‹ Voyage en CriméeChapitre 17 sur 57 · NIVEAU DE L'OCÉAN · texte numérisé non relu

NIVEAU DE L'OCÉAN

PîmU ruwM on angltis.

Hauteur des eaux chaudes au dessus du niveau

de l'Océan. 14,00

Hauteur du camp sur la Malka. 8,000

— de la limite des neiges. 11,000

Hauteur de l'endroit où MM. Kupffer, Ménétriés,

Meyer et Bernadacci sont parvenus. 14,000

Hauteur de l'endroit josqu'où M. Lens a monté. 15,000

— de l'Elbrouz. 16,530

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)oglej

ZIII.

CASCADE - BANQUET D0NN5Î AUX PRINCES INDIGÈNES. - INSCRIPTION* AU PIED DE L'ELBROUZ.

Quoique nous fussions peu éloignés des montagnes couvertes de neige , la chaleur était cependant très sensible f le ciel était très serein et l'atmosphère pure; tout reposait ians un calme parfait. L'Elbrouz brillait d'un éclat scintillant % et renvoyait du haut de son trône des étincelles semblables au feu de myriades de diamans, comme pour faire honneur à ceux qui venaient le conquérir, pour la première fois, par leur courage et leur fermeté (').

Durant l'absence de la petite expédition , le général en chef, deux officiers de l'état-major et moi , uous allâmes , à deux werstes de notre camp, visiter la cascade formée par la Malka. Arrivés sur le bord du précipice qui était entre nous et la montagne d'où se précipitait la Malka en formant une cascade très belle , nous contemplâmes avec un plaisir

(i) L'Empereur Nicolas a bien voulu permettre que les armes du gouvernement du Cavcase fussent à l'avenir embellies du Mont- Elbrouz. ' , \\ ' '

singulier celle chute d'eau qui , en se jetant d'une hauteur d'environ cent pieds, formait une nappe roulante de vingt pieds de largeur. Sans être comparable à la chute du Rhône appelée la Pisse- Vache, à quelque distance du lac de Genève, elle ne laisse pas de charmer les yeux et de rappeler Scbaffhouse et Marligny.

Le 23 , pour célébrer l'heureuse réussite de l'expédition 9 le général en chef donna à dineraux chefs de la Khabarda f de Karatchaï, d'Orouspîé et autres chefs tcherkesses.

On but à la sauté de l'Empereur Nicolas au milieu d'une triple décharge de mousqueterie. L'Elbrouz ne fut point oublié, et, avec un enthousiasme bien mérité, on buta la santé du digne chef auquel doit être attribuée toute la gloire de cette expédition remarquable , ordonnée et généreusement secondée par la magnanimité de l'Empereur Nicolas.

Le dîner achevé , on fît Venir les bravés qui aVaiént sàivi cette expédition si dangereuse, pour décerner, en cérémonie, la récompense due au couragètix KHIar, qui était déjà rétabli des suites de sa merveilleuse ascension. On but aussi à sa santé , et plusieurs bonteilles de Champagne furent vidées; les chefs indigènes se prêtèrent gai ment à cette libation , croyant qu'en celte occasion extraordinaire Mahomet fermerait les yeox pour ne pas les regarder.

Le général en chef saisit cette même occasion pour régaler les beys et les ouzdens qui nous avaient accompagnés. Kutchuk-Jankott , chef delà Grande-Khabarda, eut, pour sa part, une belle montre en or, et les ouzdens reçurent chacun du drap pour un habit complet à la tcherkesse.

Pour perpétuer la mémoire de celte expédition unique dans les annales des peuples caveasiens , le général en chef fit graver sur ie rocher, à l'entrée du camp, une inscription

russe ( Voir pl. 3). Le général voulut bien y faire graver les noms des académiciens et des officiers qui faisaient partie de l'expédition , et par la même raison mon nom y fut ajouté. Cette distinction doit me flatter, puisque la mémoire de mon pays sera par là retracée et perpétuée dans cette partie du monde où jadis nos ancêtres ont dominé, et où il existe encore aujourd'hui une petite portion des anciens Magyars, retirés dans les hautes montagnes pour se maintenir dans l'indépendance, qui constitue leur bonheur suprême.

Si jamais un Hongrois, animé de l'amour de la patrie, parvient après moi au pied de l'Elbrouz quand je ne serai plus, et qu'il lise cette inscription, puisse-t-il ne point oublier qu'un de ses compatriotes , poussé par un amour irrésistible pour sa patrie, fut le premier, entre les enfans des Magyars , qui ait touché au berceau de ses pères ! La récompense que la reconnaissance de mon pays me devra pour les momens d'amertume dont je fus abreuvé depuis cette entreprise patriotique, je ne peux l'attendre que de la postérité, qui, éclairée par une lumière plus pure, rendra peut-être justice à ma mémoire sans tache.

ZIT.

MARCI1E VERS LA SOtltCE DU KOLBAiN.

Pooa proliter du beau temps ou leva le camp après dîner ; car nous désirions passer la Porte -de -fer (') et laisser derrière nous cette montagne escarpée et dangereuse , avant que la pluie survint et en rendit l'escalade encore plus difficile. D'ailleurs, il nous tardait de dépasser ce terrible défilé , malgré le regret que nous éprouvions de quitter cet attrayant Elbrouz, que nous regardions comme notre conquête et qui demeurait l'objet de notre constante admiration.

Nous allâmes occuper notre ancien camp à l'endroit même où la Malka forme une seconde cascade moins considérable que la première. Nous retrouvâmes tous les bagages qui y avaient été laisses. On n'était plus obligé de transporter le bois de chauffage, on se rapprochait des provisions de bouche, et Ton commençait déjà à respirer l'odeur agréable que la prairie répandait autour de nos tentes.

