CHAPITRE VI
Départ de B. Igrade. — Organisation de notre caravane. — Poste ;mx chevaux. — Le Tariae — La monnaie turque. — Grotzka. — Senieudiia. — Passage delà iVlorava. — Poujarevatz. — Aspect de la campagne serbe. — Jardics anglais naturels.
Tant que nous étions restés à Belgrade, nous pouvions nous croire en pays civilisé. Nous rencontrions partout nos costumes, nos mœurs et môme plusieurs de nos usages. Quoique l'auberge où nous étions logés ne fût pas de nature à nous donner une flatteuse idée des caravansérails orientaux, nous avions pu y trouver une chambre isolée et y recevoir des visites. Mais la scène changea dès qu'il fallut partir et s'avancer dans l'intérieur du pays. Je crois utile de faire connaître les dispo-
sitions que nous avions prises pour ce voyage difficile, au travers de la Servie et de la Bulgarie, jusqu'à Conslantinople.
M. Marey avait eu l'obligeance de nous procurer unTartare avec lequel nous traitâmes pour nous accompagner jusqu'au terme de notre course. Tout le monde connaît le caractère pour ainsi dire sacré de ces conducteurs turcs, qui répondent sur leur tête des voyageurs qu'on leur confie et qui jouissent d'une foule de prérogatives respectées. Le nôtre élait un homme de cinquante ans, aguerri aux fatigues, et dont la physionomie annonçait un caractère ferme et décidé. Moyennant une somme convenue, il s'engagea à payer les postillons et toutes nos dépenses de transport, quelle que fut notre allure, le pas, le trot ou le galop.
La poste aux chevaux (en turc menzil) est peut-être le seul service public passablement organisé qui existe dans ce pays. Ces chevaux coûtent une piastre, c'est-àdire environ 25 centimes par heure ou par
distance d'une lieue à parcourir. On les loue ordinairement par paire , l'usage étant que chaque postillon (surudji) en mène deux, dont un de renfort en cas d'accident. On peut garder des chevaux pendant un jour entier, et il est rare qu'ils marchent moins de huit heures consécutives, à cause des dislances énormes qui séparent les villages. Chaque voyageur est tenu de se pourvoir d'une selle. Les bagages sont distribués jusqu'à concurrence de 120 kilogrammes pur cheval, entre tous ceux qui composent la caravane. Une fois l'ordre de marche établi, le voyageur est libre de choisir l'allure qui lui convient, et il est difficile que pour les grandes distances on en choisisse une autre que le pas, sous peine d'être brisé par la fatigue. Les postillons sont généralement doux et peu exigeants, mais capricieux et boudeurs, quand on marche trop lentement au gré de leurs intérêts particuliers. Ils se montrent d'ailleurs pleins de déférence pour les Tartares, par l'intermédiaire des
quels ils reçoivent les ordres des voyageurs. Les chevaux ne sont pas beaux, mais ils sont sobres et infatigables. J'en ai monté plusieurs pendant douze ou quinze heures sans mettre pied à terre, et sans leur donner le temps de prendre aucune nourriture dans l'intervalle; jamais leur pas ne s'est ralenti, même dans les chemins les plus impraticables.
Il ne faut pas négliger, en entrant en Turquie, de s'approvisionner en objets de toute espèce, parce qu'on ne trouve guère devant soi que l'espace et qu'il est souvent impossible de se procurer un morceau de pain, surtout si l'on arrive après le coucher du soleil. J'avais donc eu soin de faire à Vienne les achats indispensables aux besoins de notre traversée en pleine terre, et quoique ces détails puissent paraître vulgaires, je crois utile de les indiquer aux voyageurs qui me suivront. Je leur conseille donc de se munir de thé, de chocolat, de sucre, de bougie, de quelques ustensiles légers et solides, tels que
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théières et bouillottes, sans oublier cuillers et fourchettes, et même une petite table à pliant pour écrire, le peu de Turcs qui savent écrire, écrivant sur leurs genoux, et ne se servant jamais que d'un petit coffret qui leur sert de table , de commode et de bibliothèque. Les seuls comestibles sur lesquels on puisse compter, toujours avant le coucher du soleil, sont le café, des œufs et quelques volailles. Le pain de froment est très-rare. Les Turcs n'en mangent pas d'autre que celui de maïs , gris , lourd , mal levé , mal cuit, horriblement indigeste, et parfois très-dégoùtant, car il est souvent mêlé de paille et de débris sans nom.
