‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'archipel. —Arrivée à Malte. — Lazaret. — Quarantaine. Voyage dans l'île. — Détroit de Messine. — Naples. — Tempête qui nous empêche d'entrer à Civita-Vecchiii. — Livourne. — Arrivée à Marseille. — Retour à Paris.

Notre traversée de Syra à Malte fut une des plus belles que nos officiers eussent encore faites dans ces parages. Durant trois jours entiers, la mer fut calme et unie comme une glace. L'air était si pur et l'horizon avait si peu de brume, que nous apercevions distinctement, en passant le long des Cyclades, les maisons, les terrasses, les jardins et quelquefois les habitants. L'Eubée môme nous apparut au nord, et il y eut un moment où nous pouvions compter les îles autour de nous comme sur une carte, et cette carte était la Méditerranée resplendissante des feux

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du soir! C'est un spectacle qui ne manquait pas d'attraits pour des yeux fatigués du tableau monotone des plaines de la ïhrace ; aussi en avons-nous joui avec une avidité insatiable. Personne ne voulait quitter le pont, surtout pendant les nuits, car les nuits étaient plus belles que le jour. Le sillage du paquebot était rayonnant de lumière phosphorescente, et les palettes de ses roues ressemblaient à de véritables ailes diaprées de mille feux de couleur. C'est dans ces rares calmes de la mer que la navigation à la vapeur déploie toute sa puissance. Aucune parole humaine ne saurait donner une juste idée des sentiments qui agitent l'âme, quand on se sent ainsi doucement entraîné sur une surface paisible, en filant dix à douze nœuds à l'heure, sans secousse, sans malaise, et sous le beau climat de l'Orient. Profitons de ces heureux et courts moments; avant la fin de notre voyage, la Providence nous fera voir la mer sous un aspect moins rassurant.

Bientôt on eut connaissance de Malte, et quelques heures après, le Sésoslris entrait dans le grand port du lazaret. Voilà le fort Manoël, notre future prison. A peine le navire a-t-il jeté l'ancre que nous débarquons avec nos bagages et le capitaine du lazaret nous assigne le quartier que nous devons occuper pendant quinze grands jours. De quel crime étions-nous coupables ? Il n'y a pas eu en Turquie un seul cas de peste depuis plus de trois ans; c'est d'ailleurs un fait de notoriété publique. A quoi bon nous soumettre, dès lors, à cette longue détention qui rend presque inutile la rapidité des communications entre Marseille et Constantinople? Ici se présente l'examen de la question des quarantaines, fléau pire que la peste, car la peste est fort rare et se peut éviter, tandis que la quarantaine est inexorable.

Cette grave question est réduite aujourd'hui à des termes fort simples, et que nous allons résumer. Nous supposons la

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peste contagieuse et la contagion transit issible par les personnes et par les choses. Nous acceptons les hypothèses des hommes les plus craintifs, les terreurs les plus excessives de l'intendance sanitaire de Marseille. Nous admettons la nécessité d'une grande surveillance et celle de l'isolement : nous n'en contestons que la durée. Supposons qu'un navire arrive d'une ville infectée, d'Alexandrie par exemple. S'il existait, à bord, des gens suspects, combien faudra-t-il de temps pour que la maladie éclate ? Selon les uns, la période d'incubation peut être de quinze jours, selon les autres, de cinq jours; il y a même des médecins qui affirment que le terme de trois jours suffit pour dissiper toute crainte. Quoique chaque opinion cite pour se défendre des faits observés avec soin, on n'est pas encore entièrement d'accord sur le point capital de toute discussion, sur la durée véritable de l'incubation : cependant, l'immense majorité des observateurs ne semble pas admettre que cette

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incubation puisse durer plus de huit jours. Si donc un navire parti d'un port infecté, sans malades à bord, a tenu la mer plus de huit jours, il y a présomption de santé en sa faveur, dans le cas où nul accident n'aurait éclaté en roule. Si au contraire on veut supposer qu'il ne faut pas moins de quinze jours pour cette expérience, quinze jours suffiraient donc pour écarter tout danger, et la quarantaine deviendrait inutile après ce terme, si nul cas de maladie ne s'était manifesté pendant le voyage.

