‹ Voyage en CriméeChapitre 16 sur 57 · LE CAMP RUSSE AU PIED DE L'ELBKQUZ · texte numérisé non relu

LE CAMP RUSSE AU PIED DE L'ELBKQUZ

Pendant que nous étions encore dans notre camp, on vint informer le général en chef qu'on avait trouvé de nouveau du charbon fossile dans quatre différens endroits. En même temps un Khabardin apporta un trépied, qu'il dit avoir trouvé , il y a vingt ans , aux environs de l'Elbrouz, sur les montagnes de neige. Ce trépied pesait environ dix livres ; sa hauteur était de quinze pouces et pouvait avoir autant de diamètre. A eu juger par le poli du fer, qui n'était nullement rouillé , on doit supposer que ce trépied était de fer fondu ; mais comment s'est-il trouvé aux environs de l'Elbrouz? Les ha bilans racontent qu'ils avaient toujours entendu dire et soutenir, par leurs ancêtres, que l'arche de Noé s'était d'abord arrêtée au sommet de l'Elbrouz , mais qu'ensuite elle fut poussée par les vents vers le mont Ararat.

Quoiqu'il en soit , il est à supposer que les habitansles plus voisins de l'Elbrouz n'auront pas manqué de s'approcher le plus près possible du pied de cette imposante

montagne, dont ils cherchent soigneusement à cacher l'abord adx étrangers. M. Klaproth et tant d'antres voyageurs ont cru , tout bonnement , ce qu'il a pin à ces montagnards de débiter de fabuleux à cet égard.

Le merveilleux plaît aux hommes en général ; c'est pourquoi nous voyons des hommes sa va as , mais enthousiastes, qui aiment à faire remonter l'origine de teur nation jusqu'à la création du monde. Qu'il me soit permis de citer à cet égard un savant hongrois, M. Horvâth. Cet homme laborieux et infatigable travaille , depuis plusieurs années, à prouver, en compulsant les auteurs hébreux, arabes , chaldécns , que la langue primitive des hommes a été la langue hongroise ; que les noms d'Adam et d'Eve sont purement hongrois.

Je ferai plaisir, peut-être , à ce savant académicien d'ajouter ici que même le mot Ararat , dans son sens , doit être hongrois, et en voici la preuve. Le déluge, enJiongrois, s'appelle drsiz ; peut-être Noé et ses enfans , ayant aperçu le sommet du mont Ararat, se seront-Os écriés : Ar % âr, viz, c'est-à-dire le déluge s'est arrêté ; ce que les Hongrois d'aujourd'hui, parlant nettement, exprimeraient par Az dr vtz meg dit. Mais les paysans , de nos jours encore, ne disentpas dit, mais àt par abréviation, n'aimant pas la concurrence de deux consonnes; et par la même raison le commun du peuple dit ordinairement meg ât, au lieu de meg ait , pâcza au lieu de pâleza , àçasni au lieu de obasni, montant au lieu de mondottam , etc.

Une forte pluie, qui dura toute la journéè, nousobligea de prolonger notre séjour dans le même camp jusqu'au lendemain. Pendant ce temps chacun se livra à des occupations et à des recherches. Ce n'était pas une chose sans quelque intérêt que de voir l'un de nos savans , armé de

milliers d'épingles , attacher sur des carions autant de mouches et de papillons pour les ranger ensuite dans des ho i tes préparées de longue main à cette usage. Un autre , ayant une énorme pile de papier brouillard à ses côtés , couchait , entre deux feuilles , les fleurs et les plantes rares cueillies en route. Un troisième nettoyait et arrangeait ses instruroens mathématiques et son télescope , pour le braquer bientôt contre le terrible Elbrouz.

Quant à M. Kupffer, homme très instruit, d'un caractère doux et de formes agréables , il prenait des notes et préparait ses rapports à l'académie de Saint-Pétersbourg. Il faut rendre justice au zèle, à l'activité, à l'intelligence de ces messieurs ; l'académie a fait un excellent choix en les honorant de cette belle mission, qu'ils auront sans doute remplie à la satisfaction du gouvernement et de cette illustre société. Le monde savant aura bientôt à se féliciter de voir paraître au grand jour le résultat de leurs recherches.