Un autre besoin très-important auquel il faut pourvoir avec prévoyance, est celui du numéraire indispensable pendant toute la durée de la route. 11 n'y a en Turquie de banquiers que dans quelques villes du littoral et de la frontière. On ne pourrait donc se procurer des lettres de change pour l'intérieur, et tout voyageur
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est inévitablement condamné à porter avec lui des espèces. Or, la monnaie courante des Turcs est un affreux billon souillé de vert-de-gris, et il en faut une quantité énorme pour représenter des sommes peu considérables. Un seul cheval suffisait à peine à ce transport quand nous partîmes de Belgrade, et toutes les fois qu'il fallait remuer les sacoches où notre trésor était enfermé, nous courions le risque d'exciter la cupidité des assistants , toujours nombreux autour des étrangers, en tout pays, et principalement en Orient. Les ducats d'or d'Autriche sont la monnaie la plus recherchée : mais elle ne peut servir aux petits payements.
Enlin nous nous mîmes en marche, et à peine sortis de Belgrade, nous étions en pleine barbarie. Point de route pavée, ni ferrée, peu ou point de cultures, nulle habitation clans la campagne, le désert, déjà le désert! Le temps était superbe, l'air pur, et notre impatience était grande
de pénétrer au cœur de cette terre orientale, si riche d'avenir. Le Tartare, que je n'avais pas encore discipliné , nous fit prendre une allure très-vive, et en peu d'heures nous étions arrivés à Grotska, première station sur le Danube. On ne trouve dans ce trajet qu'une seule habitation et trois fontaines d'une eau excellente. Le terrain est légèrement ondulé, riche de forêts et de sol labourable de la meilleure qualité. Nous ne pouvons juger que par nos yeux des reliefs du pays, très-mal indiques sur les cartes qui sont toutes fautives et qui ne tarderont pas à mettre notre patience à de rudes épreuves. La meilleure de ces cartes est celle du colonel Lapie pour la région du Da nube; celle de r état-major autrichien "est plus exacte en ce qui concerne les provinces méridionales : mais elles sont l'une et l'autre pleines d'erreurs pour toute la partie voisine de la vallée du grand Timok, où elles indiquent une ville qui n'existe pas.
En arrivant à Grotska, gros bourg entouré de jardins hérissés d'innombrables palissades , nous devions éprouver une première et pénible surprise : quand les chevaux furent déchargés , on s'aperçut que notre sac de provisions et d'ustensiles, si laborieusement réunis à Vienne, avait disparu. Je me hâtai d'envoyer un postillon à Belgrade, pour en avoir des nouvelles ; le postillon revint les mains vides, et malgré toutes les recherches de la police, il fallut nous résigner à cette perte que rien ne pouvait réparer. Nous en avons cruellement souffert; mais cette circonstance a peut-être contribué à nous faire connaître d'une manière plus complète la misère du pays. J'aurais été plus vivement contrarié de la perte de nos cartes, que mon interprète avait voulu mettre dans le sac des provisions et dont, par une heureuse inspiration, j'avais refusé de me séparer. On nous donna pour domicile à Grotska une chambre ouverte à tous les vents. J'y étendis une peau de
mouton sur le sol nu et je m'endormis profondement. Le lendemain j'étais perclus, mais je continuai ma route en longeant le chemin de halage de la rive droite du Danube, et bientôt nous arrivâmes à Semendria.
Semendria est une vraie ville turque.
L'aspect de ses vingt-sept tours carrées qui dominent le cours du fleuve lui donne une sorte de ressemblance avec Avignon.
