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CHAPITRE XIII

De L'agriculture en Bulgarie. — De l'industrie et du commerce.

Nous nous sommes arrêtés un moment pour examiner quelle pourra être l'influence de la religion sur l'avenir de la Bulgarie. Il est bon de constater les ressources de ce pays dans toutes les branches de la production, et d'examiner si, dans le cas où l'esprit religieux donnerait l'indépendance à ses habitants, le travail pourra la leur rendre féconde et capable de se maintenir. Les Bulgares possèdent la plus sûre base de l'existence d'un peuple, un sol riche, un climat doux, un grand fleuve frontière, des plaines cultivables, des montagnes boisées, des mines

de fer et des bestiaux nombreux, susceptibles d'un accroissement presque illimité. De toutes les qualités qui distinguent ce peuple, son goût et son aptitude pour l'agriculture sont les plus remarquables ; l'industrie n'occupe que le second rang : le commerce est presque nul, à cause de l'absence des routes et de l'éloignement des grands centres de consommation.

Le maïs est la culture céréale par excellence de la Turquie, et particulièrement de la Bulgarie. Le blé ne vient qu'ensuite, mais il est cultivé sur une petite échelle, et encore nulle part ne fume-t-on la terre, si ce n'est par hasard, et grâce au séjour sur place des bœufs, des moutons et des chevaux. L'écobuage est quelquefois pratiqué, presque toujours sans discernement et trop souvent au détriment des forets. Les prairies artificielles sont inconnues; mais les Bulgares sont très-ingénieux à profiter du moindre filet d'eau pour les irrigations. Les champs ensemencés sont quelque-

fois envahis par des chardons, des fougères, des bouillons-blancs qui en diminuent beaucoup le produit et qui deviennent souvent inextricables. Quoique la marne abonde, personne ne l'emploie à modifier le sol cultivable qui est léger en beaucoup d'endroits et qui recevrait de ce réactif une amélioration sensible. À quoi bon recourir aux cultures savantes, puisque l'immense majorité des plus fertiles terrains demeure en friche et en proie à la vaine pâture? Il suffit de voir moissonner des Bulgares, pour apprécier le peu de cas qu'ils font de la paille ; ils ne daignent pas même enlever les tiges de maïs , qui pourrissent ou se dessèchent sur pied, quand la récolte est faite. Cette récolte est la seule du pays, et le maïs est l'unique plante à qui Ton fasse l'honneur de la sarcler et de veiller sur elle. Toutes les autres, à l'exception du tabac et du riz, sont abandonnées à la garde de Dieu.

La vigne est surtout cultivée entre le Balkan et le Danube et dans les plaines

méridionales. Mais le vin est mal fait, plat, épais, peu susceptible de conservation, très-foncé en couleur, jaune quand il a pu vieillir, ce qui arrive rarement, sauf pour certains crus. On trouve dans presque tous les villages des traces qui prouvent que cette culture a eu jadis plus d'étendue ; mais elle diminue tous les jours à cause du système effréné de pillage , qui ne permet à aucun raya de compter sur la vendange. Tout le monde se régale à la vigne d'un Bulgare, comme à une table ouverte, et peu à peu le raisin se réfugie dans les jardins , comme un fruit d'agrément, pour s'y mettre à l'abri de la rapacité turque. Les variétés de ce fruit sont d'un grain plus volumineux , plus allongé et plus charnu que les raisins du reste de l'Europe. Ils sont plus secs et plus fades, excepté dans les provinces du midi de l'empire, où leur saveur sucrée permet de faire des vins doux, recherchés des habitants. J'ai vu dans un village de laThrace une variété de vigne qui donnait

cinq récoltes, de mois en mois, à partir de la fin de juin. On trouvait sur le môme pied du raisin en pleine maturité, du raisin presque mûr, du raisin moins avancé, et de petites grappes en fleurs. J'ai fait venir depuis mon retour quelques plants de ce cep dont les uns, offerts à M. le duc Decazes, ont été naturalisés à la pépinière du Luxembourg, et les autres, confiés aux soins habiles de mon ami M. Macarel , conseiller d'État, ont parfaitement réussi dans sa propriété du département du Loiret. Nous fondons un espoir assuré sur leur prochaine fructification.

