CHAPITRE IX
Arrivée à CHeLicuT. — Baptème d'un jeune Musuiman. — Manière d’administrer la communion. — Latitude et longitude de Cnericur. — Départ de cette ville, — Particularité sur le premier peintre du ras, et détails sur l’art de la peinture en AByssiNir. — Visite au chef de GirazTa. — Défilé de l'Arsara. — Arrivée à ABBa Tsama.—Le palambaras TokLou. — Voyage à ApouEx. — Course à Axum. — Ruines de cette ville. — Inscription Éraiorique. — Nouvel examen de l'INSGRIPTION GRECQUE que j'avais découverte dans mon premier voyage. — Remarques générales sur cette inscription. Retour à Anouem. — Maladies qui règnent en ABYssiNIE. — Funérailles.— Description du Toscar. — Commerce et importance d'Apourx. — Marche vers la côte. — Ruines du monastère d'AsBA ASFÉ, près du Mares. — Fragment d’une ancienne INSCRIFTION ErHioPiquE trouvé en ce lien. — Arrivée à Dixan. — Voyageurs du Dar-Four.— Descente de la montagne d’'AssauLzI.—Départ et portrait du Baharnegash YEsous. — Arrivée à Massouan. — Commerce de cette Ile. — Particularités sur l’ancienne ville d’ADuzts. — Départ
pour Mora.— Arrivée en cette ville.
À sortir d’Antalo, nous primes le chemin de Chelicut , et à notre arrivée dans cette ville nous achevames nos préparatifs pour nous
rendre à la côte. Le lendemain j'assistai au baptême d’un jeune Bédouin , qui était au service de M. Pearce. Son maître’, tant pour l'avantage du jeune homme que par le desir de faire, dans l'esprit des Abyssiniens , une impression favorable aux Anglais, l'avait engagé à embrasser la religion chrétienne. J'avais , au moyen de quelques présens, obtenu la permission de ses amis; et lui-même était enchanté de son abjuration , à cause des nombreux désagrémens auxquels il avait été exposé en qualité de Musulman. La cérémonie se fit le 5 mai, au point du jour , moment qu'on doit prendre , parce qu'ensuite on administre le sacrement de lacommunion, qui ne peut être donné qu'à jeun. |
À notre arrivée à l’église, nous trouvämes Abou-Baria, chef des prêtres , qui nous attendaitavec vingt autres ecclésiastiques d'un ordre inférieur. Ils étaient dans une aire d'environ quatre-vingt-dix pieds de diamètre. Quelquesuns chantaient des pseaumes et les autres préparaient l'eau et faisaient toutes les dispositions nécessaires pour la cérémonie. Au lever du soleil , le chef des prêtres fit dire à chacun ce qu'il avait à faire. L'officiant était revêtu de robes blanches et flottantes ; il avait sur la tête une tiare ou un haut bonnet en argent,
et1l tenait de la main droite un encensoir allumé. Un autre prêtre , d'un rang égal, enveloppé dans de semblables robes, portait une grande croix dorée, et un troisième avait à la main une petite fiole contenant du meiron , c'est-à-dire du saint-chrème, quiest fourni à l’église d'Abyssinie par le patriarche d’Alexandrie. Les prêtres assistans foruraient ur demicercle , au centre duquel le jeune homme était placé, et nous autres étions rangés en face.
Après qu'on eut chanté des pseaumes durant quelques minutes , un des prêtres fit entrer le cathécumène dans un grandbassin plein d'eau, et lui lava tout le corps avec soin. Pendant ce temps là, un petit vaisseau servant de fonts et appelé mé-ti-mak, qu'on tient toujours hors de l'église , parce qu'il n'est pas permis d'y entrer à ceux qui n'ont pas reçu le baptême, fut placé au milieu de l'aire. Il était plein d’eau, que le prêtre bénit en récitant une prière, en donnant, à diverses reprises , de l’encensoir à l'entour , et en y mettant un peu de meiron avec lequel il fit une croix. Le jeune homme, mouillé de la tête aux pieds , fut ramené vers les fonts et placé nu et debout, au milieu, puis il fut requis de renoncer « à Satan et à ses pompes »; ce quil fit en récitant quatre fois, et en se tournant à chacune, vers un des quatre
EN ABYSSINIE. 155 points cardinaux, une formule qui lui avait été donnée. On demanda ensuite le parrain.
Je me présentai et imposai au jeune homme le nom de George , en l'honneur de Sa Majesté le roi de la Grande Bretagne , aujourd'hui régnant, puis on me pria de réciter le Symbole et l'Oraison Dominicale, et l’on me fit faire les mêmes promesses que celles qui sont exigées par notre église. Après cela le chef des prêtres prit d’une main le cathécumène, plongea l’autre dans l’eau , et lui fit le signe de la croix sur le front , en disant : » George, je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint- Esprit.» Tous les assistans se mirent à genoux et réciterent ensemble l’Oraison Dominicale.
Là , me dit-on, se termine ordinairement la cérémonie ; mais comme Île néophyte avait été Musulman , on lui fit l’onction avec le saint-chrême et en formede croix, sur les membres et toutes les jointures, au nombre de trente-six fois. Ensuite on l’enveloppa dans une pièce de toile blanche (1), et on le plaça, pour un moment , entre mes bras, les prêtres
(1) C'était très-anciennement une partie de la cérémonie du baptème, ainsi que le rapporte Casalius, d’après le témoignage de beaucoup de Pères de l'Eglise. — Puellus infans mutatione vestis sensu externo festum colit, quando quidem tinteriori animi sensu nondum potest , etc. Vide de
me disant « que je devais, dès cet instant, le considérer réellement comme mon fils. »
Toute la cérémonie se fit avec beaucoup de décence et un recueillément très-religieux. Le néophyte, selon la coutume de la plupart des églises de l'Orient, reçut la communion (r).
À la sortie de l'église, le chef des prêtres nous atcoMmpagna à notre demeure , et il y resta avec nous prés d’une heure. Il me fit beaucoup de complimens et me dit que j'avais fait une action qui serait inscrite à jamais dans leurs livres, parce qu’elle prouvait que les Anglais n'étaient pas des Francs, (faisant allusion de la sorte à la conduite des Jésuites au sujet du baptême) mais que nous professions la religion pure des apôtres. Après quelques autres discours , Où il exprima la plus haute idée de notre doctrine , il répéta à-peu-pres ce que le ras m'avait dit, en le citant : « Nous marchons » dans l'obscurité, sans savoir ni ce qui est » bien, nice qui est mal; mais je crois que » nous ne ferons rien de bon, que vous
veteribus sacris Christianorum ritibus , auctore Johan. Bapt. Casalius Romanus. Francofurti, 1681.
(1) Ritum Eucharistiæ suscipiendæ post baptismum non
solum adultis, verum etiam infantibus fuisse communem.
‘Casalius, p, 60.
» nenousayez donné quelques lecons.Quant à » présent, » poursuivit-il, en se levant de son siége , « je vais, selon le vœu du ras et » vu l'amitié que je vous porte, prier Dieu » pour vous. » Alors il réeita , pour notre heureux retour dans notre patrie, une longue prière , à laquelle nous répondimes de bon cœur, Amen. |
Si je me suis un peu étendu sur la cérémonie du baptème dont il vient d'être question, c'est qu'elle décide un des points Les plus contestés au sujet de l’église d’Abyssinie , les Jésuites l'ayant toujours accusée d’un vice dans la forme d’administrer ce sacrement, qui le rendait nul. En conséquence ils exigerent que ceux qui embrassaient la religion catholique romaine , se fissent baptiser de nouveau, ce qui causa de grands troubles et finit par occasionner l'expulsion de ces religieux. On a aussi représenté faussement une cérémonie que font les Abyssiniens à la fête de l’'Epiphanie qui , selon leur calendrier, tombe au 1r janvier. Ce jour, la plupart d’entre eux se rassemblent sur les bords des ruisseaux et des lacs , pour faire une espèce d’ablution (1), qu'on a considérée comme une répé-
(1) M. Bruce a très-bien décrit cette cérémonie, à laquelle
158 VOYAGE tition annuelle du baptéme. J'ai fait beaucoup de recherches sur cette coutume, que M. Pearce avait vu pratiquer tous les ans depuis sa résidence en Abyssinie , et jai trouvé qu'on ne la regardait que comme une simple commémoration du baptême de Jésus-Christ , et que c'était moins une cérémonie religieuse qu’une occasion de se livrer à l’intempérance et à la joie. Les jeunes gens, ainsi que le dit Ludolf, après avoir reçu la bénédiction du prêtre , sautent dans l'eau, s'en jettent les uns aux autres, dansent, font des bonds et remplissent les campagnes voisines de leurs cris, jeu auquel ils ne manquent pas de gagner des rhumes.
Les Abyssiniens recoivent le Sacrement de la communion sous les deux espèces. Le pain est toujours frais et très-mince, et le vin se fait avec un raisin rouge qui est commun en quelques provinces d'Abyÿssinie; mais en d'autres lieux on est obligé d'y suppléer par une liqueur faite au moyen de raisins secs mis dans de l'eau. Après la consécration du pain et du vin, et à l'instant où l'on va les distribuer au peuple, on sonne une cloche et tous les assistans se prosternent à terre; mais
ilaassisté, étant à Adoueh. ( Voy. la traduction francaise du Voyage aux Sources du Nil, tom. V, p. 677 et suiv.)