Ces tours, qui sont celles de la citadelle, tombent en ruines de toutes parts comme la citadelle elle-même , envahie par un fouillis de ronces, de chardons et de plantes parasites. Il n'y a pas un canon sur son affût, pas une porte sur ses gonds, pas la moindre apparence de surveillance et d'entretien. L'intérieur de la ville est un peu moins repoussant que celui de la citadelle. Les maisons sont bâties en bois, mal alignées, mais fermées et couvertes. Quelques oripeaux sont suspendus en guise d'échantillons à de hideuses boutiques, dont les plus nombreuses sont celles
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des bouchers. Ceux-ci tuent le bétail sur le seuil de leur porte, l'accrochent par les pieds à de grands clous et en font couler le sang dans des trous creusés en terre, qui exhalent une odeur épouvantable.
Sans les bandes de chiens et les nuées d'oiseaux de proie qui débarrassent les rues de tous ces débris de matières animales , la ville serait inhabitable.
C'est à Semendria que notre Tartare hasarda la première expérience destinée à constater le rang qu'il comptait s'arroger dans notre caravane. Il avait donné ses ordres pour le repas dont il s'apprêtait à nous faire les honneurs ; mais je lui déclarai nettement qu'il eût à se tenir à distance et que je ne le laisserais manger à ma table qu'autant qu'il y serait invité. 11 ne parut point déconcerté et il me demanda quand je me proposais de l'inviter; à quoi je répondis : «Quand je serai content de vous. » On peut juger de sa surprise de Turc en entendant cette réponse de chrétien , car il croyait m'avoir fait
beaucoup d'honneur en m'admettant à partager ses repas. Plus tard, il essaya de prendre sa revanche, en nous forçant à galoper quand nous voulions aller au pas, ou à marcher lentement quand nous voulions courir ; il fixait les étapes à son gré, prétextant des dangers imaginaires ou la fatigue des chevaux ou la difficulté de se procurer des vivres; mais je ne laissais aucun de ses arguments sans réponse :
« S'il y a des dangers, lui disais-je, nous nous battrons; si les chevaux sont fatigués, nous irons à pied ; s'il n'y a rien à manger, nous jeûnerons. » Il finit par se résigner de bonne grâce, et je n'ai eu qu'à me louer de ses services.
Notre itinéraire avait pour but de gagner la frontière turque du pachalick de Vidin, où je désirais voir le célèbre Hussein, l'exterminateur des janissaires. Le pays que nous devions traverser est un des plus sauvages et des moins fréquentés de la Servie, et malgré les fatigues pénibles d'une telle excursion, je m'applaudis inû-
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niment de l'avoir tentée. Aucune des cartes existantes ne put m'en indiquer la direction exacte au delà de Passarovitz et du cours de la Mlava. Je me bornerai donc à désigner par leurs noms les villages ou les localités que nous avons parcourus. La première bourgade qui se présente en venant de Semendria est celle de Passarovitz. Avant d'y arriver, il nous fallut passer en bac la grande Morava serbe près de son embouchure dans le Danube. Le paysage qui s'étend le long de la plaine arrosée par cette rivière est un des plus admirables qu'on puisse voir et ne saurait être comparé qu'à un immense jardin anglais naturel, orné de pelouses vertes sur lesquelles des groupes d'arbres séculaires projettent de distance en distance leurs ombres épaisses. Nous ne pouvions nous lasser de ce beau spectacle qui changeait d'aspect à chaque instant et qu'on croirait disposé de main d'hommes, s'il n'était évident que la nature seule en a fait tous les frais. Nous ne sommes sortis des jardins
anglais do la Morava qu'à la hauteur du village de Sarakova, après lequel on rencontre celui deTchoupinaqui conduit à la vallée de l'Ipek , mal à propos désignée sous le nom de Bek dans la carte de Lapie. La vallée de l'Ipek est une des plus délicieuses contrées de la Servie et peut-être de tout l'Orient. Bordée sur ses deux rives par des collines fertiles et fraîches au cœur de l'été comme un vallon suisse , riche de toutes les productions des pays tempérés, et peuplée d'habitants simples et laborieux, elle ressemble aune véritable oasis. On ne peut lui comparer que les environs de la ville de Bade. C'est là que j'ai vu pour la première fois une forêt de lilas gigantesques de la hauteur de nos futaies et des tilleuls argentés éblouissants de fleurs comme au printemps. Cette course nous parut si agréable que nous la prolongeâmes jusqu'à dix heures du soir avant d'arriver au village de Macatsi, caché sous des massifs de noyers et de hêtres. Tout le monde était couché; mais bientôt les hurlements
des chiens annoncèrent notre arrivée et le Kniaz ou seigneur de l'endroit se rendit près de nous. Il fit lever ses trois fdles et ses quatre fil s, sans nous introduire dans sa maison, et ceux-ci nous apportèrent dans de vieux pots de terre un peu de lait de chèvre, avec du pain de maïs d'une pesanteur spécifique effrayante. On étendit sur la terre nue, en avant de la porte du konak, une couche de fourrage épineux, sur lequel nos manteaux étendus nous servirent de lit. Nos huit chevaux et leurs conducteurs furent également hébergés jusqu'au lendemain, sans qu'il nous en ait coûté plus de deux francs.
