CHAPITRE XV
Arrivée à Andrinople. — Cimetières immenses. — Aspect intérieur de la ville. — Caravansérail de Rustan-Pacha. — Mosquée du sultan Sélim. — Vue de la ville du haut des minarets. — Le bazar. — Une soirée priée. — Danse et musique.
La route cTOusounjova à Andrinople est presque aussi monotone que celle de la plaine de Philippopolis ; cependant les villages sont plus rapprochés, la terre est mieux cultivée, l'aisance paraît plus générale. Nous suivons presque toujours les bords de la Maritza, jolie rivière aux eaux vives et limpides , que les riverains détournent de temps en temps pour arroser leurs champs de riz et leurs prairies. La plupart des villages sont annoncés par de grandes avenues de mûriers, et leur aspect
rappelle assez exactement celui de nos communes rurales de la Drôme et de Vaucluse. Toutefois, à mesure que nous approchons d'Andrinople, le désert recommence et la banlieue de cette ville est formée d'une ceinture de cimetières, qui sont ses véritables faubourgs. On ne peut éviter la rencontre de ces tristes lieux ; ils se présentent si souvent en Turquie sur les pas du voyageur, et ils entrent pour une si forte part dans la composition de tous les paysages turcs, qu'il est impossible de ne pas s'y arrêter malgré soi. Ce sont, le plus souvent, de vastes amas de pierres tumulairessans inscriptions et sans clôtures, entre lesquelles s'élèvent de grands cyprès, et plus rarement des monuments de quelque importance. On s'y rend les jours de fête comme dans nos jardins publics, on y joue, on y mange, on y danse, et, malgré le prétendu respect desTurcs pour les morts, on veille si peu à l'entretien des sépultures que la plupart des pierres sont renversées, brisées, quelquefois même emportées par
une averse, dans les terrains inclinés. Les seuls ornements sculptés qu'on remarque, soit sur la pierre, soit sur le marbre, consistent en quelques versets du Coran que le temps efface tous les jours. J'ai vu des gens à pied et à cheval , et des chariots à bœufs traverser ces asiles de la mort dont le nombre est beaucoup plus grand qu'en aucun autre pays, parce que les Turcs, et c'est probablement là leur manière d'entendre le respect des tombeaux, ne déterrent jamais les cadavres , et aiment mieux ouvrir de nouveaux cimetières que de bouleverser les anciens.
C'est au travers de ces lugubres faubourgs que nous avons pénétré dans la ville d'Andrinople par un pont en pierre de plusieurs arches, très-étroit, qui semble avoir été jeté jadis sur des marais, aujourd'hui cultivés, car on n'y trouve plus d'eau. Les maisons sont plus hautes que dans les autres villes turques, et elles sont construites avec plus d'élégance. Le premier étage s'avance ordinairement en saillie au-
dessus delà rue, sur laquelle s'ouvrent de petites fenêtres fermées de grillages à claire-voie, peints de mille couleurs. Les plantations qui ombragent presque toutes les villes turques sont ici plus rares, et nous voyons à peine quelques pampres de vignes se balancer au-dessus des tchardaks, ou pavillons attenant aux babitations.
Point d'éclairage, point de pavé. La chaussée est ordinairement creuse et hérissée de cailloux fixés dans le sol comme de gros clous sur la semelle d'une botte. Des trottoirs plus dangereux que la rue permettent aux passants, pendant les jours de pluie, de circuler sans être mouillés jusqu'aux genoux. De temps en temps, à l'angle de jonction de certaines rues , on trouve des monceaux de fumier et d'immondices séculaires, de plusieurs mètres de hauteur, autour desquels il est difficile de marcher à pied ou à cheval ; et pourtant Andrinople est une ville de 120,000 âmes! La foule s'y presse de toutes parts , et les boutiques, dont l'aspect est généralement misérable, y
sont très-nombreuses et très - fréquentées.
