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CHAPITRE X

Départ de ISissa. — Village et plateau de Tzaribrod. — Descente dans le bassin d • Sophie. — Ville de Sophie. — Osman-Bey. — L'archet êque. — Les bains. — Maison de campagne d'Osman-Bey à Ormanli. — Singulier effel du chant de la Marseillaise sur les Turcs.

A partir de la plaine de Nissa, il n'y a rien déplus curieux et de plus pittoresque que la géographie de la Turquie : j'essayerai d'en donner en quelques mots une idée exacte, jusqu'au delà d'Andrinople.

La grande roule qui traverse la Bulgarie pour mener dans la Thrace, se compose d'une suite de bassins qui semblent avoir été autant de lacs primitifs. Leurs parois, au nord, sont formées de fragments de la chaîne du Balkan, et, au sud, des chaînons du Rhodope , à l'instar des deux faces

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d'une immense gouttière qui serait divisée en différents compartiments par les prolongements envoyés du Rhodope au Balkan, et du Balkan au Rhodope. Le voyageur qui s'avance de la Servie vers Constantinople, descend successivement dans chacun de ces bassins étages, comme il ferait des marches d'un édifice gigantesque, jusqu'à la mer de Marmara. Le ciel est si pur et l'horizon est si ample, que la vue peut s'étendre à des distances énormes et qu'il est aisé d'apercevoir jusque dans leurs moindres détails les accidents du terrain. On franchit une marche de Nissa à Mustapha-Pacha-Palanka (1), puis une autre de Palanka à Scharkoë et une troisième de Scharkoë à Sophie, en traversant le long plateau de Tzaribrod, avec ses fourches caudines vraiment effrayantes, vers le point de partage des eaux de la Nissava et de l'Isker.

C'est au sortir de ce plateau solitaire

(1) Le mot Palanka, si commua en Turquie, signifie redoute, citadelle, forteresse, lieu fermé et défendu.

et dépourvu d'arbres, que le voyageur descend dans le bassin de Sophie, dont la grandeur et l'uniformité fatiguent sa patience. Il faut marcher pendant plus de sept heures dans une plaine unie et inculte, où quelques rares champs de blé et de maïs attestent seuls la présence de l'homme. La terre est noire, légère, fertile, libre de pierres et de plantes parasites ; elle n'attend que l'avènement d'un pouvoir protecteur du travail pour se couvrir de riches moissons. Je ne sais comment décrire sa physionomie, qui ressemble beaucoup, à l'insalubrité près, à la plaine delà Mitidja, en Afrique. L'herbe y poussait au mois d'août, par une température brûlante, et môme sur la route frayée nos chevaux piaffaient mollement comme au sein d'une prairie couverte de gazon. Bientôtles minarets de Sophie nous apparurent fort au loin, puis les maisons aux toits rouges entourées de jardins, puis enfin l'intérieur de la ville, sale et infecte, malgré ses fontaines et ses arbres

séculaires. Sophie esl bâlic en bois. Ses rues sont presque toutes couvertes de treilles vertes ou de branchages desséchés qui les préservent de l'ardeur du soleil, à la manière africaine. Elles présentent un aspect assez animé ; nous y trouvâmes une grande affluence de inonde dans les bazars, dans les cafés et autour des fontaines publiques. On y compte plus de vingt mille habitants.

Tandis que mon attention élait captivée par un mûrier de grandeur colossale, dont les vastes rameaux ombrageaient un carrefour tout entier, quelques vieilles femmes et surtout une bande d'enfants acharnés nous assaillirent d'injures; mais la population demeura étrangère à ces tentatives surannées. Notre attitude calme et dédaigneuse fil bientôt cesser ce vacarme, et nous arrivâmes sans encombre jusqu'au lionak du gouverneur de la ville. Ce gouverneur était un musulman de la vieille roche, fanatique et violent, qui avait été destitué de la dignité de pacha pour ses

méfaits envers les chrétiens. Il se nommait Osman-Bey. Il était gros, court, ramassé, marqué de la petite vérole ; il avait le teint pâle, les yeux rouges, la voix rauque et saccadée. Il s'empressa de nous faire donner un logement chez l'une des premières familles chrétiennes de la ville, et il eut la politesse de nous y envoyer un repas préparé dans ses cuisines, avec des sorbets et des fruits à profusion. Je ne tardai pas à comprendre qu'il était trèshumilié de la disgrâce qui lui avait fait perdre son titre de pacha; aussi sa haine pour les chrétiens était-elle assez peu déguisée pour qu'il osât tenter de l'assouvir môme en notre présence et, comme on le verra bientôt, presque avec notre aide, si nous l'eussions permis.