EN ABYSSINIE. 7 nd ilne parait pas que ce soit comme croyant à la présence réelle ; car aucun de ceux avec qui je me suis entretenu sur ce sujet, n'avait une telle croyance. Célébrant et communians s’abstiennent de manger et de boire avant de recevoir le sacrement, qui, en conséquence, s’administre généralement dès le matin. Anciennement on ne pouvait recevoir la communion lorsqu'on avait plusieurs femmes ; mais l'église se relâche de sa rigueur à cet égard, lorsque la puissance et la richesse mettent à l'abri de sa censure. L’autel sur lequel le pain -et le vin sont préparés , est appelé Täbot. Il est considéré comme une arche sainte ;-et le respect qu'on lui porte se rattache à quelques traditions relatives « à l'enlèvement de l’arche d'alliance par Menilek » , arche qui est supposée avoir été déposée dans l’église d’Axum.
Durant notre séjour à Chelicut , je fis, pour déterminer la position de cette ville ,un grand nombre d'observations dont voici les résultats :
Par une hauteur méridienne de
la Lune, le 235 avril, 13091! 10/ Idem, idem , le 24 13 91 49 2) 26 43 8
RS RS EUR RRPEEAT Gé EE TIRE]
Latitude moyenne de Chelicut, 13021’ 34"
Longitude déduite d'observations lunaires.
26 avril, 1°re SHTER A 4o° 32/ 26!
| ce a NN ho 44 45 San SEA Li 3 49
27 avril, ere suite..... Lo 38 o D 0 0 on
PAR 0 0 DRE Pr
Long.moyenne deChelicut, L0°37" 17"
Ces observations placent cette ville un peu plus loin à l'ouest que je n’ai osé la porter , à cause de la longitude que M. Bruce donne à Gondar, et de plusieurs suites de gisemens relevés dans mes différentes courses. En conséquence , j'aipris, pour les positions indiquées sur lacarte, un milieu entre les sîsemens et les observations lunaires.
Avant de quitter Chelicut, j'achetai , d'un neveu du ras, une petite jument qui passait pour une des meilleures du pays. Elle avaitété envoyée de la province de Gojam, près des sources du Nil, en présent au ras. J'ai eu le bonheur de l’amener saine et sauve en Angleterre ; et comme y étais fort attaché, l'ayant chaque jour nourrie de ma propre main, du-
EN ABYSSINIE. 1617 rant un long et pénible voyage , j'étais inquiet de ce qu'elle deviendrait. En conséquence, j'ai pris la liberté de l’offrir à son altesse royale le prince régent , qui a bien voulu l’accepter , et maintenant elle erre à son gré dans le parc d'Hampton-Court.
Nous nous miîimes en route le 5 mai à dix heures du matin. Nous fûmes accompagnés, l'espace de quelques milles, par le prince Kasimaj Ÿesous, et par quelques autres personnes dont nous avions fait la connaissance à Chelicut , et qui voulurent absolument nous donner cette dernière marque d'intérêt. De ce nombre était le premier peintre du ras. À considérer le peu de moyens de perfectionnement qu'offre le pays, je fus surpris des progrès qu'il avait faits dans son art. « Je suis comme » un homme qui a les yeux bandés, me dit-il, » je travaille sans y voir, et par conséquent » ce que je fais ne peut être fort bon.» Tous les Abyssiniens aiment passionnément les peintures. Les murs de leurs églises en sont couverts, et il n’est pas de chef qui ne soit charme d’avoir un tableau peint sur un des murs de sa salle principale. Comme je desirais de rapporter un monument de l’art en Abyssinie, je priai le peintre dont je viens de parler, de me
copier un de ses meilleurstableaux durant mon II. \ II
séjour à Chelicut. Il s'en acquitta en six jours; et je mamusai fort à le voir travailler. Il attacha d'abord son papier à la muraille. Puis il traça tout son dessin avec du charbon, et il recouvrit le trait avec une sorte d’encre commune de l'Inde. Cela fait, 1l appliqua les couleurs. Considérant ce tableau comme supérieur à quelques égards, à ce qu’on aurait pu attendre , j'en donnerai le dessin pour l'amusement du lecteur ( Foy. pl. XXIV ). Il représente deux cavaliers Abyssiniens combattant contre les Gallas. L’habit des guerriers et les harnois des chevaux sont passablement retracés. Il me parait même y avoir quelque chose de très-caractéristique dans la contenance des Gallas, qui font retraite. Ceux-ci, bien qu’ils aient été témoins du courage extraordinaire de leur compagnon, qui maintient son poste sans faire attention à la lance dont il a le corps percé d'outre en outre, semblent songer qu'il est temps de quitter le champ de bataille. Les Abyssiniens exagérent toujours d’une manière étrange les dimensions de l'œil, et ils présentent constamment le visage de face, excepté toutefois lorsque le personnage est un juif; car alors ils ne manquent jamais de le montrer de profil, singularité dont il ne m'a pas été possible de bien connaitre la cause.
Les couleurs sont extrêmement vives et tranchantes: Le vert , le jaune et le rouge dominent sans offrir aucune dégradation, et ils sont mélés de la manière la plus opposée à l'harmonie dans toute la composition. Les couleurs, employées par le peintre du ras, étaient des plus grossières. C'était un Grec qui les avait rapportées du Caire.
Après nous êire séparés de nos amis nous poursuivimes notre route , et au bout de cinq heures de marche nous gagnâmes Îe haut Gibba , qui git à quelques milles à l’ouest d’un lieu du même nom, que j'aï décrit précédemment. Le ras avait ordonné qu'on nous fournit une belle vache de sa ferme ; mais on nous amena un si chétif animal, que nous crümes devoir lerefuser. Cela occasionna beaucoup d’altercations jusqu’à ce qu'on l'eût remplacé par une meilleure bête. On demanda au chef du lieu pourquoi il n'avait pas d’abord obéi à ses ordres. Il répondit «que ce n'était pas la coutume en Abyssinie , et qu'on n'y faisait rien sans avoir un peu discuté. »
Nous quittâmes Gibba le lendemain à cinq heures et demie du matin, et après avoir passé une petite rivière qui coule en ce lieu, nous commençämes à monter le pays élevé de Giralta. Nous rencontrames , dans une contrée par-
li Led
faitement cultivée, une troupe de paysans qui célébraient une nôce. Les deux époux étaient assis sur une sorte de trône de gazon ombragé par des rameaux verts; et leurs amis exécutaient joyeusement autour d'eux des danses fantasques et sauvages.
Le mariage en Abyssinie parait n'être, généralement parlant , qu'un contrat civil, les prêtres étant appelés rarement pour le sanctifier. Lorsqu'un homme desire d’épouser une jeune personne , 1l s'adresse aux père et mère ou aux plus proches parens , et lorsqu'il a obtenu leur consentement l'affaire est décidée ; car il n'arrive guère que la fille soit consultée. Le point à régler ensuite est celui de la dot, qui doit consister en une certaine quantité, soit d’ouakeas d'or, soit de têtes de bétail , soit de mousquets , soit de pièces de toile. Comme en beaucoup d’autres pays cela fait naître généralement de grandes difficultés, le futur considérant naturellement l'intérêt de sa femme comme étant commun avec le sien.
Cela fait, on rassemble les parens et amis des deux côtés , et l’on déclare le mariage. Après une journée passée en festins et en réjouissances , la mariée est conduite à la maison de l'époux , portée sur les épaules de celui-ci ou sur celles de quelqu'un de ses amis. La mère,
en se séparant de sa fille, enjoint strictement au mari de s'acquitter exactement du devoir conjugal. L’époux, s'il croit avoir lieu de soupconner la virginité de sa femme, la renvoie honteusement à sa famille, et le lien est dissous. Si, au contraire , la preuve requise par la coutume du pays peut être fournie, elle est remise le lendemain à la mère, ou à la plus proche parente de la mariée , et on la conserve comme un témoignage à produire en'sa faveur , si dans la suite elle a querelle avec son époux.
Lafemme ne change pasde nom, et ce qu’elle a reçu en dot ne se confond point avec la propriété du mari, afin qu'elle puissele reprendre, si l'inconduite de celui-ci la forçait à le quitter. Lorsque les deux conjoints conviennent de se séparer , il se fait un arrangement entre eux ; mais si l'épouse est infidele , l'époux a le droit de la renvoyer et de garder la dot. Cependaut il faut que l'adultère soit prouvé clairement pour qu un mari se permette de répudier sa femme, et il n’y a guère que le flagrant délit qui puisse justifier une si extrême rigueur.
En cas de séparation amicale , ce qui , dit-on, est rare , les fils demeurent avec le père, et les filles suivent la mère. Telles sont , en général , les règles de conduite pour la grande
masse du peuple. Les chefs d'un rang élevé et les femmes de qualité (1) peuvent, jusqu’à un certain point, être considérés comme n'en connaissant d'autre que celles que leur prescrit le degré d'importance et d'autorité des parens respectifs qui interviennent toujours en pareil cas. Ilest, comme je l'ai dit, un autre mariage plus saint , qui est confirmé par l’église :
c'est lorsque les deux conjoints communient ensemble. On m a rapporté qu'il devenait chaque année plus rare , la plupart des gens préférant un simple contrat qui peut être dissous à volonté. r
Nous poursuivimes notre route après avoir fait un petit présent à la mariée ; et à neuf heures nous arrivämes à l'église de Saint- Michel ( dont j'ai fait mention dans mon premier journal){2), église située sur une haute montagne qui commande une grande étendue de pays. Nous y trouvèämes un chef de quelque importance, qui nous attendait depuis deux jours avec une suite de cinquante personnes.