Le 24 , le camp étant levé , nous marchâmes vers cette énorme montagne , dont nous étions encore séparés par le dernier rempart qu'il fallait franchir pour arriver enfin au pied de l'Elbrouz. La hauteur sur laquelle nous allions grimper est à 9000 pieds au dessus du niveau de la mer. De toutes celles que nous avions gravies jusqu'alors, elle est la plus escarpée; par conséquent , nous eûmes la plus grande peine à parvenir à son sommet; et puis, pendant celle marche, un brouillard épais vint nous envelopper, qui nous força de nous arrêter cl d'attendre plus de deux heures jusqu'à ce que le lemps se fut éclairci.

Nous suivimes un sentier entre un précipice d'environ 500 pieds de profondeur , et entre des rochers qui , s'élcvant en forme perpendiculaire, ne nous laissaient que la largeur d'une archine pour poser nos pieds. L'artillerie,

les bagages , les fourgons et les chameaux furent laissés au camp que nous venions de quitter. Chacun , muni d'un bâton ferré pour lui servir d'appui , se portait à pas lents en avant. M urza-KhouI, était en tête de la colonne , le général derrière lui , et moi , appuyé sur mon sabre, je les suivais immédiatement. A chaque dixième pas il fallait nous arrêter pour prendre haleine. Murza-Khoul, cet aimable vieillard , pour nous animer s'écriait de temps en temps: « Hajdc, Magyar l hajde ! » c'est-à-dire : En avant , Magyars ! courage ! Et il ajouta avec emphase : « Kardache (mon frère), souvenez- vous que jamais les Magyars ne sont restés en arrière.

La descente ne fut pas moins pénible que l'ascension ; mais à la fin nous arrivâmes à l'entrée de la Porte-de-Fer : on peut nommer ainsi avec raison ces secondes Thermopyles. — (Voir PI 1 ). Ici les rochers qui forment l'entrée se rapprochent des deux côtés, de manière à ne laisser qu'un passage très étroit pour arriver au plateau en face de l'Elbrouz, que rien ne cachait désormais depuis sa base usqu'à sa cime. Ce plateau , où fut établi notre camp, est jntouré de hautes montagnes dont quelques-unes sont volcaniques. La Malka coule ici avec rapidité , mais elle est guéable. En jetant les yeux autour de soi, on a l'image de la plus désolante solitude : les rochers pointus qui semblent loucher aux nues, les montagnes noires qui entourent les montagnes neigeuses et forment la base de l'Elbrouz, déroulent ici un imposant tableau , et répandent autour de vous une lueur sombre qui vous plonge dans un état de stupeur. Ici la nature présente quelque chose de sublime lorsque Ton contemple l'étonnant Elbrouz : un seul sentiment nous domine alors, et nous force à nous prosterner au pied du trône du Créalcur,

O vous, infortunés athées, et vdtls mal heureux «s£ritsforts, venez ici contempler la toute - puissance de votfrc créateur, le créateur de l'univers ! Mettez la màin sut te coeur, élevez les yeux au ciel , portez-les ensuite sut* cfette merveille de la nature , et avouez que votre cœtir vous dh : Oui, il y a un Dieu ! Ces montagnards, encore à demi barbares , privés des lumières de la vraie religion , par un mouvement spontané, irrésistible, regardent l'Elbrouz comme une montagne sacrée , mystérieuse, d*ôù ilsshf, jusqu'à présent, tâché d'éloigner les profanes, ét ils adorent, sous le symbole de cette merveille, lé Tout - Puissant , principe de toute création.

L'Elbrouz a dû être bien étonné de voir, pour la première fois, des hommes franchir ses remparts, gardiens de ces lieux vénérés et jusqu'alors réputés inaccessibles ; mais il a dû être plus étonné encore du courage extraordinaire d'un homme qui a osé fouler sous ses pieds sa téle altiére. De mémoire d'homme, nul n'a eu celte hardiesse. Le général de cavalerie Emmanuel est le premier qui ait conçu l'idée de faire cette conquête d'un nouveau genre. C'est lui qui , après avoir surmonte tous les obstacles et vaincu toutes les difficultés , est venu asseoir son camp au pied de ce monument éternel de la nature créatrice. Vraiment il faut avoir reçu du ciel un caractère aussi ferme et aussi décidé que celui de ce général , qui a su braver avec un front serein tous les dangers et reudre possible ce que tous les voyageurs, tous les habilans du Cavcase avaient cru jusqu'alors ne pouvoir être tenté.

L'Elbrouz (fotVPI. ne peut avoir une forme plus majestueuse que celle qu'il présente actuellement dans sa surprenante grandeur, de quelque côté qu'on le regarde. Dans l'ile Maurice (Ile-de-France) il y a unemontague qui

en présente un modèle en miniature ; on l'appelle les Deux* Mamelles. En effet , l'Elbrouz en a toute la figure , quoique Hf . Klaprpth Y$\% comparé à une. selle hongroise.