(1) Nous avoiis ainsi nommé cet étroit défilé à cause de son accèsdifficile, qui ne ic cède point à la Porte- de-fer, dans la partie orientale du Cavcase.

Le 24, au moment de lever le camp , l'horizon fut couvert d un épais brouillard qui dérobait à nos yeux tous les objets autour.de nous ; mais il ne dura pas long-temps , et nous continuâmes noire roule pour occuper notre ancien camp sur le bord du Kharhiz. La chaleur se faisait sentir même pendant la nuit , et nous n'eûmes plus besoin de faire feu dans notre kibitka. Les alouettes , les cailles reparurent , et les prairies dans les vallées répandaient cette odeur qu'on respire particulièrement dans les montagnes du Cavcase. A peu de distance de notre camp, nous aperçûmes une antre cascade appelée Tvzlufaajap, qui embellissait la vallée garnie de quelques touffes d'arbres.

Le 25 , au lever du soleil qui brillait de tout son éclat , nous quittâmes notre eamp pour continuer notre marche vers l'ouest qui devait nous conduire au Pont-de-Pierre, non loin de la source du Kouban. Nous campâmes à vingtcinq werstes en avant, sur le bord de la rivière Eskakon qui coule dans une vallée agréable et bien boisée; nous avions au sud l'Elbrouz, au nord les montagnes Bermamide , Meuvel-Khouana , Pagoun et Elmourza. La Kouma prend sa source entre l'Elmourza et le Pagoun, oû la première de ces montagnes se joint à la montagne Koochghogh qui domine les montagnes voisines. Ces trois dernières montagnes sont plates au sommet comme une table longue et parfaitement unie ; sur leurs versans elles sont boisées , et la végétation s'y montre dans toute sa force. Deux heures après notre arrivée au camp , un brouillard très épais euveloppa tous les environs; la chaleur augmentait, et les mouches piquaient celte fois impitoyablement.

Murza-Khoul , chef des Orouspié , qui nous avoit constamment accompagnés, se trouvant à la portée de son pays, prit congé de nous en cet endroit. Pour me laisser un sou-

venir, en sa qualité de compatriote , disait- il, il détacha de son cou le cordon auquel pendait une boite d'argent très joliment travaillée , que les montagnards ont constamment avec eux, et qui contient de la graisse pour garantir leurs armes de l'humidité et de la rouille. En ma la présentant il ajouta que c'était l'ouvrage de la princesse sa femme. Je l'acceptai comme un gige de son amitié , et je le conserve encore aujourd'hui. J'eus bien de regret à cette occasion , comme dans celle de mon eiUrcvue avec les Magyars , à Naltchik , de n'avoir pas eu sur moi quelques souvenirs de Hongrie , aûq de les remettre à mes compatriotes pour en faire présent à leurs femmes.

Le 20 , maigre le brouillard qui nous accompagna pendant trois heures, nous continuâmes notre rente, ayant à notre droite le Pagoun, autour duquel nous tournions pour longer la montagne Meuvel-Çbouaoa , laquelle parait entrouverte au milieu pour y laisser un passage très étroit. L'Eskakon, que nous tournâmes, est aussi très remarquable par ses vallées délicieuses, dont nous comptâmes une trentaine. Ces vallées élajent d'une étendue conaidée et richement pourvues de bois, de nombreuses sources , d'excellens pâturages , et en général d'une fertilité extraordinaire ; elles seraient très propres à y établir des colonies qui ne manqueraient pas d'atteindre à la plus grande prospérité.

Noire camp fut établi au pied du Pagoun , sur un plateau d'où l'on descend, par une pente douce, clans une vallée riante, bien boisée, non loiu de la source 4c la Kouma et à quelque distance de celle du Podkoumok. A peine établis dans notre nouveau camp, nous vîmes fondre sur nous un brouillard des plus épais ; il parait que les brouillards sont fréquens dans ces montagnes, mais

ils sont de peu de. dorée. A en juger par la beauté du climat, par la fertilité du soi et par ses sites délicieux, On ne peut douter qu'autrefois ces lieu* cuarmans n'aient été habites par quelques peuples dont la mémoire s'est perdue dans la nuit des temps.

Le 27, au lever du soleil , toutétatfrtntraouveraent dans notre camp, et dans un clin d'oeil nous étions à cheval. Nous longeâmes l'Etmoufza, et celle fois il fallut marcher sur des rochers , monter et descendre des; hauteurs escarpées et incommodes. L'herbe que nous rencontrions de distance en distance dépassait nos étriers, et étant imprégnée de la rosée qui dans ce pays, comme en Sicile, entretient: la Verdure et rafraîchit l'air , nous incommodait en mouillant fortement nos pieds.

On s'arrêta un moment au milieu des rochers pour déjeuner et faire reposer les chevaux , qui avaient encore une lougue course à faire. A notre droite ,«ous avions un pays riche des dons de la nature ; il était couvert d'une verdure attrayante, les collines étaient fournies d'arbres de toute espèce ; les prairies étaient parsemées de mille différentes fleurs ; et ce qui plaisait encore, c'étaient les monticules^ les terrasses symétriquement disposées; et puis le ciel pur et sans nuages , et ce silence solennel qui n'était interrompu que par le ramage des oiseaux , tout concourait à faire naître en moi de douces sensations qui bien rarement venaient me consoler.