Aussi , avions - nous hâte de sortir de ce foyer de misère et de désolation qui formait un si grand contraste avec la physionomie attrayante du pays. Mais à partir de Macatsi, il m'est impossible de savoir par où nous avons passé pour arriver au vieux Porrcch des cartes, en face duquel est bâtie aujourd'hui la jolie petite ville de Milanovach sur le Danube, fondéepar Milosch.
Tout ce que je puis dire, c'est que nous sommes entrés dans une vallée profondément encaissée, au fond de laquelle roule un ruisseau affluent de l'Ipek, et que nous avons traversé ce ruisseau cent soixantedeux fois en un jour. Nous n'avons cessé de cheminer sous une voûte impénétrable de chênes et de hêtres qui nous barraient souvent le passage. Parfois l'encaissement était si profond que nous semblions marcher au fond d'une crevasse ; puis la vallée s'élargissait sans se découvrir ; puis nous passions de ce premier affluent dans un autre, jusqu'à ce qu'enfin arrivés en face de la grande arête qui sépare la vallée de l'Ipek de celle de la Porezka, il nous fallut gravir péniblement un sentier presque perpendiculaire , en nous retenant à la crinière des chevaux haletants.
C'est en descendant de ces crêtes sauvages dans le bassin du Danube que nous avons rencontré les premiers campements de bohémiens ou tsiganes , qui vivent, comme on sait, en nomades par bandes
assez considérables. Ils avaient dressé dans un fourré moins épais que le reste de la forêt leurs tentes jaunes et noires, en poil de chameau ou de chèvre. Leurs bœufs et leurs chariots étaient parqués dans un enclos voisin , sous la garde de quelques enfants demi-nus, d'une physionomie étrange et originale. Ces bohémiens, qu'on appelle aussi des zingares, passent pour les descendants d'une race de parias qui seraient venus de llndoustan en Europe par laTurquie d'Asie, vers le milieu duquinzièmesiccle.Ilsontdes traits assez réguliers, l'œil noir et bien fendu , le nez généralement aquilin, la taille bien prise, mais les membres inférieurs un peu grêles. Malgré leur malpropreté repoussante, leurs femmes quand elles sont jeunes ne manquent pas, vues de loin, d'un certain agrément. Ils n'ont aucun principe religieux, aucune idée de la décence la plus élémentaire, vivent mêlés, pères, mères et enfants sur la même paille, toujours avec leurs bestiaux , dont ils diffè-
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retït peu par la grossièreté de leurs appétits et par leur effronterie à les satisfaire. On n'a jamais pu les attacher d'une manière permanente au sol , et quoiqu'ils affectionnent de préférence certaines localités, ils sont presque constamment en marche et disparaissent pour le moindre motif. Leur intelligence et leur adresse manuelle sont extraordinaires. Avec une enclume, un marteau, des soufflets et des tenailles, quelqueslimes, quelques tournevis, ils sont en mesure d'exercer le métier de serruriers, de maréchaux-ferrants, de chaudronniers, étameurs et charrons.
