CHAPITRE VII
Arrivée à Vidin. — Visite à Hussein-Pacba. — Séjour chez ce vizir. — Son jeune fils. — Son médecin. — Son harem. — Une prison. — Départ.
Quand nos deux chariots attelés de buffles entrèrent à Vidin, il faisait nuit et nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'on nous ouvrît la porte d'une hôtellerie, si tant est qu'on puisse appeler de ce nom un hangar ouvert de tous côtés, sans lit, sans meubles et couvert d'immondices à 20 centimètres de hauteur. Avant d'y compromettre nos personnes, il fallut employer plus d'une heure à faire enlever le fumier, après quoi notre bonheur fut grand d'obtenir un morceau de pain de maïs et quelques œufs durs, qu'un domestique nous mit sans cérémonie dans la main. Ce pain était tellement gras et amer, que je ne
pus m'empêcher d'en faire la remarque, en disant que chez nous les chiens n'en voudraient pas; à quoi le maître de l'hôtel, qui était Turc, répondit gravement : « Votre pain de France est sans doute plus « beau, mais vous en mangez moins; le « nôtre n'est peut-être pas aussi bon, mais « nous en mangeons davantage. Cela re- « vient au même. » Il n'y avait pas à dis eu ter avec un logicien de cette force ; aussi après le repas que nous venions de faire, ne nous restait-il d'autre chance que celle de nous coucher et de dormir, si les aboiements des chiens, la musique des tsiganes, les tambours de la garnison et les muezzins des mosquées nous en avaient laissé la faculté. Il n'y a que des oreilles de Turcs qui puissent résister à ce concert infernal.
Heureusement, le lendemain matin, Hussein-Pacha, informé de mon arrivée, s'empressa d'envoyer son secrétaire pour m'inviter à venir loger au palais. Le secrétaire était accompagné d'un long cor-
tégede kavas et de soldats de toutes armes, qui conduisaient un cheval tout caparaçonné de velours bleu brodé d'or. Ce cheval m'était destiné; il y en avait un autre pour mon interprète, et ce fut dans cet équipage que nous traversâmes lentement la ville de Yidin, sous une voûte de branchages. Hussein nous attendait au balcon du palais dont la cour était pleine de troupes qui présentaient les armes. Je l'aperçus de loin, à cause de la distance respectueuse où se tenaient de lui ses officiers rangés en demi-cercle. Presque tous avaient les yeux fixés sur le costume de chasseur d'Afrique que j'avais cru devoir adopter, comme le plus commode pendant un pareil voyage et comme le plus capable d'inspirer le respect. Ma casquette rouge surmontée d'une aigrette tricolore n'attirait pas moins leurs regards, que j'avais eu l'intention de frapper en arborant les couleurs de mon pays. Dès que je fus parvenu au haut de l'escalier, Hussein s'avança vers moi en me prenant les deux
mains, et il m'introduisit dans une vaste salle tendue en tapisseries flottantes, de la plus grande richesse. Il me fit asseoir à l'angle d'honneur et congédia d'un signe de main tout le cortège qui nous avait suivis, excepté son médecin.
J'exposai en peu de mots au vizir le but de mon voyage. Je lui dis que je ne m'étais détourné de mon chemin, ce qui était vrai, que pour avoir l'occasion de connaître l'homme qui avait le plus contribué, après le sultan Mahmoud, à la réforme de l'Orient. Ce témoignage de considération parut flatter son orgueil, et il m'en exprima ses remercîments dans les termes les plus obligeants. Hussein est un vieillard de soixante-huit à soixante-dix ans, d'une corpulence énorme et presque maladive (1); il marche très-difficilement, et son costume ressemble plutôt à celui d'une femme qu'à celui d'un vizir. Mais quand on observe avec attention le feu
(1) Au moment où j'imprime celte relation, j'apprends que Hussein vient de mourir. ( 8 mars 1843. )
qui brille dans ses yeux, ombragés de sourcils épais, sa figure martiale et réfléchie, la dignité calme et simple de son maintien , et l'air imposant de son commandement , il est facile de retrouver , sous les traits du vieillard fatigué, l'imperturbable destructeur des janissaires. Il parlait lentement et faisait de longues pauses après chaque phrase.