C'est à Andrinople que nous avons eu pour la première fois l'occasion de juger de la tenue et de la physionomie des dames turques. Jusque-là toutes les femmes que nous avions rencontrées avaient passé devant nous comme des ombres, enveloppées de leurs voiles lourds et disgracieux. A Andrinople, il nous fut permis de les examiner de plus près, sans que nous ayons eu à nous applaudir de cette étude pleine de désappointements. Le vêtement le plus extérieur qu'elles portent, et qui se nomme fcredgé, est une espèce de domino, de couleur ordinairement foncée, ouvert par le haut et rattaché autour de la taille par un petit châle (kouschak), dont les extrémités flottent au gré du vent. Leur turban, arrangé d'une manière moins élégante que celui des hommes, laisse échapper les cheveux en petites mèches ou en tresses qui tombent sur les épaules. Mais ce qui choque le
plus nos habitudes européennes, c'est que ces femmes, qui voilent si sévèrement leur visage, exposent hardiment leur poitrine aux regards, d'une manière aussi blessante pour le goût que pour la décence. Aucune d'elles ne porte de corset, et il n'est pas rare de rencontrer des mères qui allaitent leurs enfants par derrière, et qui, dans un âge encore peu avancé, offrent tous les signes de la décrépitude. Leur démarche est entièrement dépourvue de grâce, et l'excessif abus qu'elles font des bijoux, des parfums, des cosmétiques de toute espèce ne contribue pas peu à leur donner une physionomie artificielle et théâtrale, insupportable aux yeux qui n'y sont point accoutumés. Elles recherchent beaucoup les broderies et les belles étoffes de soie, surtout brochées d'or ou d'argent. Elles ne portent jamais de gants, et se teignent les ongles comme les sauvages, avec l'affreuse couleur acajou foncé, tirée du henné.
Le voile est la partie rigoureusement
indispensable de leur costume. Elles commencent à le porter dès l'âge de douze ans et ne s'en séparent jamais, si ce n'est dans les retraites les plus inaccessibles du foyer domestique. C'est le signe caractéristique de leur servitude, le témoignage officiel de la jalousie et de la susceptibilité musulmanes. La seule histoire du voile en dirait presque autant sur l'état social de l'Orient que celle de la politique même. La femme est toujours considérée dans ce pays comme la propriété de l'homme. Le pouvoir de son mari, de son maître, peut aller jusqu'à lui interdire de paraître sans voile devant son père, son frère, son oncle, ses plus proches parents mâles ; et le plus sanglant affront qu'une femme pût infliger à son époux serait de se montrer la face découverte à un étranger. Pour la flétrir, un regard suffit dans l'opinion des Turcs, et ils croient sérieusement que nos femmes n'ont point de pudeur, parce que tout le monde peut les regarder. Même quand une de leurs fem-
mes est voilée , l'usage veut qu'on ne la regarde pas en face en lui parlant, et il n'est ni prudent, ni convenable de lui adresser la parole sans la permission du mari, s'il est présent ; encore faut-il que la conversation soit courte, même quand elle est tolérée. Cette défiance ombrageuse et farouche est une insulte permanente à la femme. Toutes les conditions y sont soumises, depuis les femmes du sultan jusqu'à celles du dernier batelier. Celles même qui demandent l'aumône dans les rues portent le voile avec la même sévérité que les autres.
Néanmoins, en dépit du voile, l'esprit d'indépendance reprend son essor dans les villes, et l'on rencontre à chaque pas des femmes turques dans les rues, dans les bazars et dans les lieux publics. Elles aiment à se promener dans de grands chariots (arabas) traînés par des bœufs à cornes dorées, ornés de rubans rouges, et suivis de plusieurs domestiques. Depuis que les eunuques sont devenus rares, elles
vivent en meilleure intelligence qu'on ne croit, avec les duègnes et les vieillards chargés de les garder. Les mœurs l'emportent sur les lois. La médecine pénètre chaque jour davantage dans le sanctuaire de la famille et y exerce les maris les plus craintifs à des tribulations qui préparent le succès de la réforme.