Le cheval leherkesse que je montais était très vif, et, dans mes rêveries , lui ayant lâché la bride , je fus bientôt porté à une grande distance de notre soeiété. Le général en chef envoya après moi pour m'aver tir de ralentir ma marche, de peur d'être attaqué par quelques brigands qui rôdaient dans les environs. Je m'arrêtai aussitôt pour

attendre la compagnie et continuer notre route, qui, après six heures de marche , nous conduisit a une belle vallée arrosée par le Koumara , petit ruisseau , dont l'eau excellente et fraiche nous désaltéra après cette fatigante marche. Nos tentes et nos provisions n'étant pas encore arrivées , nos compagnons s'amusèrent en attendant à cueillir des framboises et des noisettes. On apporta en même temps au général de belles truites qu'on avait prises dans le Ko o ban , peu éloigné de notre camp. Pendant notre marche dans cette belle vallée, les Cosaques tuèrent un ours qu'ils laissèrent sur la place après lui avoir coupé les quatre pattes , qui passent pour une friandise aux yeux des gourmands. On tira plusieurs ooops de fusil sur un chevreuil , mais inutilement.

Plus nous examinions l'assiette de notre camp et les forêts dont il était environné , la fertilité du sol et les vastes prairies arrosées par les eaux de la Koumara , plus nous étions persuadés que cette région si favorablement traitée par la nature a dù être jadis habitée par des chrétiens; j'appuie cette supposition sur la présence de croix, sculptées sur pierre et encore debout, que l'on aperçoit de distance en distance. Probablement , chassés par les Tatarcs dont on voit encore les tombeaux , ces chrétiens avaient abandonné ce pays pour passer en Crimée , d'où ils furent encore contraints de s'éloigner pour faire place à d'autres hordes de Tatarcs.

Vers le soir nous vîmes arriver l'un des ouzdens des Abazes qui avait traversé le Kouban à la nage, malgré la rapidité effrayante de ce fleuve , pour venir saluer le général. Il sortit tout nu de l'eau , mais les indigènes de notre suite le couvriront immédiatement d'un bourka et le firent monter à cheval.

Pour jouir plus long-temps de la position' que notre camp nous offrait, nous ne le quittâmes qu'à huit heures du matin. A la distance d'une werste , nous rencontrâmes une pierre plate , de six pieds de hauteur environ, tournée au sud, et sans aucune inscription; à quelques centaines Ù*è pas plus loin , il y avait une autre pierre de la même forme, tournée à Test; sur la première nous vîmes avec surprise-une croix sculptée par une main habile. Ce monument atteste que les Grecs ou plutôt les Géhois avaient de puissantes colonies dans cette belle partie du Cavcase. C'est dans ce même lieu que l'un de nos Cosaques m'offrit d'acheter un sabre qu'il prétendait avoir trouvé en fouillant la terre près du Kouban ; la lame portait des deux côtés le mot Genow , l'un au dessus de l'autre ; les lettres étaient grossièrement formées , ce qui parait annoncer l'antiquité de l'ouvrage. Mais comme le Cosaque en demandait cent roubles , je l'en remerciai , laissant à faire cette acquisition à un voyageur plus fortuné.

Notre marche à cause d'une forte chaleur était loin d'être agréable. Noos allâmes camper sur la rive droite du Kouban, qui, depuis sa source jusques à la moitié de sa course avant de se jeter dans la mer Noire, roule ses eaux avec une rapidité incroyable , et entraîne de grosses masses de rochers dont le roulement occasionne un bruit épouvantable.

A vingt werstes à peu près , en face de notre camp , était la montagne considérable et imposante appelée dans le pays Lokotche-Ghébé ; elle s'étend de l'est à l'ouest. Le tableau que nous avions devant nous était vraiment admirable, surtout en portant les regards vers le confluent des trois rivières, la Mara à l'est, le Kouban venant du sud-ouest, et le Téberdé situé à l'ouest. Cette dernière rivière et

animé JW la verdure et par des arbres touffus, dontle* branches penchent vera leaol pour lui pràtat leur ombra.

aussi sousJerppiat de,yuemiUtaire , et je ne pus m'empécner de le désigne** l'attention 4u général en chef, qui sentit la nécessité d'y fai^e construire un fort pour contenir les peuples de la Petile-Abazie , d'Ato*fftJ)i» de Be*lemié et de fcar*tpbeï ( 4 ). Dans ce fort on pourrait établir des marchés à de* époque* fiai», y «lever des magasins fournis de marchandises à la convenance des montagnards cavcasiens, qu'on hapjtu*r*itaÂU*ipeu à peu aux usages européens » moyeu infaillible 4e répandre parmi eux les bienfaits de la civilisation , et demeure un terme aux brigandages auxquels ils se livrent presque exclusivement. Ces peuples, comme tous |en« voisins, sont Wea, intelligens ; mais ils, pont jaloux de leur indépendance et craignent les dusses, qui cependant ne cherchent qu'à gagner leur amitié, afin de les empêcher de faire des incursions sur leur teeriteve.

{^) Pour en imposer aux montagnards, surtout aux Tcherkes^es, peuple le plus puissant du Cavcase, il serait bien nécessaire de faire construire de distance en distance des forts solides et rég uliers , armés de bouches à feu , su lie* des postes actuels de Cosaque» , qui ne sont autre chose qu'un enclos entouré de palissades et de fossés. Les montagnards doivent avoir sans doute une faible idée de la puissance des Russes en voyant ces pitoyables moyens de défense sur toute la ligne caveasienne, à peu d'exception prés, contre un peuple vaillant et

ZV.

LESÀBAZÈ8. - LÊ ^ltT^^WÉ^.- TÔ^ltfX MAltôMMttëL

iStxt pour la première* fois j W ftttrâdn, dé Voir dès AbazeS : r<toa*quai dé pèuffdè diffère desTcherkesses, lètî)ftt^ôik}Â8 ; âeCèfe , lë; lies' AbazèS drit lé Mer saillant , et îëtfr physionomie' n'ésfp&s aussi régulière (Jue celle dè lents voiéitis ; ik habiterit la partie N. O. du ÉaVcaSë, 6û ils possèdent mie étendue de pays cbnètdërafble ; leur coutume et leur manière d<> vivre sont le* rttëméd o.ue ceux de ces derniers. Ils cultivént des plàntes potagères', étèVèht un grand nombre de chevaux, beaucoup de volailles et d'abeilles, dont le miel est blanc ët d'un goût délicat. Ayant manifesté le désir de goûter dè ce mîèl tant vanté , oii etft la complaisance de m J en procurer ; mai* nos compagnons le trouvèrent tel lémeût bon , que tonte là 1 provision disparût en un clin d'œil.

