‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 4 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vienne. — Cathédrale de Saint-Élienne. — Schœnbrunn. — Le Prater. — Visite au prince Miiosch. — Visite au prince Jephrem. — La princesse Anka.

Il n'est pas possible à un Français de ce lemps-ci d'entrer sans quelque émotion dans la ville de Vienne. Celte ville a joué un si grand rôle dans nos dernières annales, qu'elle est devenue historique pour tous les hommes de l'Empire. C'est elle qui nous a donné la belle et infortunée Marie-Antoinette, dont le supplice est une des plus abominables souillures de la révolution française; c'est de Vienne aussi qu'est venue l'impératrice Marie-Louise, cette vulgaire épouse de Napoléon ; c'est à Schœnbrunn qu'est mort le roi de Rome, gardé à vue par son grand-père. Vienne

a été par nous prise et reprise ; Vienne a tenu contre nous des congrès, et malgré son allure ombrageuse et défiante, Vienne peut exercer une grande influence sur la situation politique de la France. Dans l'état présent des affaires, Paris ne peut guère contracter avec Vienne qu'un mariage de raison ; mais la raison conseille celte alliance, et l'intérêt des deux parties est d'écouter la voix de la raison. Quoiqu'un peu lourds, les Autrichiens ont plus de penchants français que les Bavarois et les Prussiens. Vienne est de toutes les capitales allemandes celle qui a le plus de ressemblance avec Paris, non point avec Paris politique et littéraire, mais avec le Paris des salons et des théâtres. La vie politique est concentrée dans la chancellerie du prince de Mettcrnich , car le Spielberg est là tout près, pour empêcher la concurrence; tout est d'ailleurs permis à Vienne, excepté de penser, de parler et d'écrire.

La distribution des quartiers de cette

ville est étrange et produit une configuration très-différente de celle des autres cités. Vienne se compose d'une enceinte principale, jadis entourée de remparts qu'on a démolis, et qui la séparaient des faubourgs. En sortant de l'enceinte centrale, il faut traverser une immense esplanade circulaire, plantée d'arbres et coupée de fossés, pour arriver à ces faubourgs. Chacun d'eux a sa physionomie particulière et reproduit assez exactement l'aspect bigarré de la monarchie autrichienne, composée de sujets italiens, de Hongrois, de Croates, de Tyroliens, de Bohémiens et d'habitants des provinces héréditaires. Il n'y a qu'un polyglotte qui puisse se faire entendre dans un tel pays. Aussi la haute société, dans l'impossibilité d'étudier tant de dialectes, a-t-elle pris le parti de parler la langue française. Les modes françaises ont obtenu la môme faveur, et j'ai retrouvé à Vienne en 1841 nos costumes de 1834, germanisés et défigurés de la façon la plus comique. Le caractère

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des cdiilccs est plus original cl plus national. Les maisons de Vienne sont généralement hautes, bien bâties, bien éclairées, et on pourrait citer quelques places publiques dignes d'une capitale; mais, sauf l'église Saint-Étienne, aucun monument important ne frappe les regards. Le palais impérial a l'apparence d'une caserne ou d'un musée, et le théâtre n'a aucune apparence.

Aussi me suis-je établi aux portes de Saint Etienne, pour y jouir à mon aise des beau lés de cette vénérable basilique. Elle est parfaitement isolée au milieu d'une place, et son aspect extérieur, quoique écrasé par une flèche lourde et massive, frappe le spectateur par un certain caractère de bizarrerie et d'étrangcté. Mais on ne saurait rien voir de plus sombre et de plus imposant que la grande nef, à peine éclairée par de rares vitraux, et d'où s'élancent des flots de pendentifs enfumés par le temps, noirs, poudreux, suspendus à la voûte comme de grands lierres à un

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vieil arbre. On y célébrait un enterrement au moment où j'entrais. Le corps était promené dans l'intérieur de l'église et suivi des amis du défunt, rangés deux à deux et portant de longues torches de résine enflammée, la mèche abaissée vers la terre. Les femmes venaient après les hommes, dans le même ordre, toutes en grand deuil, la plupart pleurant à chaudes lais mes. Les prêtres et les chantres psalmodiaient les versets funèbres, accompagnés d'un ophicléide. Après chaque verset, le chant cessait, et il se faisait un grand silence, interrompu par les sanglots des femmes. Le cercueil a parcouru ainsi à plusieurs reprises toute la circonférence de l'édifice, où il n'y avait en ce moment d'autre public que les personnes conviées aux funérailles, spectacle touchant et pénétrant, auquel l'obscurité du temple et la fumée épaisse des torches prêtaient une tristesse inexprimable.