Quelques musulmans jaloux essayent bien encore de jouer l'ancienne comédie et de consulter les médecins comme pour euxmêmes, quand il s'agit des maladies de leurs femmes ; d'autres consultent par hypothèse ; quelques-uns font passer la langue de leurs femmes par une ouverture pratiquée dans le voile, pour la montrer au médecin ; il y en a qui sont réduits à des expédients beaucoup plus embarrassants dans des circonstances plus difficiles : maison se moque d'eux, et déjà plusieurs des plus orthodoxes se sont exécutés de bonne grâce. La réaction commençait même à prendre un tel caractère que le sultan a cru devoir rendre, il y a trois ans, un édit pour
interdire aux femmes une partie des libertés qu'elles se permettaient, et pour leur défendre spécialement d'avoir de jeunes cockers (1).
C'est ce déplorable état d'esclavage où végètent les femmes turques qui contribue au maintien de tous les préjugés dont cette race est infestée. La plupart des femmes musulmanes, ne connaissant d'autre art que celui d'exciter les passions grossières de leurs époux, n'auraient sur cette terre que la plus misérable destination, si le sentiment maternel ne ravivait le feu sacré dans leurs âmes et ne les relevait de leur déchéance. Telle esclave achetée dans un bazar et vendue par le
(1) Voici les termes même:» de ledit : « Les femmes sor- « tent tro;>, rentrent trop t;ird, quelquefois même après le « coucher du soleil; celles qui se promènent eu voiture out v déjeunes cochers, même chrétiens, d'une mise trop elé- « gante pour leur état. Elles ont l'audace d'entrer dans les « boutiques et surtout dans celles des apothicaires ; elles y « resteni outre mesure pour causer et elles ont poussé l'ou- « bli de la pudeur jusqu'à aller se rafraîchir avec des glaces ■ dans les cafés deGalataetde Pera, le quartier des Fraucs.»
ministère d'un courtier reprend, comme mère, le rang qu'elle a perdu comme femme. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver dans ce pays à une épouse, c'est de n'avoir pas d'enfants. C'est par les enfants qu'elles se réhabilitent à leurs propres yeux; et elles les aiment de toute la force d'une passion qui n'est pas, comme ailleurs, distraite par le plaisir et par les jouissances sociales, des austères devoirs de la maternité. Elles demeurent chargées de la première éducation des enfants ; et, n'ayant rien à leur apprendre, car elles ne savent rien, elles opposent, sans le vouloir, une barrière infranchissable aux progrès de la civilisation. Telle est la plaie la plus essentielle de l'islamisme. Tant que les femmes seront maintenues dans l'état de séquestration presque absolu où elles vivent, il sera impossible de faire pénétrer un rayon de lumière dans la nuit profonde qui couvre l'empire ottoman.
Quelle nuit, en effet, quand on la voit de
près ! Quelle incroyable barbarie au sein des populations les plus heureusement douées, et sous le plus beau ciel du monde! Qui croirait, par exemple, que dans une ville comme Andrinople, la seconde de l'empire, il nous fut impossible, même avec l'assistance de l'agent consulaire de France, de trouver une auberge habitable ! Après de longs et inutiles efforts, il fallut nous résigner à accepter pour asile une des loges du grand Han, ditdeRustan-Pacha. C'était un vieux caravansérail bâti en forme de couvent, avec une vaste cour intérieure et une galerie couverte au premier étage, galerie sur laquelle s'ouvraient une suite de cellules destinées aux voyageurs. Quand nous entrâmes dans celle qui nous était assignée, nous y trouvâmes une couche de fumier de plus de 40 centimètres de hauteur, due au séjour de plusieurs centaines de corneilles qui y avaient établi leur domicile de temps immémorial. Il ne fallut pas moins de trois heures pour les premières opérations d'as-
sainissement ; après quoi, lorsque j'eus fait acheter en ville les nattes, un peu de vaisselle et les éléments primitifs du mobilier le plus indispensable, il nous fut permis de prendre un peu de repos.
