L-! Dannbs. — Son importance rcluclle et son importance
à YC11T.
I! n'y a en réalité que deux routes pour aborder en Orient, la voie de mer et la voie du Danube. Celle-ci est toute récente, quoique le fleuve soit ancien : c'est la vapeur qui l'a utilisé. Il ne faut pas considérer comme une route, mais plutôt comme un obstacle à la circulation, la ligne de terre qui descend du nord au sud par Schumla, et celle qui s'étend de l'ouest à l'est par la Bulgarie et Andrinople. La navigation à vapeur a révélé dans le Danube une foule d'avantages auxquels personne n'eût osé songer, lorsqu'on ne pouvait y circuler que sur de lourds bateaux,
traînés par des centaines de chevaux à la remonte et livrés aux caprices du Thalweg (1), à la descente. Aujourd'hui , le Danube est en possession d'une marine spéciale, appropriée aux irrégularités et aux solutions de continuité de son cours. Cette marine a acquis en peu de temps des proportions considérables , et quoiqu'elle soit encore fort loin de l'importance de celle du Rhin, mon opinion est qu'elle la dépassera bientôt de toute la supériorité du Danube. 11 est donc nécessaire de jeter un regard sur ce fleuve imposant, et de peindre rapidement, ne fûtce qu'à vol d'oiseau, la vallée qu'il arrose. Le Danube touche presque à la France par sa source, voisine des bords du Rhin, et il se jette dans la mer Noire, grossi par le tribut de plus de cent rivières, la plupart navigables, après un cours d'environ six cent cinquante lieues. Il embrasse 22°
(1) On donne le nom de Thalweg à 'a ligne navigable du fleuve, au fil de l'eau.
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de l'ouest à l'est, traversant le Wurtemberg et la Bavière , l'archiduché d'Autriche, la Hongrie ; et longeant la Servie et la Bulgarie d'un côté, la Valachie, la Moldavie et la Bessarabie, de l'autre. Quand on examine avec attention les montagnes qui le bordent, il apparaît divisé en quatre grands bassins bien distincts, caractérisés par trois étranglements principaux qui sont eux-mêmes le résultat du rapprochement des rameaux inférieurs, détachés des deux chaînes latérales dont se compose la vallée. Son cours est beaucoup moins impétueux à son origine que ceux du Rhin et du Rhône, parce que les montagnes où il prend sa source sont basses et parce que ses premiers affluents participent beaucoup moins que les leurs de la nature des torrents.
Le Danube a peu de pente. Il commence à être navigable un peu au-dessus de la ville d'Ulm, pour les barques de 40 à 50 tonneaux, et de 120 à 200 tonneaux à la hauteur de Ratisbonne. Enfin, à mesure
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qu'il reçoit des affluents de plus en plus nombreux, il peut porter des navires de 500 à 600 tonneaux, et môme des bâtiments de guerre de 40 pièces de canon.
Outre la crue annuelle qui grossit ses eaux au printemps, par suite du dégel et des pluies de cette saison , le Danube en éprouve une autre en juillet et août, causée par la fonte des neiges dans les hautes montagnes dont les eaux lui sont amenées par ceux de ses affluents qui en découlent. Toutefois, la première de ces crues est la plus considérable, et elle arrive précipitamment. La plupart des îles dont le lit du fleuve est semé sont alors envahies par les eaux et par la débâcle qui emporte les ponts, tous construits en bois, excepté celui de Ralisbonne. Aussi, dans quelques villes, prend-on le parti d'en enlever les tabliers, qu'on remet en place quand le fleuve est rentré dans son lit. Aucune précaution ne garantit, d'ailleurs, certaines parties de la vallée du Danube contre les ravages des inondations,
nommément au-dessus de Passau, en Ire Presbourg etComorn, et dans les environs de Pancsova. Ces débâcles interrompent momentanément la navigation après les grandes gelées, qui paralysent le cours du fleuve pendant près de cinq mois.
