CHAPITRE XII
Caractère des populations bulgares. — Les Grecs et les S!a- \es. — La religion grecque. — Caractères particuliers qui la distinguent. — Sun innuence probable sur l'avenir des populalious chrétiennes de l'Orient.'— -Religion des Turcs.
Ce qui frappe le plus le voyageur en Turquie, c'est la rareté des Turcs. Presque toutes les populations des campagnes sont chrétiennes. Grâce à l'intolérance musulmane , elles ont conservé leur caractère primitif et ne se sont point mêlées à la race dominante ; de sorte qu'il est presque aussi facile de distinguer un Turc d'un chrétien, en Bulgarie, qu'un nègre d'un blanc dans nos colonies. Toutefois la famille chrétienne se divise en deux branches distinctes, les Grecs et les Slaves. Les premiers habitent surtout le midi de l'empire ; ils sont appuyés à la
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Méditerranée et s'avancent jusque dans la grande vallée transversale de Nissa à Constantinople ; le Rhodope est leur frontière intérieure. Les Slaves s'appuient sur le Danube et viennent finir au pied du Balkan. Les premiers parlent le grec moderne; les seconds le bulgare et le serbe, dérivés du slave. Leur nombre est à peu près égal de part et d'autre. Si l'on comprenait dans la famille grecque de Turquie la Grèce émancipée avec ses îles, Candie et les îles Ioniennes, peut-être les chrétiens de langue grecque seraient-ils plus nombreux que les Slaves ; mais la différence ne serait pas considérable.
Le caractère des Bulgares ressemble peu à celui des Grecs. La race grecque est plus belle, plus spirituelle, plus fine, plus classique, mais moins honnête et moins religieuse que celle des Bulgares. Les Bulgares sont généralement doux, paisibles, palienls, laborieux et hospitaliers. lis ont des moeurs plus pures que les Gu.cs; ils sont plus sobres, plus francs,
plus sûrs en toute chose. Les Grecs aiment le bruit, la guerre, le mouvement et les inliigues; les Bulgares sont modestes, prudents, économes et sensés. Les Bulgares sont les Allemands de la Turquie; les Grecs en sont les Italiens. Ils ne s'aiment point entre eux et ils n'ont point d'annales communes. Les Grecs affectent une grande supériorité sur les Bulgares à cause de l'ancienneté de leur origine, tandis que les Bulgares n'ont joui que d'une nationalité éphémère, entre le onzième et le quatorzième siècles. La religion est le seul lien qui les unisse ; mais, grâce aux persécutions des Turcs, ce lien est aujourd'hui plus fort que jamais, et si l'indépendance de la famille gréco-slave s'établit, ce sera sous les auspices de la religion. Jetons donc un rapide coup d'ceil sur les traits caractéristiques de la religion grecque, mal connue parmi les chrétiens de la communion romaine, et destinée à peser quelque jour d'un grand poids dans la balance politique du monde.
L'Église grecque d'Orient me paraît avoir conservé plus que l'Église romaine quelque chose de l'organisation primitive du christianisme. Elle a moins d'unité et de discipline, mais elle se prête mieux aux habitudes des peuples et jamais ses chefs n'ont aspiré à la domination universelle : par cela même elle a moins de grandeur et d'autorité que le catholicisme romain. Mais si elle a moins de grandeur, elle a aussi plus de souplesse et elle laisse quelque chose au libre arbitre de l'homme. Sa foi est moins austère et moins despotique ; elle transige plus volontiers avec les pouvoirs établis et, si j'ose dire, parfois avec la nature humaine, à ce point qu'elle comporte deux catégories de ministres, les uns à qui le mariage est permis, les autres auxquels il est défendu. La haine est vieille et profonde entre les Grecs et ceux qu'ils appellent dédaigneusement les Latins. Cette haine sommeille aujourd'hui devant l'ennemi commun; elle se réveillerait terrible, comme aux plus mau-
vaises époques de l'histoire, si le prosélytisme romain essayait de se substituer quelque jour à la persécution musulmane. Heureusement pour les chrétiens d'Orient, cette perspective n'est point à redouter pour eux, même après la victoire, car ils sont tous de la religion byzantine, et il n'existe parmi eux aucune secte dissidente capable de troubler un jour la paix dont ils pourront jouir.