Il me demanda si les couleurs que je portais étaient les mêmes que celles de Napoléon, qu'il appelait Bounaparti, et il les examina avec un vif sentiment de curiosité. Il se souvenait très -bien de la campagne d'Egypte, et il me dit que nous paraissions avoir du goût pour les pays chauds, puisque, pour nous dédommager de la perte de l'Egypte, nous avions pris Alger. Il avait fait venir de Vienne des lithographies représentant les funérailles de l'empereur, et il en parlait avec une admiration flatteuse pour des Français. Après celle première conférence toute de politesse , Hussein m'invita à passer au moins
une semaine avec lui, et il me fit conduire à l'appartement qu'il m'avait assigné.
C'était un kiosque élégant placé audessus de son propre appartement, et qui dominait tout le cours du Danube. Il élait meublé de la manière la plus commode, et Hussein avait poussé l'attention jusqu'à faire renouveler d'heure en heure les sorbets glacés qui en garnissaient les buffets. Cinq domestiques en grande livrée se tenaient à mes ordres dans une pièce voisine, et le médecin du vizir, le docteur Sybert, avait été invité à se mettre à ma disposition pendant tout le temps de mon séjour. Il ne tarda pas à se présenter et à me donner des renseignements aussi curieux qu'utiles sur le personnage dont j'étais l'hôte en ce moment. « Votre arri- « vée, me dit M. Sybert, lui a fait beauce coup de plaisir; ne vous gênez donc « pas et disposez de sa maison comme lui- « même, car vous êtes le maître à présent, « et je suis votre prisonnier. » Je fus très-
étonné d'apprendre que le docteur Sybert, qui parlait le français avec une pureté irréprochable, était Anglais. « Consi- « dérez-moi comme un compatriote, me « dit-il ; dans le pays des barbares, tous « les hommes civilisés sont des conci- « toyens. » A peine avions-nous terminé ce court entrelien, qu'on m'annonça la visite du jeune Hussein, fds du vizir, qui venait par ordre de son père me faire ses compliments. C'était un jeune homme de quinze ans, d'une ligure agréable, mais dont les lèvres étaient déjà déformées par l'usage prématuré de la pipe, et qui avait l'air plus ennuyé que ne m'avait paru l'être le prince Michel de Servie. Il savait à peine lire un peu de turc, et à chaque reproche amical que je lui faisais de ne savoir ni écrire, ni compter, ni un peu de géographie, il répondait avec un sourire dédaigneux : « Cela m'ennuie. »
Hussein n'avait que ce seul fds des trente femmes qui composaient son harem. Quand nous reprîmes nos entretiens,
il m'en parla avec une vive sollicitude, et il m'exprima le désir qu'il avait de lui faire donner une éducation plus conforme à sa fortune et à son rang. Je l'engageai fortement à l'envoyer à Paris ou à Vienne sous la garde d'un homme de confiance pour ménager ses préjugés religieux, et il y semblait disposé, lorsque la mère de l'enfant, informée de ce projet, se mit à jeter les hauts cris et à maudire l'infidèle qui donnait de tels conseils au vizir. Le docteur Sybert, toujours bien informé des affaires du harem, où il avait accès à toute heure, me fit part de l'aventure, et je me bornai à dire à Hussein que s'il envoyait son fils à Paris, je le priais de m'en considérer comme le protecteur et l'ami. Le pauvre enfant sera sans doute resté auprès de sa mère, et qui sait? peut-être à l'heure qu'il est, le malheureux a-t-il un harem pour achever l'œuvre de destruction de son intelligence et de sa santé. Est-ce ainsi que les Turcs comptent régénérer l'empire?
Pendant toute la durée de notre séjour à Vidin, Hussein nous fit traiter avec une magnificence royale. L'étiquette, ou plutôt le préjugé religieux ne lui permettant pas de prendre ses repas avec nous, il avait voulu que rien n'y manquàt,commc s'il y avait assisté lui-même. Les vins les plus exquis de France et de Hongrie nous étaient versés dans des cristaux de Bohême, et la variété prodigieuse des mets ne saurait être comparée qu'à leur délicatesse et à leur rareté. Je ne puis m'expliquer, même aujourd'hui, après avoir parcouru la Turquie tout entière, comment les intendants du vizir avaient pu se procurer dans un tel pays les éléments de ces festins de Lucullus. L'argenterie, le linge, l'éclairage, étaient à la hauteur du reste. Il n'est pas jusqu'à ses petits pains de gruau dont le pacha ne tirât les farines de Vienne, et je déclare ici, sans manquer de respect à aucune cave française, que je n'ai bu nulle part des vins de Bordeaux comparables aux siens.