(1) Anciennement, le titre d’ozoro était réservé aux dames de très-grande qualité ; mais il est pris aujourd’hui par toute femme qui a le moindre droit à la plus légère distinction. 3
(2) Voyez la traduction francaise des Voyages du vicomte Valentia. tom. IV, p. 119. ( Note du traducteur. ) |
Il avait été envoyé là par Toklou , shum de Temben, vieillard qui jouissait d'une grande autorité et qui était chef du district. Il nous fit prier de nous écarter de quelques milles de notre chemin, pour que nous prissions part à un repas qu'il avait fait préparer pour nous. Cette attention extraordinaire avait évidemment pour but de faire excuser la maniere malhonnéte dont nous avions été recus à Mugga, à notre entrée en Abyssinie. En conséquence j’acceptai l'invitation. Arrivés à la demeure du vieillard, nous le trouvames assis sur sa couche , et il avait un état de maison presque égal à celui de la maison du ras. Il nous témoisna beaucoup d’'égards, et fit tuer deux vaches pour nous régaler. Je lui trouvai un grand sens et de l'instruction ; mais ni lui ni les siens n'étaient fortrenommés pour leur courage ; car ils furent les seuls qui lâchèrent le pied dans la grande bataille livrée contre les Gallas. Comme Toklou avait prouvé, depuis long-temps son attachement au ras, on parut ne pas faire attention à sa faiblesse.
Depuis la province élevée de Giralia, nous descendimes le défilé escarpé de l’Atbara , et à-peu-près a mi-chemin nous trouvâimes un bel emplacement où jaillit une source d'eau qui retombe successivement dans plusieurs
bassins que le temps a creusés dans les rochers. Cette eau est fort renommée pour ses qualités médicinales. En conséquence diverses personnes de marque se rendent à cette source, des provinces éloignées ; et tandis que nous étions aux environs , On vit une nymphe Abyssinienne qui se baignait dans un des bassins avec une de ses suivantes. Ce beau lieu était ombragé par un groupe de grands daro, et par quelques rochers entremélés d’arbrisseaux et de plantes rampantes; et l'eau était bordée de plusieurs variétés de belles fougeres. Des troupes de voyageurs se reposaient sous les arbres; et la voix de quelques religieux qui chantaient en chœur dans une petite chapelle, au-dessous et à quelque distance de laquelle nous étions , s’accordait trèsagréablement avec le caractère du paysage qui nous environnait. Le chemin qui nous restait à faire, nous força de quitter cette charmante retraite pour traverser quelques chaînes plus basses de la montagne. Au bout d’une heure de marche nous parvinmes au bord de la rivière de Ouarré qui coule à peu de distance de la montagne et de la ville de Gullibudda.
Ce lieu est mentionné dans le journal de mon premier voyage, comme la résidence du Palambaras Toklou , l’un des chefs qui nous avaient
toujours montré le plus d'égards. Il occupait, à mon second voyage(r),une autre habitation, située aux environs d'Abba Garima , habitation qui lui avait été donnée par leras. Malgré la distance nous résolûmes d'aller l'y trouver pour jouir du plaisir de passer une journée avec lui. Le chemin fut long et pénible. Nous eùumes à franchir un défilé fort roide, au haut duquel je eueillis quelques beaux échantillons de gardenia , alors (mai) en fleur, quoiqu'auparavant j'eusse trouvé le même arbre fleuri au mois de septembre. Tandis que nous traversions le district de Tsai, qui est hérissé de rochers, nous eùmes une grosse ondée, puis après avoir passé deux courans d'eau d'un volume considérable , nous continuâmes notre marche jusqu'à cinq heures du soir, que nous arrivâmes , excédés de fatigue, à la porte de notre ami, à Abba Tsama. Sur le de.
vant de la maison était une des plaines les mieux cultivées que j'eusse vues dans cette partie de l’Abyssinie , et elle était arrosée par un ruisseau sinueux et limpide. Comme elle est entourée de hautes montagnes et de rochers offrant les formes les plus pittoresques, elle
(1) Voyages du vicomte Valentia , tom. III, pag. 227. (Note du traducteur. )
17 VOYAGE fait un des lieux les plus agréables du royaume de Tigré.
Le Palambaras qui, par bonheur , était chez lui, sortit de la maison pour nous recevoir. Selon la coutume il donna l’ordre de tuer une vache, et il fit servir, en profusion, des carrys et d’autres mets fortement épicés et particuliers au pays. Toklou avait été tres bel homme dans sa jeunesse, et il était d'un caractère vif et enjoué. On dit qu'il a eu, en même-temps cinq femmes auxquelles il tenait fidèle compagnie. Son unique desir était, disait-il, de jouir de toutes les bonnes choses qui se trouvent ici bas. Il avait coutume d'exprimer ouvertement la plus grande horreur pour la guerre ; mais une ou deux fois dans sa vie , il avait été forcé de combattre , et il avait montré le plus grand courage. Durant la guerre d'Hamazen , ilavait été surpris par les ennemis au nombre de mille, etil les avait repoussés avec deux cents hommes seulement. Dans l’état où la civilisation se trouve en Abyssinie , un pareil caractère lui avait attiré l'admiration et la bienveillance de la plus grande partie de ses compatriotes.
Nous primes congé", le 8 , de notre hôte et notre ami , et nous nous acheminâmes vers Adoueh. En traversant, dans la matinée , un
terrain élevé, nous vimwues clairement les montagnes de Samen , qui nous restaient au sudouest , et même nous distingiämes de larges masses de neige qui reposaient sur les cimes du Béyeda et de l'Amba-Hai. Le chemin qui conduit à Adoueh , passe sur plusieurs chaines de montagnes, et en quelques endroits la pente est des plus roides. Nous nous arrêtämes au milieu du jour, dans un bosquet de grands daro , où je tuai une huppe , d'une belle espèce, qui s'approche de l'érythrynotos. À une heurenous parvinmes à Adoueh. Je fus surpris d'apprendre qu'un Anglais y était arrivé, de la côte, quelques jours auparavant , et bientôt je sus que c'était M. Stuart (1). Il ne lui avait pas été possible de gagner le pays d'Hurrur , pour lequel ïl était parti, d’après mon invitation. Ayant trouvé, à son retour à Moka, une occasion pour passer à Massouah , il avait cru devoir en profiter pour venir me rejoindre et me rendre compte de ses opérations. Je fus trés-affligé de son manque de succès ; mais après l'avoir entendu, je jugeai qu'il n’y avait pas de sa faute. Je reçus aussi la désagréable
(1) C’est le même M. Stuart dont il a été question ci-
devant. Il sera encore parlé de sa mission ci-après. ( Vote du traducteur. )
nouvelle que deux paquets de lettres que J'avais envoyés de Chelicut , au capitaine Weatherhead, par les différentes voies de Massouah et d'Amphila , n’étoient pas arrivées à leur destination, et qu’ainsi il était probable que le vaissean n'aurait pas encore touché la côte , quand nous y parviendrions.
À notre arrivée à Adoueh , nous nous rendimes, d’après le vœu du ras, à sa maison, où nous trouvämes logée l’ozoro Sehen, femme du billetana Ouelled Georgis, vice-gouverneur de la province , qui était absent. Nous ne tardâmes pas à voir paraitre un envoyé , qui nous fit présent , de la part de cette dame, d’un mouton et d’une grande quantité de pain. Selon la coutume du pays, je lui demandai qu'un des gens de son maître vint tuer Le mouton, et il me répondit que nul d'entre eux ne voudrait tuer pour des Chrétiens qui mangeoient avec des Musulmans, faute de laquelle, dit-il, M. Stuart s'était rendu coupable.Sachant combien cela pourrait nous nuire, j'envoyai chercher aussitôt M. Stuart et Hadjy Hamoud, qui l'avait accompagné dans son voyage. L'un et l'autre me tirèrent d'inquiétude en déclarant positivement que l’histoire était tout-à-fait controuvée. M. Stuart ayant été averti de se tenir sur ses gardes à ce sujet, avait fait faire
sa cuisine par un Chrétien dès l'instant ou il avait eu mis le pied en Abyssinie. Bien assuré de l'innocence de notre compatriote , je chargeai M. Pearce de faire de vifs reproches au domestique de Ouelled Georgis, de lui ordonner de reprendre le mouton et le pain ; et de lui déclarer que je n’accepterais rien de son maitre, jusqu’à ce qu'on m'eüt fait des excuses pour cette impértinence.
Nous ne demeurâmes pas long-temps au dépourvu ; car, peu de temps après, on nous apporta une grande quantité de viande de Îa part de deux grecs qui résidaient à Adoueh, et dont l’un qui était fort âgé, et se nommait Sydi Paulus, était beau-père de M. Pearce, ainsi que je l'ai dit précédemment. L'autre, qui avait le nom d'Apostoli, était un homme fort riche. Depuis quarante ans il avait résidé presque toujours à Adoueh ; mais, à mon premier voyage , il était à Constantinople, les Grecs qui font le commerce en Abyssinie, ayant coutume de se rendre de temps en temps en cette ville pour y régler leurs comptes. Dans le cours de la journée , ces deux Grecs me firent visite. J’ai vu rarement des hommes d'un aspect plus vénérable. Sydi Paulus était fort infirme et presque aveugle. Ce ne fut pas non plus sans quelque peine qu'il fut amené
174 HIVOMAGE
sur une mule dans la chambre où nous nous tenions. Lorsqual fut assis il témoigna un vif desir d'examiner mes traits, et 1l me demanda plusieurs foissi j'étais parent d’Yagoubé (M. Bruce). Il me parla quelque temps de ce voyageur , et confirma , presque en tout point, ce que dofter Esther m'en avait dit.