Les Abazes fournissent au commerce de la Crimée des peaux de renard et de martre , ainsi que des manteaux de feutre, appelés bourka par les Russes; ils reçoivent en échange des cuirs de Russie , du maroquin, des tissus de

coton et de soie , du sel et d'autres objets qui leur sont apportés par lesTatares et les Arméniens.

Il y a vingt ans, la peste fit beaucoup de ravages dans la grande et petite Abazie ; cette peuplade s'en ressent encore aujourd'hui , ainsi que les Karatchaï qui perdirent presque la moitié des leurs.

Les Abazcs n'ont pas de chef particulier ; ils obéissent à plusieurs ouzdens, ou nobles , qui sont considérés en proportion de la quantité de chevaux et de bétail qu'ils possèdent. Parmi les Abazes, il est une autre peuplade qui s'appelle Bechilbaï ; ces gens vivent dans les forêts et les montagnes , ils ne s'adonnent point à l'agriculture , mais ils s'occupent à élever des brebis , des chevaux et une grande quantité d'abeilles.

Un autre peuple appelé les Bezlemiés , habite sur la 4*ba » près de sa source. Ces gens sont de la mémo souche que les Tcherkesses ; leurs montagnes sont presque inaccessibles ; ils possèdent de grands troupeaux et surtout beaucoup de brebis. Il sera difficile de persuader ces peuples de renoncer au brigandage, auquel ils sont adonnés plus que leurs voisins» qui, cependant à leur tour, enlèvent souvent des bœufs et même des hommes.

Pendant qu'on dressait nos tentes sur le bord du Kouban pour y passer k nuit , nous montâmes derechef à cheval pour aller voir le Pont-de-pierre (*) , à sept lieues de noire camp. Nous suivîmes un sentier extrêmement étroit le long de la rive droite du Kouban ; en plusieurs endroits le pas-

(t) M. Klaproth, en faisant mention de ce pont, qu'il n'a jamais vu , aurait dû au moins expliquer quelle espèce de pont c'était ; car, en lisant sa description , on est conduit à supposer que c'est vraiment un pont construit de main d'homme.

sage est très dangereux , car on est obligé, de défiler entre . des rochers à pic et la rire droite du Koubau , garnie de ravins très profonds ; ce sentier est sfétroit , qu'il n'admet que deux hommes de front à la fois.

Dans ces ravins et dans le torrent on voit de grosses pierres détachées des rochers qui penchent eux-mêmes vers leur chute » et menacent à chaque instant de fondre sur le' passant qui doit se hâter de s'en éloigner le plus tôt possible. Au fur et à mesure qu'on avance vers le pont y on rencontre près de la rivière plusieurs tombeaux mahométans, dont, quelques-uns spnt en pierre, en forme d'une petite maison ayant une ouverture à la hauteur de six pieds, par où! l'on introduisait le cercueil. Le plus remarquable de ces tombeaux, à quelques centaines de pas du Pont , contient l'inscription suivante dont voici la traduction : u

Quand je viens te voir, C'est bien mon devoir.

Aujourd'hui c'est à toi,

Demain ce sera à moi.

A quelques centaines de pas du pont on entend déjà le fracas, le roulement des masses de pierres et de caillous entraînés par l'impétuosité inconcevable du torrent qui se précipite vers son lit » qu'il, s'est creusé depuis un nombre de sjècles; car ce torrent s'est fait un passage entre dçux rochers qui ne formaient autrefois qu'une masse compacte. Ces rochers , ainsi séparés par la violence et la-force prodigieuse du. courant, présentent aujourd'hui , des deux côtés de la rive, chacun une arche, ou plutôt une voûte creusée par la force de l'eau ; c'est ce qu'on appelle le Pont-de*

pierre. PoU^raverser le torrent , il faut placer sur ces arches des poutres de 12 à 15 pieds de long, et ce n'est qu'alors cpo'oa peufc lui donner le nom de pont, praticable seulement pour les chevaux et les piétons. L'ann& passée le générât en chef fit jeter bas ces poutres pour empêcher fes peuples au delà du Kouban de passer le torrent et de surprendre la garnison de la redonte qui se tronve sur la rivé droite, à neuf werstes au dessous du pont.

Ces* vraiment admirable que Cet effet de la force nataxetteî, et il est curieux de vote rouler avec fracas des masses de rochers dans le lit du torrent , auquel rien rie résiste et dont le niveau va toujours en s'abaissant jnsqu'à son arrivée ver* les plaines , où il prend la largeur d'un fleuve. C'est au roolement continuel des eaux de ce torrent qu'il faut attribuer la forme ronde des pierres qu'on trouve dans son lit et dans ceux des rivières qui sortent des hautes montagnes du Cavease.

Nous restâmes pendant quelque temps à contempler cette belle horreur ; mais il nous était impossible de communiquer nos idées entre nous, à cause du fracas qu'occasionnait la chute précipitée d'un aussi grand volume d'eau.

En quittant ces lieux dignes de la méditation d'un homme qui considère la nature dans les œuvré* de sa création , comme dans celles de sa destruction , toute notre attention fut dirigée au-delà du Kouban , vers la montagne où l'6h voit cette église si remarquable pouf avofr résisté aux ravages du temps pendant la succession de tarit de siècles. Cet édifice vénérable est encore debout pour attesté* au nionde chrétien que parmi ces montagne* il a existé un peuple qui adorait la croix. Nous regrettâmes infiniment d'être empêchés par la crue excessive du Kouban de passer sur l'autre rivé, afin d'examiner de prés ce temple antique.

