‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vue générale de la Servie. — Exposé des événements qui en ont amené l'indépendance. — Tzerni Georges. — Gouvernement du prince Milosch. — Révolution de 1842.

Il suffît de parcourir la Servie pour être frappé du caractère original de ce petit État, récemment démembré de l'empire ottoman. La nature semble lui avoir assigné des frontières invulnérables ; il est borné, du côté des possessions turques, par trois chaînes de montagnes, et couvert, du côté de l'Autriche, par la Save et par le Danube. Outre ces défenses pour ainsi dire extérieures, la Servie est hérissée à l'intérieur de mamelons d'un abord difficile, séparés par de nombreux cours d'eau peu guéables , et disposés parallèlement comme autant de fossés. Enfin, au cœur

même de la contrée, les forêts impénétrables de la Schoumadia (région des bois) offrent à la résistance une retraite sûre, avec les monts Roudnik pour dernier asile, en cas de défaite sur tous les autres points.

C'est cette configuration particulière de leur pays, qui a facilité aux Serbes la conquête de leur indépendance, et qui en fait aujourd'hui des vassaux si inquiétants pour les Turcs. Si les Serbes n'avaient pas été les rîiaîlres de ces immenses forêts de chênes et de hêtres, pour y cacher leurs familles pendant la guerre et pour y nourrir leurs bestiaux, ils seraient devenus agriculteurs comme le sont les Bulgares, et comme eux ils auraient succombé, tandis que du haut de ce plateau central dont les montagnes de la frontière défendent les approches, ils observent et menacent toute la Roumélie. On estime à près d'un million le chiffre de leur population, répandue dans plus de dix-huit cents villages et dans cinq ou six villes ou bourgades. Les

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Serbes ont une langue et une physionomie qui leur sont propres; ils sont ardents, courageux, excellents cavaliers, habiles aux exercices du corps, presque tous d'origine slave et de la religion grecque.

Leur position topographique expliquerait seule les vicissitudes de leur politique depuis la fin du dernier siècle. Situés aux confins de l'Europe civilisée, ils n'ont pu échapper à l'influence des grands événements qui se sont passés autour d'eux.

Sujets de la Porte et voisins de l'Autriche, ils avaient à ménager deux puissances également redoutables, également ombrageuses, sans parler de la Russie, établie dans les principautés de la rive gauche, et déjà investie par le traité de Kaïrnadgi (1), puis par celui de Bucharest (2), comme elle le fut plus lard par celui d'Ackerman (3), d'un prolectorat presque absolu sur les chrétiens d'Orient. Les pre-

(1) 10 juillet 177 i.

(2)28 mai 1812.

(3) 25 septembre 1826.

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mières tentatives de l'indépendance moderne des Serbes n'eurent pour but que de les soustraire aux vexations des janissaires. Ils luttèrent pendant quelques années avec des succès divers, en profitant de la révolte du fameux Pasvan-Oglou contre le sultan ; mais bientôt écrasés par ce puissant vassal, décimés par le guetapens de février 1804 qui leur fit perdre presque tous leurs chefs, ils auraient infailliblement succombé, sans le courage de Ïzerni-Georges, ce fils héroïque et sauvage d'un pâtre de la haute Bosnie.

Tzerni n'eût sans doute jamais fait parler de lui, s'il n'avait eu à venger une injure personnelle. Chacun sait que ses premiers exploits commencèrent par l'assassinat d'un Turc qui voulait outrager sa femme. Il se sauva dans les bois pour échapper à la vengeance, et devint dès ce moment l'ennemi mortel des oppresseurs de son pays. Il chercha à soulever contre eux quelques hommes résolus. Mais bientôt poursuivis et menacés de toutes parts,

ces premiers insurgés allaient passer la Save et gagner la Hongrie, lorsque Tzerni- Georges, voyant son père prêt à fuir, le tua d'un coup de fusil en disant : « ïl vaut mieux que tu périsses toi seul que nous tous. » On raconte de lui qu'irrité contre sa mère, parce qu'elle avait déplacé quelques essaims d'abeilles dans son jardin, il prit une ruche dont il coiffa cette malheureuse femme qui faillit en mourir. Plus tard, après ses succès contre les Turcs, il fit pendre son frère qui avait, à l'insiar de ceux-ci, commis de nombreux excès envers les femmes, et il lui passa lui-même la corde au cou, en ajoutant: « Voilà ce que tu as mérité ! Nous n'avons pas fait une guerre à mort aux gens qui outragent les femmes, pour les outrager à notre tour. »