Notre agent consulaire à Andrinople est un négociant du pays, d'origine italienne, homme digne et honorable, qui s'empressa de m'offrir ses services et de se mettre à ma disposition. Mais de quel droit aurais-je pu accepter les offres d'un agent à qui la France accorde mille francs par an pour la représenter dans une ville de cent vingt mille habitants ! Je déclinai donc avec reconnaissance les propositions de M. Vernazza, et j'acceptai chez son drogman, à prix d'argent, l'hospitalité de la table que notre honorable agent avait eu la bonté de m'offrir. C'est une déplorable économie que celle qui consiste à traiter avec une telle indignité un homme chargé des intérêts français dans une ville comme Andrinople : eh bien ! cette indignité, notre budget la commet tous les jours en-
vers la plupart des consuls ou agents consulaires de la France dans toutes les contrées du monde ! Ils ne sont pas rétribués de manière à tenir le rang qui convient à la grandeur de notre pays. Il y en a qui meurent de faim au service de la France et qui ne peuvent pas obtenir, malgré leur mérite personnel, la considération dont ils auraient besoin, à cause de l'insuffisance de leur traitement qui les condamne à vivre obscurs et ignorés. Quelle plus noble fonction un citoyen peut-il ambitionner, pourtant, si ce n'estcellede représenter son pays chez une nation étrangère ! Mais au taux actuel des traitements consulaires, il est impossible à un homme d'une grande valeur intellectuelle d'accepter un poste d'agent sans compromettre la tranquillité de ses vieux jours, et quoique tous les consuls français que j'ai eu l'honneur de visiter dans mes nombreux voyages fussent des hommes distingués, la vérité me force à dire qu'il y a malheureusement beaucoup d'exceptions, et
qu'elles appellent au plus haut degré l'attention du gouvernement.
M. Vernazza me procura les autorisations nécessaires pour visiter ce qui me paraissait digne d'intérêt dans la ville d'Andrinople. Parmi les monuments, le seul qui ait droit à l'admiration des voyageurs est la fameuse mosquée (Djaml) du sultan Sélim, l'une des constructions les plus magnifiques de l'architecture orientale. C'est un édifice capable, à mon avis, de soutenir la comparaison avec nos grandes basiliques du moyen âge, par la hardiesse élégante de sa coupole et la légèreté aérienne de ses minarets. Je l'ai trouvé plus beau que Sainte- Sophie de Constantinople. L'intérieur est entièrement revêtu de marbre, et chacun des minarets, construit en granit, renferme trois escaliers indépendants les uns des autres, lesquels serpentent en spirale jusqu'à la flèche avec une précision qui excite l'étonnement des architectes. Une tribune carrée, du travail le plus exquis, s'élève
sous le dôme, et au-dessous de cette tribune jaillit une source d'eau vive qui passe pour opérer des cures merveilleuses. Liman qui nous accompagnait nous invita à en boire, et comme j'hésitais par respect pour ses préjugés religieux et en mémoire de mon compagnon de bain à Sophie :
«Buvez, bu\ez, me dit l'iman; cette « eau n'est plus sacrée, les Russes en ont « bu. » Ces paroles furent les premières que j'aie entendu prononcer en Turquie, à l'occasion de l'expédition de Diebitch. Du haut d'un minaret où l'iman nous permit de monter, on nous fit voir la grande caserne où les Russes avaient établi leur quartier général. Elle est placée sur une éminence qui domine la ville, dont nous avions en ce moment le ravissant panorama sous les yeux.
