‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 10 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Départ de Vidin. — Arrivée à Belgrachick. — Singuliers environs de cette place. — Première rencontre des bandes d'Albanais à Belilovsa. — Leur insolence et leurs dévastations. — Descente dans le bassin de Scbarkoë. — Arrivée à Nissa.

Si nous en avions cru nos cartes, le voyage de Vidin à Nissa ne nous aurait pas demandé plus de dix ou douze heures : Hussein-Pacha, auquel je soumis le plan de mon itinéraire, déclara sans hésiter qu'il nous faudrait quatre jours. Par quelle erreur de topographie étions-nous condamnés à ce rude voyage? Nous allons l'expliquer en peu de mots.

Il existe au centre de la Turquie, entre la Servie, la Bulgarie et la Macédoine, un immense plateau supérieur, très-acci-

denté, très-irrégulicr et très-peu connu malgré son importance militaire ; c'est celui de la liante Mœsie, d'où s'échappent dans plusieurs directions de nombreux cours d'eau qui forment des vallées plus ou moins praticables. Les mamelons dont ce plateau est hérissé et les crevasses qui les séparent, offrent les configurations les plus étranges, totalement méconnues par les géographes. Ils ont transformé en une espèce de chaîne continue des milliers de pitons indépendants les uns des autres, et tout à fait différents par leur hauteur, par leur disposition, par la nature même de la végétation qui les couvre. Cette région indéfinissable est confondue tantôt avec la Bulgarie, tantôt avec la Roumélie. Elle a été rarement visitée, et je n'ai trouvé dans aucune carte les noms des nombreux villages chrétiens dont elle se compose. La grande route de la Servie à Constantinople passe par Alexinitza ; celle d'Autriche suit le Danube ; celle de Valachie descend par Schumla : la Mœsie est

donc entièrement hors de la ligne des grands chemins de l'empire. Cependant, cette contrée sauvage est la clef de la vallée de Nissa et de celle de Sophie, c'est-àdire du centre même de la Turquie d'Europe. C'est dans les profondeurs de ses vallées boisées que nous trouverons bientôt des foyers de population chrétienne où l'insurrection avait pénétré, et, à sa suite, les dévastations et les fureurs des Àrnautes.

La route de Vidin à Nissa traverse par de nombreux détours ce plateau mystérieux et difficile. Hussein, qui le connaissait dans ses moindres détails, nous avait fixé les étapes que nous devions suivre : la première nous conduisit à Belgrachick par une voie praticable aux voitures, au travers de collines ondulées et pelées, quelquefois couvertes de petits bois de chênes, bas et touffus comme des taillis. Pendant près de douze heures de marche, nous ne rencontrâmes pas une chaumière, pas un être vivant. Cette première journée

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ne nous offrit donc rien d'intéressant, excepté la ville de Belgrachick elle-même, si l'on peut donner ce nom à un groupe de deux cents maisons perchées autour d'une éminence, dont le sommet est couronné par une citadelle armée de douze pièces de canon. Cette citadelle, construite aux frais de Hussein, commande la seule communication qui existe entre le bassin du Danube et la vallée de la Nissava, en dehors de la Servie. Dans l'état présent des affaires, elle me semble devoir être d'une grande utilité pour les Turcs, et le choix de son emplacement ne fait pas moins d'honneur à l'intelligence du vizir de Yidin, que l'exécution n'en a fait à sa libéralité. Peut-être aussi en offrant cet hommage au sultan a-t-il songé à sa propre sûreté, car désormais il devient impossible de surprendre la ville de Vidin, et en cas de malheur la Valachie n'est pas loin : on n'a qu'à franchir le Danube.