Le général en chef avait visité celle église l'année d'auparavant ; il assure qu'on pourrait la rendre au culte divin avec peu de frais, et qu'il n'y manquait que le pavé, qu'on avait enlevé , et les ornemens nécessaires au culte. Mais à quoi bon aujourd'hui d'y penser? Où sont les fidèles qui la fréquenteraient? Elle est à quatre werstes environ de la rive gauche du Kouban , et la redoute occupée par les Cosaques est à six werstes sur la rive droite (*). La structure de l'édifice est dans le style grec ; l'emplacement qu'il occupe sur une hauteur assez considérable est romantique , et , vu de notre camp , son aspect présentait un beau tableau et ne faisait qu'augmenter nos regrets de ne pouvoir pas l'approcher.

En retournant à notre camp, nous trouvâmes sur notre route , près du Kouban , une carrière d'albâtre de la plus belle blancheur, et presqu'à la surface du sol ; plus loin , nous en trouvâmes encore dans un petite montagne , qui paraissait en contenir une grande quantité. Le major qui commandait la redoute voisine, et qui nous avait accompagnés au Pont-de-pierre , indiqua encore d'autres endroits où il avait depuis peu découvert de riches carrières d'albâtre. Cet officier, né tcherkesse, d'un teint fort basané , avait été élevé pour le service de l'armée ; il nous assura que se trouvant encore dans la maison paternelle chez les Tcherkesses , il avait mainte fois entendu répéter que les Magyars ou Ugors avaient autrefois dominé dans le Cavcase, et que cette tradition était générale parmi les habitans de ces montagnes.

( 4 ) Si jamais on construit sur l'isthme , ainsi qu'il en est fait mention, page 408, une petite forteresse et un petit bourg , on pourra avoir la consolation de voir cet antique temple consacré de nouveau au culte divin.

Après notre cavalcade , qui ce jour-là avait cl< ; plus fatigante qu'à l'ordinaire , nous allâmes nous retirer dans notre camp pour jouir de nouveau de cette belle vue ; mais nos regards se portaient , comme malgré nous , sur cette église dont la vue nous inspirait tant d'intérêt.

ZTI.

PLANTES ET MINÉRAUX UV CAVCASE.

Notre but de remonter à la source du Kouban autant que possible et de visiter le Pout-de-pierre étant rempli, on leva le camp le 29 , à cinq heures du matin , pour se diriger le long du Kouban , vers l'endroit où le camp devait être établi pour le lendemain. Le temps était magnifique, l'atmosphère douce , et nos regards se reposaient avec plaisir sur des plaines et sur des montagnes peu élevées, couvertes de verdure jusqu'au sommet. Nous rencontrâmes de nouveau des tombeaux mahomélans sur des collines qui s'élevaient à côté d'une vallée délicieuse et s'étendaient dans un espace de sept werstes.

Pendant notre marche , noire entretien roulait sur la beauté et l'agrément du pays que nous parcourions. Nous considérions dans ce moment les montagnes situées à notre gauche, qui présentaient différens aspects , lorsque tout-àcoup nous aperçûmes au-delà du Kouban une viugtaine d'hommes à cheval , qui marchaient en ligne parallèle avec nous. Les naturels du pays qui nous accompagnaient, les

reconnurent bientôt pour des Abazes qui cherchaient un gué pour venir nous trouver, afin de connaître le but de notre expédition et pour saluer le général en chef. Une demi-heure après, nous vîmes six hommes se jeter dans le torrent, à l'endroit où il était entrecoupé par une langue de terre qui en arrêtait tant soit peu la rapidité et en abrégeait le passage. Quelques Tcherkesses de notre suite allèrent aussitôt à leur rencontre, et leur offrirent des vêtemens pour couvrir leur nudité, attendu qu'ils avaient quitté les leurs pour nager avec plus de facilité. Etant mis en état de se présenter, l'un des ouzdens abazes , suivi de ses domestiques, vint nous joindre ; les autres, ayant avec eux leur mollah, restèrent de l'autre côté du Ko u ban , ne voulant probablement pas imiter le courage de leurs compatriotes.

Notre cavalcade ce jour-là fut plus longue que les jours precédens ; mais la diversité des objets, la beauté des sites, la conversatiou que j'eus avec le général en chef, qui connaissait parfaitement la position des peuples habitant la partie septentrionale du Cavcase, et enfin l'entretien avec MM. académiciens rendirent notre route agréable.

Nous retrouvâmes encore une fois le Kouban , et , après une marche de vingt-cinq werstes environ , le camp fut assis sur la rive droit? , près d'une source qui nous fournit une eau fraîche et agréable au goût, tandis que celle du Kouban était trouble et mauvaise à boire. C'est là que le général en chef reçut la nouvelle de la prise d*£rzeroum. Les environs ainsi que l'emplacement du camp avaient pour nous beaucoup d'attraits , que venait encore augmenter cette douce température qu'il est difficile de retrouver dans le reste de l'empire de Russie.

Pour ne pas revenir sur la description des beautés de la nature qu'on rencontre à chaque pas dans la partie sep-

teutrionale du Cavcase, j'ai assigné ici la place de tout ce que j'ai observé dans les trois règnes de l'histoire naturelle.

En outre des plantes alpines et des plantes précieuses connues en Europe , les montagnes et les vallées du Cavcase septentrional en fournissent trente nouvelles espèces , suivant M. Meyer, l'un des académiciens envoyés de Saint- Pétersbourg pour accompagner l'expédition de l'Elbrouz. Les prairies parsemées de mille différentes fleurs exhalant une odeur suave dans les vallées , sur les plateaux , les collines et le longues rivières, prouvent la douceur du climat et la fertilité du sol.