1l y ajouta que l'empereur Tecla Haimanout n'avait pas fait grande attention à M. Bruce jusqu’à ce que celui-ci eût percé une table avecune chandelle ( fait dont je n’avais jamais entendu parler dans le pays), qu’alors il devint le favori du prince, et qu'il reçut letitre de : Balomaal. 11 me rapporta aussi que l'Empereur eut un jour en fantaisie d'avoir la montre de M. Bruce, et quil la lui demanda. Le voyageur la lui refusa, en disant : « Est-ce que dans ce pays le roi mendie ? » Réponse qui fit beaucoup de bruit dans tout l'Empire. Sydi Paulus avait passé cinquante ans en Abyssinie. Apostoli n'avait point vu M. Bruce; mais il s'était souvent entretenu à son sujet avec Janni, qui ne parlait jamais de lui qu'avec respect.
Nous quittâmes Adoueh , le 7 mai, pour faire une course jusqu’à la ville d'Axum , qui était à environ douze milles à l’ouest. Le che: min traverse quelques belles vallées que séparent les unes des autres plusieurs chaines de
montagnes , sur une desquelles est la célébre église de Hannes. A quelques milles d’Axum est une vaste plaine parfaitement cultivée , et à la surface de laquelle on trouve un grand nombre d’agates et de morceaux de spath de différentes couleurs. Axum esi tresagréablement située dans un coin de la plaine qu'abritent les montagnes voisines. Lorsqu'on approche de cette ville , le premier objet qui frappe la vue est un petit obélisque uni, qui est au pied d'une montagne située à main droite, et au sommet de laquelle s'élève le monastère d'Abba Pantaléon. Tout à l'opposite se trouve la grande pierre carrée qui présente l'inscription grecque que j'ai déchiffrée à mon premier voyage. Lorsqu'on a passé entre ces deux monumens , la ville et l'église commencent à se montrer ; et en inclinant un peu vers le nord et en laissant sur la gauche des piedestaux brisés , on voiten plein le grand obélisque , tout près duquel est un immense daro , et dont j'ai donné deux dessins dans mes précédentes publications. Je n'ai point de corrections à y faire. Je me bornerai seulement à remarquer que, dans les Foyages du lord V'alentia (1), la patère du haut de l'obélisque
(1) Voyez l’atlas de la traduction francaise de ces
est, par une légère méprise du graveur , réprésentée comme un peu pointue, tandis qu'elle devrait être ronde, comme elle l’est dans mes grandes vues.
Ce chef-d'œuvre de l’art, ce magnifique monument , formé d'un seul bloc de granit, et haut de soixante pieds, fit sur mon esprit une impression presque aussi forte que celle que j'avais éprouvée la première fois que je l'avais vu. Comme depuis ce temps, jen avais comparé le dessin avec plusieurs monumens de construction égyptienne , grecque et romaine, comparaison qui semblait m autoriser à considérer cet obélisque comme le plus admirable et le plus parfait qu'il y eùt , j'étais encore plus disposé àadmirer le génie et l'adresse consommée qu'il avait fallu déployer pour élever une si lourde masse. Tous les ornemens sont en relief d'une exécution très-hardie, ce qui, tant avec l'espèce de rainure creusée au centre et tout le long de l'obélisque, qu'avec la patere qui le surmonte ,,lui donne une forme élégante et légère qui probablement n’a jamais étéégalée. Plusieurs autres obélisques, l’un desquels a des dimensions encore plus grandes,
Voyages, pl. XVII, et tom. IV, p. 2 du texte. ( Vote du traducteur. )
sont couchés à terre non loin de celui qui vient d'être décrit. Je ne puis parler avec certitude de l’ antiquité de ces monumens ; mais je conjecturerais qu ils n'ont pas été érigeés avant les Ptolémée ; car l'ordreen est grec, etil n’est pas probable qu'il ait été introduit en Abyssinie, à une époque moins avancée. La tradition du pays place l'érection du graud obélisque au règne de l'Empereur AFizana, qui date de plus de trois centsans après l'ère chrétienne; mais Je serais porté à croire que les artistes de ce temps étaient à peine capables d'exécuter un monument d'un style si pur et si achevé, Je pense toutefois qu’il n'y a pas lieu de douter que les obélisques d'Axum n'aient été élevés par des artistes grecs venus d'Egypte. On sait que les Empereurs d’Abyssinie avaient coutume d'en employer, ainsi que le prouvent les excavations qui ont été précédemment décrites (1).
… De l'obélisque nous allâmes à l'église , et nous examinämes de nouveau la petite inscrip-
(x) Voyez l'opinion de M. Sylvestre de Sacy sur ce sujet , { Voyages du, vicomte Valentia , traducti ion française, tom. IV, p. 448), et la note que M. Salt lui-même a placée à la fin de la présente relation. ( Note du traducicur. )
tion éthiopienne que j'avais copiée antérieurement , et je me confirmai dans ma première opinion, qu'elle offreidentiquement les caractères vus par M. Bruce quiles a « établis » ou plutôt convertis en caractères grecs ; carils sont inscrits sur le marchepied d’une espèce de trône ou d’autel, ou «les pieds auraient été placés naturellement » ( pierre qui cependant est de granit et non de pierre commune }), au lieu que le trône sur lequel « le roi était ordinairement couronné » qui se trouve à environ irente toises de l'autre, n'offre pas la plus légère trace d’une seule lettre. M. Bruce rapporte , à l'appuide son inscription , que Poncet l'a vue et s’est trompé en prenant le dernier mot «BASIAEQE » pour Basileos(r); mais après avoir soigneusement examiné l'édition originale de l'ouvrage de Poncet, ainsi que la traduction anglaise , j'ai trouvé qu'il n'y avait pas, dans tout son journal, la plus légère mention de tels caractères ou d’une telle inscription. A la vérité , les jésuites qui ont voyagé dans le pays , ont parlé fréquemment de la grande inscription grecque que J'ai découverte. L'un d'eux remarque qu'il a reconnu le mot Ba-
(1) Voyage aux Sources du Nil, tom. V, Pe 271. (Note
du traducteur. )
EN ABYSSINIE. 179 sileos , et cest probablement sur cela que M. Bruce a fondé sa fausse conjecture.
M. Smith et M. Stuart, qui m'aidèrent dans l’examen que je fis des ruines, furent entièrement d'accord avec moi à ce sujet, Le dernier, dans un voyage qu'il avait fait à Axum , avant que je leusse rencontré à Adoueh , avait copié les caractères dont je viens de faire mention ; et quoiqu'il n'eût pas été fort heureux dans son entreprise, il avait découvert un assez grand nombre de lettres pour prouver qu’elles étaient éthiopiennes. En conséquence, j'ai jugé convenable de donner fac simile de son travail, quoique je considère comme la plus exacte des deux, la copie que j'ai faite et qui se trouve dans les J’oyages du lord Valentia (1):
| WA IHEAR IDAÆNVAW3SHT
Je doïs faire observer aussi que la difficulté de tracer les caractères a fait ométtre à M. Stuart plusieurs de ceux par lesquels l'inscription commence.
(1) Elle est insérée au tom. IV de la traduction franaise, entre les pages 6 et 7. { Note du traducteur.) #
Depuis cette partie des ruines, une petite chaussée conduit à l’église, qui parait être toujours entretenue avec beaucoup de soin, quoique les degrés qui sont au-devant du portail, et qui évidemment sont des restes de quelque construction plus ancienne, tombent en ruine. Dans un mur à droite, on voit sur une pierre étroite et saillante, une courte inscription éthiopienne qu’on dit être fort ancienne , et dont voici une copie :
DAHAT) ZE 7NTNE HNAHR3X
Za-eb-ne gu-be-gube RATS (2),
que 1È traduirais par « ceci rest la pierre sépulcrale de Bazen» ebne signifiant pierre, gube tombeau , et Bazèn étant le nom de plusieurs rois d'Abyssinie. Quant au za mis devant deux des mots, en un Cas il signifie le pronom relatif ce, et dans l'autre il indique le génitif.
(1) De carteres du commencement et de la fin k sont de simples croix qui n'ont aucune signification particulièére.
(2) Il n’y a rien de changé ici à l'orthographe de l'original. ( Note du traducteur. )
EN ABYSSINIE. 18r
Toutefois je ne publie ces conjectures qu’avee beaucoup de défiance , car je sais trop imparfaitement la langue ; et par malheur je ne connais personne qui puisse m'aider, depuis la mort de mon ami le docteur Murray, qui possédait de trop grandes connoissances dans la littérature orientale, pour pouvoir être remplacé facilement. C'est une chose singulière que la pierre, dont je viens de parler, offre la seule épitaphe que j'aie jamais vue en Abyssinie.