Je n'avais plus besoin d'informations sur les derniers événements de la Bulgarie, et je pus laisser égarer notre conversation en banales généralités sans perdre aucune communication importante. Osman-Bey paraissait très-affairé. Des cour-

riers lui arrivaient presque à chaque instant, porteurs de dépêches qu'il se faisait lire par un secrétaire et auxquelles il répondait immédiatement. Leur bureau consistait en un grand coffre de fer ciselé, sur le couvercle duquel le kiaja, assis à terre, écrivait presque sans s'y appuyer. Quand les dépêches étaient lues et les réponses dictées, on apportait une bougie et le gouverneur brûlait, séance tenante, tous les papiers qui lui semblaient inutiles. Aussi rien de plus simple que les archives des Turcs. Les Turcs ne connaissent pas l'art d'élever des pyramides de cartons et de s'en faire un obstacle à l'expédition des affaires. Pendant qu'Osman terminait les siennes, on annonça un malheureux raya qui se présenta à genoux à la porte du divan, et qui, après de nombreuses salutations , osa risquer en tremblant une pétition, dont je n'ai pu savoir le contenu. Après avoir longtemps fait attendre ce brave homme, Osman-Bey, affectant une grande surprise à la vue de

la pétition, la repoussa du pied en s'écriant, quoique nous fussions présents : « Qu'est-ce à dire? que veut ce chien ? j*ai bien le temps de m'occuper de ses affaires ! » et il le fit chasser à l'instant. Je ne pus m'empêcher de manifester par un geste énergique ma surprise d'un pareil procédé. « Ce n'est qu'un raya, me dit Osman-Bey avec l'expression du plus profond mépris ; est-ce que de pareilles gens seraient traités chez vous avec plus d'égards? — Assurément, lui dis-je; notre souverain, qui est plus puissant que le sultan, fait répondre à toutes les demandes qu'on lui adresse, et il secourt les malheureux au lieu de les insulter. » Un sourire d'incrédulité fut toute la réponse d'Osman-Bey.

Nous étions à peine sortis de chez lui quand je vis arriver l'archevêque de Sophie, qui venait me rendre visite et savoir des nouvelles. C'était un Grec de l'archipel, de la figure la plus noble, la plus douce et la plus expressive, mais dont le regard

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manquait de franchise et dont la physionomie trahissait l'anxiété. Il était accompagné, en guise de paratonnerre, comme il me le dit plus tard lui-même, d'un Arménien très-délié, homme de confiance d'Osman, qui assista à toute notre conversation. Dès que j'eus deviné le rôle que jouait dans cette entrevue l'espion du gouverneur, je ne mis point de bornes à l'expression de l'indignation que j'éprouvais pour la manière dont les chrétiens étaient traités dans le pachalick de Sophie. J'évitais de compromettre l'archevêque, en ne lui adressant pas directement la parole; mais je voyais qu'il se sentait heureux d'entendre la rude philippique que je débitais contre les oppresseurs de ses coreligionnaires. Les prêtres qui l'avaient accompagné avaient peine à retenir leurs larmes, a J'espère, Messieurs, leur « dis-je, que le sultan, qui est le père de « tous ses sujets, saura comme on vous « traite et qu'il y mettra bon ordre. L'Eu- « rope aussi le saura, et vos malheurs

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« auront un lerme. — Il faut espérer en « Dieu, répondit l'archevêque; c'est notre « habitude et noire consolation. » Et il sortit avec son cortège et avec son espion, que je ne saluai point.

Deux heures après, le prélat revint à la faveur de la nuit et en traversant deux jardins qui aboutissaient au logement que nous occupions. Il paraissait en proie à l'émotion la plus vive, et prenant mes mains dans les siennes : « Quoi! dit-il, nos frères d'Europe pensent à nous, et vous venez voir en leur nom ce qui se passe ici! Ici nous souffrons moins pour nous que pour les nôtres, car c'est un cruel supplice pour des pasteurs que d'assister aux douleurs de leurs ouailles sans pouvoir leur être du moindre secours. La plainle même nous est interdite ; heureux quand on ne nous force pas de signer des adresses de remercîments et de félicitations pour le mal qu'on nous fait ! Nous célébrons les cérémonies de notre culte comme des malfaiteurs qui craignent la lumière, et

