, comme on peut s'y attendre , est extrêmement prolixe et fort obscur en quelques endroits; mais, au total , il renferme une analyse exacte des articles de foi des Abyssiniens , et des détails curieux sur les querelles absurdes qui se sont élevées récemmeut dans leur église. L'autre manuscrit renferme une notice de la dernière campagne du ras contre les Gallas. Elle est plus remplie d'adulations que de faits. On m'en a lu quelques parties en sa présence ; et cette lecture parut lui causer une vive satisfaction. Tous les Abyssiniens semblent desirer ardemment de faire passer leur nom à la postérité.
Le 28 avril, qui , selon l'usage du pays, était le dernier jour du carême, le ras nous fit dire de trés-grand matin qu'il allait partir pour Antalo, et qu'il desirait que nous l'accompagnassions , Ce à quoi nous consentimes.
En conséquence , il nous envoya , à la pointe du jour, trois de ses meilleurs chevaux , l'un desquels était appelé shuminut, et faisait depuis long-temps sa monture favorite. Les deux autres lui avaient été envoyés en présent depuis peu, par Liban, le chef des Gallas. Le ras était déjà parti; mais lorsque nous arri.
vâmes à une plaine près du village d'Afsuol, nous le trouvames qui nous attendait, environné de près de deux cents officiers et esclaves , et de quarante chefs à cheval, qui galoppaient et escarmouchaient entre eux selon la coutume du pays. La manière dont les Abyssiniens montent à cheval diffère essentiellement de celle des Arabes. Cela provient en grande partie de ce que les premiers ont de longs étriers, et qu'ils prennent pour leurs manœuvres un champ plus spacieux. En général , leurs chevaux sont robustes, bien faits et bien tenus. Cependant ce dernier point ne peut guère s'appliquer aux coureurs qui, à cause de longs jeünes qu'ils font, sont la plupart d'une maigreur extrême. Les Abyssiniens sont bons cavaliers. Ils ont beaucoup de grace à cheval, y manient adroitement leurs armes, et sont toujours maîtres de leur monture.
La légèreté de leurs vêtemens leur est fort avantageuse , et laisse leurs mouvemens si libres qu’à mon avis, cela les rendrait , à nombre égal , très- supérieurs aux Arabes. Leur bride, qu’ils appellent /egaum , consiste en un mors grossier à la mamelouke, en une simple tétière et en une chaine proprement travaillée , qui tient lieu de rênes. La selle dont la forme est trèssimple , est bien enten-
due. Elle se compose de deux morceaux de bois, minces et liés ensemble par des courroies de cuir ; elle a un pommeau élevé sur le devant , et une espèce de dossier , et elle est entiérement couverte d’un cuir rouge, fabriqué dans le pays et imitant le maroquin. On place sous la selle un rnarashut, ou une pièce d’étoffe matelassée , quon double sur le devant pour ménager les épaules du cheval.
Tout cela est très-léger et fortement attaché au moyen d'une large sangle, et d'une croupière qui n’est pas, comme la nôtre, maintenue par la queue seulement, mais qui , étant fixée aux deux côtés de la selle, fait Le tour de la partie antérieure de l'animal. Les Abyssiniens mettent à leurs chevaux, comme ornement, un collier, fait avec une crinière de zebre et des chaines de cuivre, qui font un petit tintement et auxquelles on ajoute quelquefois une petite cloche. Tout ce harnais est si différent de celui des Arabes, qu'il forme entre autres, un argument tres-fort contre le système qui fait dériver des coutumes de ce peuple , celles des Abyssiniens.