Au retour de l’église, je remarquai dans le pavé sur lequel nous passimes , un fragment de pierre plate, représentant gravés deux fers de lance, et quelques autres ornemens que j'ai considérés comme assez curieux pour en prendre copie (7’oy. le n° 3 de la pl. XXVI). J'y ai ajouté les esquisses de deux têtes de lion , sculptées en pierre, qui étaient incrustées dans le mur extérieur et moderne de l'église, et qui probablement servaient autrefois à une fontaine, chacun d’eux ayant une ouverture comme pour laisser passer l'eau (Foy. la même planche n9s 1 et 2). Tout le temps que nous examinämes les ruines, le peuple fut fort insolent et fort désordonné, à l’instigation en grande partie, je crois, des
prêtres (1) qui partout se montrèrent fort inquiets de notre voyage. La foule devint à la. fin si turbulente, que M. Pearce ( voulant le traduire devant le ras pour qu'il y rendit compte de sa conduite) saisit un homme, et l'attacha par son vêtement à celui d’un serviteur que nous avions amené.
Cette smgulière coutume , dont J'ai déià fait mention, ma paru pdd trés-clairement un passage de la Genèse, que j'avais toujours considéré comme fort obscur. Je veux dire l'histoire de la femme de Putiphar qui, n'ayant pu engager Joseph à contenter ses desirs , « le » prit par son manteau, et lui dit : Dormez » avec moi. Alors Joseph lui laissant le man- » teau entre les mains, s'enfuit et sortit hors » du logis.» Dans la douleur d’avoir été méprisée, elle accusa Joseph près de son époux, et lui dit : « L'esclave hébreu que vous nous » avez amené est venu pour me faire violence; » — et mayant entendu crier, il m'a laissé
(1) D’après la manière eivile dont j'avais été recu précédemment à Axum, j'avais tout lieu d’être surpris de ce changement de conduite; mais j'imagine qu’il provenait de la jalousie que les prêtres de cette ville ont concue contre ceux de Chelicut, qui jouissent de la faveur du ras et que par conséquent ils considèrent comme des rivaux.
EN ABYSSINIE. 183 » son manteau que je tenais, et s'en est enfui » dehors. — Le maitre de Joseph ; trop cré- » dule aux accusations de sa femme ; entra à » ces paroles dans une grande colère , — et fit » mettre Joseph en la prison où l'on gardait » ceux que le roi faisait arrêter (1). » Il parait ; en lisant ce passage, sans aucüne explication, que Putiphar, qui semble avoir été un bon homme, agit en cette rencontre avec une in-.
justice extrêre; car il ne fait aucune recherche sur le crime de Joseph, et aussitôt après l’accusation portée contre lui par sa femme , il le fait emprisonner. Si, au contraire, la coutume , qui est générale en Abyssinie, existait alors en Egypte, Putiphar aurait agi justement , et selon la règle par laquelle tout homme arrêté qui s échappe ef abandonne son vétement ; est toujours considéré comme entèrement convaincu du crime (2).
) J'ai eu recours à la traduction de le Maistre de Sacy. (Noté du traducteur. )
(2) On m'a fait observer que le seul témoignagé de la femme pourrait avoir été suffisant pour justifier la conduite de Putiphar ; mais si l’on examine attentivement l’histoire telle qu'elle est retracée au trente-neuvième chapitre de la Genèse , on verra, si je ne me trompe, qu’on y insiste sur le fait du manteau. À tout événement j'espère qu’on m'excusera d’avoir formé cette conjecture.
La conduite turbulente des habitans d'Axumi (qui était due en grande partie à l'absence du nebrit ou chef du district) rendit si désagréable notre séjour en cette ville, que je résolus d'examiner l'inscription grecque sans perdre de temps , pour retourner le plutôt qu’il serait possible à Adoueh. Je me rendis, environné d'une foule grossière, au lieu où étoit la pierre qui la portait, et je la trouvai absolument dans l'état où je l'avais laissée. Je la recopiai sur-le-champ, lettre par lettre, avec beaucoup de soin, et je fus charmé de voir confirmées la plus grande partie des conjectures que j'avais faites , et principalement toute la première ligne. En conséquence je puis maintenant donner une copie de toute l'inscription, corrigée définitivement sur le lieu même (7oy. pl. XX VIN; et pour la satisfaction de mes lecteurs , j'y joindrai une traduction, quoique celle que j'ai donnée dans les voyages du vicomte Valentia n’en diffère que très-peu (1).
(1) Tom. IV, p. 134 de la traduction francaise ; et planche XXV de l'Atlas. ( Vote du traducteur.)
Traduction littérale et figurée de l'inscription R d'Axum.
(Nous. ) Aeizanas, roi des Axomites et des Homérites et de Raeidan (1) et des Ethiopiens et des Sabéens et de Zeyla et de Tiamo et des Boja et des Ta- guie (2), roi des rois (3), fils de Dieu, l’invincible Mars — s'étant révoltée en une occasion , la nation des Boja, nous avons envoyé nos frères , Saiazana et Adephas pour faire la guerre contr’eux, et à :
leur réduction, ( nos frères ) après les avoir soumis, nous les ont amenés avec leurs familles ; de leurs bœufs, * 112 et de leurs moutons 7424 et leurs bêtes de somme; les nourrissant avec la chair des bœufs et leur donnant une
provision de pain et leur fournissant à boire (4) (5) [dance.
de la bière (soué) et du vin ( Maëz ) et de l’eau en abon-
(x) Ce lieu" est mentionné par Louis Barthema qui le nomme Rhada, et le dit situé à trois jours de marche de Séna. { Jänerario, p. 21.)
(2) Les Boja et les Taguie sont des tribus qui se trouvent toujours au nord de l’Abyssinie. Il paraît ainsi qu’il n'y a eu qu’une conquête partielle.
(3) Cela répond précisément au Negush Negashi qui continue à être le titre des empereurs d’Abyssinie.
(4) C’est la boisson ordinaire des classes inférieures en Abyssinie. Elle se fait avec un peu d’orge grillé et du pain.
(5) Le maiz se fait avec du miel fermenté avec de l’orge, et l’on y ajoute une racine amère , appelée sadou.
150 VOYAGE qui (les prisonniers ) étaient au nombre de six chefs, avec leur multitude au nombre de * * * leur faisant chaque joür, du pain de gâteau de froment, *2*, et leur donnant du vin pour un mois, jusqu’au temps où ils nous les aménèrent ; en conséquence leur fournissant toutés choses convenables et vétemens, nous les avons forcés à changerleur domicile, et les avons envoyés en cértain lieu de notre pays ; appelé M— a, et nous avoñhs ordonné qu'ils fussent pourvus de pain, fournissant a leurs six chefs bœufs 4.* En témoignage de reconnaissance à celui qui m’a engendré l’invincible Mars (1), je lui ai dédié üne statué d’or ét une d'argent, et trois d’airain pour lé bien ( qu’il m’a fait). Je n’ajouterai qu'un petit nombre de remarques à celles que j'ai déjà faites sur ce sujet. La plus grande importance de l'inscription est d'être relative à l'histoire du pays, sur laquelle je ferai quelques observations ci-après. Quant à la tribu de 80YrAEITON, dont la conquête constitue le sujet princrpaldé cette même inscription , 1l paraît qu'elle existe toujours sous le nom de Baja, et qu’elle habite un district situé à deux jours de marche aü nord d'Hamazen, district en partie soumis à l'influence
(x) On lit dans le grec « vrep de suxapiorias Ty pe vewnrarros auxnrs À peus. De même il y a dans l’inseription . CARE , PTE SA d’Adulis , « Ar n1 yo Tor peyero beov y Apr éuXæpisian 6s
pe na eyennre, » conformité des plus remarquables.
du Nayb de Massouah et d’un chef chrétien, les habitans eux-mêmes étant à demi chrétiens et à demi-musulmans. Toujours plus au nord réside un peuple appelé Taguié, nom qui, selon toute apparence, répond au TOKAEOT de l'inscription. Quant aux noms de nombre qu’elle renferme , j'ai dit précédemment qu'ils étaient inexplicables; mais je ne puis m'einpêcher de penser qu'ils sont grecs ; et certes le T de la dernière ligne, précédemment rendu par trois, semble le prouver. J’expliquerai donc les figures de la ligne 13, comme consistant en une lettre inconnue qui signitie plusieurs mille , rho, iota et beta , ou r12, celles de la ligne 14, comme zeta, upsilon, Kappa. et della, ou 7424; mais le reste je le le livre à la sagacité de quelqu'un qui soit plus habile que moi à déchiffrer des nombres.
Tandis que je m'occupais à revoir l'inscription grecque , M. Stuart s’efforçait de figurer quelques petites lettres inscrites sur l'autre côté de la pierre; et en examinant ce qu'il avait fait, je vis que les leitres étaient éthiopiennes. En conséquence, je passai sur tous les caractères que je pus vérifier, un fac simile, dont je donne ici copie. (Foy. la planche en regard.)
Quoique les caractères diffèrent essentiel-
lement de ceux dont on se sert aujourd'hut, il est ceriain qu'ils sont éthiopiens; car la plupart ressemblent aux lettres de l'alphabet actuel, et dans la premiere partie de l'inscription les mots sont séparés par deux ronds (°°), placés horizontalement il est vrai, quoique ce soit aujourd'hui la coutume de les mettre perpendiculairement ( 5 ). Une si légère difference de position n’en peut faire aucune. dans le sens qu'ils doivent exprimer. S'il pouvait être prouvé que les caractères de la planche ci- jointe ont été taillés en même temps que l'inscription grecque qui est de l’autre côté de la pierre, ce qui me parait fort probable, cela conduirait à un résultat très-important, et déciderait ce fait, que c'étaient les caractères nationaux usités sous le règne d'Aeizana , chose qui tendrait à détruire l'idée que l'alphabet Ghéez et l'alphabet Cophte sont empruntés du grec (r) , point que j'ai toujours considéré comme des plus improbables(2). Je serais beaucoup plus porté à croire que l'alphabet Ghéez peut tirer son origine d'un certain nombre de lettres éthio-
(1) Voyez les remarques de M. Murray, tom. IL, p.402, Voyage aux Sources du Nil, par M. Bruce (3° édit. )
(2) Ludolf parait avoir eu plus raison de dire que les
piennes ou égyptiennes ; car où peut-on trouver l’alphabet de l’une ou de l'autre nation, avec autant de probabilité qu'en Abyssinie, au milieu d'un peuple qui, non seulement se qualifie d'éthiopien AT PRP , mais qui a le meilleur droit de le faire, et qui ensuite, comme l’histoire le prouve clairement, s’est mélé avec une colonie venue d'Egypte?