Je n'ai point à examiner en casuiste ou en théologien la valeur relative des Grecs et des Latins. Je ne considère chez les catholiques grecs que le principe chrétien, et le triomphe de ce principe me paraît suffire aux besoins essentiels de la civilisation, tandis que le principe musulman ne suffit pas. A tout prendre, il n'existe entre l'Église romaine et l'Église byzantine qu'une question de préséance, d'étiquette, une question de blason. Les chrétiens d'Orient croient être venus les premiers ; ils pensent que Constantin a rendu plus de services au christianisme qu'aucun
des souverains pontifes. Ils trouvent Sainte-Sophie de Constanlinople plus vénérable que Saint-Pierre de Rome. Ils attachent un grand prix, comme les protestants, à prier Dieu dans une langue qu'ils comprennent, et réellement, sauf la grande différence du pape universel aux patriarches de lo alité, et de la langue latine aux dialectes modernes, au fond, le catholicisme grec et le catholicisme romain n'offrent de dissidences sérieuses qu'aux docteurs en droit canonique. Si le premier n'avait reçu quelques souillures de son immersion au milieu des saturnales du Bas-Empire, il aurait fait son chemin dans le monde et conquis l'Orient tout entier, au lieu de végéter sous le joug de l'islamisme. Peut-être aussi le catholicisme romain, plus fier et plus indomptable, aurait succombé dans la lutte avec les Turcs, comme un noble guerrier sur le champ de bataille. Les Grecs ont pu plier, c'était dans leur nature ; les Romains devaient partout vaincre ou mourir.
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Faut-il regretter aujourd'hui que les chrétiens d'Orient n'appartiennent point à la grande famille catholique romaine, et la longue indifférence de l'Europe pour leur sort doit-elle être attribuée à leur qualité de schismatiques ? Je ne saurais le croire, quoique défiance qu'inspire à certains hommes politiques la similitude de croyances des chrétiens d'Orient et des sujets de la Russie. Si les Grecs avaient un pape, et si ce pape habitait à Saint-Pétersbourg, on 'pourrait craindre à la longue des rapports trop intimes entre les affaires temporelles et les affaires spirituelles de tout l'Orient. Mais les Grecs ont des patriarches nombreux. lis sont religieusement constitués à l'étal d'aristocratie ou de fédération* plutôt qu'à létal monarchique et unitaire. Lrùr. aigle a plus de deux tètes : il suffit de parcourir la SerA vie et la Bulgarie pour être certain que les populations accepteraient volontiers la délivrance, mais non la dépendance, Tous les ecclésiastiques grecs que j'ai consultée
se défient autant de Saint-Pétersbourg que de Rome. Les chrétiens de la Turquie d'Europe veulent surtout être indépendants en matière religieuse. C'est pour la religion qu'ils combattront d'abord, parce qu'ils sont religieux, j'ai presque dit parce qu'ils sont le peuple le plus religieux de l'Europe. Et comment ne le seraient-ils pas, puisqu'ils vivent persécutés depuis plusieurs siècles, isolés, torturés, humiliés pour leur religion seule !
Aussi ont-ils gardé fidèlement, plus fidèlement que les catholiques romains, le dépôt des traditions du passé. Ils célèbrent souvent les offices de leur culte dans les forets et dans les cavernes, comme les chrétiens de l'Église primitive; ils en ont trop souvent encore les erreurs et les superstitions. J'en pourrais citer des exemples étranges, ridicules, choquants. Mais pourquoi chercher à affaiblir par des récits épigrammatiques le respect dû à ce vieil et majestueux édifice du christianisme ! Quand je parcours un noble temple, est-ce
que sa grandeur diminue à mes yeux parce que j'y trouve des colonnes de différents ordres, depuis le corinthien jusqu'au dorique, ou parce que plusieurs architectes y ont travaillé ! J'ai vu beaucoup de popes grecs peu dignes de leur saint ministère, rampants, ignorants et avides. Les prélats manquent généralement de lumières, et plusieurs de courage ; la servitude a pesé sur eux comme elle pèse partout : elle les a amoindris et démoralisés. Cependant il en est beaucoup qui ont conservé le feu sacré, et si quelque jour l'étendard de l'insurrection se lève dans les plaines de la Bulgarie, ce sera la croix blanche sur un fond noir arborée par des prêtres, qui deviendra le Labarum de l'indépendance.