Je n'essayerai point de le décrire. Si la Maritza était aussi large que le Rhin, je comparerais volontiers l'aspect d'Andrinople à celui de Rotterdam ; mais Andrinople a beaucoup plus d'étendue et pré-
sente un coup d'œil bien plus original. L'immense quantité d'arbres qui s'élèvent de ses jardins intérieurs, et dont la verdure se marie aux toitures rouge-vif de toutes les maisons^ produit un effet imposant. On aperçoit distinctement le cours des trois rivières qui se sont donné rendez-vous sous les murs de la ville : l'Aida, la Tondja, la Maritza, dont les flots paisibles et sinueux semblent s'éloigner à regret de ces lieux poétiques. A cette hauteur, en effet, tout paraît beau dans Àndrinople, parce que le ciel y est d'une pureté limpide, et que l'œil n'aperçoit point les misères de la vie musulmane, les cloaques infects, les rues sans pavé, les maisons sans fenêtres, les habitants en haillons, les fonctionnaires sans intelligence et les intelligences sans cœur! J'ai passé là plusieurs heures abîmé dans une contemplation infinie, je ne m'en défends pas. J'entendais retentir jusqu'à mon oreille ce bruit confus de voix humaines, tout plein de sons étranges et incom-
EN BULGARIE. IIT,
préhensibles; j'avais sous les yeux une ville immense que je ne reverrai plus sans doute et qui ne jette depuis longtemps sur la contrée admirable qui l'entoure que l'ombre stérile de ses minarets, au lieu d'y porter la civilisation et la vie. Quel sujet de méditation pour un homme parti de Paris depuis deux mois à peine, et qui venait de traverser après la France, la noble et heureuse Allemagne !
J'allais bientôt apprendre à quel point Andrinople est située, comme Palmyre, au milieu d'un désert. Mes yeux se refusaient à croire qtt'ti riy eût rien que des cimetières tout autour de cette grande ville, jusqu'aux portes de Constantinople, jusqu'à la mer de Marmara, jusqu'au golfe d'Enos où vient mourir sans gloire et sans utilité cette jolie Maritza, l'Hèbre mélancolique des anciens! Andrinople domine tout ce vaste espace de terre, comme une reine sans sujets. La Maritza, facilement navigable au prix de quelques sacrifices, lui donnerait une entrée sur la
Méditerranée, et la Maritza ne lui sert de rien ! D'Andrinople jusqu'à Constantinople, il n'y a point de route, malgré l'extrême facilité du terrain, à peine ondulé et généralement horizontal. Nos plus mauvais chemins vicinaux pourraient passer pour des routes royales de première classe, en comparaison des frayes à travers champs et dans la terre franche qui conduisent de la ville d'Adrien à celle de Constantin. Nous y passerons bientôt, et après y avoir passé, nous en croirons à peine nos souvenirs ; nous comprendrons difficilement qu'il existe un commerce et des relations entre ces deux grandes cités.
On ne saurait pourtant méconnaître l'importance de ces relations, quand on parcourt l'un des bazars d'Andrinople, si différent des marchés couverts auxquels on donne ce nom en Turquie. Celui-là est sans rival par son étendue et par la solidité de sa construction. Il faut se figurer une rue voûtée de plus d'un kilomètre de
longueur, avec une chaussée pour les cavaliers et pour les voitures, des trottoirs pour les piétons, des banquettes pour les marchands, et derrière ces banquettes, des magasins en forme de vastes armoires verticales pour les marchandises. A droite et à gauche, quelques ouvertures rares et sombres, percées dans l'épaisseur des murs, jettent dans ces immenses passages une lumière insuffisante, perfide pour les acheteurs, flatteuse pour les vendeurs.
L'air y circule difficilement, de sorte qu'il s'en exhale sans cesse une odeur de renfermé, qui contient des germes de peste, et d'où elle sort presque toujours. Tel est le bazar d'Andrinople, et tels sont tous les autres, à la grandeur près, qui est un danger de plus. Aussi les ferme-t-on habituellement dans les moments critiques, au lieu de les assainir dans les temps calmes et salubres. Les marchands sont assis, les jambes croisées devant leurs marchandises, toujours disposées avec art, surtout la droguerie et les matières tinc-
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toriales. Les tissus sont rangés dans des caisses et assez souvent découpés par aunages propres à faire un vêtement. Dans ce cas, on les achète enveloppés dans de grandes feuilles de papier blanc très-fort, sur le vu de l'échantillon, et l'on y est souvent trompé.C'estlàqueles femmes turques se rendaient habituellement pour savoir des nouvelles, et pour ourdir des intrigues, lorsque le fameux édit de -1837 ost intervenu, et a interdit dans les bazars l'emploi des jeunes commis, dans l'intérêt des mœurs. J'ignore si la sécurité des musulmans a gagné quelque chose à ce pudique manifeste.