Quand le travail leur manque, ils se font domestiques, postillons, gendarmes ou kavaè, et quelquefois bourreaux. Us ont le monopole de la musique dans toute la Turquie, musique étrange sans doute, mais dont le chant interminable et sans cadence finit par être supportable quand on s'y est accoutumé. On estime à près de quatre cent mille le nombre de ces nomades répandus en Valachie, en Servie et
en Bulgarie. Ils y sont méprisés par toutes les classes de la population, et ils répondent par une insolence extrême au mépris universel. Nous avons eu pour postillon, dans les plaines de la Thrace, un de ces malheureux qui se montra si récalcitrant et si capricieux, que notre ïartare fut obligé de l'accabler de coups de fouet pour le décider à obéir.
La situation de la petite ville de Milanovach paraît très-belle quand on descend des hauteurs qui la dominent, et d'où l'on aperçoit comme un immense lac tout le cours du Danube. Cette partie de la Servie est très-bien cultivée. Les propriétés sont closes, plantées d'arbres fruitiers et de vignes d'une fécondité merveilleuse. Au delà du bassin de la Porezka la route s'élève en spirale jusqu'au sommet d'un plateau couvert de forêts épaisses, au travers desquelles le prince Milosch a fait tracer en ligne droite un sentier praticable aux voitures jusqu'à Berza-Palanka. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aperçoit du haut
de ce plateau jusqu'à la limite de l'horizon que des croupes montagneuses boisées, semblables aux vagues de la mer. Depuis Palanka jusqu'à Negotin règne une vaste^. plaine inculte et unie, qui deviendra quelque jour une des richesses de la Servie. Nous avons couché à Negotin , ville de six mille habitants, dont la population ne cesse de s'accroître et de s'enrichir, malgré la misère apparente du pays, depuis que le travail n'y est plus exposé aux exactions des Turcs. Les rues de cette ville sont larges et bien aérées; les habitants y ont un air d'aisance et de liberté qui annonce l'influence du commerce; aussi en font-ils beaucoup avec Yidin , avec l'Autriche et la Valachie.
Les autorités de Belgrade m'avaient donné des lettres pour le natchalnick ( gouverneur ) de Negotin ; mais comme je l'ai dit, elles avaient oublié d'y nommer mon Tartare qui était Turc, c'est-à-dire étranger pour les Serbes, et par conséquent obligé d'exhiber son teskeré ou feuille
de route .Les Serbes se montrent en général fort jaloux de ce droit d'exiger les passeports, qui constate leur nationalité distincte et qui leur offre d'ailleurs l'occasion, toujours agréable , de rendre aux Turcs une partie des avanies qu'ils en ont reçues. J'avais pu juger plus d'une fois de ces dispositions, en voyant les femmes et les enfants prendre la fuite à l'aspect du Tartare, et nos hôtes lui refuser impitoyablement toute nourriture, de peur que, selon l'ancienne coutume turque, il ne partît sans les payer. Les papiers de ce pauvre Tartare n'ayant pas paru en règle, on tint conseil toute la nuit pour en déchiffrer l'écriture et pour décider si on le retiendrait ou si on lui permettrait de partir. Il ne fallut pas moins que notre intervention la plus énergique pour obtenir sa liberté. Le natchalnick parlait des Turcs avec le plus grand dédain, et il nous assura qu'il lui suffirait de sonner le tocsin dans la vallée pour réunir dix mille hommes en cas d'attaque. Les événements
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récents de la Bulgarie avaient produit, en effet, une grande exaltation sur la frontière, et le Tartare s'estima fort heureux de la passer sous nos auspices.
Notre dernière station en Servie se termina au lazaret de Racovitza sur le bord du Timok. Les Serbes sont devenus plus rigoureux que les Autrichiens en matière de quarantaine. Ils ont établi des cordons sanitaires le long de leurs limites et ils fusillent sans pitié tout ce qui tente de les franchir. Quand nous fumes parvenus sur la rive du Timok, rivière bourbeuse et encaissée, nos effets furent mis à terre, sous la garde d'un factionnaire, qui fit signe au batelier turc de venir nous prendre. Sa chaloupe consistait en un tronc d'arbre évidé dans lequel il fallut nous étendre sans faire un mouvement, et que ce nautonnier digne du Styx se mil à pousser à la gaffe. Il se borna à nous déposer sur l'autre rive, dans la vase desséchée au soleil, et il appela les soldats turcs du corps de garde voisin. Ce corps de garde,
creuséen terre et recouvert de broussailles scellées avec de la boue, se composait de trois soldats presque nus ayant pour tout arsenal deux mauvais fusils et des cafetières à profusion. Nous entrâmes bientôt en arrangement, et l'un d'eux consentit à aller à la découverte pour nous amener un chariot au moyen duquel nous devions nous rendre à travers champs, à Yidin.
