CHAPITRE IX
Aspect de la ville de Nissa. — Monument des tètes de morts. — Viste à Ismet-Pacha et à Yacoub-Pacha. — La forteresse. — L'archevêque de ÎSissa. — Exposé des principales causes de l'insurreclion des Bulgares en 1S41.
La jolie petite ville de Mustapha-Pacha- Palanka, située entre Scharkoë et Nissa , est la seule station intéressante que Ton rencontre avant d'arriver dans la capitale de la Bulgarie. Sa forteresse , entourée de murs blancs crénelés, les habitations presque élégantes qui l'entourent, ses jardins bien cultivés, ses nombreux vignobles, sa banlieue arrosée, lui donnent un air de richesse et de prospérité fort rare en Turquie. Nous nous y arrêtons pendant quelques heures, et bientôt à ses innombrables minarets mêlés
de grands arbres, à ses toits rouges comme ceux d'une ville italienne, nous reconnaissons la ville deNissa, que les Turcs appellent Nisch, et qui renferme une population presque entièrement chrétienne de vingt-cinq mille habitants.
Avant d'entrer dans ces murs, nos yeux furent attristés à l'aspect d'un hideux monument , tristement caractéristique de l'état social du pays. C'est une pyramide quadrangulaire tronquée, incrustée de trois ou quatre mille crânes de chrétiens serbes qui succombèrent dans un combat contre les Turcs en 1816, et dont le fanatisme musulmana fait, aux portes même de la ville, ce barbare trophée. Les quatre faces du monument sont recouvertes , comme une mosaïque, de plusieurs milliers de crânes scellés dans la muraille, depuis le sol jusqu'au sommet. La piété des Bulgares en a déjà enlevé quelques centaines pour leur donner la sépulture ; mais il en reste encore un très-grand nombre, auxquels tiennent des lambeaux
de chevelures agitées par le vent. C'est une colonne triomphale de cannibales : il est impossible de n'être pas saisi d'horreur en la voyant. Je saluai respectueusement ces dépouilles de chrétiens morts pour la défense de leur patrie et de leur religion; un jour viendra peut-être, où sur la place même qui supporte aujourd'hui leurs restes profanés , la Bulgarie émancipée élèvera un temple à leur mémoire.
La ville était littéralement couverte de troupcsquand nous y fûmes introduits. Ces soldats nous regardaien t avec étonnement et paraissaient curieux de savoir à quelle nation appartenaient les couleurs que je portais. Je fis immédiatement donner avis de mon arrivée au gouverneur qui était alors Ismet-Pacha, et il s'empressa de m'envoyer des chevaux et des kavas pour me conduire à la citadelle. Celle-là ne ressemblait point à Semendrie ou à Belgrade; elle était parfaitement gardée, et il y avait dans la première cour dix pièces de canon
de 8, avec leurs caissons en très-bon état. Ma visite à Ismet fut très-courte ; Ismetne jouait à cette époque à Nissa qu'un rôle secondaire. Le véritable personnage politique était Yacoub- Pacha, commissaire extraordinaire de la Porte, et revêtu de pouvoirs illimités. Cependant Ismet, connaissant ma qualité de Français, crut devoir me parler de l'ancienne amitié de la Turquie pour la France ; mais il semblait si embarrassé et si inquiet de mon apparition, que toute son habileté lui devint nécessaire pour éluder mes questions, dès qu'elles avaient trait, même indirectement, aux événements du moment. Il me vanta avec affectation le hatti-schérif de Gulhané et le bonheur dont allaient jouir les chrétiens : je crois néanmoins que je le déconcertai beaucoup en lui demandant pourquoi les chrétiens n'avaient pas le droit de porter des armes, tandis que les Turcs étaient toujours armés. Il y avait en ce moment dans la salle d'audience un malheureux raya qui venait, je suppose,
lui demander quelque faveur ou justice.