Jusqu'à présent on a cherché , mais sans succès , l'étymplpgje de la dénomination Elbrouz. Qu'il me soit permis de hasarder ici une conjecture à cet égard , laquelle , je pense, n'est pas sans quelque apparence de vérité, lia déjà été dit plus haut que les habitons du Cavcase ont encore aujourd'hui beaucoup de vénération pour cette montagne , qu'ils appellent sacrée et qu'ils n'osent pas approcher. Les Magyars , qui avaient habité le Cavcase dès les premiers siècles de l'ère chrétienne , après leur passage en-deçà de l'Imaus, durent sans doute avoir la même vénération pour celte merveille, et par cette raison ils lui ont donné le nom à'ElboroHz ou Leborouz. Or, Elbrous vient du mot hongrois elborulsz ou leboruhz , ce qui veut dire : Tu te prosternes (devant cette montagne sacrée). Ce mot Elbrouz a encore un sens très analogue avec les mots hongrois rlbpfitani, elborulni ; car ils signifient combler ( à l'instar <Jes neiges au Mont-Cénis). Or, la neige sur cette montagne peut produire des avalanches comme aux Alpes ; par conséquent, les Magyars avaient raison de nommer ainsi cette montagne , sous l'un ou l'autre rapport.

Le 21 juillet, le ciel étant du plus bel azur, l'extrême envie de contempler de très près l'objet de notre admiration nous |it sortir, avant le soleil levé , de notre kibitka. Quel spectacle ravissant ! Il me semblait dans ce moment que mes facultés intellectuelles avaient pris leur vol vers la voûte éthérée; j'éprouvai alors qu'une essence divine, répandue en tout mon être, m'inspirait, dans cet instant solennel , des sentimens d'une nature supérieure qui s'imprégnaient dans mon amc pour ne plus me quitter qu'au tombeau....

C'est à toi , à toi seule , ô essence divine , que je dois ma nouvelle existence ! . . . .

Le général en chef , voulant s'assurer si quelques obstacles, tels que des marais , des précipices, etc. , ne s'opposaient pas à la tentative de parvenir au sommet de l'Elbrouz, gravit la montagne la plus haute derrière notre camp. Je l'accompagnai à une certaine distance ; la montée était rapide , mais rien ne put arrêter le général pour parvenir à son but. Convaincu que désormais rien n'empêcherait l'entreprise, le général donna l'ordre de tout préparer.

Après le déjeuner, le général fit appeler les personnes qui devaient composer cette petite caravane , les harangua en présence de l'état-major, et promit à celui qui monterait le premier sur le sommet cent roubles d'argent , cinquante au deuxième, et trente-cinq au troisième. On choisit vingt Cosaques de bonne volonté pour accompagner MM. les naturalistes, auxquels se joignit M. Bernadacci, architecte, et on leur fournit des vivres pour ce jour et le jour suivant. La cavalcade , après avoir passé la Malka , défila sous nos yeux formant une longue ligne, et, se dirigeant en zig-zag , attaqua les montagnes Noires.

Parmi toutes les montagnes que j'ai vues dans trois parties du monde , aucune ne présente autant de variété dans ses formes que celles que nous avions devant nous. Ce beau tableau est digne d'un pinceau bien exercé. Ce qui ajoutait encore à la beauté de la perspective , c'était de voir cette petite expédition grimper à cheval sur la crête des premières montagnes assez rapides , allant à la file, et à une certaine distance ne présentant plus que de petits points noirs presque imperceptibles : c'était un panorama admirable.

La société passa la nuit aux montagnes Noires ; le lende-

main 22 , à trois heures du matin, elle commença à gravir les montagnes couvertes de neige. Le soleil était resplendissant; aucun nuage (cette hauteur en est presque toujours couverte) ne paraissait autour de la montagne, dont la cime se perdait dans les nues : on aurait dit que le ciel lui-même voulait favoriser la première entreprise des hommes dans ces lieux sacrés. L'expédition , dès la veille , avait disparu de nos yeux; seulement, sur le midi du lendemain, nous vîmes parfaitement , à l'aide du télescope , paraître quatre hommes qui s'efforçaient de gagner le sommet de l'Elbrouz. Noos vimes également très distinctement que trois de ces hommes, ne pouvant plus résistera la raréfaction de l'air, se reposèrent sur la neige , tandis qu'un seul homme continuait sa marche d'un pas ferme , se tournant tantôt à droite , tantôt à gauche, pour chercher où poser plus sûrement ses pieds qui s'enfonçaient dans la neige , dont la surface devait naturellement se ressentir de l'ardeur du soleil.