Il faut compter aussi, au nombre des inconvénients du Danube, les brouillards épais et opiniâtres qui s'élèvent au-dessus de son cours, principalement pendant les derniers mois de l'année. La navigation n'est pas seulement difficile, alors : elle est presque impossible jusqu'à ce que le soleil ait dissipé le rideau de vapeurs qui pèse sur le fleuve. Les bateaux, quels qu'ils soient, sont obligés de s'arrêter. Celte circonstance ajoute encore aux difficultés naturelles du balage, qui sont très-pénibles. Les rochers, les marais, les îles et les bois qui bordent le Danube forcent souvent les chevaux de passer d'une rive à l'autre. Il faut alors les embarquer, et c'est une manœuvre périlleuse que de leur faire ainsi traverser le cou-
rant, surtout quand il est rapide et resserré. D'un autre côté, il arrive souvent, dans les détours et les coudes du fleuve, que la force de trente ou quarante chevaux ne peut s'appliquer efficacement à une file de quatre ou cinq bateaux. Il n'y a que la navigation à vapeur qui puisse triompher de toutes ces entraves, et donner aux transports du commerce une allure plus régulière et plus économique. Cette navigation ne fait que de naître, et déjà ses avantages sont tellement évidents, qu'avant peu le Danube, nous le répétons, comptera plus de steamers que le Rhin, si le génie du monopole ne vient pas là, comme ailleurs, tarir cette nouvelle source de richesses.
Le service actuellement établi se compose de bateaux de plusieurs grandeurs, qui se succèdent à plusieurs intervalles comme autant de relais, dont la force motrice et le tonnage sont proportionnés au régime de la partie du fleuve qu'ils ont à desservir. Ceux qui descendent de Vienne
à Pest ne sont pas les mêmes que ceux qui sont venus de Linz à Vienne. On en change devant Pest pour aller à Semlin; plus loin, et après les hauts-fonds qui interrompent la navigation directe de Belgrade à Vidin, on subit un nouveau transbordement. On ne navigue pas la nuit. Le principal embarras causé aux voyageurs par ces déménagements répétés, qui ont lieu quelquefois très-longtemps après la chute du jour, c'est de les exposer à ne pas trouver de gîte, ou à tomber dans quelques-uns de ces affreux repaires qui vont bientôt nous paraître regrettables quand nous arriverons en Turquie. Il règne une telle cohue à bord des bateaux à vapeur du Danube, que parfois on y éprouve de la difficulté à s'asseoir, le plus mauvais siège étant rapidement enlevé, si l'on a le malheur de s'en écarter un instant. La manie de fumer y est poussée jusqu'au paroxysme. On ne se voit plus qu'au travers d'un nuage. Les femmes même commencent à fumer des cigares et
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à empester l'air de cette odieuse exhalaison.
Cependant le spectacle des bords du Danube est si admirablement varié, qu'on se résigne vite aux tribulations domestiques de la traversée, en présence du panorama ravissant qui se déroule sous les yeux. Le bateau qui nous conduit de Vienne à Pest en un jour, passe devant Prcsbourg, dont nous saluons le château assez semblable à la tour de Londres, vue des bords de la Tamise. Les circonvolutions nombreuses du Thalweg nous permettent d'étudier la physionomie forestière des îles, qui sont couvertes à peu près exclusivement de peupliers et de saules et dont les abords sont occupés par des nuées de hérons, de cormorans et d'autres oiseaux pêcheurs au plumage et au port pittoresques. Quelquefois, le lit du fleuve est évasé et la vue s'étend fort au loin ; plus souvent, elle repose sur des côtes couvertes de vignobles, de jardins, de forêts dont la physionomie res-
semble peu aux nôtres. Le caractère des habitants diffère encore davantage de tout ce que nous voyons dans le reste de l'Europe. Rien n'est plus original que ces groupes de paysans hongrois, aux vêtements pleins d'ampleur, et coiffés de chapeaux immenses ; rien de plus gracieux que leurs femmes et leurs filles, d'une fraîcheur si vive, d'une gaieté si naturelle. Quand le canon des bateaux à vapeur tirait ses salves d'appel (on n'entendrait guère la cloche sur un fleuve souvent large d'une demi-lieue), nous les voyions accourir aux embarcadères, pour nous donner ou nous prendre des passagers, pour nous offrir des provisions. C'est une belle race qui fait bande à part dans l'Empire, qui garde fidélité à sa langue, qui défend sa constitution, qui a ses journaux, son dictionnaire, ses académies et un esprit public avec lequel le gouvernement autrichien est tenu de compter. Je n'en dirai pas davantage : la Hongrie est peut-être en ce moment le pays de
l'Europe le plus digne de l'attention des hommes d'État.