Les Anglais qui m'accompagnaient, montrérent aussi leur adresse à monter à cheval, et le ras fut charmé de voir que nos compatriotes étaient si habiles dans cet exercice,
favori des peuples de l’'Abyssinie. Après nous être récréés de la sorte , durant quelques heures , nous marchâmes vers Antalo , où, à notre arrivée, nous rencontrâmes une députation de prêtres revêtus de leurs plus riches ornemens , et qui, après avoir complimenté le ras, marchèrent devant lui en chantant, ou plutôt en criant des pseaumes, et en tintant de petites cloches qu'ils tenaient à la main. Le soir, on servit pour la dernière fois , un repas en poisson, etc. , auquel prirent part un grand nombre de personnes de distinction ; et après le souper , un prêtre récita une prière pour tous ceux qui avaient strictement observé le carême.
On nous appela de bon matin , le 29, pour assister à un festin donné en l'honneur de la fête du jour. On ne tua pas moins de cinq vaches pour ce repas ; et ecclésiatiques et laics mangèrent une si grande quantité de viande , qu'il parut clairement qu’ils voulaient se dédommager le plus promptement qu’il se pourrait, du jeûne qu'ils avaient fait. Le ras était de fort bonne humeur. Il me donna à vider son propre brulhérempli de vin rouge, faveur si grande que tous les chefs qui étaient présens en furent étonnés. Les baharnegash Yesous et Subhart , et le kantiba Socimios
EN ABYSSINIE. . DOTE étaient du nombre des convives. J'appris que le ras les avait mandés exprès pour les porter à se bien conduire à notre retour. Dans le cours de la journée il envoya à chacun d'eux, et à notre troupe , une vache , ainsi qu'une grande quantité de maiz , pour régaler nos gens ; et le soir, comme on peut bien le présumer , il y eut à peine, dans toute la ville, un seul Abyssinien qui ne se ressentit fort de l'excès qu'il avait fait.
Les préparatifs de la fête avaient duré trois semaines entières , et les gens du ras étaient allés fort loin, en toute direction , pour recueillir une quantité suffisante de sadou , plante amère dont on se sert pour faire le maiz. On chôma plusieurs jours , et le ras recut dans ce tempsa visite de quelques chefs des Assoubo-Gallas du sud , qui résidaient près de Muntilh , aux environs de la plaine de Sel , lieu où se tenait autrefois une foire considérable, à laquelle se rendaient des mar chands des parties les plus éloignées du pays. Ces Gallas avaient des vêétemens semblables à ceux des Abyssiniens; leur tête était largement pommadée et poudrée ; et la plupart avaient des bracelets d'ivoire et portaient aussi au bras des trophées proportionnés au nombredes
ennemis qu'ils avaient tués, Plusieurs d’entre *%
eux en avaient neuf, etaucun n'en avait moins
de deux. J’appris avec surprise que très-proba-
blement ces trophées, qui étaient renfermés
dans des sacs, avaient été acquis par le meurtre
de quelques-uns des sujets du ras, contre les-
quels les Gallas étaient alors en guerre. Malgré
cela, ils avaient tant de confiance en sa parole
d'honneur , qu'ils n’avaient pas craint de venir
sans escorte vers lui. Ils lui avaient amené
en présent quelques sanga ou bœufs, dans
l'espoir que, par son intervention , il empé-
cherait le chef de Wojjerat de faire des incur-« sions sur leur territoire. Ce chef était présent,
et c'était une chose curieuse de voir la feinte douceur avec laquelle les deux parties se trai-
taient, quoique de temps en temps un regard
farouche, jeté à la dérobée , annonçât ce qui
se passait au fond de leur cœur.
Les Gallas ne se firent aucun scrupule de manger des mets de la table du ras ; mais on les servit dans des plats séparés, parce que les Abyssiniens ne veulent manger qu'avec des Chrétiens. À la fin du repas je priai un des Gallas de me faire visite. IL y consentit ; mais jeus beaucoup de peine à l’engager à rester assez de temps pour que je pusse esquisser son portrait, ce que je ne pus faire qu'à son insçu , tandis que M. Pearce l’entre-
EN ABYSSINIE. 133 tenait. J'avais fait précédemment une pareille tentative; mais l'homme s'étant aperçu de ce que je faisais, avait pris la fuite, craignant que je ne jettasse un charme sur lui. Peutêtre c'est le cas de remarquer que les Gallas, voyant les cheveux roux d'un des nôtres , en furent si enchantés qu'ils l'appelèrent mot , nom qui répond à celui de ras (1). Les Abyssiniens , au contraire, tournaient en ridicule hotre teint pâle et nos cheveux de couleur claire.