La conséquence naturelle de ce raisonnement serait de compter aux passagers le temps de la traversée comme un temps d'épreuve, et d'abréger d'autant la durée de la quarantaine. Mais la logique n'a rien de commun avec le régime des lazarets. Aujourd'hui, de quelque port de l'Orient qu'on arrive, en patente brute, nette ou suspecte, quelle qu'ait été la durée de la traversée, fût-elle de six semaines, cette traversée est comptée pour rien,

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quand même le navire n'aurait pas eu de malades. Il faut subir la surveillance la plus rigoureuse et la plus inutile; car si la peste avait dû éclater, elle aurait éclaté daus ses délais habituels et sous l'influence de l'agglomération des passagers à bord du navire. // n'y a pas d'exemple qu'elle ait fait explosion après une période de quinze jours, par les personnes ; et l'on n'a pas encore prouvé d'une manière authentique qu'après ce terme, elle ait jamais été communiquée par les choses. A quoi servent donc ces quarantaines interminables , après une traversée de plusieurs jours, surtout quand le pays d'où l'on vient n'est pas malade de la peste?

Il semblait naturel de penser que les intendances prendraient en considération l'état sanitaire des lieux de provenance et la durée des traversées, pour fixer celle des quarantaines. L'Autriche l'a pensé ainsi , puisqu'elle a réduit beaucoup la longueur des siennes, soit qu'on arrive par ïrieste, soit qu'on vienne par le Da-

nube. L'Angleterre compte pour temps d'épreuve la durée du voyage, et reçoit en libre pratique tous ceux de ses navires qui lui arrivent directement de l'Orient, sans accident à bord. La France seule, ou plutôt l'intendance de Marseille, maintient la rigueur de l'ancien système, qui consiste à ne tenir aucun compte ni des changements survenus dans l'Orient, ni de ceux qui se sont opérés dans la navigation, ni des lazarets même que les Turcs ont établis chez eux. Les provenances de la Grèce, où il n'y a pas eu un seul cas de peste depuis l'émancipation, c'est-à-dire depuis l'établissement d'un gouvernement régulier, sont encore soumises à la quarantaine, et les Anglais eux-mêmes se sont vus obligés de l'imposer à leurs propres navires venant des îles Ioniennes à Malte, pour ne pas faire frapper de contumace dans les ports de France et d'Italie les provenances de cette île. Et pourtant l'Algérie, jadis suspecte, est affranchie aujourd'hui sans que la santé publique ait

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été mise en péril par la suppression de la quarantaine ; mais la nécessité politique a triomphé de la peur.

Le régime actuel des quarantaines, tel qu'il est maintenu par l'aveugle obstination de l'intendance de Marseille, ne résiste pas plus à l'examen sous le point de vue pratique que sous le rapport théorique. En quoi consiste, en effet, la purification des marchandises ? Il faut l'avoir vu pour le croire : on place des milliers de balles de laine et de coton sur des supports en pierre ou en bois, et on les y laisse quinze, vingt ou trente jours au grand air, sans les ouvrir. Je me trompe, on pratique dans chaque balle une petite ouverture à passer la main, et on suppose sérieusement que par cette ouverture le principe pestilentiel doit s'échapper, s'il existe ; mais il ne lui faut pas moins de vingt jours pour se décider. Il en coûte environ 2,500 fr. de frais par six cents balles pour attendre que le virus ait pris son vol. Pour les effets des voyageurs, la cérémonie de

la purification n'est pas moins intéressante. Tous les matins, les gardes de la santé viennent retourner les habits, secouer les mouchoirs et demander comment on se porte. On a renoncé à l'habitude ridicule de brûler de la sauge, du thym et de la lavande dans les escaliers et dans les corridors. Mais les journaux, les livres, sont religieusement purifiés, moyennant finance, et l'on ne peut faire un pas sans être accompagné de son gardien.