J'ai pu m'assurer , d'après un fait curieux que mes recherches m'ont fait découvrir récemment , que la langue parlée dans le pays, à une époque trés-ancienne , était en partie la même que celle qui est en usage aujourd'hui. Cosmas, écrivain grec, qui a visité Adulis et découvert linscription grecque relative aux affaires d'Abyssinie, nous donne, dans son Traité sur le Monde, la description de plusieurs animaux qu'il a rencontrés dans ce pays. Il à très-exactement décrit, dans le nombre , le rhinocéros à deux COrneEs , qui parait être particulier à l'Afrique. Il dit que les Ethiopiens l'appeloient dans leur propre dialecte, &pov * aura , Où arou e harbe, en aspirant le second alpha , et y ajoutant le frs OÙ rise, Que par sv On exprimait le nom
caractères sont fort anciens, et il en donne pour preuve que
le son dequelques-uns est perdu ou confondu avec d’autres. Vide Hist. Ethiop. vol, IV, C, I.
générique de la bête ( 6m) , et que l’épithète äus Y était jointe à cause de la forme sillonnée des narines et de la peau (1). Il
\ e € , \ 3 (tr) Touro ri CG xaAciTes Pivxspos, d'u Toy év Tots UTY pa \ / 3/ LA \ PTE À \ / x Ÿ Ta XépaTa EXEN, ÔTe d'e mEépraTEi CUS VoyTai TA xEpaTE * 0TE te ’ n / , \ V + D47 ce) d'e opa pera Ouou œmoreltes dura, xal œTaAEUTA EUperkovTeu , « / / 3 "ss Al » ! \Y wrTe ka d'érdpa d'uvirbaurémpildar, Ta ev durois maAioTa Ti E wmpoober. { 4 \ \ ‘rh. 3/ U La Tuts de oplaAols xaTO mept Tas yrabous € jer—0i mod'es de mal To ! 1459 un Sont 3/ \ / “ d'éppa TaparAnTid ErTI To EAëDarTi. 6 XI d'e al To TEXAS ToU ’ , ! / / \ 5 depart ŒuTé Enpervs puevov dangiapus TéCoapas—uaæAYTI de auTos oi Ailiomes TA id\ Ve d'iaNExT, & pou 4 pts d'aTUVOTES Tov d'eureper dApa ñ xal oÙ rw na TOY plat : ya d'u& ToÙ Er pou ; 4 Toy Bmpiov, d'a d'é ToÙ adpioi, GpoTpi ay EX TOÙ aXNMATOS TOÙ Tepl Tous €! « \ \ m n/ \ » ? 2 DER polovas, due dé mat To d'épuaros Th érorUmiar aura Telesxo Tes. \ Û 1 9 A \ / réléauar d'è xal ÉGrre év Th Albiomie mo paxpar ioraueros , xœt 1. ! \ \.9 ou > n vexpdv exd'a pér nai uaTal yiaer ayvpe met irTaeror év cime Gain,
o dev awpi£@s xaTe pad. £
Cette faculté que l’animal possède de détendre ses cornes’ est rapportée par Sparman, à qui les Hottentots dirent, « que quand: il marche tranquillement on les voit balotter , et qu'on les entend se heurter et claquer l’une contre l’autre. « ( Voyage au Cap de Bonne Espérance, tom. IT, p.307, trad. fr. Ÿ Cela ma été confirmé par plusieurs naturels de lPAfrique , qui avaient vu l’animal vivant. L'un d’eux ( un Somauli ) m’en a donné la description suivante : « Lorsqu’ il paît tranquillement dans les campagnes, souvent les cornes sont abaissées ( ce qu 711 me montrait en mettant sa main sur sa tête , inclinée dans un angle d'environ quaraute-cinq degrés), mais. lorsqu'il est effrayé (élevant sa main perpendiculairement sur sa tête) l'animal les dresse ainsi.
* Vide p. 334 , Cosmæ indicopleustæ Christ. Opinio de Mundo. L. ET, in Montfaucon.
EN ABYSSINIE. 101 est très-remarquable que le nom sous lequel on désigne cet animal aujourd’hui dans toute l’Abyssinie, soit absolument le même que: celui qui est donné par Cosmas. Dans le
ghéez , il est écrit FRE 2:41, F1. aroué häris, et on le prononce avec une forte aspiration sur le h&, et avec une légère, qui est propre à la langue, après la syllabe finale, ainsi que je l’ai vu dans l'histoire de Ludolf (1), dont javais emporté un exemplaire en Abyssinie, aroué signifiant toujours fera, ou bestia in genere, coïncidence si extraordinaire qu’elle me parait prouver d'une manière très satisfaisante que la langue parlée à la cour d’Axum, du temps de Cosmas, était le ghéez.
Les remarques que le même auteur à faites à ce sujet et les conséquences qu’on peut en tirer sont aussi d’une grande importance, en ce qu'elles tendent à donner une idée plus exacte de la prononciation des lettres grecques , employées dans la construction de ces mots, que celle qu'on en avait auparavant ; car la langue abyssinienne , d’après sa formation particulière (chaque son étant indiqué parfaitement par l'écriture) n’est pas sujette
"(1) Dans l'A mbhartc c’est AO UTE TN Aaris.
Pide Ludotf. L. I. C, 10,78. |
à cette corruption qui a altéré la langue grecque. À cet égard, je renverrai le lecteur à la Nova Collectio Patrum de Montfaucon, d’où j'ai extrait le passage où le traducteur latin a pris, par erreur, l'« ;» pourun mot exprimant aut, et en conséquence à supposé qu'a et ae font deux noms différens appliqués au même animal, erreur où devait tomber tout commentateur , ne connaissant pas la connexité avec le ghéez. Il est aussi fort singulier que Ludolf, à qui l'animal fut mentionné par Grégoire , n'ait pas découvert que c'était le rhinocéros , et qu'il ait cru, au contraire , que c'était le Æhér;ch des Arabes , ou« l’unicorne, qu'on dit être une espèce de chèvre d’une vitesse singulière, » conjecture évidemment fausse.
Nous n'avions pas encore fini de copier les caractères , lorsque nous vimes venir au galop, dans la plaine, avec une suite nombreuse , Nebrid-Isgére-Barria , à l’instante prière de qui nous consentimes à changer de détermination et à retourner à Axum , où nous passämes la journée avec lui. 11 nous traita de la manière la plus aimable, et il nous présenta à sa femme et à sa fille. La modestie et la réserve de celle-ci me confirmèrent dans l'idée que les jeunes filles en Abyssinie ont
une conduite beaucoup plus régulière que les femmes mariées, qui se livrent aux plaisirs de la société avec moins de circonspection, et poussent peut-être la liberté trop loin.
Nous partimes au point du jour. Etant retournés vers l'inscription, nous reprimes l’ou- vrage de la veille, et nous copiâmes toutes les lettres éthiopiennes qu’il fut possible de reconnaître. Notre succès toutefois ne fut pas trèsgrand ; car bien que l'inscription remplit toute la surface de la pierre et qu'elle fut aussi longue que l'inscription grecque qui était gravée sur le côté incliné vers la terre , elle était tellement endommagée par l'injure du temps, dont rien ne la garan tissait , que nous ne trouvâmes en-
tière que la dernière ligne, le reste des caractères que représente. la planche ci- jointe ayant été copiés sur les différentes parties qu'il était possible de distinguer. Je pense cependant que quelqu'un qui résiderait quelque temps à Axum, etquiauraitle loisir de visiter la pierre à différentes heures du jour, pourrait, avec beaucoup d'attention et de persévérance, déchiffrer une très-grande partie de l'inscription.
Ayant accompli notre dessein, nous primes le chemin d’Adoueh, qui traverse la vaste plaine où la ville d’Axum est assise, et sur
laquelle les habitans faisaient passer avec activité la charrue L'air du matin était humide et froid , et une vapeur épaisse étaitsuspendue sur les montagnes du Samen, que cependant on pouvait distinguer de loin. Nous rencontrâmes sur le chemin de grands troupeaux de bétail qu'on menait dans la province de Walkayt, où, dit-on, on l'échange avec avantage contre une grosse toile qu'on y fabrique. A quelques milles d'Adoueh nous découvrimes une nouvelle et belle espèce d'arnarillys, dont chaque tige porte dix ou douze fleurs aussi grandes que celles de la bella-dona , et sortant d’un centre commun. La couleur générale de la corolle était blanche , et chaque pétale avait au mrilieu une seule raie d'un pourpre vif.