nous vivons d'outrages comme les Hébreux vivaient de la manne dans le désert. Si vous saviez, monsieur, combien le cœur me saigne de voir grandir nos enfants si vifs, si intelligents, si avides d'instruction, sans pouvoir leur acheter quelques petits livres où ils puissent épeler seulement le nom du Seigneur et lire sa parole ! On dit que la France est riche et généreuse et qu'elle pense à nous : quelle reconnaissance nous aurions pour elle, si elle nous faisait présent de quelques milliers de ces petits livres ! Cela aussi est bon dans l'occasion, ajouta-t-il en examinant attentivement mon fusil à percussion posé près de lui ; quand la prière ne suffit plus, la défense devient légitime. » Je n'oublierai jamais la belle expression que prit la figure de l'archevêque en prononçant ces dernières paroles, et l'aspect vraiment sublime de toute sa personne. Nous étions tous assis autour d'un divan rouge, dans une salle peu éclairée ; tout à coup je vis le prélat saisir cette arme avec recueille-

ment et la mettre en joue comme un vieux soldat. Sa longue barbe noire et sa toque élevée, la croix qui pendait sur sa poitrine, sa tunique flottante, tout donnait un caractère imposant et pittoresque à son altitude, digne du pinceau de Michel-Ange. Il sortit par le chemin particulier qu'il avait suivi pour venir, et je lui rendis sa visite le lendemain, au grand jour, avec les démonstrations du plus profond respect. Les kavas du gouverneur m'attendaient à la porte; je me plus à les faire attendre, précisément parce qu'ils étaient à la porte de la demeure de l'archevêque. Je trouvai chez celui-ci notre Arménien de la veille, son 'paratonnerre, qui redoublait de politesse envers moi et d'attention à mes paroles. Il était, disaitil, chargé de me prévenir qu'Osman-Bey avait donné des ordres pour que la plus belle salle de bains de la ville fût mise à ma disposition le jour même. J'avais manifesté, en effet, le désir de visiter les fameux bains sulfureux de Sophie, déjà

célèbres du temps des Romains, et qui jouissent encore d'une juste renommée dans l'empire ottoman. Il ne restait plus que deux ou (rois baigneurs retardataires quand nous y arrivâmes, et je les fis prier de ne point se déranger, malgré l'ordre du gouverneur de nous céder la place.

L'établissement se composait d'une vaste piscine ou réservoir circulaire, recouvert d'une voûte en forme de dôme percé de mille petites ouvertures qui tamisaient la lumière et maintenaient dans l'enceinte une demi-obscurité. Autour de cette piscine pleine d'eau fumante à une température de 45 degrés, se trouvaient plusieurs cabinets munis de robinets d'eau chaude et d'eau froide pour les personnes qui désirent faire leurs ablutions à part. On me conduisit dans un de ces cabinets pleins de vapeur et on me fit asseoir sur une banquette de bois, placée au-dessous d'un robinet d'eau sulfureuse chaude, ou plutôt bouillante, car la sensation que j'en éprouvai ressemblait à celle d'une forte

brûlure et m'arracha un cri. Le baigneur m'invita à prendre patience et à m" accoutumer, après quoi cette première sensation de douleur deviendrait agréable. Puis il se mit à me frotter tout le corps avec des brosses imbibées de savon parfumé, et finalement il m'emporta sur ses épaules après m'avoir enveloppé d'un drap de flanelle très-douce. Pendant que mon frotleur se livrait à cet exercice , j'observais l'un des baigneurs placés près de moi qui ouvrait et fermait alternativement les robinets d'eau froide et d'eau chaude, pour s'en composer un bain de température moyenne.

L'idée m'élant venue de tremper le bout de mon doigt dans sa baignoire pour juger du degré d'élévation de celte température, aussitôt mon homme sauta hors de l'eau comme un poisson volant et s'écria tout effaré : « Vous m'avez souillé mon eau ! » et il se mit à vider sa baignoire jusqu'à la dernière goutte , à la laver, à la rincer de fond en comble avant de la remplir de nouveau et de s'y replonger. Mon

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étonnement lui fit craindre de m'avoir offensé, et il me dit avec la plus grande politesse : « Je vous demande bien pardon de ce que j'ai dit et de ce que j'ai fait ; mais vous êtes chrétien, ctma religion me défend de toucher à l'eau que vous avez touchée. — C'est à moi, lui répondis-je, de m'excuser de vous avoir causé tant de peine ; mais je n'aurais jamais cru que l'approche de mon doigt eût pu vous y déterminer. — Que voulez-vous,répliqua-t-il, c'est la religion!» Cet homme, après s'être excusé auprès de moi, se montra de la plus exquise urbanité; mais il paraît avoir eu une grande peur, par suite de mon indiscrétion dont l'archevêque de Sophie rit beaucoup quand je la lui racontai. Osman en rit beaucoup aussi pour un autre motif.