Il arriva , dans un de ces jours de fête, un événement dont les suites furent fort plaisantes, mais auraient pu être des plus graves. J'en fais mention pour tenir en garde d’autres voyageurs ; Car j ai à me reprocher un peu d'imprudence à cet égard. On avait mis, parmi les présens dont j'avais été chârgé, différentes pièces de feu d'artifice , tels que des serpenteaux, de petits soleils et des pétards. Le ras et ses chefs avaient trouvé fort de leur goût ce genre d'amusement. Le premier prenait un grand plaisir à mettre le feu aux pé tards et à les lancer parmi les personnes de sa
(1) Moti vient de mata, qui veut dire tête dans la langue des Gallas. Raz a la même signification dans le Geez. C’est
ainsi que notre mot captain (capitaine) est dérivé de caput.
suite. Ayant près de lui les chefs Gallas dont j'ai parlé, ainsi que d’autres étrangers ,il me demanda de laisser M. Pearce monirer l'effet de quelques-unes de nos meilleures pièces, ce à quoi je consentis. La salle où nous étions avait soixante pieds de long sur trente de large , et était remplie de personnes conviées à la fête, et portant des vêtemens de coton , larges et flottans. Sans faire attention à cela u1 à la nature de la composition des pièces, je priai M. Pearce de choisir une des plus grandes, appelée pot de fleurs. Il fallut un peu de temps pour la disposer. Elle fut placée au milieu de la salle, et la curiosité la plus vive se fit remarquer sur la physionomie de tous les assistans. A la fin la mêche fut apportée, puis allumée... Aussitôt un déluge d'étincelles et de boules de feu se répandit sur nous , et jeta la consternation dans l’assemblée. Plusieurs des chefs s'écrièrent que le bouleversement qu'ils avaient attendu denotre arrivée dans le pays sopérait; d’autres, plus effrayés , se cachéèrent sous les couches de lit; et quelques-uns, poussant des cris, se refugièrent dans les coins de la salle ; mais le ras et les plus résolus garderent tranquillement leurs siéges. Au premier instant de trouble je m'étais levé , je m'étais
EN ABYSSINIE. a35
placé devant le ras , et tenant les bras étendus javais écarté les étincelles de feu poussées vers lui. En même temps je l’assurai qu'il n'y avait rien à craindre. Il fit preuve d'un grand courage , et se mit à rire de la frayeur de ses courtisans. Quoique les vêtemens de ceux-ci prissent feu , et que l'alarme s’accrût , il ne té: moigna pas la moindre inquiétude, Par bonheur il fut du petit nombre de ceux dont Îles habits ne furent pas touchés, ce que l’on considéra comme un heureux présage , vu surtout que les vêtemens de Kasimaj Yesous , frère du ras, furent atteints. À la fin, à mon grand soulagement , la pluie de feu diminua; et quand elle eut tout-à-fait cessé, la scène changea. Le ras se montra fort satisfait de ce passetemps , et railla impitoyablement ceux qui avaient témoigné de la crainte. Cependant il me dit à part: » Il faudra ne recommencer que lorsqu'il n'y aura que nous. » Cette aventure, qui aurait pu devenir très fàcheuse , fut ensuite un sujet continuel d’amusement pour nous; et un celebre bouffon du ras, nommé Totte Maze, parodia plusieurs fois en notre présence ceux qui avaient eu le plus de frayeur.