J'affirme ici sur l'honneur que ces prescriptions onéreuses sont tous les jours éludées dans les lazarets. Les quaranténaires de divers arrivages n'étant pas strictement séparés, puisqu'ils peuvent se promener dans les cours, se mettent habituellement en contact, malgré la surveillance des gardiens. J'ai vu au lazaret de Malte des intrigues de femme se poursuivre avec témérité et réussir sous mes yeux, en dépit des Argus dont la probité à 3 fr. par jour disparaissait devant un traitement de 15 fr. par nuit. Heu-

reusement, il n'y a point de danger à ce que les choses se passent ainsi. Jamais, par exemple, aucun employé à la purification des lettres n'a été atteint ; jamais un garde de santé n'a couru de péril. Les blanchisseuses que l'on oblige de venir s'enfermer au lazaret à grands frais ne prennent aucune précaution pour laver le linge des quaranténaires suspects, et l'on ne cite pas une seule de ces femmes qui ait été attaquée de la peste. Le seul danger réel est dans les vêtements qui ne sont pas habituellement lavés, tels que les habits de drap, les manteaux, les couvertures ; c'est ainsi qu'un prêtre, qui venait d'un pays infecté, ayant refusé de laisser mouiller ses ornements, s'en revêtit et mourut. Mais jamais la peste n'a été apportée par des bâtiments partis d'un pays suspect, lorsque le fléau n'y sévissait pas au moment du départ, tout comme les volcans sont parfaitement abordables, lorsqu'ils ne sont point en état d'éruption. Tous les bons esprits sont d'accord

sur la nécessité de réduire les quarantaines au strict nécessaire non-seulement pour mettre à couvert la santé, mais même la sollicitude publique. La période d'incubation étant reconnue pour être de huit jours, tout navire parti d'un pays où la peste ne règne pas, devrait être admis en libre pratique après l'expiration de ce délai, ou soumis à une simple quarantaine d'observation de quelques jours, si la patente est brute, c'est-à-dire en cas d'infection au point de départ, sans maladie à bord ni accident de traversée, les voyageurs pourraient être soumis au spoglio, qui est l'obligation de changer de vêtements, et les marchandises seules devraient subir les formalités et les longueurs de la quarantaine. Tel est le système aujourd'hui suivi par l'Autriche et simplifié par l'Angleterre, où, comme nous l'avons dit, tous les navires venant de l'Orient sont admis en libre pratique , de manière qu'un Français arriverait à Paris huit jours plus tôt en passant par le détroit de Gibraltar qu'en

suivant la voie de Marseille. Si l'on considère que près de quatre mille passagers séjournent chaque année forcément dans le seul lazaret de Malte où leur dépense collective s'élève à près de 1,500,000 fr., on peut juger quel impôt ce déplorable système lève sur les voyageurs (1). Ce sont ces lenteurs et ces dépenses qui paralysent la prospérité du service des paquebots de l'Orientet la civilisation même du pays. Si quelques gens en vivent, l'Europe tout entière en souffre, la marine en est indignée, et ce vieil édifice de peur ne saurait durer plus longtemps. La traversée de l'Inde par la mer Rouge et l'isthme de Suez ne sera réellement pas abrégée de trois semaines, tant qu'il faudra les passer au lazaret de Malte, et les paquebots de l'administration des postes auront beau faire le trajet de Marseille à Constantinople ou à Àlexan-

(i) La dépense obligée de chaque passager pendant la durée d'une quarantaine de quinze jours n'est pas moindre de 350 francs. Elle peut s'élever à 600 francs.

drie en neuf jours, les voyageurs préféreront la voie du Danube ou celle de Trieste à la certitude d'un emprisonnement de quinze jours dans le lazaret de Malte ou celui de Marseille.

Aussi n'y a-t-il pas de protestation qui n'éclate à chaque voyage et dans chaque lazaret contre cet absurde régime. Les quaranténaires sont généralement très-indisciplinés. Ils se rient de la peine de mort et de tous les articles draconiens du code des intendances. L'oisiveté à laquelle ils sont condamnés leur inspire une foule de taquineries plus ou moins comiques.