En même temps que la ferveur religieuse se maintenait intacte au sein des populations chrétiennes, le principe musulman développait ses germes de mort dans la race des Turcs. C'est ce principe fatal qui mine la puissance ottomane et qui la conduit inévitablement à sa
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chute. L'intolérance, le fatalisme et la polygamie en sont les trois caractères dislinctifs et irrémédiables, canin musulman tolérant est un impie, tout comme le serait un novateur en politique ou un philosophe en matière de harem. On ne fait rien en Turquie sans consulter les ulémas, qui sont des êtres stupides, indignes du rang qu'ils occupent, par leur sottise et leur profonde incapacité. Le dernier moine espagnol serait plus près de la civilisation que le sckeik-el- Islam, le chef de la foi musulmane. Conçoit -on qu'aux portes de l'Europe et dans une ville de cinq cent mille âmes, sous les murs de laquelle passent les bateaux à vapeur de toutes les puissances, la direction réelle des affaires appartienne à de méchants astrologues, dont le savoir est au-dessous de celui de nos tireurs de cartes? La honte est-elle pour eux ou pour nous? L'insolence du gouverneur de Sophie qui voulait atteler des chrétiens à ma voiture, en l'année 1841, est-elle assez significative? Les
aides de vamp du séraskicr de Nissa formentils un contraste suffisant avec nos sœurs de charité, sans parler du reste?
Et pourtant, la justice exige que nous reconnaissions les conséquences favorables de certaines prescriptions du culte musulman. Il n'y a point de pauvres en Turquie, non pas parce que tout le monde y est pauvre, mais parce que partout on tend aux malheureux une main secourable. Le sentiment de l'égalité y règne en souverain. Le dernier des serviteurs y monte au rang des maîtres et s'en montre digne souvent par son intelligence et par son équité. La simplicité des mosquées n'est surpassée que par leur grandeur et leur excellent entretien. Quelques versets du Coran sur les murs, deux chaires dans l'enceinte, une guirlande de verres de couleurs sous le dôme, des nattes propres pour les fidèles : tels sont leurs seuls ornements. Nul ne manque à l'appel de la prière qui se fait cinq fois par jour, ni aux jeûnes prescrits pendant le ramizam.
Nous n'allons plus à Jérusalem et ils vont toujours à la Mecque. La tendresse des mères pour leurs enfants est poussée chez eux jusqu'à l'héroïsme ; les fous, les vieillards , les idiots y sont l'objet d'une sollicitude constante et empressée. Le sentiment religieux a donné aux plus grossiers des hommes, parmi eux, un certain respect de leur dignité, dont ils s'écartent rarement. Si l'islamisme pouvait se débarrasser du fatalisme, de l'intolérance et de la polygamie, l'empire otloman aurait quelques chances de salut; mais on doit craindre qu'il ne périsse avant de se réformer.
Les Turcs ont pris soin de préparereuxmêmes l'avènement de la race chrétienne, en la tenant isolée pendant plusieurs siècles et pure de tout mélange avec eux. Ils ne lui ont jamais demandé des soldats, de manière que cette race est aujourd'hui intacte et la leur épuisée. Ils n'ont pas même daigné apprendre la langue des vaincus ni leur imposer celle du vainqueur: aussi, forment-ils comme deux peuples en-
nemis en présence, et la seule différence du langage suffira peut-être, au moment décisif, pour assigner àchaque armée son poste de combat. Il est impossible d'avoir séparé avec plus de persévérance ce que la politique eût conseillé d'unir, si le fanatisme religieux n'avait pas toujours prévalu sur les intérêts politiques. Au moment où j'écris, il n'y a plus rien de commun entre les chrétiens d'Orient et les Turcs qui les oppriment. La langue, la religion, les mœurs, le costume même, tout diffère. Le Turc fume, prie, se baigne et se repose ; il commande, il est armé. Le Bulgare laboure, travaille,obéitetneporte des armes qu'en voyage. LeTurc est polygame; le chrétien n'a qu'une épouse. Le paysan bulgare ressemble à un magistrat par la forme de ses vêtements ; le citadin turc ressemble à un flibustier, par sa ceinture garnie de pistolets et de poignards. Les femmes turques, toujours voilées, apprennent et répandent la corruption dans les bazars; les femmes chrétiennes marchent la face dé-
couverte et donnent l'exemple de toutes les vertus. Le christianisme s'avanceavec la force irrésistible de la marée montante: la Valachie, la Moldavie, la Servie, la Grèce, j'ai presque dit la Syrie ont passé sous le flot et sont vierges de Turcs. La Bulgarie aura son tour, quand elle pourra produire ses hommes. Alors tous ces peuples si longtemps opprimés se donneront la main pour former une grande nation ou une grande confédération, et les enfants refuseront de croire aux douleurs subies par leurs pères, comme on oublie les orages après que la terre est rafraîchie.