Les Bulgares aiment beaucoup les arbres fruitiers, mais ils en possèdent bien peu de variétés. Le prunier à fruits bleus ou violets estl'arbre dominantdans leurs vergers; on en trouve à l'approche de tous les villages. On retire de la prune une pulpe qui sert aux habitants à faire des sorbets assez agréables , des confitures et une liqueur particulière obtenue par la fermentation. Ces arbres sont les seuls que j'aie

vus plantés en quinconces ou avec une sorte de régularité. On les compte par milliers, et leur seule présence suffit pour indiquer d'une manière certaine l'existence des villages, ordinairement cachés hors des routes et dans les profondeurs des bois. Les cerisiers sont très-communs, mais de petite espèce, et le fruit en est aigre et sauvage. Les pêchers réussissent en plein vent. Les noyers, les pommiers et les poiriers décorent les jardins. Les amandiers, les cognassiers (1) et les abricotiers abondent surtout à mesure qu'on descend vers la mer de Marmara et qu'on approche de Constantinople. Le mûrier réussit d'une manière merveilleuse. Il y en a de vraiment extraordinaires par leur immense envergure, qui couvrent des espaces fort étendus ; tel était celui dont j'ai parlé en décrivant la ville de Sophie, où

(4) En visitant les jardins du sérail, à Constantinople, j'ai été frappé de la grande quantité de cognassiers dont ils éjaient remplis; ils appartenaient à la variété connue sous le nom de cognassier du Portugal.

il ombrageait un carrefour tout entier.

Dans les environs d'Andrinople , j'en ai trouvé des pépinières bien tenues , où figuraient des milliers de pieds de la variété mullicaule, du plus bel aspect.

On devine aisément que l'horticulture doit être très-bornée dans un pays où l'on semble ignorer jusqu'à l'existence des fruits si agréables et si variés de nos vergers. Aussi ai-je vu peu de légumes soit dans les marchés, soit dans les jardins de la Bulgarie. La pomme de terre y est à peine connue et je n'ai pu obtenir qu'on m'en servît, nulle part, pendant toute la durée de mon voyage. Parmi les végétaux farineux et alimentaires, les haricots sont le plus cultivés. On peut môme dire qu'ils jouent dans la consommation des Orientaux le même rôle que la pomme de terre parmi nous ; on en trouve partout. C'est pour ces légumes que l'on entretient avec soin les moyens d'irrigation; eux seuls peutêtre ont droit à la faveur d'être fumés, si rarement prodiguée aux végétaux en Tur-

quie. Les citrouilles, les pastèques, les melons , les fèves, les concombres, quelques variétés de choux, les oignons, les laitues, et comme assaisonnement l'ail, le poivron, la tomate : tel est le catalogue fort restreint du jardinage turc et bulgare, car les Bulgares sont les jardiniers des Turcs. On ne trouve ni artichauts, ni pois, ni lentilles, ni raves, ni asperges, ni salsifis, ni betteraves , si ce n'est à Constantinople , et plutôt comme objets de curiosité botanique que comme plantes maraîchères, car tous ces légumes y sont verts, ligneux, amers, désagréables.

La Bulgarie est destinée à s'enrichir un jour de la culture de certaines plantes que j'appellerai industrielles, telles que le riz , le lin, le tabac, la garance , le sésame, le colon , les roses. C'est dans les environs d'Eski-Zaara et de Resanlick que l'on rencontre ces gracieux champs de rosiers plantés avec ordre, et entretenus avec une sollicitude vigilante par la main des jeunes et belles filles de cette partie

de la Bulgarie. Dans la saison où se fabriquent les essences et les eaux distillées de roses, les villages sont littéralement jonchés de pétales de ces fleurs et les chevaux y marchent comme sur une litière parfumée. C'est une production considérable, dont le marché est tout entier en Orient et ne manque jamais aux producteurs , quoique l'article qui en est la base soit un objet de luxe et la plus grande , peut-être, de toutes les superfluités. Le tabac qui en est une autre, donne aussi des revenus considérables ; il prospère surtout dans les terrains bas et fertiles, et j'avoue que le tabac des Turcs est bien supérieur à tous les autres, en raison de son odeur douce et presque agréable, qui n'a rien de commun avec celle de la feuille que l'on consomme en France, en Belgique et en Allemagne. La culture du sésame a pris, depuis quelque temps, une extension énorme. C'est une petite graine oléagineuse , jaunâtre , très-riche , puisqu'elle donne communément 4-0 à 50 pour cent de son

poids en huile, et dont l'importance sur la seule place de Marseille a dépassé dix millions de francs, en 1842. Le riz, qui se cultiveplus spécialementdans la grande plaine de Philippopolis , est affermé administrativement. La garance , le lin et le coton , moins importants que les denrées dont nous venons de parler, n'en auront pas moins beaucoup d'avenir, le jour où ce beau pays rendu à lui-même pourra consommer ses propres produits.