Totte Maze était un des mimes le plus plaisans que jeusse vus. Il était maître des traits
de sa physionomie presque au même point que notre acteur Suet , auquel il ressemblait beaucoup. Un de ses principaux talens était de faire imiter ses grimaces par tout le monde, et surtout par les étrangers qui n'étaient pas avertis. Je le lui ai vu exercer plusieurs fois avec succès. Je donnai moi-même un jour dans le piége , et je ne m'aperçus de ce que je faisais que lorsque le ras m'eut amicalement ins. truit de la plaisanterie.
Une des scènes où Totte Maze déployait plus particulièrement le rare talent que lui avait donné la nature, était celle où ilimitait, au moment d’un combat , un chef qui ne s’était pas fait remarquer par son courage. Il la joua devant nous. Il s’avança d'abord d’un air imposant , parla d'un ton impérieux à ses soldats, et se vanta de ce qu'il ferait lorsque l'ennemi paraïîtrait. Il contrefit le son des cors et le bruit du tambour , entendus de loin, puis il représenta le chef comme devenant prudent et demandant tout à l'entour de lui, si l'ennemi était fort. Bientôt sa frayeur redoublant , son fusil ballotta dans ses mains, son cœur palpita ,ses yeux devinrent hagards, et ses jambes, comme si c'était machinalement, commencérent une prudente retraite. Tant de licheté parut exciter le mépris des spectateurs,
et le mime feignit d'éprouver de la honte ; il reprit courage, et savança en tirant son fusil dans une direction absolument opposée à celle que l’ennemi était censé occuper, puis, effrayé par le bruit de son arme, il tomba sur ses genoux, et cria miséricorde. L'expression de sa physionomie fut inimitable durant toute la scène, à la fin de laquelle tous les spectateurs poussérent des cris d’admiration.
Une autre fois, Totte Maze imita la politesse outrée d’un courtisan de l’Amhara, faisant visite à son supérieur. En arrivant il se prosterna , baisa la terre, puis adressa au chef des complimens dictés par la bassesse. Invité à sasseoir , il se plaça avec une apparente humilité sur le seuil dela porte. Bientôt après, supposant que le chef lui avait adressé une question, il se prosterna de nouveau, fit une réponse conçue en termes très-polis , en phrases tres-adroitement tournées, et en même temps il s'avança jusqu'au milieu de la salle. Insensiblement il parvint jusqu'à la place d'honneur. Alors il montra une grande familiarité , parla haut, et , pour comble de ridicule, il affecta de se tenir nez à nez avec le chef. Cette sorte de satire fit le plus grand plaisir aux Tigréeus qui, en toute occasion,
affectent de mépriser les manières efféminées et soumises des peuples de l’Amhara , qu'ils représentent toujours comme « ayant une langue douce et point de cœur. » Totte Maze parodia aussi , d’une manière admirable, la démarche affectée et la coquetterie des femmes de l'Amhara, ainsi que les réponses maniérées qu'elles font aux plus simples questions. Les tons de sa voix et ses gestes étaient si parfaitement appropriés aux diffèrens caractères, qu'il me procura un plaisir trés-vif, auquel je ne m'attendais pas. *
Le trait suivant fera connaître le genre d’esprit de ces bouffons, qui, comme lés fous que les princes entretenaient autrefois , attaquent tout le monde sans égard à la dignité ou au rang. Totte Maze , ayant un jour offensé lé ras par quelques libertés au'il avait prises avec lui , le dernier lui ordonna de ne jamais mettre le pied sur son tapis qui , pour le dire en passant, s'étendait jusqu’à la moitié de la salle. Le lendemain, à la grande surprise de la compagnie , le bouffon parut monté sur les épaules d'un de ses gens, s’avança de la sorte vers le ras, et lui cria : « Je ne suis pas sur votre tapis ! » Le ras qui, comme tous ses compatriotes, aime la plaisanterie, ne put s'empêcher de sourire, et Totte Maze obtint
son pardon. On m'a raconté de lui, plusieurs autres anecdotes qui prouvent beaucoup d'originalité; mais elles sont de nature à être passées ici sous silence.