Nous devons avoir consommé en quelques jours le revenu de cent villages ; mon ïartare jfrétendait que les miettes tombées de notre table auraient suffi pour le nourrir pendant six mois.
J'ai cité ces particularités, peut- être un peu matérielles, pour faire connaître à quel degré de splendeur peut s'élever, en Turquie, la fortune d'un homme à côté de la misère de tous. Si j'en crois les renseignements qui m'ont été fournis par le docteur Sybert, Hussein possédait un revenu annuel de 1,500,000 francs, ce qui, en raison du prix élevé de l'argent dans le pays, équivaudrait à plus de 3,000,000. Aussi est-il devenu, peut-être à son insu, un industriel distingué comme le roi de Hollande, M. le comte de Nassau. Il a des agents en Valachie pour y accaparer les blés, en Macédoine pour y acheter les huiles, en Crimée pour opérer sur les laines. Vingt-sept coffres-forts en fer renferment sa réserve en espèces, et il fait ses payements lui - même , assisté d'un
simple secrétaire qui tient ses écritures. Quatorze cents employés largement rétribués veillent à ses intérêts sur toute la surface de l'empire. Il possède un haras de trois cents chevaux dans la Thrace, des troupeaux immenses en Bulgarie, des capitaux dans plusieurs banques étrangères. J'ai eu avec lui le plus curieux entretien qu'on puisse imaginer sur les questions de douanes : « Pourquoi impo- « sez-vous, en France, des droits si élevés « sur tout ce que les étrangers vous ap- « portent? Vous n'avez donc besoin de « rien(l)? Car si vous aviez réellement « besoin de ce que vous faites venir, il est « naturel de penser que vous voudriez « vous le procurer au meilleur marché « possible. Puisque vous n'avez besoin de « rien, vous êtes un peuple bien heu- « reux. »
J'essayai plusieurs fois d'amener la conversation sur le massacre des janissaires.
(I) Il est bon de rappeler ici que les tarifs de douanes en Turquie sont extrêmement modérés.
Hussein fronçait le sourcil à ce souvenir, et il so bornait à répondre : « Puisque « vous connaissez celle affaire, vous de- « vez savoir que je n'ai fait qu'exécuter les « lois. » Je n'en pus jamais tirer davantage. Peut-être le vizir aurait-il été plus expansif, si, à l'époque de notre entrevue, la Turquie n'avait pas été sous le coup d'une réaction en faveur de l'ordre de choses dont les janissaires étaient l'appui. Hussein se montra également réservé, quand je lui demandai la faveur de visiter les prisons. « A quoi bon? me dit-il ; probablement les choses se passent mieux chez vous qu'ici : vous n'avez donc rien à apprendre parmi nous sur ce point. Notre curiosité serait plus naturelle en France que la vôtre en Turquie. » Je sus, néanmoins, ce que l'on entend par une prison en Orient. Le plus souvent c'est un cachot qui reçoit le jour par une lucarne; quelquefois c'est un souterrain qui se ferme par une trappe; àVidinmême, j'ai vu un petit enclos entouré de palissades, où les
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détenus se promenaient chargés de chaînes, exposés aux injures de l'air et aux outrages des passants (1).
Sur un chapitre beaucoup plus délicat, celui du harem, le docteur Sybert ne fit aucune difficulté de me dire la vérité tout entière. Hussein , âgé de soixantedix ans, avait trois femmes élevées au rang d'épouses et vingt-huit esclaves, dont quelques-unes fort belles. Toutes ces femmes languissaient, comme on le pense bien, dans un état nerveux extrêmement irritable, et la plupart d'entre elles étaient atteintes de gastrite et d'hypocondrie. // n'y en avait pas une qui n'eût tous les jours quelque nouveau motif de faire appeler le docteur. Il les trouvait toujours pâles et fatiguées, capricieuses, fantasques, prêtes à pleurer ou à se mettre en colère. « Faut- « il tout vous dire ? ajoutait-il, je n'ai ja-
(1) J'ai cru devoir placer à la fin de ce volume le rapport que M. le comte Ducliàlel, ministre de l'intérieur, mon confrère à l'Iustitut, a bien voulu me demander sur les prisons de la Turquie.