L'odeur de la fleur était celle du lilas des vallées, quoique plus forte. Cette superbe plante excita l'admiration de toute notre troupe, et je me rappelai sur-le-champ la belle comparaison que Notre Seigneur a faite en pareille occasion : « Je vous le dis , Salomon dans toute sa splendeur , n'était pas si paré qu'une de ces fleurs. » Nous déterrâmes , non sans beaucoup de peine , quelques bulbes qui étaient enfoncées de deux pieds dans un sol de roche. J'ai été assez heureux pour en rapporter quelquesunes en Angleterre, où elles ont prospéré,
EN ABYSSINIE. 19) quoiqu’elles n'aient pas encore donné de fleurs.
Nous apprimes en arrivant à Adoueh que le billetana Ouelled Georgis, qui était de retour, nous attendait ; ét après avoir changé de vêtemens, nous allâmes lui faire visite. Nous le trouvâmes dans un salon d'été, construit en cannes. Sa femme était assise à sa gauche, derrière un rideau. Après les premiers complimens on servit un repas, comme de coutume. Notre hôte parla peu et se conduisit avec beaucoup de réserve. Bientôt 1l y eut entre M. Pearce et lui une contestation au sujet de nos mulets; le chef voulait ne loger que le mien, qui était un présent du ras, et il parlait d'envoyer tous les autres aux champs.
M. Pearce déclara vivement que comme ser- viteur du ras, qualité à laquelle seule le bille. tana pouvait prétendre, il avait le droit de garder son mulet dansla maison de son maître. Mécontent de cette altercation et remarquant une froideur extraordinaire dans la conduite du jeune chef, je me levai aussitôt qu’on eut desservi et je me retirai. À peine fus-je rentré dans mon appartement, que plusieurs messagers vinrent s'informer du sujet de mon mécontentement. Je répondis qu'il provenait « de l'affront qui nous avait été fait par un des gens
196 VOYAGE du billetana, il y avait deux jours, et de la maniere froide dont j'avais été traité, ce jour même , ce à quoi je n'étais pas accoutumé. »
J'ajoutai que le ras en usait autrement avec moi , et que je n'élais pas disposé à céder à un autre une supériorité que je lui aurais refusée s'il l'avait prétendue. — Cette réponse, je crois, alarma Île billetana ; car au bout de quelques minutes, il me fit visite. Il se répandit en excuses sur ce qui s'était passé, disant que c'était sa manière, et qu'il en aurait agi bien différemment quand ses gens auraient été retirés. Il dit qu'il avait mis en prison le domestique qui s'était conduit avec tant d'insolence, à notre première arrivée à Adouebh, et qu’en conséquence il espérait que j'oublierais le passé et que nous serions amis. Considérant cette scène comme une leçon salutaire donnée au baharnegash et aux Abyssiniens qui devaient nous accompagner jusqu'à la côte, je consentis à sa demande, et depuis ce moment, tout alla bien de part et d'autre. On servit dans la soirée un nouveau repas , auquel la dame assista. Notre hôte lui-même se montra fort aimable, et je jugeai que la conduite du matin devait être imputée à quelque cause que jignorais.
Le lendemain je fus prié d'aller voir un
EN ABYSSINIE. 197 homme qui était à l’article de la mort; mais il avait rendu l’ame avant que je fusse arrivé. La maladie dont il était mort est appelée tigré-ter. C'est une espèce de fièvre, pour laquelle les Abyssiniens emploient un remède singulier. Lorsqu'une personne en est attaquée, ses parens étalent à sa vue tous les ornemens en or et en argent, et tous les beaux habits qu'ils peuventrassembler. Ils font , avec des tambours, des trompettes et de grands cris, le plus de bruit qu'il leur est possible, dans le dessein, autant que j'ai pu m'en assurer , de chasser le diable du corps du malade , les Abyssiniens , en général , croyant que la plupart des maux physiques sont causés par l'esprit malin qui s’est logé dans la partie affligée. Cependant lorsque l'instant fatal approche, tambours et trompettes se taisent, et tous les parens et amis , présens, poussent un long gémissement., La mort étant déclarée , ils s'arrachent les cheveux, se déchirent la peau des tempes, se jettent à terre, criant, sanglotant et se désespérant. Ce ne sont pas seulement les parens de la personne décédée qui expriment ainsi leur douleur ; les voisins, les simples connaissances et les serviteurs se joignent à eux; et durant quelque temps il se
fait un Vacarme qu'on aurait x a 2 de peiné à décrire.
Peu dé temps après le décès, le corps est lavé soigneusement , parfumé d’éncens, cousu dans un habit, et porté à la hâte au cimetière, sur les épaules des parens. Tandis qu’on le dépose dans la tombe, les prêtres récitent les prières d'usage. Le lendemain, ou aussitôt que les parens et amis peuvent se réunir, on célébre le zoscar, ou la fête en l'honneur du mort. Lorsque les parens sont dés gens d’importance, on revét de riches habits un mannequin représentant le défunt; on le place sur le mulet favori de celui-ci, et on le promène dans la ville ou le village voisin de sa résidence, puis on le conduit sur sa fosse, Tous ses autres chevaux et mulets viennent*ensuite, parés d’ornemens que , selon la coutume, le mort avait rassemblés pour cette cérémonie. Nombre de pleureuses louées suivent ce cortége, jetant continuellement les hauts cris, appelant le défunt par son nom et lui disant : « Pourquoi nous quittez-vous? n'avez-vous pas des terres et des maisons? navez-vous pas une femme qui vous aime ?» Et elles l’accusent de cruauté, d'abandonner ses amis de la sorte. En arrivant près delatombeleurslamentations redoublent >
les prêtres et les parens y joignent leurs alleluia et leurs cris; on se déchire de nouveau la figure, et tout cela fait un concert épouvantable. Cette partie de la cérémonie terminée, on retourne à la maison du défunt, où l’on tue du bétail pour un festin , et où l’on verse assez de maiz et de soua pour enivrer toute la troupe. Cette étrange commémoraison se renouvelle à de certains intervalles. Dans le cours de l’année qui suit le décès , les proches parens donnent, à l’envi les uns des autres, des festins magnifiques en l'honneur du défunt, et vont fréquemment visiter son tombeau. Assister à de telles réunions , est le plus grand témoignage de considération qu'on puisse donner à une famille ; mais quelquesuns des plus sensés d’entre les prêtres et la noblesse, improuvent cet usage. Le ras luimême , depuis qu'il est investi de l'autorité, n’a assisté qu à trois cérémonies de ce genre : ça été à la mort de deux de ses frères, et à celle du fit Aurary Zago. Il est bon de remarquer aussi que les personnes des classes supérieures ne se déchirent jamais la peau des tempes, et ne se livrent à aucun excès de douleur, en pareille occasion.
Adoueh pouvant être considérée comme une ville de grande importance dans le pays, j'en
200 VOYAGE donnerai une courte description , à laquelle j'ajouterai quelques remarques sur le commerce qui s’y fait.
Adoueh est située en partie sur la pente et en partie au pied d'une montagne , chose fort peu commune en Abyssinie. Les maisons, qui ont toutes la forme conique, forment des rues assez régulières, et sont entremélées d’arbres (ouanzey ) et de petits jardins , dont quelquesuns sont cultivés avec beaucoup de soin. Ba ville est abondamment fournie d'eau par trois ruisseaux qui coulent dans la vallée. Le nombre des habitans doit être porté à-huit mille ; car j'ai compte plus de huit cents maisons, chacune desquelles, selon un calcul modéré, peut être supposée habitée par dix personnes.
Adouek est le principal entrepôt du commerce des contrées situées à l’orient du Tacazze, tout celui qui se fait entre les provinces intérieures et la côte, passant par les mains des négocians qui résident en cette ville, et qui la plupart sont mahométans. Eu conséquence ceux qui professent la religion musulmane , y ont plus de considération qu'en toute autre partie de. l'empire.
Le principal commerce d’Adoueh consiste dans la fabrique de grosses toiles et de toiles fines, Les premières passent pour les meilleures
EN ABYSSINIE. 201 de tout le pays, et les autres sont peu inférieures , dit-on , à celles qu’on fabrique à Gondar. La quantité de toile qui se fait à Adoueh occasionne de grandes demandes de coton, dont une partie considérable provient des bords inférieurs du Tacazze : celui-ci est considéré comme étant de meilleure qualité que celui qu’on apporte de Massouah , et par conséquent il est plus cher. L'autre néanmoins trouve un prompt débit , et quoiqu'il soit soumis à un droit assez fort au débarquement, et exposé à des exactions arbitraires en che-. min , il rapporte beaucoup de profit. Les autres importations, qui passent par Adoueh pour le marché de Gondar , sont du plomb en petite quantité, de l’étain en bloc, du cuivre, des feuilles d'or, de petits tapis de Perse de couleur éclatante et à bas prix, des soies écrues de la Chine, quelques velours, des draps larges de France, différentes peaux de couleur tirées d'Egypte, de la verrerie et de la rassade de Venise, et nombre d’autres petits articles qui sont apportées de manière ou d'autre de Djeddah.
Les exportations, la plupart desquelles passent par les mains des négocians d’Adoueh, consistent en ivoire,enoretenesclaves. On tire une quantité considérable du premier article,
209 : VOYAGE de là province de Walkayt et du pays bas situé au nord du Shiré. Le débit en est si certain à Massouah , qu'il est aussi cher à Adoueh qu'à cette place, les frais de transport déduits.
