F.N EU' {.G A RIE
liques, tels que l'Espagne et l'Italie. Cependant, la ferveur des sentiments religieux n'oppose aucun obstacle au culte des intérêts matériels en Bavière, et ce pays marche l'égal de tous les autres dans la carrière des améliorations agricoles et industrielles. La fièvre des chemins de fer n'y est pas moins prononcée que dans le reste de l'Allemagne, quoique celui d'Augsbourg à Munich laisse beaucoup à désirer. Un sentiment général d'ordre et de hiérarchie caractérise celte branche de la famille allemande qui n'a pas la vivacité des Prussiens , ni la pesanteur des habitants des provinces héréditaires de l'Autriche. Tout le monde y paraît jouir d'un bonheur calme et plat , où les travaux de la pensée n'entrent pour rien, mais qui suffit aux besoins de la population, excepté pour un petit nombre d'hommes éclairés. Le gouvernement n'en poursuit pas moins avec sollicitude les réformes d'utilité publique dont l'expérience a démontré la nécessité, et, sous ce rapport, il
ii VOYAGE
se maintient, à la hauteur des plus grandes nations de l'Europe. Ses prisons sont soumises à un régime sévère et moralisateur tout à la fois. Ses écoles populaires répandent à grands flots le bienfait de l'instruction élémentaire parmi les classes pauvres. On pardonne ainsi l'amour du superflu à un prince qui ne refuse pas le nécessaire, et la Bavière confond dans une même tolérance, j'allais dire dans une môme reconnaissance, le luxe coûteux des imitations antiques et la dépense des créations modernes appropriées aux vrais besoins de l'État.
Au total , si la Bavière est un pays monotone, Munich est une ville amusante.
On y cultive la musique avec passion; on la distribue chaque jour presque officiellement dans un vaste jardin public, planté à l'anglaise, arrosé de belles eaux et coupé d'allées spacieuses et riantes où la plus brillante société se réunit à pied, à cheval, en voiture. Les rues sont larges et élégantes, les édifices grecs et romains sont dis-
posés avec symétrie, et forment une véritable exhibition qu'on ne se lasse point de parcourir. Il ne manque à la ville que des habitants, un but, une idée, un caractère. On sent qu'il n'y a pas une étincelle de feu sacré sous la cendre tiède de ce brasier artificiel. C'est ailleurs que réside le siège de la pensée destinée à réunir sous un même étendard tous les membres épars de la grande famille germanique. Dans ce mouvement de transformation qui se prépare en silence, sous les auspices et à l'aide de la paix, la Bavière est peut-être destinée à disparaître, parce qu'elle n'a ni frontières, ni fleuves, ni montagnes pour se défendre et pour se dessiner. C'est une édition allemande de la Belgique, une de ces puissances du genre neutre , qui ne peuvent rien produire , une véritable hybride , prolcm sine maire creatam.
Après un court séjour à Munich, nous avions hâte de gagner les bords du Danube par Ratisbonne , où commence le service
de navigation à la vapeur jusqu'à Vienne. C'est dans ce court trajet que j'ai fait la rencontre de M. le général Clouet, qui se rendait à Kirchberg, auprès de M. le duc de Bordeaux , alors assez gravement malade des suites d'une chute de cheval.
Quoique ce voyageur, vêtu d'une simple blouse de paysan, essayât de garder le plus strict incognito , la conversation ne tarda point à s'engager sur les affaires de France. J'eus bientôt acquis la certitude que les émigrés de tous les temps et de tous les régimes sont en proie aux mêmes illusions et finissent par n'avoir plus la moindre idée du véritable état des choses dans leur patrie. Après un trajet de quelques heures , nous en étions venus, M. Clouet et moi, à ne plus nous entendre sur cette terre étrangère, quoique parlant français tous les deux, tant le général s'exprimait avec amertume sur une foule de personnes et de choses qui m'étaient chères. Triste effet des discordes civiles! A peine arrivés à Ratisbonne, M. Clouet
se plaça à l'avant du bateau à vapeur, tandis que je m'installais à l'arrière, et nous ne nous sommes plus revus.