Le principal amusement des basses classes, dans les fêtes qui suivent la fin du carême, consiste en un jeu appelé £ersa , qui ressemble absolument au jeu de la crosse (bandy) en Angleterre. De grandes troupes se réunissent pour se livrer à ce jeu , et quelquefois des villages entiers se défient réciproquement. En ce dernier cas la partie est vivement disputée, et lorsque les joueurs sont à-peu-près de force égale, il faut souvent une journée presque tout entière pour la décider. Les vainqueurs retournent chez eux en dansant, en poussant de grands cris et au milieu des acclamations des femmes de leur parti. J'ai vu quelquefois aussi les vaincus être reçus à Antalo, avec les mêmes honueurs, et souvent nous les avons entendus défier amicalement leurs antagonistes , de recommencer le jeu. Mais d’autres fois les deux parties entrent ; hommes et femmes, dans un si furieux accès de rage, qu'ils se font les plus terribles menaces, et saccablent d'injures respectivement. Aussi, comme cela se voit souvent dans notre pays, le jeu finit par des coups ; mais en ce cas
mème ils ne se servent jamais d’autres armes que des bâtons ou crosses avec lesquelles ils ont joué. M. Pearce étant présent , 1l arriva un jour, que les habitans de la ville de Moculla furent si échauffés les uns contre les autres, que la contestation devint des plus alarmantes, et que le ras fut obligé d’interposer son autorité. Avant quil parvint à séparer les combattans , plusieurs hommes furent étendus morts sur le champ de bataille. Le ras lui-même reçut un coup dans la mélée ; mais l'humanité, qui est un des traits les plus saillans de son caractère, lui fit retenir le bras de M. Pearce qui avait déjà tiré ses pistolets pour le défendre.
On concevra facilement que, chez un peuple aussi vif, aussi actif que le sont les Abyssiniens, les mariages , les naissances , ou tout autre événement important, sont célébrés par des fêtes et des réjouissances, qui toutefois se ressemblent tellement quil est inutile d’entrer dans plus de détails à ce sujet. J’ajouterai seulement que rien n’est plus agréable à voir que la bonne intelligence et la joie qui règnent d’abord dans ces assemblées ; et c’est même une chose remarquable que, dans les scènes d'ivresse, qu'elles ne manquent jamais de produire , il est très-rare qu'il s'élève une querelle
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entre les personnes d’un rang élevé. Jamais je n’en ai vu une seule tirer son coutelas en pareille occasion.
Le 27 avril , le ras me donna une audience publique , ouil me remit une lettre écrite en éthiopien, qu'il me pria de présenter à Sa Majesté ou à son ministre , et en même-temps il me fit don d'une chaîne d'or à laquelle était suspendue une médaille aux armes des empereurs d’Abyssinie, C'était, me dit-il, le plus grand honneur qu’il füt en son pouvoir de conférer. Il me pria aussi de conduire À yto Debib en Angleterre, ce que je fus forcé de refuser. Il me dit, de plus, qu'il avait deux petits lions qu'il desirait que jemmenasse pour les offrir, de sa part , à Sa Majesté ; mais la longueur du chemin en rendait le transport impossible. Un de ces animaux fut amené par son gardien, dans la salle où nous étions.
Peu de temps après il devint si intraitable qu'il fallut le renfermer , et il ne tarda pas à mourir.
Au milieu de la nuit suivante le ras nous fit appeler pour partager sa collation. Selon la coutume, nous le trouvâmes assis sur sa couche, près d'un bon feu, et accompagné de quelques-uns de ses serviteurs les plus admis à sa familiarité , et de quelques esclaves
Shangallas. Dans le peu de temps que dura le repas, on vint deux fois demander justice à sa porte, en criant abaitl abaït! maitre!
maitre! ce qui est la manière dont on s'adresse à sessupérieurs en pareille occasion. À ce cri, le ras ordonna que les supplians fussent introduits. Après avoir entendu leurs plaintes et leur avoir recommandé le secret , il leur dit de comparaitre devant lui en public au jour qu'il leur indiqua. Par ce moyen et d’autres du même genre, il est si bien instruit de tout ce qui se passe, que les chefs, quelque éloignés que soient leurs districts ; n'osent jamais, de peur qu'elle ne vienne à sa connoissance , commettre d'injustice trop criante.