En partant de Belgrachick, où nous avaient précédés les avis et les approvi-

sionnemenls envoyés par Hussein, je fis la faute de congédier une escorte de cavaliers qu'il avait mis à mes ordres. Je craignais que ces kavas, selon leur habitude, ne devinssent une charge accablante pour les populations chrétiennes que nous allions traverser, et je complais sur le firman du sultan pour obtenir respect et protection. Hussein y avait joint un boyourdi ou ordre émané de son autorité, qu'on n'avait jamais méconnue, et son cachet me semblait au moins aussi rassurant qu'une escorte. On va voir à l'instant comment ma confiance fut trompée. A peine, en effet, étions-nous sortis de Belgrachick pour descendre le revers méridional de la colline, que le spectacle le plus inattendu et le plus singulier s'offrit à nos regards. Nous nous enfoncions dans des gorges étroites et tortueuses, dominées par des rochers du rouge le plus vif et pourvus des formes les plus pittoresques. Ces rochers, presque tous isolés les uns des autres, présentaient tantôt l'aspect de Ion-

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gués aiguilles obéliscafrs, tantôt celui d'immenses stalactites renversées, quelquefois une sorte de ressemblance fantastique avec des animaux, des navires, des maisons. Ils étaient rangés à droite et à gauche de la roule comme les arbres dans une allée.

La plupart d'entre ces blocs avaient jusqu'à 200 mètres de hauteur, avec une apparence schisteuse et friable. J'en ai vu quelques-uns qui semblaient sortir d'un bouquet de bois, et d'autres qui portaient un bouquet de bois sur leurs cimes. Audessus de cette avenue cyclopéenne planaient des centaines d'oiseaux de proie, les premiers qui frappèrent nos regards en entrant en Turquie, où nous devions bientôt les compter par milliers.

Je recommande aux peintres et aux géologues la descente de Belgrachick à Verbora. Les gorges d'Ollioules en Provence, le défilé de Pancorbo en Espagne, les Alpes, les Pyrénées, les montagnes les plus sauvages du Tyrol et de la Suisse n'ont rien qui puisse lui être comparé.

Ces bornes gigantesques de couleur rouge, éparpillées sur les deux côlés d'un chemin creux, au fond duquel roule par petites cascades un ruisseau écumant ; ces arbres suspendus à d'immenses hauteurs, d'où ils semblent près de tomber ; cette profonde solitude à peine troublée par le vol des aigles et des vautours, tout cela produit sur l'âme la plus fortement trempée une impression de terreur indicible.

Nous ne cessions de descendre par une pente peu inclinée, mais continuelle, toujours sans rencontrer un seul habitant, jusqu'à ce qu'arrivés au pied d'une montagne boisée qu'il nous fallut gravir par un sentier pierreux et fatigant, nous atteignîmes la pointe dite de Saint-Nicolas, affreux coupe-gorge tout plein de tombeaux de gens assassinés. On venait d'y établir un poste de cinq hommes, avec d'énormes chiens, comme au grand Saint- Bernard. Nous nous y arrêtâmes un moment pour boire de l'eau délicieuse et pour jouir de la vue du vaste arnphi-

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théâtre de collines qui s'étendaient devant nous, couvertes de forêts impénétrables.

Les renseignements que les soldats du poste nous donnèrent n'étaient pas tranquillisants. Les Arnautes étaient répandus dans tout le pays et ils y avaient déjà commis beaucoup d'excès. Que faire ? Nous résolûmes d'avancer, et bientôt, après avoir traversé le village de Tchuprcn, nous trouvâmes les Albanais en force à Belilovsa.

Il était près de cinq heures du soir quand nous arrivâmes à ce joli bourg, situé sur la rive gauche d'un torrent dont il me fut impossible de savoir le nom. On avait pu nous apercevoir d'assez loin, parce que nous marchions sur la rive droile, dominée de très-haut par la gauche et par le village. Aussi à peine avions-nous passé le torrent et gagné les abords de la place, que nous fûmes entourés d'une nuée d'Albanais, aisément reconnaissantes à leurs larges pantalons-jupons de couleur blanche, à leurs vestes rouges et à leurs longs fusils damasquinés. Us étaient presque

lous ivres et chancelants. Nos postillons n'étaient point armés ; mon interprète, le Tartare et moi seuls nous l'étions, mais nous l'étions suffisamment pour imposer.