Toute la poésie de Vienne est dans celte église. Hors de là, tout est propre et ré-

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gulier, mais bourgeois et commun. Le pavé des rues est le plus beau qui existe en Europe ; les attelages sont solides, quoique beaucoup moins élégants que ceux de l'Angleterre; on voit partout des témoignages de l'ordre matériel; la police est vigilante et point tracassière, et cependant on sent qu'il manque quelque chose à ce pays de régime patriarcal, dont le souverain peut envoyer un citoyen dans une prison d'État sans en avoir de compte à rendre à personne qu'à Dieu. Les empereurs d'Autriche mènent une vie simple et douce ; ils se promènent sans escorte ; ils donnent des audiences publiques auxquelles est admis le plus humble sujet ; ils sont aimés et respectés. Quand leurs voilures se rendent au Prater, cette pâle copie de nos Champs-Elysées, les membres de la famille impériale sont accueillis avec des démonstrations de sympathie non équivoques par toutes les classes de la population. On leur attribue tout le bien qui se fait en Autriche; on considère

comme des erreurs de père ou comme de justes satisfactions ducs à l'autorité réputée paternelle de l'empereur ses rigueurs les plus excessives. Personne ne s'est ému, à Vienne, des traitements atroces exercés envers les prisonniers du Spielberg, sous le règne de François II. Pour moi, je n'ai jamais pensé sans la plus vive amertume aux tortures infligées à Silvio Pellico, au comte Gonfalonieri, et à notre excellent compatriote M. Àndryane. Il est malheureusement avéré aujourd'hui que l'empereur se faisait rendre compte jour par jour des souffrances de ces illustres victimes; qu'il avait les plans de leurs cachots, qu'il leur faisait mesurer la nourriture, l'air et la lumière, et qu'il s'était réservé, comme de prérogative royale, le département des menottes, des chaînes et des geôliers.

Cette froide barbarie ne peut s'expliquer que par l'idée, désormais profondément modifiée, que les princes absolus se faisaient naguère de leur autorité ; Tempe-

reur François II se croyait sincèrement le père de ses sujets. Il ne doutait pas que ses droits sur eux ne fussent aussi sacrés et aussi étendus que ceux de la puissance paternelle, telle que l'exerçaient les Romains. Dans son esprit , les proscrits italiens n'étaient réellement détenus que par manière correctionnelle. « Ils ne sont pas assez corrigés, pas assez sages, » répétaitil souvent aux personnes qui demandaient la grâce de ces infortunés, après sept ans, huit ans, dix ans de réclusion solitaire. Joignez à ce préjugé de tête couronnée, la rancune implacable d'une intelligence étroite, qui attribuait à l'esprit philosophique et novateur des Français et des Italiens, les troubles de la monarchie autrichienne, pendant la Révolution et sous l'Empire, et vous aurez l'explication de la persévérance infatigable et cruelle que François II a mise à poursuivre les idées pendant toute la durée de son règne.

C'est à ce même mobile qu'il a sacriflé le trône de sa fille et l'avenir de son petit-

fils. Ce souverain n'était plus de son temps. Il a sans doute clos la liste des princes du droit divin, dont le feu roi Charles X a été parmi nous la dernière expression.

J'avoue que pendant mon séjour en Autriche, j'ai eu beaucoup de peine à vaincre l'impression de ces fâcheux souvenirs.