Il s'était mis à genoux dès la porte d'entrée de la pièce, et il s'avançait ainsi, toujours marchant sur les genoux, vers le pacha qui le regardait d'un air dédaigneux et courroucé. « Est-ce en vertu du hatti- « schériff de Gulhané, lui dis-je, que ce « raya vous aborde à genoux? » Il sourit avec une sorte d'amertume et se borna à me répondre : « Chaque pays a ses usages. » Ismet ne passait pas pour un gouverneur très-modéré, quoiqu'il le fût beaucoup plus que son odieux prédécesseur Sabri-Pacha, sous le commandement duquel venaient de se commettre toutes les cruautés exercées par les Arnautes. On assure même qu'Ismet avait eu des moments de folie, et que la mission de Yacoub avait principalement pour but de prévenir les complications que l'esprit maladif du gouverneur pouvait faire éclater dans les circonstances difficiles où se trouvait le pays. J'allai donc voir Yacoub, l'homme important du moment. Yacoub
était arrivé depuis peu de temps à Nissa, accompagné de quatorze ou quinze jeunes aides de camp d'une tournure fort peu militaire, et dont les fonctions équivoques avaient médiocrement édifié les honnêtes gens. 11 ne se leva point pour me recevoir, et je crus devoir rester couvert en sa présence. Cependant il ne fit aucune difficulté d'entrer en conversation avec moi sur les derniers troubles, et il paraissait fort aise d'avoir à s'expliquer sur ce sujet. Il me raconta de point en point l'origine de l'insurrection, avec beaucoup de modération et d'impartialité, déplorant les excès des Albanais, et en homme bien décidé à les réprimer. Je ne lui cachai point rémotion que ces horreurs avaient excitée en Europe et l'intérêt que l'on prenait aux populations opprimées de la Bulgarie. Je lui dépeignis sous les plus vives couleurs les abus dont je venais d'être témoin et l'indignation que j'en avais ressentie. Il demeurait impassible et sérieux, et il ne manifesta aucun mou-
vemcnt d'impatience, même en entendant un langage auquel il devait être peu accoutumé. Les Turcs sont meilleurs que leurs actions ne le feraient supposer. Je suis persuadé que si la diplomatie européenne leur intimait ses vues en termes bienveillants et fermes, elle obtiendrait en faveur des chrétiens d'Orient des améliorations qui se feront longtemps attendre, grâce à la politique de jalousie et de taquineries qui n'a cessé de prévaloir à Constantinople.
J'étais à peine rentré au domicile qui m'avait été assigné, lorsqu'on m'annonça la visite de M. l'archevêque de Nissa, primat de Bulgarie. Mon interprète était absent en ce moment, et je ne pus inviter que par gestes le prélat à s'asseoir. Nous avions grande envie de nous parler tous deux, et nous faisions des efforts inouïs pour échanger quelques paroles ; mais tous ces efforts étaient impuissants. Notre hôte apporta des pipes à Monseigneur, qui se mit à fumer tranquillement en
attendant le retour de l'interprète. J'eus tout le loisir nécessaire pour observer la physionomie fine et cauteleuse du primat, sa belle barbe noire, et le profond respect dont il était l'objet de la part des assistants. Enfin M. Exarcos rentra, et je m'aperçus à leur dialogue que ces messieurs parlaient le grec moderne, assez semblable à l'ancien pour être compris par un helléniste rouillé comme moi. L'harmonie accentuée de leur prononciation, si différente de celle du grec de nos collèges, me gênait un peu, mais me charmait, et j'ai rarement entendu une langue plus douce et plus musicale. Les comparatifs et les superlatifs réguliers ou irréguliers, tels (jtï£ acxpozspoç, aa<p6txm<zf juTCuv^ p£yiaroç9 sont particulièrement agréables à l'oreille. L'archevêque était accouru pour savoir ce que je venais faire à Nissa. Tl poussait de gros soupirs et gémissait sur l'oppression des chrétiens. Il savait comment la chose avait commencé, et il me la raconta à peu près dans le même sens qu'Yacoub ; mais
quand je le pressai de questions, d'ailleurs fort discrètes, sur l'état des populations chrétiennes, il se leva brusquement et disparut comme un éclair.
Le moment est venu d'expliquer le caractère véritable de cette insurrection, que nos préoccupations européennes avaient attribuée à des causes purement politiques : il n'en était rien. Le hattischériff de Gulhané n'avait pas produit en Turquie le même effet que la déclaration des droits de l'homme aux États-Unis et en France. Les membres éclairés du clergé le connaissaient sans doute, et ils s'étaient efforcés d'en tirer quelques conséquences utiles pour eux-mêmes; mais pour le reste du peuple c'était une lettre morte. Le seul changement qui en était résulté ne concernait que les finances, et ce fut celui-là qui tourna le plus amèrement contre les chrétiens. Ils avaient payé jusque-là leurs impôts entre les mains des pachas, et Ton sait de quelles exactions ce système avait toujours été la source.
Le hatti-schériff, en centralisant les receltes qui devaient être faites désormais par les agents spéciaux du fisc, semblait devoir soustraire les populations aux anciennes avanies : ce fut précisément le contraire qui arriva. Les divers genres d'impôts auxquels les rayas sont soumis furent totalisés et représentés par un chiffre qui les comprenait tous, sans les augmenter; mais, au lieu de payer une fois, les malheureux chrétiens se virent obligés de payer deux ou trois fois. Les percepteurs prétendaient n'avoir pas reçu ce que les contribuables soutenaient avoir payé, et ce qu'ils avaient payé réellement.
Ceux-ci, ne sachant pour la plupart ni lire ni écrire, avaient été trompés par de faux reçus exprimant des sommes moindres ou fixant des dates antérieures. Le plus souvent, il n'y avait eu aucun récépissé, mais une entaille faite sur de petits morceaux de bois, toujours perdus ou égarés quand ils pouvaient être utiles au contribuable, toujours disponibles quand ils devaient
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témoigner contre lui. En définitive, c'était encore l'ancien système d'extorsions et de violences, avec l'hypocrisie de plus et une perfide apparence de légalité. Voilà ce que l'esprit turc avait fait du hattischériff en matière de finance : une atroce déception.