Les exploits d'un tel homme devaient se ressentir de sa nature inculte et violente. Aussi ressemblent-ils bien plus aux coups de main d'un brigand qu'à des combats réguliers. Tzerni-Georges était

un hayclouk, un vrai chef de voleurs, que son courage a élevé au rang de libérateur de son pays. Toute son histoire est pleine de traits hardis, qui annoncent une grande intelligence et une grande résolution ; mais il ne sut jamais rien organiser. Il avait l'instinct despotique de l'ordre matériel, mais son ignorance et son insuffisance ne lui permettaient de rien fonder de stable. Comme tous les soldats parvenus, il ne pouvait pas souffrir les résistances légales. Vers la fin de sa carrière, interrompue d'une manière si cruelle et si prématurée, il souffrait avec impatience que le sénat serbe prît des mesures contraires à ses vues. Il fit cerner un jour la salle des séances en s'écriant : « Il est commode de rédiger des lois dans des appartements bien chauds ; mais qui commandera quand paraîtront les Turcs?»

Rien n'est plus dramatique et plus compliqué que l'histoire des événements qui ont agité la Servie sous Tzcrni-Georges,

depuis 1807 jusqu'à 1811. L'Europe, alors préoccupée de drames plus importants, ne donna pas beaucoup d'attention à cette guerre de broussailles qui venait d'aboutir au protectorat russe (1). Tzerni fut nomme lieutenant général par l'empereur Alexandre et décoré de ses ordres. La paix de Bucharest parut consolider son ouvrage en assurant aux Serbes une administration distincte et indépendante. Mais en 1812, à la faveur de la diversion opérée par la campagne de Napoléon en Russie, les Turcs reprirent peu à peu le terrain qu'ils avaient perdu. La Servie, fatiguée des efforts qu'elle avait dû faire pour résister à des armées de trente mille hommes, et divisée en plusieurs partis sous des chefs turbulents, retomba sous le joug des musulmans. Ceux-ci, toujours les mômes, se livrèrent à mille excès, brûlèrent des villages, empalèrent les hommes, et, s'il

(1 ) Une seule lettre, conservée dans les archives de l'État, atteste l'attention de la France à la lutte soutenue par Tzerni Georges.

failt en croire des récits contemporains, assassinèrent de malheureux enfants en lus baptisant par dérision avec de l'eau bouillante. Tzerni-Georges ne se montra point dans ces fatales conjonctures tel qu'on l'avait vu au commencement du Finsurrection. Sa fortune était faite, el soit qu'il voulût la mettre en sûreté, ou l'augmenter, soit qu'il eût perdu l'audace qui lui avait valu ses premiers succès, il disparut un jour avec plusieurs des siens et se retira en Hongrie.

Ce fut alors qu'apparut sur la scène un autre soldat de fortune, (ils de pâtre et pâtre comme lui, Milosch Obrénovitch, qui devait reprendre l'œuvre de la délivrance et l'affermir. 11 débuta néanmoins par traiter avec les Turcs et par leur prêter secours contre les bandes d'insurgés serbes que leurs excès avaient fait soulever de toutes parts. îl essaya de refaire par la politique ce que plus tard il dut terminer pur les armes, quand il vit que les Turcs étaient incorrigibles , et qu'il n'y avait

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pas de transaction possible entre eux et les chrétiens. En effet, malgré son intervention habile et patriotique, les Turcs avaient fini par menacer la viedeMilosch lui-même. 11 leva donc à son tour l'étendard de l'insurrection et, dès ses premiers pas dans la carrière, il manifesta les sentiments d'un homme digne de gouverner. Dans une des nombreuses affaires qu'il eut avec les Turcs, comme ses soldats furieii* ne faisaient point de quartier sur le champ dé bataille : «Arrêtez, frères, leur criait-il , au nom du ciel ! c'est trop de sang, c'est un crime devant Dieu! » I! fit panser les blessés , et renvoya les femmes à l'ennemi, après les avoir comblées de soins et d'égards. Cette générosité lui concilia le respect des Turcs, que sa bravoure devait finir par expulser du territoire.