J'ai eu souvent occasion de parler des Shangallas, qui se trouvaient auprès du ras; en conséquence , je donnerai une courte notice de leur nation. Il paraît que le nom de Shangalla ou Shankalla est un terme générique appliqué par les Abyssiniens à tous les nègres, de même qu'ils donnent les noms de Taltal et de Shiho aux diverses tribus de la côte. Tous les Shangallas avec qui j'ai conversé, ne voulaient pas reconnaître cette appellation ; mais ils désignaient leurs tribus sous des noms distincts. La plupart d’entre eux avaient été faits prisonniers aux environs du bas Tacazze, ou
dans les forêts situées au nord de l’Abyssinie. Quelques-uns avaient été amenés (par les marchands) des pays situés au-delà du Nil, et même d'aussi loin que les environs du Bahr al Abiad. J'ai reçu d’un de ceux-ci les détails suivans sur la nation à laquelle il appartenait. Sa tribu se nommait Dézzela , et habitait un district appelé Darbanja , qui fait partie d’une contrée située à trois jours de marche au-delà du Nil, et dont le nom est Darmitchegua. Cet homme me dit que ses compatriotes n'avaient qu'une notion très-imparfaite de la Divinité, qu'ils appellent Ha Leur seul acte de religion , qui se fait un grand jour de fête, appelé Kemous, et ou tout le peuple s’assemble , consiste à sacrifier une vache , qu’on ne tue pas de la manière accoutumée en lui coupant la gorge , mais en fui donnant mille coups de poignard. Les Shangallas n'ont ni prêtres, ni chefs, tous les hommes étant considérés comme égaux. Cependant ils ont le plus grand respect pour l’âge. Un homme âgé a toujours le privilége de boire le premier , et d’avoir deux femmes , tandis que les jeunes gens doivent se contenter d'une seule. Lorsqu’un jeune Shangalla a résolu de se marier, il offre sa sœur à un autre homme qui lui donne la sienne en retour. S'il n'a point de sœur il va à
la guerre pour faire une femme prisonniere.
Après cela il adopte cette femme pour sa sœur, puis il l'échange. Il n'y a point de dot. Les Shangallas ne se marient pas de si bonne heure que les Abyssiniens ; ils attendent l’âge de dixsept ou dix-huit ans. On dit cependant que les deux sexes n’ont de communication l’un avec l’autre qu'après le mariage. L’adultère est puni de mort. Les femmes, outre les soins du ménage, aident les hommes à cultiver la terre, et ont droit d'en partager également les fruits. Lorsqu'un enfant vient au monde, le père lui donne un nom qui est ordinairement relatif à quelque particularité de sa naissance ou à quelque marque qu'il a sur le corps. Celui de qui J'ai tiré mes renseignemens se nomimait Oma-Zéna, parce qu'il était né avec une verrue sur la main. D’autres s’appelaient Zmmagokwa , né la nuit; Wokéa, né tandis qu'on faisait du bouza ; Wennéa , né sur la terre , Magokwa , signifiant nuit, Kéa , bouza, et Ennéa, poussière. Lorsqu'un homme est mort on l’enterre, sans aucune cérémonie, dans ses vêtemens; et ses parens tuent et mangent son bétail. Sa femme a tout le mobilier pour sa part, et ses enfans ont ses armes, ses instrumens aratoires et sa terre. L'occupation favorite des hommes est la chasse , et
EN ABYSSINTIE. 145 ils mangent indifféremment de la chair d'éléphant , de rhinocéros, de buffle, de daim , de serpent, de rat, ou toute autre chose qu'ils peuvent se procurer. Le rhinocéros de leur pays a invariablement deux cornes.