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« mais pénétré dans ce lieu de douleur « qu'en frémissant. Ce nest pas la médecine « que voulaient ces femmes, c'est le médecin. » Mais lui, homme sur, ferme et grave, n'avait pas besoin de craindre le danger pour faire son devoir, et il Ta toujours fait, je n'en doute point : grâce à ses cinquante ans, disait-il en riant. Quand il voyait une de ces infortunées dépérir à force de rêver, il demandait grâce pour elle au vizir, et ce bon vizir la mariait à quelque employé de ses domaines, qui faisait d'abord résistance, mais qui finissait par céder. M. Sybert a été pendant seize ans au service de divers pachas, et il connaît à merveille la physiologie et la pathologie des harems. Quel martyrologe pathétique il pourrait publier, s'il était libre de ses œuvres ! Quels formidables arguments la science ajouterait à ceux de la religion et de la morale chrétienne contre le principe honteux de la polygamie ! Je n'ose ici tout dire, à mon tour ; mais je comprends bien à présent l'horreur de la
princesse Lioubitza pour les Turcs, et rétonnement qu'elle éprouvait de l'indifférence des femmes de l'Occident pour le sort des femmes de l'Orient. C'est la polygamie qui est la mère de toutes les turpitudes de la barbarie musulmane; c'est elle qui enfante tous ces crimes sans nom dont l'Orient est le Ihéâtre et dont l'existence est un outrage à notre civilisation. Voilà dans quels parages l'Europe indignée devrait exercer aujourd'hui le droit de visite ! Voilà la peste qu'il faudrait chasser au moins de notre continent, en attendant qu'elle disparaisse du monde !
Hussein parla très -peu des derniers événements qui venaient d'agiter la Bulgarie, il désapprouvait hautement les violences commises par les Albanais et il venait de châtier durement un gouverneur de province placé sous ses ordres, parce qu'il n'avait pas fait poursuivre avec rigueur les assassins d'un chrétien. « J\ù « toujours exécuté les lois, répétait-il avec
« affectation, et les lois de mon pays ne « permettent pas qu'un assassinat de- « meure impuni. » Il est évident que le vizir Hussein, musulman avant tout, avait vu avec déplaisir l'insurrection de Bulgarie, mais que son équité naturelle réprouvait les exactions infligées aux rayas.
Principal acteur de l'exécution sanglante qui avait imposé un temps d'arrêt aux excès de ses coreligionnaires, il avait du frémir d'indignation en apprenant que les Arnautes recommençaient en Bulgarie ce que les janissaires s'étaient permis si longtemps ta Constantinople; mais il ne pouvait pas laisser la sédition chrétienne, quelque légitimes qu'en fussent les motifs, prendre le caractère d'une révolution capable de compromettre la sûreté de l'empire. Les Bulgares qui vivaient sous son gouvernement furent protégés et contenus pendant la durée de cette échauffourée, etj'ai lieu de penser que ses sages conseils n'ont pas été étrangers à l'envoi des troupes régulières qui ont délivré le
pays des Albanais. « Soyez certain, me « disait-il, que partout où je commande- « rai, il ne sera pas touché impunément a aux cheveux d'un raya. Ily a des lois qui « les protègent, et je saurai les faire exé- « cuter. »
Le jour où nous devions partir de Vidin, Hussein m'annonça qu'il avait fait préparer deux voitures pour me conduire à Belgrachiek sur la route deNissa, et qu'il avait envoyé des estafettes dans cette direction, afin que je fusse reçu comme je l'avais été par lui-même, dans toute l'étendue de son paçhalick. Sa garde était sous les armes quand je sortis du palais; lui-môme s'était levé de meilleure heure pour me faire ses adieux, et il était assis au balcon de la grande cour pour assister à notre départ. Sa physionomie grave et sévère me parut bienveillante et paternelle; je m'approchai de lui pour le remercier avec une effusion qu'il semblait partager. Il me serra la main cordialement, et bientôt, accompagné de mon
escorte, je quittai les murs de son sérail, en face duquel s'élevaient deux énormes potences, heureusement vides en ce moment.