Quand cet odieux escamotage fut mis en pratique, les Bulgares ne tardèrent pas à s'en plaindre et à le signaler. Ils représentèrent que leur position était pire qu'auparavant, et qu'il leur était impossible de payer des taxes aussi exorbitantes et supérieures à leurs moyens. Ils demandèrent du temps ; on leur accorda des délais qui n'augmentèrent pas leurs ressources, et le moment arriva où il fallut payer. Or, en Turquie, la perception s'exerce chez les retardataires, par voie de garnison militaire à domicile. Les soldats s'installent chez le contribuable jour et nuit, boivent et mangent, fouillent partout, disposent de tout comme de leur propriété personnelle et ne laissent ni
paix ni trêve aux habitants. La Bulgarie fut bientôt couverte de garnisaires, principalement dans la vallée de Nissa et dans les villages avoisinants. Sur quelques points ces garnisaires furent chassés, sur quelques au très ils firent résistance et il y en eut de tués. Sabri-Pacha, qui commandait la province à cette époque, se hâta de faire venir des Albanais, à défaut de troupes régulières presque toutes concentrées à Constantinople. Ces Arnautes ne virent dans l'appel qui leur était fait qu'une occasion de se livrer à leurs pillages habituels;, la seule industrie qu'ils exercent. Ils se répandirent dans toute cette partie du bassin de la Bulgarie, et ils exécutèrent militairement, comme une ville prise d'assaut, les malheureux habitants des campagnes. On ne peut dire jusqu'où le désespoir aurait pu les pousser, si cette insurrection avait trouvé un appui sérieux et déclaré chez un peuple voisin ; mais nous avons vu que les Serbes avaient été contenus par leur gouvernement, malgré
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l'influence de la princesse Lioubilza.
L'assistance qu'ils ont prêtée aux Bulgares a été plutôt sentimentale que matérielle, et ils n'ont offert qu'un asile aux fugitifs au lieu de venir en aide aux insurgés.
Cependant la fermentation excitée par les excès des Arnautes, excès heureusement moindres qu'on ne l'avait dit, suffisait pour mettre en péril la tranquillité de l'empire ottoman. La Porte se hâta de faire marcher vers la Bulgarie des troupes régulières pour remplacer les Albanais, Sabri-Pacha fut rappelé, et au moment de mon passage, Yacoub se préparait à faire sortir du pays le reste des bandes dont nous avions heurté l'arrière-garde à Belilovsa. L'insurrection était comprimée , mais la terreur régnait au fond des âmes. Il faut avoir vu le sombre désespoir des paysans bulgares et l'insolence des hordes albanaises pour se faire une idée de ce que les populations chrétiennes ont dû souffrir dans cette courte et funeste pé-
riode. L'Europe qui porte avec raison un si vif intérêt à la cause des noirs , ne sait pas assez qu'il existe à ses portes, et Ton peut dire dans son sein , plus de sept millions d'hommes , chrétiens comme nous, qui sont traités de chiens en leur qualité de chrétiens, par un gouvernement auprès duquel toutes les puissances chrétiennes ont des ambassadeurs accrédités ! L'Europe ne sait pas assez qu'à l'heure qu'il est, il n'y a pas en Turquie une seule femme chrétienne dont l'honneur ne soit à la merci du premier musulman auquel elle aura le malheur de plaire! L'Europe ne sait pas que les Turcs entrent quand bon leur semble dans la maison d'un chrétien, et y prennent tout ce qui leur convient ; que la plainte est plus dangereuse que la résistance , et que les plus simples garanties accordées aux derniers des hommes dans les pays les plus arriérés, seraient des faveurs immenses pour les habitants de la Bulgarie.
Je n'ai pas encore tout dit, et assurément je suis loin d'avoir tout vu. Bientôt j'aurai à signaler des chrétiens requis et forcés à coups de fouet de traîner malgré moi ma voiture; j'aurai à décrire le marché des esclaves àConslantinople; j'aurai enfin à compléter ces sinistres tableaux. Que l'empire ottoman soit maintenu, si sa conservation est nécessaire à la paix de l'Europe ; mais que son administration soit réformée de fond en comble pour noire honneur de chrétiens et de peuples civilisés. Le régime auquel sont soumis les Bulgares est un outrage à la dignité de la nature humaine ; c'est une insulte permanente aux gouvernements européens , comme l'était le régime de la piraterie à Alger, avant notre conquête. Un seul mot suffirait pour mettre un terme à ce scandale : quand donc l'Europe le dira-t-elle ? On a fait tant de coalitions dans des intérêts politiques, n'en pourrait-on faire une dans l'intérêt de l'humanité?