Les armes de ces sauvages consistent en boucliers, en lances, en arcs et en flèches , et ia tribu est continuellement en guerre contre le peuple de Metikul et celui de Banja, qui font de fréquentes invasions dans son pays pour se procurer des esclaves Lorsque les Dizzela font des prisonniers , ils leur lient les jambes, et ils les emploient à iisser de la toile ou à forger du fer. S'ils. sont incapables de travailler , ils les tuent. Un peuple tres-robuste, qui est appelé Dippoura , réside dans l'intérieur du pays des Dabanja. Mon Shangalla paraissait bien connaître les montagnes de Duggala. Iles disait situées à l’opposite du Dar-Four. Il parlait d'une montagne, appelée Yiba Hossa , où ses compatriotes avaient coutume de se retirer lorsqu ils étaient poursuivis par l'ennemi. Plusieurs rivières | nommées Quoquia, Pusa, Kuossa et Popa, traversent ces districts, et coulent , dit-on, dans la même direction que le Bahr-al-Abiad. Il ÿ à trois jours de marche dequis ce fleuve jusqu’à la Kuossa , et un jour depuis celle ci jusqu’à la | Ii. 10
146 VOYAGE Pusa. Les autres sont plus enfoncées dans l'intérieur des terres.
Les seuls instrumens de musique en usage parmi les Shangallas sont des trompettes faites avec la corne des agazen, des chalumeaux faits avec des bambous et une espèce de lyre à cinq cordes, appelée jungua, dont j'ai donné une esquisse ( /oy. pl. XX VI). Celui de qui je tiens ces renseignemens ma dit, que la musique d'une grande jungua était ravissante , et 1l était égayé au seul souvenir des ‘sons harmonieux qu'elle rendait, On trouvera dans l'4ppendix un vocabulaire étendu de la langue de ce peuple, langue qui, probablement, a un plus grand rapport avec quelques-uns des dialectes des nègres méridionaux ou occidentaux , que tout autre que j'aie pu me procurer.
M. Bruce à très-habilement décrit la tribu de Shangallas , qui réside près du Tacazze (1). A toutautre égard que la couleur et la forme da corps, elle parait faire un autre peuple que les Dabanja, la langue des deux tribus étant aussi entièrement distincte. Deux petits garcons de la tribu des Shangallas Tacazze , qui avaient été faits prisonniers peu de temps
(1) Voyez la traduction française du Voyage aux Sources du Nil tom. IV, p. 664. ( Note du traducteur. )
EN ABYSSINIE. 147 avant mon arrivée, m'amusèrent beaucoup par des chants et des danses particulières à leur nation. Ils avaient appris dans leur enfance une chanson dont les paroles et l'air étaient fort touchans. On me la traduisit à
peu près de la maniere suivante :
« Ils viennent et nous saisissent sur la rive du Tacazze : ils nous réduisent en esclavage.