Mais la fortune agricole des Bulgares s'accroîtra surtout par l'élève des bestiaux, déjà très -nombreux dans leur pays. Les bœufs , les buffles , les moutons surtout , et malheureusement aussi les chèvres, s'y comptent par centaines de milliers, mais n'y ont point de prix commercial . On se pro • cure pour moins de 80 francs une paire de bœufs de labour, un mou ton pour 5 francs, deux chèvres pour le prix d'un mouton.

Les volailles de tout genre, principalement les poules et les dindons, y sont en telle abondance qu'on en achète pour 25 ou

50 centimes la pièce, et que ces animaux peuvent supporter les frais de voyage jusqu'à Constantinople, où on les expédie par troupes de quinze à dix-huit cents sous la garde de deux hommes à cheval. Le jour où la Bulgarie jouira d'un régime qui donne quelque sécurité aux capitaux et aux personnes, les domaines immenses abandonnés aujourd'hui aux ravages des chèvres ou aux incursions stériles de la vaine pâture seront mis en culture et pourront nourrir une population triple , peut-être quintuple de celle qui existe en ce moment. Les vers à soie , dont la Turquie méridionale a eu jusqu'à ce jour le monopole, y joindront leurs profits à ceux des autres branches de l'industrie agricole ; et l'industrie manufacturière , plus richement dotée de matières premières , participera de l'élan imprimé à tous les'genres de travail.

Cette industrie n'a pas, en Bulgarie, le caractère qu'elle tend à prendre dans l'Europe civilisée, et cependant elle n'est point

indigne de l'attention des économistes.

Elle est simple, individuelle, patriarcale, manuelle. Il n'y a point de machines à vapeur en Turquie, pas de filature ni de tissage àla mécanique, point d'ingénieurs civils, point de constructeurs instruits et exercés, point d'horlogers. Cependant les hommes du pays ont une très-grande facilité à imiter les procédés meilleurs que les leurs, etl'on ferait d'excellents fabricants de draps des tisserands grossiers du Balkan. Leurs moulins à foulon et à blé, leurs ateliers de charronnage, leurs tanneries sont très-arriérés sans doute ; mais la sellerie, la passementerie, la broderie pourraient rivaliser avec les produits de Londres et de Vienne. Les écharpes de la Bulgarie septentrionale, brodées en soie de couleur sur fond blanc de mousseline, seraient des articles très recherchés à Paris, s'ils y étaient plus connus. J'ai vu à Sophie des tissus façon mérinos, des bombazines, des bourracans, des gazes légères qui attestaient un travail intelligent et régulier. Presque

tous les métiers sont d'ailleurs organisés en corporations, présidées par une espèce de syndic électif, qui rend la justice et qui représente ses confrères devant les autorités. Les discussions sont rares , parceque la division du travail n'est pas poussée à l'extrême et que le capitaliste ne peut pas abuser de l'ouvrier, comme dans les pays de grande fabrication. Les ouvriers travaillent d'ailleurs au grand air, presque jamais la nuit, et libres de mille entraves qui portent atteinte ailleurs à la santé et à la dignité de l'homme.

Le commerce devait se ressentir de l'état étriqué des autres industries. Les Turcs y paraissent plus propres que les Bulgares, et le trafic s'y fait presque entièrement par leurs mains. On peut juger de ce qu'il doit être dans une contrée où la lettre de change est presque inconnue, où la monnaie n'a cessé d'être altérée de siècle en siècle, où le taux moyen de l'intérêt est de 20 pour cent, et où les difficultés résultant de la diversité des dialec-

tes écrits et parlés compliquent toutes les relations. L'absence des voies de communication donne lieu chaque jour aux contrastes les plus étranges de disette et d'abondance. Ainsi, tandis que le bois de chauffage abonde dans les forêts du Balkan et les fourrages dans les plaines, ces deux articles sont d'un prix si élevé à Constantinople, qu'on les vend à la livre comme le pain. Toute marchandise qui ne peut pas se transporter elle-même, comme le bétail, ou sous un petit volume comme certains objets précieux, ne saurait être utilisée au delà d'un rayon fort étroit. Aussi, le commerce intérieur se réduit-il à l'approvisionnement des boutiques, assez médiocrement fournies, si l'on excepte les bazars des grandes villes dont nous parlerons plus lard. On ne comprendrait même pas comment les producteurs de la Turquie d'Europe peuvent trouver le placement de leurs produits, s'ils n'avaient la ressource de quelques grandes foires où se concentre en un petit nombre de jours,

toute l'activité paralysée pendant le reste de l'année. Nous aurons tout à l'heure à décrire une de ces foires turques, la plus célèbre de toutes, à laquelle nous avons pu assister, car elle se tenait dans le mois de septembre, précisément à l'époque de notre passage : remettons -nous en route pour y aller.

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