Au lieu d'un chariot, il en vint deux, attelés de buffles et conduits par des tsiganes. J'avoue qu'à l'aspect de ces deux diligences, mon courage faillit m'abandonner. Les chariots consistaient en caisses de bois longues et étroites comme des cercueils et posées sur des essieux également en bois, encastrés dans des roues d'une seule pièce. Nous eûmes quelque peine à nous établir sur ces affreux véhicules, dont les joints mal graissés avec de l'huile de pétrole criaient de plus en plus, à mesure que ce liquide se desséchait sous une température de 30 degrés. 11 nous fallut près de seize heures pour parcourir les
cinq lieues qui séparent Vidin des rives du Timok. Nos conducteurs jetaient de temps en temps leurs chariots dans des champs de maïs pour faire paître les buffles, et ils dévalisaient les jardins qui leur tombaient sous la main, s'ils y soupçonnaient seulement une pastèque ou une grappe de raisin. Jamais nous n'avons été plus vivement frappés du triste caractère de la barbarie que dans ce trajet de quelques heures, au travers d'un pays admirable et désolé. Le seul hameau que nous rencontrâmes, nommé Tclwugrous, était habité par des chrétiens logés dans de grosses corbeilles tressées de branches d'arbres, en guise de maisons. Les plus aisés s'étaient creusé des grottes dans lesquelles ils descendaient en glissant; là, sur quatre pierres fichées en terre, repose habituellement un chaudron, seul ustensile du ménage, où chaque membre puise à son tour une nourriture qui ne peut être décrite dans aucune langue. Je renonce à donner une idée de l'aspect fié-
vreux et étiolé de ces populations : on n'en croirait pas mes paroles. Qu'il me suffise de dire que même les plus jeunes filles n'y ont pas le privilège de vivre fraîches, ce que vivent les roses, l'espace d'un matin! Flétries dès leur enfance par la faim, écrasées par le travail dans leur adolescence, elles arrivent sans transition à la décrépitude, toujours fuyant devant les Turcs auxquels revient la meilleure part des sueurs de leurs pères, sous forme d'impôts, d'exactions et de corvées.
Toute cette plaine de Vidin, livrée à la vaine pâture, est empreinte du même caractère de tristesse et de désolation. Il y règne un vaste silence et une solitude à peine troublée par quelques rares troupeaux de bœufs et de moutons. On n'y trouve que des fontaines ombragées d'un petit nombre d'arbres, seul luxe de la Turquie, luxe qui n'existerait probablement pas si les fontaines n'étaient dans ce pays un moyen de satisfaire aux ablutions prescrites par la religion. Çà et là, nous
avons bien aperçu des traces de culture maraîchère et même des restes de vignobles; mais le voisinage de Yidin, loin de favoriser le travail, n'a servi qu'à l'oppression des travailleurs. Plus on est près du pouvoir en Turquie, plus on est exposé aux vexations et au pillage. Il se fait un désert autour de chaque capitale, et l'on ne trouve d'asile qu'à l'abri des plus hautes montagnes ou des plus sombres forets. Milosch ne voulait pas, tant que les Turcs seraient à Belgrade, y établir le chef-lieu du gouvernement serbe. Il s'était barricadé à Kragoujevatz dans la partie la plus inaccessible du pays. Il y avait établi ses arsenaux, son trésor, son domicile, ses archives, et il a succombé le jour où il en est sorti. Mais déjà brillent à nos yeux les nombreux minarets de Yidin, avec leurs aiguilles élancées, et nous entrons enfin dans cette ville à la lueur des feux des tsiganes, épars dans le faubourg.