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CHAPITRE XI

Arrivée à Ichlimau. — Passage du Balkan.— La porte de Trajan. — Rencontre de voleurs albanais. — Curieux pourparlers avec eux. — Aspect sauvagedu défilé. — Village de Yénicheu ou Nôvozélo. — Souven r de M. de Lamartine. — Magnifique aspect des plaines de la Thrace.

En sortant d'Ormanli, nous sommes entrés dans un défilé haul et froid, formé de deux chaînons parallèles, l'un duBalkan, l'autre du Rhodope, qui conduisent au petit bassin fermé d'Ichtiman. Ces solitudes sont d'une tristesse et d'une sauvagerie incomparables; on n'y rencontre ni voyageur, ni pâtre, ni habitation. Cependant la position d'Ichtiman au centre d'une plaine fertile et garantie des grands vents, serait favorable à de riches cultures, si les Turcs accordaient plus de liberté et de sécurité aux Bulgares, seuls capables de quelques entreprises agri-

coles. Mais l'apathie musulmane, plus prononcée ici qu'en aucune autre province de l'empire, a réduit le bourg d'Ichtiman à la condition la plus misérable, malgré sa situation avantageuse au point d'intersection des routes du nord et du sud, de l'est et de l'ouest. L'ayan chez lequel nous sommes descendus nous reçut avec empressement et nous offrit une escorte, que je refusai dans la crainte d'exposer à de nouvelles avanies les habitants chrétiens chez lesquels nos kavas avaient l'habitude de vivre à discrétion, quand nous étions logés chez eux. Ce fut une faute comme celle que nous avions commise en sortant de Belgrachick, et elle faillit avoir pour nous les mêmes conséquences.

En effet, c'est à quelques lieues d'Ichtiman que s'élève, entre la Bulgarie et la Thraee, la grande et formidable barrière du Balkan, dont la ligne de faîte est couronnée par la fameuse porte dite de Trajan. A mesure que nous approchions de ces hauteurs pittoresques, au travers d'un

lorrain lounncnlé, raviné, crevassé au delà de loute expression, l'air devenait plus vif, le paysage plus sombre, la solitude plus sévère, et bientôt nous rencontrâmes un de ces corps de garde (karaouls) ou blockhaus en branchages, si communs en Turquie ; il était occupé par cinq hommes qui nous donnèrent les nouvelles les plus sinistres. Deux voyageurs avaient été assassinés dans les gorges boisées du Balkan ce jour-là même, et les passages étaient pleins, nous dirent les soldais, de mauvaises gens qui se promenaient. Du haut de leur station, ces soldats voyaient au loin dans les anfractuosi lés delà montagne, mais les arbres touffus dont elle est parsemée ne permettaient pas de distinguer aisément les objets. Ils nous engagèrent beaucoup à attendre, pour former une caravane compacte de voyageurs ; mais comme ils n'avaient ni vivres, ni abri à nous offrir, je jugeai plus prudent de continuer ma route, en leur demandant une escorte de deux hommes, qu'ils m'accor-

dèrent seulement après l'exhibition de mon firman. Nous nous remîmes donc en marche, nos kavas en avant, le Tartare en arrière, nos bagages et nos personnes au centre, et nous entrâmes dans les défilés. Je n'ai pas l'habitude de m' exagérer les périls ni de céder à la crainte; mais j'avoue qu'en pénétrant dans ces labyrinthes inextricables, parsemés de chemins creux taillés en forme de V et ressemblant à de véritables entonnoirs, où le voyageur semble pris à chaque pas dans un traquenard, je ne pus me défendre d'une certaine inquiétude. Heureusement, le temps était superbe et nos chevaux excellents. Nos armes étaient prêtes, et nous regardions de tous côtés de manière à éviter d'être surpris. Il y avait plus de trois heures que nous marchions ainsi comme des soldats en reconnaissance, à travers mille tours et détours, lorsque nous aperçûmes brusquement, à petite dislance, un détachement de soldats qu'à leurs fustanelles blanches, à leurs calottes rouges et à leurs

longs fusils, je reconnus pour des Albanais. Nous les eûmes bientôt joints, et nos kavas se mirent à parlementer avec eux. Les Albanais prétendirent visiter nos papiers et savoir qui nous étions. Notre escorte semblait partager leur avis. Je fis répondre que l'on ne visitait les papiers que dans les villes, que nous étions des étrangers en mission et que nous voulions passer sans être arrêtés par personne. Les Albanais parurent se concerter un moment et se mettre d'accord avec nos kavas, que la peur avait gagnés ; le Tartare hésitait et attendait. Je m'élançai aussitôt, le pistolet au poing, et j'apostrophai en français cette bande de soldats-voleurs qui barrait le passage. Le Tartare me suivit au galop et joignit ses cris aux miens, en confirmant notre qualité d'étrangers dont il répondait sur sa tête. Les Albanais ouvrirent leurs rangs et, prenant un air modeste, se bornèrent à nous demander quelque argent, déclarant qu'ils étaient des soldats éclopés et qu'ils regagnaient

leurs quartiers. Je répondis que des gens qui demandaient l'aumône en pareil lieu, par bandes et armés, méritaient d'être fusillés, et que nous ne donnerions rien. En même temps nous avions l'œil sur eux, et certes, au premier geste menaçant, nous pouvions en étendre un ou deux sur la place. Ils gardèrent leurs fusils en bandoulière et ils continuèrent de gravir la montagne que nous descendions en ce moment. Plus loin, nous en trouvâmes quelques autres, mais ils n'étaient point en force et ils se bornèrent à nous examiner.

C'est au sortir de ces coupe-gorges que la fameuse porte de Trajan nous apparut dans un pli du terrain, presque rasée jusqu'au sol et à peu près recouverte d'un amas de décombres. Ce devait être un arc de triomphe de la même grandeur et de la même forme que celui de la porte Saint-Martin, à Paris, autant que j'ai pu en juger d'après les fondations. Ce vieux débris de la puissance romaine existait

encore, m'a-t-on assuré, il y a six ans, et il n'a été détruit que par le fanatisme d'un pacha, qui le croyait bâti par des chrétiens. La porte de Trajan est le point de partage de la ligne des eaux, dont les unes, celles du côté d'Ichtiman, vont gagner le D;inube, et les autres descendent vers la Méditerranée par la plaine de Philippopolis. De là jusqu'à Yénicheû la pente est continue, jusqu'à ce qu'on découvre, à la hauteur de ce village, l'immense bassin de la Thrace et la vallée de l'Hèbre, dont le panorama est un des plus admirables de la Turquie. Yenicheu, que les Bulgares appellent Novozclo, a été célébré par M. de Lamartine dans son Voyage en Orient. Notre illustre poëte y tomba malade et y demeura trois semaines à son retour de la Syrie. Il ne pouvait choisir un plus poétique séjour : Yénicheû est placé à la descente du Balkan comme un observatoire d'où la vue s'étend sur plus de vingt villes, bourgs ou villages. Quand le ciel est pur, on aperçoit distinctement

les minarets de Talar-Bazardschik et, dans un lointain vaporeux, les rochers qui dominent la ville de Philippopolis. Arrêtons-nous ici un moment et jetons un regard en arrière sur cette belle et triste Bulgarie, qui se confond aujourd'hui avec la Thrace dans une religion commune, dans la même oppression, dans les mêmes malheurs.

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