En arrivant à Pcst, la cité jumelle de Bude, j'ai été frappé de l'air d'élégance de la ville nouvelle, bâtie sur la rive gauche, et de la vieille ville, perchée sur les hauteurs de la rive droite, où s'élève le plus célèbre observatoire de l'empire autrichien. Pest ressemblerait à Edimbourg, si elle était sur le bord de la mer, ou à Bordeaux, si elle en avait le beau climat. Mais je ne sais plus à quoi comparer les étranges moeurs que chaque pas nous révèle dans cette ville, déjà tout imprégnée deshabitudes de l'Orient. On ne peut rien voir de plus curieux et de plus grotesque que ces portiers velus en hallebardiers moyen âge, y compris la hallebarde, qui trônent majestueusement à l'entrée des hôtels ; ni rien de plus triste et de plus affligeant que ces légions déjeunes filles, assises sur les marches de tous les escaliers, et qu'il faut fouler aux pieds pour arriver chez soi. Comment le gouvernement paternel qui
ne trouvait pas Silvio Pcllico assez sage, trouve-l-il donc les figurantes attachées aux auberges de Pest? Quoi qu'il en soit de la tolérance de la police, ou de la démoralisation locale, on ne peut s'empêcher de gémir d'un pareil spectacle, qui atteste les progrès de la corruption dans les contrées les plus vierges de l'Europe, comme dans celles qu'on appelle les plus civilisées. La ville de Pest ne vaut pas mieux, sous ce rapport, que celles de Berlin, d'Amsterdam et de Londres, et la Russie marche sur leurs traces.
J'ai rencontré sur le bateau à vapeur qui descendait le Danube une jeune femme de la plus grande beauté, suivie d'une foule de domestiques des deux sexes , empressés auprès d'elle avec toutes les démonstrations du respect et du dévouement. Cette femme, qu'on appelait madame la comtesse, se faisait servir ses repas sous une tente, où brillait une vaisselle éblouissante de porcelaine et de vermeil. Les vins les plus exquis, les mets les plus
recherchés se succédaient à sa table, dressée sur le pont. Ses femmes de chambre, de toutes les couleurs, parlaient, comme elle, plusieurs langues et circulaient dans toutes les parties du paquebot, vêtues avec une rare élégance. Trois ou quatre jeunes cavaliers, à la physionomie gracieuse et douteuse, étaient admis familièrement à ses repas et à ses lectures, car elle se faisait faire des lectures, puis à ses tables de jeu, où les voyageurs ébahis voyaient se succéder et disparaître d'une manière effrayante les rouleaux de pièces d'or. Elle gagnait beaucoup ; elle gagnait toujours. Insensiblement, attirés par les charmes de la comtesse et par l'appât du jeu, plusieurs nobles hongrois, qui voyageaient avec nous, se rapprochèrent de ces fatales tables, où ils perdirent comme tout le monde, sans que labelle Russe, qui retournait, diton, à Odessa, manifestât ses sentiments autrement que par un sourire doux et tranquille. J'ai observé pendant deux jours entiers cet atelier d'iniquité, sans jamais
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trouver un seul moment notre sirène en flagrant délit d'inconvenance. Elle recevait les hommages de la galerie avec une modestie sans apprêt, et une langueur sans prétention. Je n'ai été frappé que de la fixité de son regard, souvent dirigé de notre côté avec une impatience qui trahissait son inquiétude. En effet, et malgré son air de dignité, je n'avais pas tardé à reconnaître en elle une de ces espionnes du haut parage, comme il y en avait en France du temps de l'empire 5 elle descendait le fleuve à la manière de Cléopâtre, en traînant à sa suite quelques Antoine s plus ou moins diplomatiques. Elle fit de vains efforts pour triompher de mon silence, et je ne doute pas que mon aspect glacial ne lui ait donné une fort mauvaise idée de la galanterie française.