Une grande partie de l'or recueilli dans l'intérieur du pays passe aussi par Adoueh; mais ce commerce.est conduit avec un tel mystère, qu'il est impossible de se faire une idée exacte de la quantité de l'exportation. Le nombre d'esclaves , exporté annuellement, peutétrede mille, dont une partie sont: envoyés à Massouah , et les autres dans les petits ports situés au nord de cette place, où on les embarque en secret pour éviter les droits exigés par le nayb. = y Les provinces situées au sud d’Adoueh abondent principalement en bétailet en grains qui, avec le sel qu’elles tirent de la frontière, constituent leurs principauxarticles d'échange. Il y a dans la province de Samen une manufacture de petits tapis. J'en ai vu quelquesuns à Adoueh, et ils étaient bien supérieurs à ce qu'on aurait pu attendre de la fabrique des Abyssiniens. Les habitans d'Axum et des environs sont renommés pour la préparation du parchemin. On travaille le cuivre et le fer dans tout le pays; mais les chaines de cette dernière. matière, les mieux finies, sont an-
portées des contrées situées au sud , et l’on dit qu'elles sont fabriquées chez les Gallas.
Tous les ouvriers en fer sont appelés duda par les Abyssiniens qui, par une étrange superstition, leur supposent la faculté de se transformer la nuit en hyènes et d’être capables alors de se repaiître de chair humaine; ils croient même que s'ils sont blessés durant leur métamorphose, la blessure se retrouve sur la partie correspondante de leur corps, lorsqu'ils ont repris leur forme naturelle. On ne peut concevoir à quel point cette fable est répandue dans tout le pays. Ce ne fut qu'à mon retour que j'appris qu'une pareille superstition existait parmi les Grecs et les Romains. Pline appelle versipelles ceux auxquels on supposait le pouvoir de se transformer en loups (1), et il dit que c'est une fable qui ne mérite aucune confiance (2). Il fait ensuite mention , d'après un auteur grec (Ævanthes), d’un homme qui aurait vécu neuf ans sous la forme d'un loup; puis il fait cette remarque : « Mais la crédulité hellénique approche, en vérité du prodige, et l’on peut dire qu'il n’est
(1) Au Cap de Bonne-Espéranceles hyènes sont toujours appelés loups par les habitans.
(2) Vide Hist, Nat. Lib. VIII, C. XXII.
204 VOYAGE si impudent mensonge qui ne trouve un auteur grec pour garant (1). »
La latitude d’Adoueh a été déduite des deux hauteurs méridiennes d'étoiles, dont les déclinaisons ont été tirées de tables conduites jusqu'à l'année 1810.
11 Mai. — Seconde * an dans la qUENE A la grande ourse (?) donne LAS, Lo’. 410%
Dernière*(benetnach)inidem 14 12 14
Latitude moyenne d'Adoueh 140 12° 30"
M. Bruce place la latitude de cette ville par
(1) Les passages suivans, qui sont extraits de Pétrone, mettent dans tout son jour cette singulière superstition. « Deindé ut respexi comitem ille exsuit se ; omnia vestimenta secundum viam posuit, Stabam tanquam mortuus — at ille circumminxit vestimenta sua , et subito lupus factus est.— Postquam lupus factus est, ululare cæpit et in sylvas Jugit. — Ego primitus nesciebam ubi essem.— Deindé accesst ut vestinenta ejus tollerem , illa autem lapidea facta sunt. — Lupus villam intravit et omnia pecora tanquanrt lanius sanguinem tllis misit, nec tamen derisit, etiamst Jugit, servus enim noster lancea collum ejus trapecit. — Posiquam vent in illum locum, in quo lapidea vestimenta erunt facta , nihil inveni nisi sanguinem. Ut verum domum vent jacebat miles (comes ) meus in lecto et collum illius medicus curabat. Intellexi illum versipellem esse , nec postea cum illo panem gustare potui, non st me occidisses. »
EN ABYSSINIE. 205 les 14° 7/ 597", ce qui fait entre lui et moi une différence d'environ quatre milles et demi.
Cela ne paraîtra pas extraordinaire à toute personne instruüite du grand perfectionnement Opéré récemment dans les instramens de mathématique. Celui dont M. Bruce à fait usage, était un quart de cercle à trois pieds, construit en France; et le mien était un excellent sextant fait par M. Blount. Je remarquerai aussi que M. Bruce ne disant pas de quelle sorte d'horizon artificiel il s’est servi, quelque différence entre sa méthode et la mienne à cet égard, peut en avoir occasionné une légère dans nos observations. La longitude d'Adoueh est déterminée conformément à la mesure qu'il a prise du chemin , depuis Dixan, ville dont ensuite j'ai pu fixer, d'une manière satisfaisante, la position.
Le 12, nous quittämes Adoueh et marchâmes vers la côte. M. Coffin et M. Pearce nous ac- compagnèrent jusqu'à la descente de la vallée de Ribiérani. Ils se séparèrent là de nous, conformément à l'accord que nous avions fait, le ras ayant exprimé vivement le desir de les voir bientôt de retour, et moi-même craignant de les exposer à quelque danger parmi les habitans des frontières, plusieurs desquels
voyaient avec peine qu'ils restassent en Abys+ sinie. Ce ne fut pas sans beaucoup de regret que je laissai ces deux compatriotes dans un pays si lointain. Cependant, convaineu que javais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer leur bien-être, et persuadé que leur résidence en Abyssinie pourrait être avantageuse à ce pays et à eux-mêmes, je ne pouvais blâmer la résolution qu'ils avaient prise, ni me reprocher d'y avoir donné mon consentement. no
Nous nous étions proposé de nous arrêter le soir , à la maison d’Ayto-Ischias qui résidait à Gundufta, Ne l'ayant pas trouvé, nous allämes à la vallée d'Yiha; et bientôt nous arrivèmes à une maison qui appartenait au fils de Konquass-Aylo, maison où nous nous disposèàmes à passer la nuit.
Dans le cours de l’aprés-dinée, nous fimes un demi-miile sur le bord de la rivière de Mareb, pour visiter un édifice en ruine, qui se voit de tres-loin, et qu’on appelle le couvent d'Abba-Asfé. La plus grande partie de ce qui en reste consiste en un vieux bâtiment de pierre de taille, de forme carrée, d'environ soixante pieds de long et de quarante de large, qui s'élève au centre d'une éminence en partie
entourée d'arbres, et commandant une belle vallée, où le Mareb fait plusieurs sinuosités. Cet édifice parait avoir été construit solidement. Les restes des murs ont quelquefois quarante pieds de hauteur sur cinq d’épaisseur , et sont formés de grandes pierres d'environ sept pieds de long sur vingt pouces de large. Ces pierres sont si parfaitement adaptées les unes aux autres, qu à peine voit-on an interstice entre elles , ni mortier, n1 aucun autre ciment n'ayant, je crois, servi à les joindre. Elles sont d'une pierre de sable de couleur jaunâtre ,.et couvertes d'une incrustation fort dure , qui évidemment était destinée à défendre, contre les injures du temps, la surface des murs. En conséquence, la partie qui subsiste encore, offre un aussi parfait modele d'architecture, d'un genre simple, qu'on puisse en trouver un en aucun autre pays.
Abba-Asfé , fondateur de ce monastère, qui en conserve toujours le nom, était un des neuf prêtres qui se rendirent d'Egypte en Ethiopie, dans la première partie du sixième siècle , et sous le règne de l'empereur Ameda (un des prédécesseurs de Caleb}, selon les chroniques abyssiniennes , quoique des auteurs plus modernes aient fixé uue autre époque à cet événement, opinion que j'ai
adoptée dans mon premier journal(1), pour m'être trop reposé sur le jugement d'autrui.
Le rapport des chroniques doit être le plus exact; car j'en ai récemment trouvé la confirmation dans un passage d'un auteur grec, lequel donne le nom du souverain (As) qui régnait en Ethiopie , lorsque ces ecclésiastiques ( xanpru } y arrivérent , particularité qui sera développée dans un court traité que je me propose de donner, sur l'histoire ancienne d'Abyssinie. Malgré le long espace de temps qui, selon ce rapport , s’est écoulé depuis l’arrivée de l'Abba-Asfé {près de mille trois cents ans) , je suis toujours portéà croire, d’après l'aspect général des ruines, qu’elles ant formé partie du bâtiment originaire, et jen tire la conséquence que ce fut peu de temps après, que l’Abyssinie commença à décliner.
Alvarés qui a visité ce lieu en 1520, parle avec admiration de l'édifice, quoiqu'alors äl commençaât à tomber en ruine. Il le nomme Abba facem , et après avoir fait mention d’une église des environs, il dit : « Tout auprès de » cette église est une très-grande et belle tour,
(x) Voyages du vicomte Valentia , tom. IV, p. 228. (Note du traducteur.)
» tant par sa démesurée hauteur que aussi par » sa grosseur et maçonnerie exquise ; mais » elle commençait déjà à tomber en ruine, ».combien qu'elle soit forte et de pierre vive, » couverte et enrichie de si excellens ouvrages, » qu'elle ne démontre rien moins que une » grandeur royale , tellement que je n’ai en- » core veu sa seconde (1). » |
La mention de cet ornement extérieur est précieuse, en ce que trés- probablement elle se rapporte à une frise qui entoure la partie supérieure de l'édifice, et dont j'ai découvert quelques fragmens dans des monceaux de pierre qui étoient auprés. J'en donne ici une esquisse, et j'ai remarqué dans les notes que j'ai rédigées sur les lieux, que vraisemblablement ils faisaient partie du plus grand corps de bâtiment.
(1) Alvarés , traduction francaise transcrite par M, Salt. { Note du traducteur. )