Nous étions, de plus, à cheval, tandis que ces bandits étaient à pied. Aussi voulurent-ils nous faire descendre et déjà plusieurs d'entre eux se disposaient à décharger nos bagages, lorsque je me décidai à leur montrer le boyourdi du vizir. Ils n'en firent pas plus de cas que du firman du sultan, et l'un des Albanais eut même l'insolence de me dire : « Le sultan est maître « chez lui et nous sommes maîtres ici. » Les postillons intimidés n'opposaient plus qu'une faible résistance et ils allaient mettre pied à terre. En vain le Tartare essayait de faire entendre aux Albanais que nous étions des étrangers en mission, et qu'il y aurait du danger à nous molester ; ces misérables riaient aux éclats et finirent par s'emparer de la bride de mon cheval. La position était critique; je tenais à la main un fusil armé, je fis le geste d'en

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menacer les premiers qui s'étaient le plus rapprochés de moi et ils lâchèrent prise. Il n'y avait point à parlementer avec cette soldatesque indisciplinée. La moindre collision pouvait nous être funeste, et dans tous les cas, la nuit n'eût pas été sûre auprès de tels voisins. « Puisque vous ne « voulez pas, leur dis-je, malgré les ordres « du sultan et ceux d'un vizir, nous laisse ser reposer ici, nous allons continuer « notre roule, » et nous partîmes au petit pas sans leur donner le temps de nous répondre. Cette brusque résolution et notre contenance les maintinrent sans doute, car ils ne tirèrent pas un seul coup de feu, et nous pûmes défiler devant eux au sortir du village, sans essuyer de leur part d'autre attaque que des injures accompagnées de grimaces et de gestes moqueurs. Au bout de trois heures de course, nous arrivions au village de Theostizza, où nous attendait une nouvelle scène peut-être plus désagréable que la rencontre des Albanais à Belilovsa. Il faisait nuit et tout le

monde était couché, selon l'usage, dans ce village entièrement habité par des chrétiens bulgares. Les maisons, très-éloignées les unes des autres, étaient entourées de jardins garnis de palissades, derrière lesquelles hurlaient des chiens vraiment féroces qui nous menaçaient jusque sur nos chevaux. Personne n'ayant voulu se lever, soit frayeur, soit rigueur, nos postillons et le ïartare se mirent en mesure d'enfoncer sans forme de procès la porte d'une maison, et ils y trouvèrent une vieille femme toute tremblante dont le mari était absent. Jeter cette malheureuse femme hors de son lit et de sa chaumière, étendre ses couvertures dans le jardin, vider les buffets, couper le cou aux poules, et les mettre à la broche, tout cela fut l'affaire d'un instant. Ces abominables voleurs ne nous avaient pas même laissé le temps de nous en apercevoir. Ils étaient tranquilles comme s'ils avaient accompli un devoir, et la pauvre femme résignée comme si elle eût mérité une punition.

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J'eus beau reprocher au Tartare l'iniquité d'une telle conduite : « Bah ! me « répondit-il, ne sont-ils pas faits pour cela ? « Avec votre bonté, vous auriez couché à « la porte, et sans pouvoir manger. » Nous nous efforçâmes de consoler notre hôtesse en lui annonçant que nous étions résolus à la défrayer de toutes ses dépenses, et je lui offris une tasse de café avec un peu de sucre, politesse rare, dont elle fut trèsflattée. Mon interprète lui expliqua à part combien nous étions désespérés de ces avanies envers une femme chrétienne, puisque nous étions chrétiens nousmêmes : « Si cela est vrai, dites votre « credo, » reprit-elle, et dès que M. Exarcos le lui eut récité en bulgare, elle ne voulut rien recevoir. Il nous fallut insister au moment du départ pour lui faire accepter quelques piastres, auxquelles les postillons prétendaient avoir plus de droits qu'elle à cause de la peine qu'ils avaient eue de la piller. Ne voilà-t-il pas bien la Turquie tout entière? Partout où nous

avons passé, les mêmes scènes se seraient renouvelées, si je n'avais envoyé mon drogman en reconnaissance pour rassurer les familles bulgares auxquelles nous avions à demander ou à imposer l'hospitalité. Tout le monde se cachait à l'aspect du Tartare et surtout des kavas de mon escorte, toutes les fois que j'en avais. Le mot fatal : niema, « Rien, nous n'avons « rien, » retentira longtemps à mes oreilles. C'était toujours le premier mot qu'on répondait à toutes nos questions, jusqu'à ce qu'on se fût bien assuré de notre qualité de chrétiens. Alors tout nous était prodigué par ces braves gens, qui ne demandaient jamais de payement, même pour des dépenses réelles.