Chemin faisant, nous étions arrivés sous les murs de Pcterwaradin, qu'on a surnommé avec raison le Gibraltar du Danube ; cette ville, célèbre dans l'histoire des guerres de l'Autriche avec la Turquie,
est située sur un promontoire en saillie vers le fleuve et couronné de plusieurs étages de fortifications en briques. Ces fortifications commandent le cours du Danube et la ville elle-même, qui communique avec Neuzats, située en face, par un immense pont de bateaux. Avant de l'atteindre, notre paquebot avait tiré plusieurs salves d'artillerie pour qu'on nous ouvrît le passage, et cette manœuvre s'était exécutée avec une rare précision. Le Danube, à partir de ce point, commence à couler entre deux rives basses et marécageuses, et sa physionomie ressemble à celle du Rhin au-dessous de Nimègue. A mesure que nous descendons au travers des îles de peupliers et de saules, l'embouchure de la Theiss nous apparaît sur la rive gauche, et nous saluons ce vaste affluent, qui passe pour la rivière la plus poissonneuse de l'Europe. Il était plus de dix heures du soir, quand nous sommes arrivés à Semlin. Nous n'avons aperçu qu'à la lueur de quelques pâles
flambeaux cette petite ville, chef- lieu de frontière militaire, fort triste, fort insipide, mais qui reçoit du voisinage de Belgrade une grande importance.
Depuis Semlin jusqu'à la mer Noire, la navigation du Danube rencontre deux grands obstacles : les rapides d'Orsova, hauts-fonds très-dangereux qui ne peuvent pas être franchis, dans l'état actuel, par des bateaux à vapeur, et le grand coude qui rejette le fleuve vers le nord, en prolongeant inutilement son cours, à la hauteur de Rassova. On a cherché à racheter cette distance par un chemin de terre qui conduit les voyageurs à Kostendjé ; mais le commerce de transport sera toujours forcé de suivre la voie d'eau par la Soulina, la seule des six anciennes embouchures qui demeure libre aujourd'hui.
C'est là que s'agite depuis quelques années une question diplomatique de la plus haute importance, celle de savoir à qui demeurera la possession définitive de l'entrée du Danube. Les Russes, il est vrai,
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se sont fait céder les bouches de ce fleuve par le traite d'Andrinople (1) ; mais des trailés antérieurs entre la Porte et l'Autriche garantissaient à cette dernière puissance la liberté de navigation et de commerce sur le Danube. Les Autrichiens sont établis et protégés à Galatz d'une manière toute spéciale : consentiront-ils aussi à s'en aller comme les Turcs, et à compléter le désert du Delta au profit des Russes ?
On dirait qu'à Semlin finit l'Europe civilisée, et que la barbarie commence. Il ne nous a pas fallu moins d'une journée pour remplir toutes les formalités nécessaires à l'expédition de nos passe-ports. Après les avoir enfin retirés des mains de toutes les autorités civiles et militaires, d'ailleurs très-polies, qui devaient les viser, nous
(1) Par un luxe de précautions deuil i lecdacce est fa ile à saisir, le traite d'Andrinople a slipu'é fonn. lknient (jne 1 1 r ve droite turque dans le Hc la du Danube devra resb r inhabitéesav une lieue de profondeur. 11 était imposable de déshériter plus clairement les Turcs de tout intérêt à la navigation de ce fleuve.
nous sommes embarqués sur une petite chaloupe conduite à la rame par deux employés de l'intendance sanitaire autrichienne, et nous avons vogué dans la direction de Belgrade. Le Danube est d'une largeur prodigieuse sur ce point. Il y reçoit les eaux de la Save, qui augmentent subitement le volume des siennes et qui lui donnent l'aspect d'un grand lac. Le vent, qui soufflait avec violence, soulevait de véritables vagues très-dangereuses pour notre esquif, qu'il fallut pousser au plus vite sur la côte opposée afin de ne pas chavirer. De là, nous attendîmes qu'une brise moins fraîche nous permît de revenir sur la côte de Servie, et bientôt nos rameurs nous débarquèrent avec de grandes précautions, au pied de la citadelle, de peur d'entrer en contact avec quelque objet contumace. Il semblait qu'en touchant celte terre maudite, nous fussions déjà suspects de pes.e à leurs yeux. Je n'oublierai jamais avec quel geste dédaigneux ils nous montraient des soldats
turcs qui lavaient leur linge sur le bord de la Save. « Quel linge, disaient-ils, « quelles guenilles! quelles troupes! et « cela s'appelle une nation ! Bon voyage, « messieurs; il faut que vous soyez bien <( curieux pour venir de si loin visiter de « pareils misérables! » Et ils retournèrent à Semlin.