Le général était constamment devant le télescope, et voyait avec plaisir que celui des hommes qui paraissait déjà si près de la cime ne manquerait pas de remporter le prix. J'étais assis sur l'herbe à côté du général, et j'écrivais la lettre (') qui commence par ces lignes :

a C'est sur mes genoux et au pied de l'Elbrouz que j'écris cette lettre , etc. » Pendant que j'écrivais , dans mon ravissement , je fus souvent interrompu par le désir de contempler l'homme courageux qui bravait la glace et la neige amollie sous ses pieds et marchait en avant, tandis

(4) Cette lettre était adressée au Consul - général d'Autriche à Odessa, pour être communiquée à S. Exc. le Chancelier de Hongrie et à S. A. le Prince de Metternich.

que, trois hommes des plos courageux gisajeptsur la neige, ne pouvant plus suivre le premier. Le générai en chef, toujours devant le télescope ♦ attendait le moment où l'homme intrépide qui restait seul debout dans cette région glacée atteindrait le sommet de la montagne.

Enfin , nous vimes ce* homme s'arrêter sur la cime, après avoir triomphe d'une foule de difficultés qui paraissaient insurmontables. Le général en chef fit aussitôt saluer cette conquête de l'Elbrous par une triple décharge de mousqoeterie.

Pour rendre hommage à la vérité , il faut avouer que cette courageuse caravane avait disparu dès la veille , et que nous ne revîmes MM. les académiciens qu'au moment de leur retour au camp. Ils étaient excédés de fatigues et mouillés par suite de la fonte des neiges; ils avaient les yeux gonflés et le visage tacheté. Il faut rendre justice à MM. les académiciens : ils ont fait , de leur côté , tout ce qu'il était humainement possible de faire. Il faut aussi admirer la témérité de cet homme simple , habitant un village libre sur le Naltchik dans la Grande-Khabarda ; il se nomme Killar. Cet homme , seul de tous ceux qui avaient entrepris ce jour-là de parvenir à la cime de l'Elbrouz , a eu le bonheur d'y atteindre ; aussi bien la mémoire de cet homme mérite-elle d'être transmise à la postérité ( 4 ). Cet homme a rapporté de la cime où il était

(1) J'ai la avec surprise, dans la Gazette d'Odessa, un article extrait de celle de Tiflis, dans lequel Killar est dépeint comme bossu et boiteux. J'ignore quel était le but de ce plaisant correspondant do représenter ce courageux Khabardin comme contrefait ; il est petit de taille , il est vrai , mais robuste et sans défaut corporel. Son nom est aussi sculpté sur la roche , avec les noms de tous ceux qui ont fait partie de cette expédition.

parvenu, un morceau de basalte que le général en chef fit casser en deux parties égales, dont l'une a été envoyée à Saint-Pétersbourg , et l'autre me fut remise pour être déposée au musée national a Pest.

Vers le soir du même jour où MM. les académiciens étaient revenus dans notre camp , nous les félicitâmes sur leur bon succès et leur heureux retour. Killar était attaque d'un mal d'yeux et en outre il était fatigué au point que ce jour-là il ne put se présenter pour recevoir la récompense promise; la cérémonie de celte remise fut renvoyée au lendemain.

Suivant les observations antérieures de M. Wichmensky, la hauteur de l'Elbrouz est de 16,700 pieds, et celle du Kazbek ou Mqnvari (*) , qui a été mesurée par MM.Parrot et Engelhardt , est de 44,400 pieds. La hauteur de l'Elbrouz, mesurée sur les lieux par M. Lenz, est la suivante :

(1) Voilà encore de l'eau pour le moulin du savant M. HorvaU. H peut commenter le mot du mont Mqnvari, et il trouvera que c'est un mot purement hongrois que les Arméniens ont corrompu; car originairement ce mont s'appelait Megint-vdr, c'est-à-dire, il attend derechef.

16,530 pieds.

KlLtAR.

Len«.

— — KUPFFEU, MÉNÉTBJBS.

Limite des neige*.

Camp au pied de l'Elbrouz, sur la rire gauche de la Malka.

Eaux minérale».

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