M. Vernazza nous avait assuré chez son drogman une hospitalité que celui-ci voulut embellir d'une réunion de dames grecques et bulgares et de musiciens turcs. La salle de réception était charmante, vraiment orientale. Elle donnait sur un jardin dont la treille, chargée de raisins, envoyait des rameaux jusque sur nos divans, tandis qu'un jet d'eau jaillis-
santé rafraîchissait l'atmosphère et joignait son murmure aux chants tant soit peu monotones de nos infatigables musiciens. Ceux-ci s'établirent en face de nous sur une longue estrade, et, au signal de l'amphitryon, ils se mirent à exécuter, sans points ni virgules, un effroyable trio de violon, de mandoline et d'harmonica, à donner des attaques de nerfs aux gens les mieux trempés. Puis vinrent des trios de voix à l'unisson, vraie musique d'enfer, et enfin la danse commença. C'est à ce moment seulement que nous vîmes sortir une à une de la pièce voisine les dames invitées, vêtues avec simplicité et élégance, et plusieurs remarquables par leur beauté, généralement un peu matérielle.
A. leur aspect, la rage de l'orchestre parut redoubler, et ces dames ouvrirent seules, sans hommes, une espèce de pyrrkiqwe, danse noble et grave dont mon ignorance chorégraphique ne m'a pas permis d'apprécier tout le mérite. Elles se tenaient toutes par la main et dansaient lentement,
chacune à son tour, isolée de toutes les autres, jusqu'à ce que la chaîne fût épuisée. Elles se saluaient avec grâce et nous saluaient nous-mêmes, en passant devant les divans où les hommes étaient mollement étendus comme des pachas, armés de grandes pipes. Ces messieurs, tous fort laids et assez disgracieux, paraissaient avoir emprunté aux musulmans leurs plus mauvais usages, et ce n'est pas la première fois que j'ai surpris des chrétiens en flagrant délit de susceptibilité musulmane sur les questions de pouvoir conjugal.
La femme est évidemment en état de minorité perpétuelle dans tout l'Orient.
Chrétienne ou musulmane, elle semble plutôt la proie que la compagne de l'homme. On ne la désigne jamais nominativement, pas plus chez les Turcs que chez les chrétiens II est malséant de demander des nouvelles d'une femme à son mari ; elle doit être aux yeux des étrangers comme non avenue, et figurer comme une abstraction plutôt que comme une
personnalité réelle. Les Serbes et les Bulgares disent ce seul mot : elle, en parlant de leur femme ; les Serbes emploient même quelquefois cette formule peu flatteuse : ma femme, sauf votre respect. Il n'y a qu'à assister à un mariage pour voir avec quelle énergie l'esprit de despotisme se manifeste du côté de l'homme, et celui de la servitude du côté de la femme, et pour juger de tout le mal que l'influence musulmane a causé aux populations de l'Orient, même à celles qui sont chrétiennes. Il faut voir la jeune fiancée arrivant chez son époux et se prosternant pour lui baiser la main, au moment où elle dépose à ses pieds un sac et une corde, trop sincères emblèmes d'un état social qui l'opprime ! Quelle histoire dramatique et philosophique que celle de la condition des femmes en Orient et de l'influence de leur servitude sur la marche de la civilisation ! Plus j'étudie le pays que j'ai parcouru et plus je recueille mes souvenirs, plus je suis convaincu que la barbarie régnera parmi
ces populations tant qu'elles n'auront pas rendu la femme à sa dignité personnelle et à sa destination sociale. Jusque-là, l'Orient restera plongé dans les ténèbres, comme l'était la ville d'Andrinople, lorsque je rentrai au caravansérail de Ruslan-Pacha, dans ma cellule aux corneilles.