Ratisbonne est une des plus ennuyeuses villes d'Allemagne, ennuyeuse comme une place forte, c'est tout dire. La navigation du Danube lui donne un peu de mouvement, mais de ce mouvement effaré de ballots, de malles et de gens pressés de s'embarquer, ce qui annonce plutôt le désir de fuir que celui de rester. Là commença pour moi le fléau des fumeurs qui devaient me poursuivre jusqu'aux frontières de la Turquie , sans m'accorder un seul instant de répit. C'est un supplice indéfinissable. Il n'y a pas un Allemand qui ne porte suspendu à la boutonnière un ignoble sac de cuir rempli de tabac, et une collection de pipes de diverses formes et de divers calibres. Nobles et vilains fument du matin au soir, debout, assis, couchés, en marchant, en mangeant, en buvant. Les uns battent le briquet comme leurs pères , d'autres frottent contre les
murs les allumettes chimiques de la génération nouvelle. Partout dans les lieux de réunion , dans les comptoirs, sur les bateaux, dans les salles à manger, il faut se résigner à vivre suffoqué dans une épaisse atmosphère de tabac, l'opium des occidentaux. Je n'ai jamais pu comprendre cet asservissement de tout un peuple à l'usage d'une plante inutile, en l'honneur de la quelle l'Europe seule dépense chaque année près de cinq cents millions. Avec ce qu'elles consomment ainsi en vapeurs nauséabondes et en armements inutiles, les grandes nations de notre temps auraient plus d'un milliard à consacrer annuellement à des travaux d'utilité publique, capables de changer la face du monde avant cinquante ans. Dieu ne veut pas sans doute que les choses aillent aussi vite, puisqu'il a permis que la portion la plus intelligente de l'espèce humaine se laissât étourdir et ruiner de plus en plus par les fumées du tabac et par celles de la guerre. La guerre ! il est impossible de n'y pas
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songer quand on arrive à Linz. Ulm , Ratisbonne , Linz sont des points militaires importants dans la vallée du Danube ; mais Linz est la clef de Vienne , dont la porte a été forcée si souvent que l'Autriche y multiplie les serrures. Je n'ai pas des connaissances très-étendues en matière de fortifications ; mais j'ai très -bien compris, en voyant l'immense périmètre de celles de Linz, que cette position stratégique avait reçu depuis quelques années des développements considérables. De quelque côté qu'on tourne les regards, on n'aperçoit que des fronts bastionnés dont la blancheur éclatante se détache sur le fond vert des prairies, des forets, des montagnes. Le Danube lui-même semble abaisser la fierté de son cours sous le l'eu croisé des forts qui le dominent. Son lit, resserré entre deux berges élevées depuis Ratisbonne, puis évasé à Straubing, se resserre de nouveau à Passau de la manière la plus sauvage ctlapluspittoresquejusqu'à Linz.
De Lffcz à Vienne, le voyage en bateau à va-
peur est un enchantement continuel. Le fleuve est bordé de villages riants et de forêts épaisses dont la physionomie ressemble peu à celle des paysages qui bordent les grands cours d'eau de l'Europe. Je n'ai rien vu de comparable à l'aspect grandiose et poétique de l'ancienne abbaye de Melk. Ce n'est pas le ciel de l'Italie aux tons chauds et brillants, ni la couleur gracieuse et variée des rives du Rhin : c'est quelque chose de plus ample et de plus vaporeux, un horizon plus indéfini , un caractère plus majestueux et plus inculte, un genre de beauté pour ainsi dire romanesque. On ne voit rien de près; tout semble avoir acquis des proportions colossales; les collines, les arbres, les monuments les plus voisins apparaissent à l'œil étonné , sous l'influence d'une sorte de mirage, comme s'ils étaient à une grande distance.
A mesure qu'on approche de Vienne, les habitations sont plus nombreuses, les cimes de toutes les hauteurs se couron-
nent de châteaux ou de maisons de plaisance, et le fleuve se couvre d'une foule d'îles qui embarrassent son cours et relardent beaucoup la navigation. Plus d'une fois nous touchons sur des bancs de sable ou de gravier, mais pas assez rudement pour suspendre notre marche ; et bientôt nous voyons briller au loin les sommets des clochers et des principaux édifices de Vienne. Le bateau s'arrête à Nador, d'où s'élance une légion d'omnibus et de voitures plus légères qui nous conduisent en vingt minutes au centre de la ville, presque sous les murs de la vieille basilique de Saint-Éticnne. Noble et sainte relique du moyen âge ! Qui a vu Saint- Etienne de Vienne connaît la sévère Allemagne, sa sombre gravité, sa religion sincère et primitive. Ces superbes églises métropolitaines ont un cachet de grandeur et d'originalité qui résume tout un pays et toute une époque. Il suffit de voir Saint-Pierre de Rome pour y trouver Rome tout entière et tout le siècle de Léon X. Entrez
dans Westminster, et dites si sous ces murs noirs et humides il ne vous semble pas que toute la vieille Angleterre respire. Notre-Dame de Paris n'a-t-elle pas ouvert à l'un de nos plus grands poètes le trésor de ses archives de pierre? Et ne lit-on pas en caractères sublimes dans la cathédrale de Burgos une partie de l'histoire d'Espagne? Non, jamais je n'oublierai l'aspect presque divin de ces monuments que j'ai vus face à face, Saint-Pierre de Rome, Westminster de Londres, Saint-Etienne de Vienne, Notre-Dame de Paris et Sainte- Sophie de Constantinople ! Si quelque chose au monde peut graver dans le cœur des hommes la pensée du Créateur, c'est la majesté accablante de ces temples fameux qui rallieront bientôt les peuples de la terre sous une bannière commune, et qui n'ont pas encore répandu tous les trésors de révélation qu'attend l'humanité inquiète !