Sa bravoure éclata surtout à l'attaque de Poujarevatz , que nous appelons Passarovitz. Comme ses soldais pliaient devant la mitraille ennemie, il s'élanea

vers les fuyards en leur criant : « Oùallez- « vous donc , malheureux ! Voulez-vous « que les femmes vous couvrent avec leurs « tabliers ! C'est là (montrant la ville ) que « sont vos maisons, votre seul asile; vous « n'en avez plus d'autre. Tout est perdu « si vous reculez.» El il les força, le pistolet au poing, de revenir à la charge, ce qu'ils firent avec tant de vaillance que le pacha fut obligé de capituler. ((Élève-toi, « dit celui-ci à Milosch, sur des branches « de sapin ; moissonne, comme tu as com- « mencé ; prends garde seulement que ta « récolte ne soit mouillée par la pluie. » Les hostilités continuaient encore, lorsque la Russie intervint en faveur des Serbes , en vertu du traité de Bucharest. Milosch n'eut plus dès lors à lutter que contre des rivaux, et sa générosité naturelle parut l'abandonner. On retrouve toutes les perfidies des plus mauvaises époques du Bas- Empire dans les expédients qu'il mit en usage pour se débarrasser des chefs qui lui portaient ombrage ; ce ne fut toutefois

qu'en 1826 qu'il obtint d'être reconnu par la Porte comme prince héréditaire de Servie ; encore le hatti-schérif d'investiture ne fut-il proclamé que vers la fin de 4 830.

Milosch n'avait pas attendu sa reconnaissance officielle pour faire acte de souveraineté. Il avait attaqué les abus comme il faut les attaquer dans un pays tel qu'était le sien, quand il en devint le chef. Il poursuivit sans pitié toutes les tentatives d'anarchie, et il improvisa en quelques années des réformes qui feraient honneur aux gouvernements les plus éclairés de l'Europe. La Servie lui doit les premières routes percées au sein de ses forêts, l'ordre rétabli dans les finances, la création de la nationalité serbe. Ce fut peutêtre là son grand tort. Quelque habileté qu'il eût mise à ménager tout à la fois la Russie, l'Autriche et la Porte, il ne put réussir à satisfaire ces trois puissances , toutes trois intéressées à ce que la Servie demeurât faible et divisée. Le despotisme organisateur de Milosch avait pesé de tout

son poids sur les prétentions d'une foule de chefs serbes, ambitieux et avides, qui voulaient rétablir à leur profit l'aristocratie turque des spahis , et se faire boyards féodaux; il avait supprimé des usages chers au pays, quoique nuisibles à sa prospérité. La Servie comptait donc beaucoup de mécontents. Ceux-ci commentèrent au gré de leurs projets le fîrman d'investiture, et avec l'aide de la diplomatie, ils en tirent sortir une espèce de constitution , avec tout un système électoral, côté droit, côté gauche, qui mit bientôt Milosch à de rudes épreuves. Rien n'est plus curieux que la lutte de ce réformateur à la façon de Mahmoud et de Méhémel-Ali , obligé de discuter en plein air avec des députés illettrés comme lui, mais qui n'avaient pas sa haute intelligence, toutes les améliorations dont il voulait doter son pays. Quelques-unes des harangues qu'il improvisait dans ces débats d'une simplicité homérique, attestent chez Milosch le sentiment profond de la mission qu'il avait à rein-

plir et la justesse de son esprit (i). Mais son caractère entier et absolu ne devait pas échapper longtemps aux pièges de l'étrange gouvernement représentatif qui lui avait été imposé de Constanti-