Nos mères effrayées fuyent vers les montagnes, Et nous laissent seuls aux mains des étrangers. »
Toutefois, à parler généralement, les es:
claves sont fort heureux en Abyssinie. Plnsieurs de ceux avec qui Je conversai avaient été pris dans un âge mür , et cependant ils préféraient leur esclavage à la vie qu’ils menaient dans leur pays natal. Cela peut provenir en grande parte de la souplesse de leur caracière, qui les fait shabituer promptement parmi les étrangers. À la vérité, l'esclavage est plutôt honorable que honteux dans tout l'Orient, et il y diffère grandement de ce qu'il est dans les Indes occidentales. Les esclaves n'y ont pas de longs voyages à faire, leurs habitudes n'éprouvent pas un changement trop violent, et enfin ils n'ont pas à dévorer les mépris des blancs. Au contraire, il arrive fréquemment qu'on les adopte comme enfans
1/8 VOYAGE | dans la famille, et pour me servir d'une image usitée dans l'Orient , « ils se réchauffent dans le sein de leur maïître. » | | Lorsque j'eus acquiescé au desir que M. Cof:
fin m'avait témoigné de rester en Abyssinie, le ras fit venir à minuit (dans la nuit du 2 au 3 mat) quatre des principaux prêtres d’Antalo, et déclara devant eux ses intentions au sujet de nos deux compairiotes. Il promit de les traiter toujours avec bonté, de pourvoir à tous leurs besoins , et de leur faciliter les moyens de retourner dans leur pays lorsqu'ils le desireraient. Conformément à une demande que j avais faite pour prévenir toute contestation au suiet des choses de première nécessité, il fut convenu que MM. Pearce et Coffin auraient trois énterlaams ( vingt quatre boisseaux) de blé par mois, du fourrage pour deux chevaux , trente morceaux de sel par semaine, un gwmbo de maiz par jour, et de iout autre article à proportion. Enfin, le ras promit que , si M. Pearce lui demeurait attaché fidèlement, il lui donnerait un revenu considérable. L’arrangement fait , les prêtres , comme de coutume, récitérent une prière pour donner la sanction à l'acte, après quoi ils se retirérent. Nous primes ensuite le repas de la nuit, qui consista en volaille, en
EN ABYSSINIE. 149 carrys et en une grande quantité de gâteaux faits avec des pois et du teff.
Le lendemain , tandis qu'on faisait les pré.
paratifs de notre départ, le ras se montra fort ému ; il me tint constamment près de lui, et fixant ses yeux sur moi d’un air affligé, il me demanda plusieurs fois « Si je reviendrais encore en Abyssinie.» Je lui répondis, avec quelque regret, que je croyais ne plus entreprendre ce voyage. Un songe qu'il avait eu quelques jours auparavant , avait laissé une profonde impression dans son esprit. Il s'était imaginé qu'il était assis sur la cime d'une montagne , qu'il me voyait semer , des deux mains dans une plaine, du blé qui croissait aussitôt en profusion tout autour de moi, et qu'en même temps il avait regardé ses genoux , et s'était aperçu que sa robe était remplie d'or. On ne peut se figurer l'effet que ce songe produisit dans un pays dont les habitans sont fort superstitieux , et aiment passionément le genre d'allégorie qu’on trouve dans l'Écriture sainte.
Dans le cours de la nuit suivante nous fimes notre dernière visite au ras , qui était toujours trés-affecté. Il témoigna , dans les termes les plus forts , sa reconnaissance envers notre
souverain, qui s’occupait du bien-être d'un pays si lointain, et il promit d'encourager , par tous les moyens qui seraient en son pouvoir, des communications avec la Grande- Bretagne. En même temps il exprima avec franchise la crainte que le pays qu'il gouvernait ne püt fournir assez d'articles précieux pour que ceux de nos négocians qui sengageraient dans un trafic si précaire , y trouvassent de l'avantage, vu surtout que les Abyssiniens connaissaient peu les opérations de commerce , et que les troubles qui agitaient les provinces empêéchaient que l'or et d’autres marchandises de prix ne fussent apportés de l'intérieur du pays. Il assura cependant que si l'on traçait un plan pour vaincre ces difficultés , il s'empresserait d’en faciliter l’exécution, quoique , ajouta-t-il, ce serait vainement qu'il interviendrait dans les négociations avec les Mahométans de la côte, tant qu'ils auraient l'empire de la mer Rouge. Il y avait tant de bons sens dans ces observations, et elles s’accordaient si bien avec mes idées , que je me bornai à répondre que je ne perdrais jamais de vue les intérêts de l’Abyssinie , et que j'étais porté à croire que les ministres de sa majesté se feraient un vrai plaisir de concou-
EN ABYSSINTE. IE
rir à la prospérité de cet Etat. L'entretien dura depuis deux heures après minuit jusqu'au jour, que nous nous disposämes à prendre congé.
Le respectable vieillard se leva de dessus sa couche, et nous reconduisit jusquà la porte de la salle ; et le visage baigné de pleurs il demeura là jusqu à ce que nous eussions tout-àfait disparu.