Ils enclouentles canons, prennent toutes sortes de licences dans les mortiers, habillent en arlequin les statues des grands hommes, illuminent les jours de départ, chantent des chansons séditieuses et condamnent gaiement aux plus rudes tribulations tous les employés delà santé. Chaque jour renouvelle les scènes les plus singulières, et l'on a vu le capitaine du lazaret lui-même mis en quarantaine pour

avoir donné par politesse ou par mégarde la main à une dame qui venait de poser les pieds sur un tapis non purifié. La peste, qu'on supposait logée dans le tapis, était censée avoir traversé comme un éclair le corps de la dame, qui aurait pu la transmettre par le petit doigta l'infortuné capitaine, devenu ainsi la victime d'une distraction de sa galanterie. C'est lui qui m'a raconté gravement celte anecdote, comme une preuve de la sévérité de ses principes.

Le lazaret de Malte serait d'ailleurs trèshabitable, si le rocher sur lequel repose le fort Manoël avait permis d'y planter quelques arbres. Mais il est difficile de braver les feux du soleil sur cette aire brûlée dont la poussière calcaire produit de cruelles ophthalmies. Du côté de la campagne, tout est également desséché. L'œil n'aperçoit, jusqu'à la limite de l'horizon, que des murs en pierres brutes et des terres rougeâtres où végètent, toujours poudreux, quelques arbres rabougris. J'ai

partagé avec deux diplomates célèbres les ennuis de cette longue contemplation.

Lord Ponsonby et Réchid-Pacha purgeaient leur quarantaine pendant mon séjour. Je n'ai eu de communications qu'avec le second. Lord Ponsonby, retiré dans un majestueux isolement, recevait chaque jour la visite des autorités de l'île, pendant que lady Ponsonby, coiffée, malgré ses soixante ans, d'un petit chapeau de bergère doublé de rose, veillait au détail des bagages avec la sollicitude d'une marchande de la Cité. Réchid, entouré de ses enfants, se disposait à reprendre en France le poste d'ambassadeur qu'il y avait déjà rempli avec une grande distinction, et qu'il vient de quitter encore pour diriger la politique générale de son pays. Puisse-t-il mener à bonne fin cette noble et difficile tâche !

Le terme de notre exil étant arrivé, nous fûmes admis en libre pratique, et je me hâtai de monter à la cité Valette pour faire connaissance avec cet antique boule-

vard de la chevalerie religieuse. La ville est bâtie à l'extrémité d'une langue de terre qui s'avance entre le port de la quarantaine et le grand port. Celui-ci est subdivisé en plusieurs anses qui forment autant de petits ports, séparés par des batteries formidables. C'est seulement à l'aspect de ces étonnantes fortifications, couronnées par deux cavaliers qui les commandent toutes, qu'on peut juger de la valeur immense de l'île de Malte, comme position militaire, et de la perle que nous avons faite en la perdant. La ville est bâtie avec une élégance digne des plus grandes capitales ; les rues sont larges et régulières, et chaque maison ressemble à un hôtel. Les Anglais n'y sont point aimés ; mais leur administration tolérante et sévère, sans rendre à l'île une prospérité qu'elle avait commencé à perdre sous le règne des derniers grands maîtres, y entretient du moins l'ordre et un mouvement d'affaires assez considérable. M. Fabreguelte, notre consul, dont la mort préma-

turée a excité depuis tant de justes regrets, eut la bonté de nous faciliter les moyens de visiter le territoire et quelques-unes des principales communes, qui s'appellent des casaux. C'est une promenade fort curieuse et digne d'intérêt.

Les moindres villages sont bâtis avec autant d'élégance que la ville elle-même, mais ils sont généralement dépourvus d'eau, l'île ne possédant qu'une seule source qui ne suffit pas à la consommation des habitants. On ne trouve partout que de maigres carrés de terre rapportée, comme disent les horticulteurs, et entourés de murs en pierres sèches. Les jardins d'orangers dont on croit que Malte est remplie n'existent que dans l'imagination de quelques voyageurs. Les orangers exigent des irrigations abondantes et régulières, et si les Maltais avaient de l'eau à discrétion , ils commenceraient par la boire (1). Peu à peu tous les arbres ont

(1) La flotte anglaise est obligée d'aller s'approvisionner d'eau en Sicile.