(1) Voici le passage d'une de ces harangues adressée en 1855 à une réunion de dix millepersonr.es : « ÎS'ous ne sommes devenus de nouveaux hommes que depuis ira an, c'est-à-dire depuis que nos rapports avec la Porte soDt réglés. A la fondation de tout État, il faut bien prendre garde de se trop presser et de ne pas même publier une seule parole qu'on soit obligé de rétracter à s. m propre détriment et à celui de la communauté. La fondation des États actuels dans le monde a demandé des siècles : cependant on trouve toujours quelque chose à améliorer. La Servie ne peut pas suivre une autre voie. Ce pays ne peut pas devenir d;ms une année un Etat complètement réglé saus qu'il n'y reste rien à désirer. Le peuple serbe a plusieurs particularités nationales qu'il faut d'ab rd tâcher d'adapter à la civilisation et aux lumières de l'Europe pur prendre peu à peu une place honorable dans ses rangs. Le princi; al est qu'il n'y a pas parmi nous assez d'hommes capables pour conduire nos affaires de gouvernement de la manière dont cela se pratique dans les autres États européens. Tout cela a retardé les institutions dont je vous ai entretenus l'an passé à la Saint-Tryphon et que je désirais, comme je vous l'ai dit, établir dans noire pays. J'espéra s vous réunir à la Saint- Georges; mais le manque de foui rages pour une si grande quantité de chevaux m'a forcé dt réduire cette assemblée à peu de personnes. »

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nople sous l'influence russe. Après les discussions, vinrent les conspirations à main armée dont Milosch eut plus facilement raison; enfin, il lui fallut déférer aux injonctions de son suzerain, et la Servie eut une charte en quatorze chapitres. Tous ceux qui savaient signer la signèrent; tout le monde jura de lui être fidèle, et quelques années plus tard elle était renversée. On se mit à copier les modes administratives des pays de vieille organisation. Il y eut des conseillers d'État , des ministres avec le titre d'Excellence, et pour comble de parodie, on traduisit mot à mot, pour la Servie, le Code Napoléon. Milosch ne s'était pas fait illusion sur ces importations. Il s'était bientôt aperçu qu'une machine embarrassée de tant de rouages ne tarderait point à se détraquer, dans un pays de bûcherons et de bergers à demi sauvages. Mandé à Constantinople et reçu avec distinction par Mahmoud, dont il baisa les pieds en frémissant, il revint à Belgrade pour y reprendre ses habitudes

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de gouvernement absolu. Pendant ce temps, il Taisait rédiger des projets de lois par des jurisconsultes étrangers, et il ne paraissait pas disposé à reprendre le joug constitutionnel , lorsque de nouveaux ordres, provoqués par la Russie, lui enjoignirent de s'y soumettre. Le sultan lui retirait le veto suspensif et rayait de la charte serbe tout ce qui semblait constituer pour Milosch une sorte de prérogative royale. C'était rétablir l'anarchie en Servie ; peut-être la constitution n'avaitelle pas d'autre but.

Milosch comprit bientôt que son autorité serait purement nominale, s'il était condamné à subir la domination de son parlement. Il organisa aussitôt contre le sénat une conspiration populaire, à l'aide de quelques soldats et de quelques ilorins. Malheureusement pour lui, la conspiration échoua, les conjurés furent battus et Milosch fut forcé d'abdiquer le 13 juin 1839. Une partie de sa famille, et son frère Jephrem avaient intrigué ou combattu

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contre lui. On lui donna pour successeur un de ses fds nommé Milan, qui mourut quelques mois après. Milosch essaya de protester contre son abdication, et de reprendre le pouvoir après la mort de son tils aîné : on se borna à lui demander le plus jeune, le prince Michel, le môme qui régnait en Servie à l'époque de mon passage, et qu'une nouvelle révolution vient de précipiter du trône. Milosch s'est retiré, depuis, en Valachie, où il possède de vastes domaines dont sa liste civile ne suffit pas pour expliquer la légitime acquisition. Certes, il a rendu de grands services à sa patrie, mais il y a laissé des preuves irrécusables de son despotisme et de son avidité. On ne descend jamais d'un trône sans avoir fait des fautes; Milosch en a commis beaucoup. Il a abusé de son autorité pour satisfaire ses ressentiments personnels et les passions de son tempérament par trop oriental. Les peuples pardonnent quelquefois la tyrannie, jamais les avanies personnelles. Si les chrétiens d'Orient se

révoltent un jour, ce sera pour quelque outrage pareil à celui qui fit chasser de Rome les Tarquins et les décemvirs.