Les violettes , les fleurs de lis jaunes , bleues et blanches , les tulipes , l'absinthe odorifércnte , couvrent les prairies et rehaussent l'éclat des verdures qui sont d'une couleur tendre et attrayante. J'ai vu dans les nombreuses vallées de l'Eskakon, ci-dessus citées, la bétoine, le lotier, la gentiane, la mille-feuille, la coronille bigarrée, la germandrée, la chicorée sauvage , la fraxinelle, lacordiaque, différentes espèces de campanules , d'œillets , de lychnis , la balsamine des bois et une infinité d'autres plantes dont j'ignore les noms , mais que M. Meyer saura nommer dans ses rapports à l'académie.

Près delà source du Kouban, de laMalka, delaKouma, et sur les pentes des montagnes on trouve des framboises , des poiriers , pommiers , cerisiers et pêchers sauvages. Les rivières , en général , sont bordées de pins , de genévriers et de bouleaux, entremêlés de ronces des haies et de houblon. On y trouve également, sur les collines, des peupliers, des saules , des bois de chênes , des aulnes, des sorbiers et des tamaris.

Le blé croit dans ces régions avec peu de culture; à

peine remue- t-on la terre, caron voit dans le même champ des ronces et de mauvaises herbes , et à côté le froment , l'orge , l'avoine et le millet en abondance.

Quant au règne animal, depuis les environs de Stavropol et depuis Bêche- Tau , dont il sera fait mention ci-après , jusqu'aux montagnes Noires, les forêts, les vallées et les steppes autour du Cavcase et le long du cours de la Kouma et du Kouban sont peuplées de gibier et d'animaux domestiques. Les cerfs , les chevreuils , les chèvres sauvages, les sangliers, les ours, les loups, les chats sauvages , les martres et les lièvres y sont en abondance. Les steppes, les vallées, les collines sont couvertes de bœufs d'une grosseur extraordinaire et de vaches bien grasses , dont le lait est d'une excellente qualité. On y élève une grande quantité de moutons dont la chair est délicate , beaucoup de chèvres et de cochons. Les chevaux du Cavcase sont la plupart d'une bonne race , très vifs, agiles et surtout propres à la cavalerie légère. On y trouve aussi des chameaux et des ânes de deux espèces , dont quelques-uns sont préférables aux chevaux pour gravir les montagnes.

Les faisans, le long du Kouban, les perdrix, les gelinottes, les grives, les outardes, les grues et les oiseaux aquatiques se montrent en abondance. On y élève une grande quantité de volailles et surtout de dindons , qui s'y multiplient, comme en Crimée, d'une manière étonnante.

Quant aux insectes, les montagnes n'en fournissent pas une grande variété, à l'exception de plusieurs espèces de mouches dont M. Ménétriès a recueilli quelques milliers pour enrichir la zoologie , dans laquelle il est profondément versé.

Les poissons sont rares dans les rivières du Cavcase ; les espèces les plus communes sont le barbeau et la truite ,

qui est très délicate au goût. Cette rareté doit être attribuée à la rapidité et en même temps au peu de profondeur des rivières qui se précipitent du haut des montagnes dans les plaines.

Les montagnes du Cavcase , si étendues» si variées et favorisées par la nature , par leur situation et par le climat, doivent sans doute réceler des minéraux de toute espèce. On trouve sur la surface de la terre , et dans les rivières , une quantité de minerai ; le Kouban , la Malka , le Terek , le Naltchik en sont pleins. Dans plusieurs montagnes on trouve du plomb, du soufre, du charbon fossile, de la chaux , de l'albâtre de la plus grande beauté , des pierres à aiguiser, des eaux sulfurées, ferrugineuses , acidulés et du sel fossile

En approchant de l'Elbrouz on trouve les traces d'une éruption volcanique ; la cime de cette montagne contient du basalte , du porphyre, du granit. Les montagnes , le long du Kouban, de la Malka , etc. , sont formées cgelement de granit , ayant leurs couches sur un schiste d'un beau noir et qui se laissent fendre aisément.

La partie septentrionale du Cavcase est très escarpée. Je n'ai point remarqué dans les Alpes, dans le montHémus, ni dans les Carpates , ces parois perpendiculaires parfaitement ressemblant à des murs dont on trouve de semblables le long de la chaîne des montagnes et le long du Kouban vers sa source. Plusieurs montagnes au nord-ouest de l'Elbrouz se distinguent par leurs formes plates et unies au sommet, se prolongeant quelquefois l'espace d'une werste, de manière à présenter une table à l'instar de la montagne de la Table au cap de Bonne-Espérance. Le Pagoun , VEskakon, le Meuvel-Khouana et VElmourza ont cette figure qui plaît singulièrement aux yeux , d'autant plus qne leurs

pentes suut généralement couvertes de bois de chênes , de hêtres et de broussailles.

Plusieurs montagnes sur la partie septentrionale du Cavcase sont riches en pyrites sulfureuses , naphte , gypse , vitriol , natron et autres sels naturels ; et au milieu de toutes ces richesses minérales on voit dans des ravines, qui sont très nombreuses , couler des ruisseaux qui embellissent les voilées et les fertilisent au plus haut point.

ZTII.

EAUX MINERALES ACIDULES.

Lb 50 juillet, à cinq heures du matin, on se mit en marche ; nous suivîmes un chemin entre le Kouhan et les montagnes, qui se rapprochent à tel point qu'on ne pouvait passer de front que l'un après l'autre, et cela avec beaucoup de difficulté. Nous traversâmes successivement le Dchigouta et le Tarkatche, deux lorrens rapides qui se jettent dans le Kouban. Avant aperçu sur une hauteur, à notre gauche, plusieurs tombeaux, j'y montai pour les examiuer ; des inscriptions ta tares prouvent qu'ils n'existaient que depuis vingt ans , époque à laquelle la peste avait fait de grands ravages dans cette partie du Cavcase.