disparu dans le pays, pour faire place à la culture du coton (1), et les pluies sont devenues si rares par suite du déboisement, qu'à l'époque de mon passage à Malte, il n'y était pas tombé une goutte d'eau depuis trois ans, La misère et la désolation des campagnes étaient au comble, et quand du haut de la tour de Ver date le panorama de l'île entière nous apparut, il nous sembla voir une immense carrière de pierres, toisées et disposées comme sur un chantier. Aucun groupe de verdure n'en interrompt la triste monotonie. Le peu d'arbres qui ont résisté à ces sécheresses du désert sont tellement couverts de poussière et dépourvus de feuillage, qu'ils présentent au plus fort de l'été l'image de nos forêts dans l'hiver. Si les Maltais renonçaient à la culture exclusive

(1) Je crois devoir publier à ce sujet la lelli e que j'écrivis, lors de mon séjour à Malle, au journal le plus accrédité de l'île sur les dangers dont tlle est meuacée par la culture exclusive du coton. Cttte lettre se trouve à la fia du volume.

du coton (1), productive pour les individus, ruineuse pour la communauté, leur île aurait bientôt repris une physionomie moins aride, et ses malheureux habitants ne seraient pas forcés d'émigrer chaque année par milliers, quoique la population n'y dépasse pas cent vingt mille âmes.

Enfin, le Sésostris reprit sa route, et le lendemain de notre départ, nous longions la côte de Sicile, sur laquelle planait l'immense croupe de l'Etna surmonté de son aigrette de fumée. Bientôt nous fûmes devant Messine, ville charmante qui semble braver les tremblements de terre par la hauteur de ses édifices et par le luxe architectural de ses maisons de campagne.

Vingt-quatre heures plus tard , nous abordions à Naples, qui me parut cette fois bien

(1) Le coton de Malte est excellent. U n'est pas blanc comme ceux de la Louisiane et du Brésil. La variété à lainage roux qu'on y cultive est très-recherchée pour la fabrication d'une espèce de iiaukiu écru, et pour la bonneterie de même couleur dont on fait une grande consommation à Marseille.

pâle et bien peu poétique en comparaison de Constantinople. Mais déjà la saison était avancée, et la mer si calme qui nous avait portés à Malte, était devenue orageuse et menaçante devant Naples. Le port, ouvert aux vents du large, n'est ni sûr, ni commode dans un jour de lempête, et ce ne fut pas sans peine qu'on putmettreune embarcation à la mer pour porter les dépêches. Je m'y jetai avec le commandant, et nous allàmesensenible faire une visite aux quartiers les plus intéressants de la ville, pour ravivernos souvenirs. Quand il fallut repartir, le vent avait tellement fraîchi que notre chaloupe faillit être brisée contre la coque du Scsostris, où je demeurai suspendu à l'échelle d'abordage, dans une position assez critique. Cette aventure maritime n'était que le prélude des ennuis qui devaient clore notre traversée commencée sous de riants auspices.

Dans la nuit qui suivit notre départ de Naples, la mer devint de plus en plus mauvaise , et les vagues tombèrent sur le

pont avec fracas. Le roulis m'avait précipité du haut d'un banc où je m'étais blotti pour jouir du magnifique spectacle de la tempête, et je souhaitais vivement aborder à Cività-Vecchia , lorsque j'appris qu'on mettait le cap sur cette ville, déjà en vue, mais à moitié cachée derrière un long voile d'écume. Tout le monde courut sur le pont malgré le mauvais temps pour assister à la manœuvre, et déjà notre mât de beaupré s'engageait dans la passe, quand, sur un signal parti du môle, le commandant fit brusquement virer de bord et regagna le large. Il paraît que le port était tellement encombré de navires par suite du mauvais temps, que le Sésosiris en aurait écrasé quelques-uns s'il fut entré en ce moment. On peut juger du désappointement qui s'empara de tous les passagers, condamnés à flotter de nouveau sur cette mer furieuse , en attendant que le paquebot pût revenir devant Cività-Vecchia pour remettre la malle. Ce tâtonnement obligé dura vingt- quatre heures, du-

rant lesquelles nous fûmes tous secoués par le mal de mer jusqu'à rendre l'âme. Pour mieux tenir auvent et pour économiser son charbon, le commandant fit mettre une voile : elle fut déchirée en mille morceaux et emportée en un instant. Ses lambeaux, agités par l'orage, frappaient contre les agrès avec des sifflements qui seront toujours poétiques dans les descriptions de tempêtes, mais pénibles h entendre quand on approche de la terre natale.