Malgré mes rudes sorties contre le despotisme exercé aux dépens des chrétiens , Osman s'était montré fort empressé envers nous, et il me pria de passer une journée dans une de ses fermes située à Ormanli , sur la route que je devais par-

courir. J'acceptai son offre sans hésiter et il voulut absolument me faire conduire dans la voiture de ses femmes, attelée de quatre chevaux. Cette curieuse voiture était une vraie cage à poules de forme rectangulaire, suspendue par quatre tiges de fer à un cadre de bois, et assez semblable aux chariots dans lesquels Van Amburgh transporte habituellement les animaux de sa ménagerie. Il me parut singulier de voyager dans cet équipage nouveau pour nous, et surtout de nous y étendre, armés jusqu'aux dents, sur de moelleux coussins ordinairement réservés aux odalisques du gouverneur. Je n'avais pas prévu , toutefois , l'incident le plus original de ce voyage, si fécond en incidents que je ne raconterai pas tous, quoique chacun d'eux ait sa signification particulière.

Entre Sophie et Ormanli , la route s'élève au travers d'un bois, sur une colline assez abrupte et d'un abord difficile. Osman avait donné ordre à ses gens d'y réunir une douzaine de paysans bulgares , tous

chrétiens, pour traîner sa voiture jusqu'au sommet de la hauteur. Il y avait un quart d'heure que je me voyais suivi de ces malheureux haletants, dont l'un, vieillard tout couvert de sueur, fixait mon attention, lorsque l'idée me vint de demander ce que voulaient ces gens essoufflés. Le chef de mon escorte répondit que c'étaient des rayas de corvée qu'on allait atteler à la voiture,dès que nous aurions atteint la montée du coteau. A celte étrange nouvelle, je m'empressai de mettre pied à terre , et je déclarai aux kavas que je ne permettrais jamais qu'on me lit traîner par des hommes et surtout par des chrétiens. Les kavas se mirent à rire et déclarèrent que puisque tel était l'ordre d'Osman, il fallait qu'il fût exécuté. « Comme vous voudrez, leur dis-je, mais je monterai la côte à pied, et je suis persuadé que quatre chevaux suffiront pour traîner une voiture vide. » Ils n'osèrent pas, en effet, atteler devant nous les chrétiens qui s'étaient munis de cordes, et ils les forcèrent seu-

lement de nous accompagner jusqu'au sommet. Là, je fis distribuer aux Bulgares une gratification qu'ils se partagèrent, en exprimant leur joie et leur surprise de cette libéralité inaccoutumée.

« C'est un chrétien, mes amis, leur dis-je, qui a voulu vous dédommager du temps qu'on vous a fait perdre. Un jour viendra où vous ne serez plus attelés comme des bêtes de somme. Prenez patience et espérez. — D'où êlcs-vous? me répondirent-ils. — Je suis Français. — Et ils crièrent : Vive la France ! »

Tel est le tour que m'avait joué Osman. L'avait- il fait avec l'intention de me prouver son mépris pour les chrétiens ou tout naturellement et sans intention politique, comme un Turc orthodoxe use des rayas sous bénéfice d'inventaire? Je pencherais plutôt vers la dernière opinion, qui s'accorde mieux avec les ordres obligeants qu'il avait donnés pour que nous fussions reçus agréablement dans sa ferme. Cette ferme était d'ailleurs dans un état déplo-

rable. La plupart des bâtiments étaient en ruines; point de gros bétail, point d'instruments aratoires dignes de ce nom, point d'engrais dans les cours. Les gens que j'interrogeai ne surent répondre à aucune de mes questions et je fus réduit à passer ma journée à la chasse des hérons et des vautours, dont le pays abonde. Les coups de fusil que nous tirions autour de la ferme avaient attiré l'attention de quelques femmes qu'Osman-Bcy avait envoyées en convalescence dans son domaine, et qui habitaient une espèce de donjon grillé, au sommet d'une tour. Elles y prenaient le frais à onze heures du soir, lorsque l'idée nous vint, à mon interprète et à moi, de leur chanter la Marseillaise à deux voix, en manière de sérénade. Le succès de ce concert en plein vent dépassa toutes nos espérances. Bientôt tous les Turcs du voisinage accoururent, malgré l'heure avancée de la nuit, et il nous fallut recommencer dix fois ce chant prodigieux dont l'effet nous étonna cette fois plus qu'eux-

mêmes. Mon Tartare éperdu devina que c'était un chant de guerre, et nous dit avec naïveté : « Il n'est pas surprenant que les Français se battent bien , avec de pareilles chansons ! » Les eunuques d'Osman-Bey eurent beaucoup de peine à l'aire coucher les femmes, et nous partîmes de grand matin , sans savoir si l'ordre était rétabli au sérail.

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