L'air du Spielberg m'avait empoisonné celui de Vienne. Mon père, vieux conventionnel girondin, emprisonné sous la terreur, m'a inspiré dans mon enfance une telle horreur des persécutions politiques, que cette sainte répugnance est devenue pour moi une seconde religion. J'éprouve une invincible répulsion pour quiconque, roi, ministre ou tribun, poursuit la pensée humaine, à moins qu'elle ne se soit transformée en attentats matériels contre le pays. Le droit naturel d'une société ne saurait aller au delà de certaines limites en matière de répression politique : il suffit d'empêcher les coupables de nuire; personne n'a le droit de les soumettre, dans la captivité, à des rigueurs qui excèdent

les nécessités de la défense et de la surveillance sociales. Les coupables de la veille sont si souvent devenus les héros du lendemain, que, par respect pour la mobilité et pour la faiblesse humaines, il conviendrait de ne jamais refuser aux victimes de la politique les adoucissements de la clémence. 11 est si aisé de se montrer généreux quand on est le plus fort ! Ce doit être même une chose bien douce, car les grands caractères ont surtout brillé par la générosité. Je le demande à tous les partis : de quoi leur ont servi les crimes dont ils se sont souillés ? A qui a profité le sang versé pendant la terreur de 1793, et pendant la réaction de 1815? A qui profita jamais l'exécution de Bailly et l'assassinat du maréchal Brune? Robespierre n'est-il pas mort sur l'échafaud de Danton, et si les ministres de Charles X avaient péri sur l'échafaud des quatre sergents de la Rochelle, en serions-nous plus avancés? Honneur donc à qui pardonne ! Malédiction à qui verse le sang !

« C'est pour n'en pas verser, me disait <x un Autrichien, homme d'État éminent, « que nous tenons à la politique paternelle, « ou si vous aimez mieux, despotique, qui « a prévenu d'une manière si sûre les « troubles et les révolutions dans notre « pays. » Je me garderai bien de reproduire ici l'inutile discussion que j'ai eu l'honneur de soutenir à ce sujet. J'aime mieux payer le tribut de ma reconnaissance à notre chargé d'affaires, M. le comte de Saint-Aulaire, qui remplaçait son honorable père à Vienne, à l'époque de mon passage dans celle ville, et qui m'a comblé d'attentionsetde prévenances. M.deSaint- Aulaire appartient à cette école diplomatique, qui n'a pas encore perdu la tradition des formes conciliantes et la sincérité des convictions. Ce n'est pas de son père qu'il aurait appris à rapetisser les grandes explications des nations aux proportions mesquines de ces duels politiques, qui ont failli metti;e l'Europe en feu, en 1840, dans l'intérêt de deux vanités blessées à Paris et à

Londres. M. de Saint-Aulaire fils se conformait paisiblement aux instructions de son gouvernement, et il faisait les honneurs de l'ambassade avec une obligeance empreinte de la plus exquise urbanité.

J'ai passé près de lui plusieurs des plus agréables heures de ma vie, et, quoique nous ne fussions pas du même avis en toute chose, j'espère qu'il n'oubliera pas plus que moi nos longues promenades sur les remparts de Vienne, par ces belles nuits d'été durant lesquelles nous avons tant causé des grands intérêts de notre patrie.

Je désirais beaucoup, avant de me rendre en Servie , connaître le prince Milosch , proscrit de ce pays, dont il avait été le régénérateur un peu barbare. M de Saint-Aulaire me procura l'occasion d'une entrevue avec lui et avec son frère, le prince Jephrem, car ils étaient alors tous deux à Vienne. Celait me donner un avant-goût du pays el des hommes que j'allais étudier : je fus exact au rendez-

vous. Le prince Milosch, averti par mon interprète du but de ma visite, nous reçut avec beaucoup de politesse et de cordialité. C'est un homme de soixante ans environ, d'un stature courte et ramassée ; mais d'une complexion énergique et robuste au delà de toute expression; sa tête, d'une grosseur énorme, et couverte d'une forêt de cheveux gris coupés court, semble comme enfoncée dans ses larges épaules, et lui donne l'apparence d'un taureau indompté. Sa bouche est grande et ornée de dents encore très-blanches ; ses yeux vifs et perçants ont je ne sais quel air de malice et de dissimulation, qui s'accorde fort bien avec ce que l'on connaît des habitudes de sa vie publique et privée ; ses mains m'ont paru singulièrement remarquables par leur largeur démesurée qui lient de la nature de celles du géant. Son obésité semblait mal à l'aise sous le costume européen; mais il fut bientôt distrait par mes premières paroles, et il y répondit sans hésiter avec empressement.