Après avoir enfin quitté les montagnes et les collines , nous trouvâmes , dans la plaine , des^ orties , des ronces et du chanvre sauvage , qui nous incommodèrent pendant plusieurs werstes par l'humidité dont ces plantes étaient imprégnées. Les collines qui bordent la plaine offrent de beaux pâturages, qui périssent aux approches de l'hiver sans avoir été utilisés , et se reproduisent de nouveau vers le

pria temps. Dans cette vallée étendue , des milliers de têtes de bétail trouveraient une abondante nourriture , tandis que les montagnards la laissent dans l'abandon.

Notre marche de ce jour fut courte, et notre camp fut dressé à neuf heures du matin sur le bord élevé de la rivière Tarkatche , à une petite distance d'un poste de Cosaques que nous allâmes visiter dans la compagnie da général en chef. Les habitations ou la caserne des soldats sont creusées dans la terre ; le jour y entre par les fenêtres qui sont à ras du sol. Ces demeures doivent être humides et mal saines ; néanmoins les Russes , peuple endurci aux fatigues et à l'intempérie de l'air, paraissaient jouir d'une bonne santé.

Nous fûmes bientôt joints dans notre camp par Beslin- Taganow , prince tatare- nogaï , issu d'une très ancienne famille ; il est jeune , bien fait , et il nous surprit par sa contenance noble et ses manières aisées. Je remarquai que, parmi les autres chefs qui nous accompagnaient , ce jeune homme avait les traits du visage les plus ressemblai! s aux Hongrois. Il me raconta au sujet des Magyars ce que les ouzdens avaient si souvent répété , c'est-à-dire que les peuples du Cavcase septentrional sont persuadés , suivant leurs traditions, qu'ils descendent tous des Magyars qui avaient dominé dans ces pays ; et ce jeune prince se glorifiait d'être né dans une famille qui tenait à la même souche. Il ajouta que le bruit s'était répandu chez eux qu'un Magyar était arrivé au Cavcase pour visiter ses frères (ce sont ses propres expressions), et que celte nouvelle leur avait fait beaucoup de plaisir. Pendant que nous demeurâmes dans ce camp , les Tcherkesses envoyèrent au général un mouton tout rôti qui était excellent; malheureusement l'eau du Tarkatche clait trouble et de mauvais goût.

Le 51 , le soleil se leva dans tout son éclat ; on plia bagage et à cinq heures on monta à cheval. Ce jour là notre marche ne fut que de dix-huit werstes , parce que nous trouvâmes dans une plaine étendue et agréable un emplacement commode pour y dresser nos tentes pour la nuit. Cette plaine était entourée de collines boisées et était arrosée de sources d'eau fraîche pour nous désaltérer pendant la chaleur, qui augmentait sensiblement à mesure que nous nous éloignions des hautes montagnes. Celte plaine est encore remarquable par sa situation heureuse et par sa fertilité,. qui devraient engager le gouvernement à y établir un jour une colonie qui ne manquerait pas de prospérer.

Notre camp occupait un emplacement très agréable sur le bord de la Kouma. Pendant qu'on dressait nos tentes, je coniemplais cette rivière en songeant que j'allais la revoir bientôt sur les lieux où avaient existé deux villes considérables, habitées, il y a neuf siècles, par les Magyars de la Paunonie. Quel vaste sujet de réflexions sur les vicissitudes qui eurent lieu sur la terre parmi les nations du globe pendant le cours de neuf cents ans, et que de changemens encore à attendre dans les siècles à venir !

Le premier août , nous continuâmes à nous porter en avant , toujours en nous éloignant de l'Elbrouz. Le général en chef alla voir le slanitza voisin , avant le déjeuner, pour lequel les Tcherkesses nous apportèrent du tchislik x rôti de mouton préparé à leur façon : ils coupent la viande en petits morceaux, l'enfilent dans une mince broche de bois, la tournent avec rapidité sur un feu vif afin de ne lui laisser rien perdre de son jus ; cette viande ainsi préparée est excellente. Ayant encore une longue marche devant nous , nous montâmes à cheval malgré lu chaleur qui ce jour-là était excessive.

A une heure de l'après-midi , le camp fut établi sur un plateau qui domine Kislovodsk, où sont les eaux acidulés ; cet endroit , situé snr le Nartsana , offre beaucoup de charmes par sa position pittoresque , mais plus encore par ses abondantes eaux minérales , qui attirent tous les ans un grand nombre de malades et d'amateurs. Ces eaux acidulés sont très agréables à boire, et je ne sache pas que j'en aie bu d'une meilleure qualité, si j'en excepte celles de Borszey en Transylvanie. Le gouvernement a fait construire à kislovodsk des bains commodes. Ordinairement les étrangers, après avoir fait usage des bains chauds à Koostantinogorsk, se rendeut ici , au commencement d'août, pour les échanger contre les bains froids et pour boire de ces eaux si rafraîchissantes. On voit dans cet endroit un bel hôtel où il y a un restaurant , comme à Konslantinogorsk , et où Ton trouve aussi des maisons très propres pour loger les étrangers. Le séjour de Kislovodsk a beaucoup d'attraits à cause de la fraîcheur qui y règne ; c'est pour cela qu'au commencement d'août on quitte les bains chauds pour venir s'établir à Kislovodsk, qui fourmille alors de beau monde.