Durant le règne agité de Milosch, la princesse Lioubilza n'était pas restée inactive. Quoique profondément soumise, comme toutes les femmes de l'Orient, aux volontés de son époux, elle avait souvent pris part aux affaires de l'État, surtout quand elles étaient en péril. Elle avait contribué par sa persévérance et par son courage à la conquête de l'indépendance, et seule, dans les conjonctures les plus critiques, elle n'avait pas désespéré du salut public. Malgré les pénibles griefs qu'elle avait à reprocher, comme épouse, au prince Milosch, elle ne l'abandonna point dans la mauvaise fortune. Elle était restée à Belgrade après son abdication, comme une sentinelle avancée, séparée par une simple cloison de bois des appartements de son fils, qu'elle surveillait d'un regard sombre et triste, comme l'usurpateur du trône de son père. Sa pré-

sence imposait à tous ceux qui avaient cru régner sous le nom du prince Michel, et son audace à conspirer en faveur de Milosch contre son propre fds déconcerta plus d'une fois les ministres de celui-ci. Elle entretenait avec habileté des défiances parmi les auteurs de la résistance qui avait amené l'abdication de Milosch, sans se compromettre avec eux. Dans la dernière insurrection de Bulgarie, sa main était partout visible; elle avait parcouru la frontière sous différents prétextes, pour prêcher la croisade contre les Turcs ; elle attendait d'un mouvement général des chrétiens la restauration de son mari, et en effet lui seul eût été capable de diriger avec succès une telle entreprise.

Les Turcs ne s'y sont pas trompés et cette conviction a dû beaucoup influer sur la politique qu'ils viennent de suivre en Servie. Pour moi, je considère l'expulsion du prince Michel et de la famille Obrénovitch comme une garantie que les Turcs ont voulu se donner contre le retour de

l'insurrection de 1841. Je n'entrerai pas clans le détail des intrigues intérieures et extérieures qui ont hâté l'explosion de cet événement. La princesse Lioubitza a cru travailler dans l'intérêt de son époux, et elle a provoqué la chute de son fils. Son absence dispensera les Turcs d'entretenir en Bulgarie une armée de vingt mille hommes. On assure que, dans la dernière lutte si mollement soutenue par le prince Michel, cette femme intrépide a eu deux chevaux tués sous elle et qu'elle a fait d'inutiles prodiges de valeur. La Porte, en appuyant, peut-être en proposant le choix du fds de Tzerni-Georges, a cru pouvoir compter sur sa prudence, si ce n'est sur son dévouement. Mais que deviennent les hatti-schérifs qui avaient reconnu la dignité de prince héréditaire dans la famille de Milosch ? Que deviendra la constitution ? Que deviendra la nationalité serbe ? Pourquoi l'Autriche a-t-elle reconnu le nouveau prince, et pourquoi la Russie rcfuse-t-elle en ce

moment de le reconnaître? Tout ce que l'on peut dire, c'est que les affaires de Servie n'intéressent pas la Servie toute seule, et qu'elles se rattachent à la grande question de l'émancipation des chrétiens d'Orient. C'est la cause des Valaques, des Moldaves et des Bulgares. La princesse Lioubitza, avec son impatience de femme, et sa ferveur de chrétienne, a voulu brusquer ce dénoûment; l'Europe ne l'a pas permis. Il n'appartient aujourd'hui à personne d'engager l'Europe dans des hasards où elle ne veut pas se commettre. De toutes les provinces à demi détachées de l'empire ottoman, la Servie était celle qui pouvait attendre le plus paisiblement la dernière heure des Turcs. Elle n'avait plus de musulmans sur son territoire ; elle ne payait au sultan, à titre de vassale, qu'un modique tribut de 325,000 francs par an ; elle s'administrait elle-même tant bien que mal : à quoi bon risquer son indépendance, sans profit pour ses libertés ?

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