C'était pour la première fois de ma vie

juil m'arrivait de converser à l'aide d'un interprète, et je n'étais pas encore habitué à ce rude exercice, qui m'a été si pénible pendant tout le voyage, malgré la bonne volonté de mon drogman, M. Exarcos. A peine avais-je hasardé les premiers mots et fait connaître au prince Milosch le but de mon voyage, qu'il se répandit en doléances hyperboliques sur koppression des chrétiens par les Turcs, et sur les intrigues au moyen desquelles il croyait avoir été précipité du trône de Servie. Il me fallut le supplier de prendre haleine pour permettre à mon interprète de traduire son exorde, qui menaçait de s'élancer d'un seul bond jusqu'à la péroraison. M. Exarcos, charmé de cette ardeur qui lui versait des flots d'éloquence bien douce aux oreilles d'un chrétien bulgare, ne se préoccupait pas beaucoup de mon impatience, persuadé que je devais avoir compris puisqu'il avait entendu. Milosch, de son côté, pressé de continuer, reprenait la parole

avant que l'interprète eût fini de traduire ses dernières périodes, et celui-ci, de plus en plus sous le charme des curieuses nouvelles que le prince me donnait des événements, oubliait malgré lui de m'en faire part. Il faut avoir passé par ces singulières épreuves, pour comprendre le supplice de Tantale, et ce supplice se prolongera pour moi jusqu'à Constanlinople, sans que pendant ce long trajet j'aie pu m'}' soustraire un instant.

Néanmoins, à force de persévérance, j'eus bientôt accoutumé le prince et l'interprète à faire en ma faveur le sacrifice de leurs mutuels épanchemenls. Quand une phrase me semblait finie, j'y mettais hardiment des points et des virgules, et j'en demandais la traduction sans désemparer. C'est ainsi que j'ai pu intervenir avec succès dans le dialogue dont j'aurais fini par être exclu, tant étaient vives les sympathies de ces deux chrétiens grecs, parlant de l'ennemi commun en présence d'un catholique romain ! Milosch parais-

sait fatigué de son oisiveté politique, et il n'avait pas perdu tout espoir de reprendre les rênes du gouvernement serbe, que lui seul peut-être aurait tenues d'une main heureuse, s'il eût été moins violent et moins avide. J'exposerai bientôt le rôle important que cet homme remarquable a joué en Servie. Chacun sait qu'il avait débuté par être pâtre,' et que même arrivé au pouvoir souverain, il n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire. Il est tombé à force d'excès, depuis ceux qui troublent le foyer domestique, jusqu'aux abus dont tôt ou tard les peuples tirent vengeance. Milosch a sauvé du naufrage de sa puissance des richesses assez considérables, et il ne se résigne point à vivre tranquille. Détrôné par son frère au profit de son fils, trahi parla plupart des hommes qu'il avait élevés, il n'a pas pu trouver dans les bras d'une maîtresse, qui est la plus belle femme de l'Orient, une distraction suffisante à ses ressentiments. 11 ne s'en cache point. Son inaction lui pèse, et il

nourrit des illusions que les événements survenus depuis ma visite doivent avoir beaucoup augmentées.

Je me rendis, en sortant de chez lui , chez son frère Jephrem, l'artisan principal de sa chute. Le prince Jephrem est un homme vulgaire, au regard incertain, aux formes anguleuses, dont les cheveux sont gris, la barbe et les sourcils très-noirs, la face très-ridée, mais qui est encore vert et plein de vigueur. Quoique moins riche que Milosch, il m'a paru tenir un état de maison plus brillant ou plus affecté. ïl avait à sa porte des pandours velus d'écarlate et armés de pied en cap, et il nous a reçus avec une politesse moins expansive que celle de son frère . Peu à peu cependant la conversation s'est animée, et bientôt nous avons entendu les mêmes imprécations contre la tyrannie desïurcs : «Vous verrez, me dit-il, ce que c'est que d'être esclave d'un peuple d'esclaves, car tel est le sort des chrétiens en Turquie; » puis il me donna une foule de détailsinléressants sur l'état des affaires