Les marins sont des hommes admirables dans ces moments difficiles. Calmes, fermes, silencieux, ils ne voient dans la tempête qu'une des aspérités du chemin.

Les chefs donnent l'exemple du courage et du sang-froid, se mouillent comme les matelots, et sont peut-être mieux obéis que dans le beau temps, parce que c'est dans le péril qu'on sent surtout le besoin de l'autorité. Cività-Vecchia reparut et nous rendit la liberté. Livourne nous reçut ensuite, et bientôt les côtes de France brillèrent à nos yeux de cet éclat si doux

à tous les cœurs bien nés. Voici l'embouchure du Var dont les eaux vives et crues ont rafraîchi et fortifié ma jeunesse ; voici le littoral de la Provence avec sa ceinture de villes embaumées : Antibes, Cannes, Saint-Tropez, Hyères, Toulon et Marseille! Nous vous revoyons toujours le cœur gros de souvenirs, belles campagnes du sudest, où l'oranger, le jujubier, le grenadier, le figuier et le palmier poussent en pleine terre comme dans l'Orient, moins poétique que vous ne l'êtes ! Vos arbres sont les seuls qui aient de la couleur et du caractère ; car dans les froides régions du Nord, il n'y a rien de comparable au sublime contraste de vos allées de lauriers mêlées de cyprès, qui sont l'image de la guerre, à vos forêts d'oliviers, qui sont l'emblème de la paix !

En débarquant à Marseille, il est impossible de n'être pas frappé de l'encombrement des navires qui obstruent l'entrée du port, trop étroite comme le port lui-même pour les besoins croissants de

notre marine. Marseille est appelée à de hautes destinées, depuis la conquête d'Alger et la réouverture de la route des Indes par la mer Rouge. Son admirable situation à l'embouchure du Rhône, les chemins de fer qui longent son rivage et dont la tête est déjà parvenue à Cette, l'esprit manufacturier de ses habitants et plus encore la tendance du commerce à descendre vers la Méditerranée, réservent à cette ville un avenir sans limites. Ses savonneries, ses huileries, ses fabriques de produits chimiques prennent chaque jour un essor immense. Le Midi n'a besoin que de sentir sa force et d'oser, pour réussir. Marseille sera un jour pour les départements du Var, des Hautes et Basses-Alpes, ce que Paris est aux départements du nord et Lyon aux provinces du centre. C'est de là que la vie rayonnera vers ces extrémités si délaissées et si dignes de la sollicitude du gouvernement.

Telle était l'opinion de l'excellent prince dont la France pleurera longtemps la fin

prématurée. Admis plus d'une fois à l'honneur de conférer avec lui des grands intérêts du Midi et de l'Orient, je sais les sympathies qu'il avait pour toutes les grandes causes qui intéressent l'humanité. C'est par là surtout qu'il sera éternellement regrettable. Je l'ai vu de près en Afrique pendant un mois entier, jour et nuit, dans les camps et dans les villes, tel qu'il était, sans étiquette et sans apprêt, bon, généreux, humain, avide d'instruction et porté par instinct vers toutes les grandes entreprises capables d'honorer son pays et son nom. Je lui exposai à mon retour d'Orient le tableau des souffrances des populations chrétiennes de la Bulgarie, et je puis dire qu'il y avait compati d'une manière vraiment royale. Aujourd'hui qu'il est mort, pourquoi n'ajouterais-je pas qu'il avait su inspirer à tous les hommes de cœur, assez heureux pour l'approcher, une affection bien différente du dévouement abstrait ou intéressé qu'on éprouve ordinairement pour la plupart des

princes ! Tous ceux qui ont connu M. le duc d'Orléans l'ont regretté comme un ami personnel ; sa mort les a frappés comme une perte de famille, et je m'arrête ici, navré de ce douloureux souvenir, pour ne pas mouiller d'une larme la fin de mon récit.

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