A mesure que nous pénétrions dans ces villages cachés au fond des bois, il nous était facile de juger de la consternation profonde qui y régnait. Habités par des populations entièrement chrétiennes , ces villages étaient devenus l'objet de la fureur des Arnautes, qui passaient leur

temps à traquer les Bulgares comme le chasseur emploie le sien à poursuivre sa proie. Nous trouvions de distance en distance beaucoup de maisons brûlées, des arbres fruitiers arrachés, des enfants errants, des femmes effarées; partout les symptômes de la terreur et les traces de la dévastation. Seuls parmi la population mâle, quelques vieux popes à barbe blanche avaient osé braver la présence des Albanais , et ils vinrent échanger avec nous des regards furtifs et des paroles de sympathie. J'essayais de les rassurer en leur disant que leurs malheurs avaient retenti en Europe, et que je venais au nom des chrétiens de France pour en juger. Bientôt cette nouvelle circula de village en village, et chacun s'empressa d'accourir auprès de moi pour saluer les couleurs françaises, que je n'ai jamais portées avec plus de fierté. Il me semble voir encore ces groupes animés de paysans bulgares , avec leurs grandes redingotes blanches et leurs bonnets recouverts de

peaux de mouton, se presser autour de nous et nous demander des nouvelles, des conseils, puis des armes... « Poulscka!

poutscka! des fusils, des fusils, criaientils ; qu'on nous donne seulement des fusils, et nous aurons bientôt purgé nos bois de ces bêtes féroces ! »

Cette vive exaltation m'imposait une grande réserve, et je prescrivis à mon interprète de faire comprendre aux habitants que le meilleur parti qu'ils pussent adopter était de demeurer tranquilles, et d'attendre de la justice du gouvernement turc et de l'intervention officieuse des puissances chrétiennes la fin de leurs misères. Plusieurs d'entre eux me montraient leurs maisons vides, leurs jardins saccagés, leurs femmes outragées, et ils se couvraient le visage à deux mains. Mon Tartare, inquiet de ces démonstrations qui auraient ému des cœurs de bronze, se joignait aux Bulgares pour blâmer les Arnautes, ifuil ne trouvait pas bons. Ceux-ci n'osaient déjà plus circuler que par ban-

des nombreuses, comme nous les avions rencontrées à Belilovsa, et j'avoue que je fus trèssurpris de la population extraordinaire de chrétiens cachés dans ces vallées primitives et presque inabordables.

Si le gouvernement serbe ou tout autre eut fait arriver dans cette Shoumadia bulgare quelques milliers de fusils, évidemment la tranquillité de l'empire eût été mise en péril ; et il faut bien que le gouvernement turc l'ait ainsi pensé, car nous trouverons bientôt la plaine de Nissa et celle de Sophie occupées militairement par plus de vingt mille hommes de troupes régulières , avec une nombreuse artillerie.

Je ne m'arrachai pas sans émotion de ces lieux désolés pour franchir les derniers mamelons de la Siara Planina , montagne qui domine le cours de la Nissava, et du haut de laquelle j'aperçus pour la première fois la vallée magnifique où coule cette rivière. Autant la contrée que nous venions de parcourir était pauvre et sauvage, au-

tant le bassin de Scharkoë et de Nissa paraissait riche et cultivé. On voyait s'élever au loin la fumée des villages, de nombreux troupeaux errer dans les champs, des vignobles entourés de clôtures, des chariots traînés par des bœufs ; tout annonçait la vie agreste et sociale des pays civilisés. En peu d'heures nous fûmes descendus des hauteurs, et nous arrivâmes par une route bien battue à la ville de Scharkoë (prononcez Scharkeu), que les Bulgares nomment Pirot. Cette ville importante renferme environ quinze mille habitants.