en Bulgarie, et l'expérience m'a prouvé la parfaite exactitude de ses informations. Pendant que je conférais avec le prince Jephrem, à l'aide de M. Exarcos, M. le comte de Saint -Aulaire, plus heureux, s'entretenait en allemand avec la princesse Anka, nièce de Milosch, jeune et charmante fille de vingt ans, d'une rare et sauvage beauté. Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans les qualités qui distinguent les plus nobles races de femmes du reste de l'Europe, quelque terme de comparaison applicable aux agréments personnels de celte princesse serbe. On est frappé tout d'abord de l'élégance de sa taille svelte, souple, élancée, et du feu de son regard, ferme et doux, moitié civilisé, moitié barbare. Ses grands cheveux châtains encadrent de la façon la plus originale son visage aux traits un peu forts , mais piquants et animés. Ce qui m'a le plus surpris, c'est la beauté incomparable de ses mains, dignes du pinceau de l'Ai— bane, et que venait d'estropier un mauvais

peintre, indigne d'avoir eu un aussi rare modèle. Le prince Jephrem avait amené sa fille à Vienne , pour achever son éducation, très-supérieure à celle des femmes de son pays. J'ai su, depuis, que cette belle et spirituelle personne était tombée aux mains d'un gentilhomme hongrois, fort riche, et qu'elle avait suivi la condition de son mari. C'est une perte pour la Servie. Ces deux entrevues avaient suffi pour m'initier à une foule de détails que les convenances ne me permettent pas de publier. J'ai pu me convaincre plus tard que l'Autriche était libre d'exercer une grande influence sur les affaires turques et qu'elle ne l'exerce pas. C'est un malheur pour la chrétienté; c'en est un pour la Turquie elle-même. La Turquie d'Europe est cernée de tous côtés par les frontières de l'Autriche, sur le Danube, sur la Save, sur la mer Adriatique. L'Autriche, sans cesse menacée par la peste, est forcée d'entretenir, pour la surveiller, un corps d'armée considérable. Elle a à sa

disposition les meilleures raisons et les prétextes les plus plausibles pour intervenir. Sa marine envoie dans les mers du Levant plus de cinq mille navires. Enfin le Danube est son fleuve, son fleuve à elle seule, quoiqu'elle le laisse envahir par des étrangers. Vienne est le rendez-vous habituel de toutes les intelligences grecques, serbes, bulgares, hongroises, valaques et moldaves. On n'y vient pas pour conspirer, car il ne fait pas bon conspirer à Vienne ; mais on se rencontre dans les jardins publics, aux valses de Strauss, au Prater , au Belvédère : on se parle à l'oreille et dans une si abondante variété de dialectes, que pour avoir des espions suffisamment instruits, Sa police devrait les demander à l'Académie des inscriptions.

C'est ainsi que la plupart des fds de ce vaste réseau des mécontents de l'Orient sont entre les mains de l'Autriche, qui en ferait une grande toile, si elle voulait; mais l'Autriche ne veut rien.

On dirait que les hautes pensées poli-

liques ont disparu de ce pays pour faire place à un amour sensuel et beat de l'ordre matériel; ordre qui ne règne pas sans quelque mélange, surtout dans les finances. L'Autriche est infestée de papiermonnaie presque à l'égal des Étals-Unis, et les variations nombreuses qu'a subies ce papier ne prouvent pas que les monarchies traitent le crédit public avec plus de ménagement que les républiques. Mais ce beau pays est riche de tant d'avantages jusqu'à ce jour méconnus, qu'il est facile de comprendre comment on s'y laisse absorber par les spéculations de l'industrie, de préférence aux entreprises plus hardies de la politique. Il ne faut pas s'en plaindre, car les succès de la première amèneront infailliblement le réveil de la seconde. Quand les grands intérêts du commerce autrichien exigeront la franchise illimitée du cours du Danube , il faudra bien que ce fleuve soit libre, quels que soient les obstacles accumulés à son embouchure. Embarquons-nous donc sur

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