Sa situation est des plus agréables, et son aspect est enchanteur de loin; mais sa propreté intérieure ne répond pas à cet aspect séduisant. Les rues, d'ailleurs fort larges, sont de véritables ruisseaux gonflés d'un liquide ammoniacal de la couleur et de l'odeur la plus repoussante. On y a établi de distance en distance de grosses pierres en saillie, sur la cime desquelles les habitants passent en guise de ponts pour se visiter. Quand nos chevaux eu-

rent mis le pied dans ces mares infectes, je crus que nous allions en faire sortir la peste, et nous fûmes obligés de marcher à vingt pas d'intervalle les uns des autres, pour ne pas nous éclabousser de la tête aux pieds.

Vayan nous reçut avec aménité et nous offrit des rafraîchissements. Il eut la mauvaise idée de me demander comment je trouvais la ville de Scharkoe : « Très belle de loin, lui dis-je, mais elle sent bien mauvais, et j'ai peine à comprendre comment vous ne mourez pas tous ici comme des mouches. — Tu as donc peur de mourir?

me répondit-il. — Non, mais j'ai peur des mauvaises odeurs.— Péki, péki, bien, bien, répliqua-t-il en riant, on s'accoulume à tout. » Il y avait autour de son divan, en ce moment, trois ou quatre figures de fonctionnaires publics dignes du crayon de Charlet, nommément un cadi bourré de pistolets, de poignards et de yatagans de la façon la plus comique. On eût dit un faisceau d'armes suspendues à la statue

de Silène. Les autres assistants n'étaient pas moins plaisants et parurent prendre en fort mauvaise part la sortie indiscrète que je venais de me permettre contre les cloaques de la ville de Scharkoë. L'iman surtout se montra fort choqué de ce qu'un infidèle osât trouver quelque chose à redire dans une ville aussi sainte. Cependant ils s'empressèrent tous de nous offrir leurs services, et l'ayan nous fit servir un repas qui témoignait de son désir de nous être agréable.

C'est dans les environs de Scharkoë que nous avons rencontré pour la première fois ces tas de pierres, le plus souvent sans inscription, ni dessin, ni clôtures, qu'on appelle des cimetières. Le costume des femmes s'harmonise très-bien avec ces magasins de tombeaux. Ne sont-elles pas elles-mêmes enfermées comme dans des sépulcres, sous ces voiles lourds et disgracieux qui cachent leurs traits à tous les regards? Que dirons-nous aussi de leur chaussure, si l'on peut appeler de ce

nom des pantoufles éculées ou des bottes en maroquin jaune, lâches et tombantes, qu'elles traînent en trébuchant dans les rues ! Non, il n'existe pas de plus maussade engeance que celle des femmes de la bourgeoisie turque, au teint blême, aux poitrines en avalanches, niaises, fanatiques, hébétées, badigeonnées de noir, de blanc et de rouge, et qui vivent seulement pour les grossiers plaisirs d'un époux stupide ! Quelle admirable race au contraire que celle des femmes chrétiennes de la Bulgarie, dont nous avons tant de fois rencontré de jeunes essaims, les cheveux ornés de fleurs des champs ou tressés en longues nattes, la tête haute et fière, la tailledroiteetbienprise, toutes lesfois que leurs charmes natifs n'étaient pas flétris par le malheur ou la souffrance !

La désolation régnait parmi elles dans tous ces villages, où elles avaient été plus particulièrement l'objet des outrages des bandes albanaises. Sur les deux flancs de la vallée qui conduit de Scharkoë à Nissa

par Mustapha-Pacha-Palanka , beaucoup d'habitations avaient été incendiées; nous en rencontrions souvent les débris encore fumants, et l'on osait à peine nous raconter l'histoire de ces désastres. C'est dans la vallée de Pirot à Nissa que les premières hostilitésavaient éclaté entre les chrétiens etlesTurcs, par l'enlèvement de quelques postes où des Bulgares, armés de bâtons, étaient parvenus à s'emparer d'une pièce de canon. Aussi cette vallée était-elle gardée avec un soin extrême et surveillée de dislance en distance par des blockhaus construits en branchages, d'où les soldats pouvaient tout voir et donner l'alarme au besoin. Tristes soldats, en vérité, et bons pour contenir une population désarmée, mais incapables de résister au moindre choc de la force organisée dans un pays comme le nôtre! La ville de Nissa était pleine de ces troupes qu'on appelle régulières en Turquie, et nous eûmes quelque peine à traverser leurs rangs épais pour gagner notre logement.

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