Ce fut pour la dernière fois que nous nous réunîmes dans notre camp avec les membres de notre société expéditionnaire, pour le dîner champêtre que le général en chef donna, après nous avoir comblés , pendant vingt jours, de ses bontés , qu'il n'a cessé de nous montrer jusqu'au dernier moment. Avant le dîner, le général en chef eut la complaisance de me faire voir les bains , la source des eaux acidulés , la promenade publique et tout ce qu'il y avait d'intéressant dans cette petite ville naissante. Tout y est comme en une sorte de mituature qui a ses charmes particuliers ; on y est plus à la campagne qu'à Konslan-

Diqitized by Oo

tinogorsk , et on est , si je puis m 'exprimer ainsi , plus identifié avec la belle nature.

Le chef de là Grande-Khabarda , Kutchok-Yankott et le fils du prince tcherkessc Aboulow vinrent faire une viske au général en chef ; ils ne nous quittèrent plus , età Texenrple des autres chefs ouzdens , ils nous accompagnèrent le lendemain jusqu'aux Bains-chauds. . |

Le 2 , le roulement du tambour et le son des trompettes nous éveillèrent â la pointe du jour. Nous fîmes route par un très beau temps ; nous étions accompagnés des chefs et des ouzdens des Karatchaï , des Abazes de la grande et de la petite Khabarda, des Bezlemiés, des Ta tares - Nogaï et des Tcherkesscs, Après une absence de vingt jours et une marche très fatigante , tout le monde était content d'arriver pour se rendre chacun à sa nouvelle destination . Semblables ' à ceux qui retournent dans leurs foyers après avoir été séparés de leurs familles pendant quelque temps, nous nous félicitions les uns les autres à j'approche de Konstantinogorsk, et en même temps nous nous réjouissions d'avoir été les premiers des mortels à saluer de si près l'étonnant Elbrouz, au pied duquel nous avions passé trois jours et trois nuits. Le souvenir de cet événement restera pour toujours gravé dans la mémoire de notre société expéditionnaire, comme il le sera dans celle de la postérité.

Le chemin qu'on parcourt de Kîslovodsk aux Bainschauds est excellent et animé dans cette saison des bains et des plaisirs; les environs sont très agréables, et offrent une grande variété de perspectives. La route passe entre deux collines sur un terrain uni , le long du Podkoumok , qui coule avec rapidité sur des fragmens de pierre calcaire, et qui est partout guéable. Les Tcherkesses et leurs compagnons qui étaient avec nous demandèrent au général la

permission de se livrer aux exercices achevai qui sont propres à leur nalion , ce qui leur fut accordé.

Voici en qnoi consiste ce jeu, qui demande un long exercice et une adresse extraordinaire : l'un des cavaliers, désigné pour livrer son bonnet à servir de mire , court bride abattue en avant , et à une centaine de pas il jette son bonnet à peu près à douze pas du chemin, à sa gauche ; celui qui doit tirer s'élance du milieu de ses camarades, et, en courant ventre à terre , saisit son fusil qui est en bandoulière derrière son dos , le tire de son étui de peau de chèvre sauvage ou de blaireau, et en arrivant à la hauteur du bonnet avec la rapidité d'un éclair, le fait sauter par la balle qui ne manque presque jamais son but. L'autre revient avec vitesse, et sans descendre de cheval rattrappe son bonnet qu'il trouve percé et en mauvais état, ce dont il se réjouit au lieu d«; se fâcher. Ce jeu va tour à tour entre les ouzdens qui l'aiment avec passion, ainsi qu'ils l'ont prouvé pendant l'espace de cinq wersles qu'a duré cet exercice fatigant et pour l'homme et pour l'animal ; c'est par cette raison que le général fit cesser ce jeu vraiment surprenant qui nous fit admirer l'adresse et l'agilité de ces montagnards. Le jeu dedgirid, chez les Turcs , exige également de l'adresse, il est vrai , mais il n'est point comparable à celui desTchcrkesses , dont l'agilité et l'adresse sont inimitables. Parmi une centaine de coups pas un seul de manqué , pas un homme , pas un cheval tombé ou blessé ; tout se fit avec ordre et avec une facilité inconcevable. Les Cosaques qui nous accompagnaient voulurent imiter ces braves; mais combien ils étaient inférieurs à leurs modèles ! Le fils d'un prince tcherkesse, Aboulow, et Mohamet-Ataïoukin , prince de Khabarda, se distinguèrent entre tous les autres.

Pour arrivera Konstantinogorsk, il nous restait encore

vingt wersles à faire; par conséquent, nous fîmes halte à Borgosanto, stanilza considérable avec une redoute garnie de quelques canons, et dont il a été fait mention. Le général en chef y trouva son carrosse; mais il préféra rester avec ses troupes et sa société jusqu'au moment de notre séparation définitive. Nous continuâmes donc notre roule malgré la grande chaleur, qui fut toutefois tempérée par un vent du nord qui nous accompagna jusqu'aux Bains-chauds , où nous arrivâmes à midi , après avoir parcouru plus de quatre cents werstes.

En descendant de cheval devant le palais du gouvernement , nous fîmes nos remercimens bien sincères à Son Excellence le général en chef pour les bontés dont il lui avait plu de nous combler durant cette expédition. Pour ce qui me concerne , il m'est bien doux de répéter ici l'expression de ma gratitude dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, pour l'accueil gracieux et amical dont j'ai été honoré par ce vaillant général , aussi distingué par le dévouement qu'il porte à sa seconde patrie , que par ses vertus militaires qui lui ouvrirent une brillante carrière pour arriver à la dignité militaire dont il est revêtu par son souverain. Ma gratitude envers ce haut personnage est d'autant plus vive , que je n'avais d'autre titre ni d'autre mérite à à ses yeux que celui d'être Hongrois et d'avoir été recommandé parsa famille, dont il est séparé depuis prés d'une génération.

ZTIII.

COSTUMES DES TCHEKKESSES.

Gomme les Tcherkesses forment un peuple nombreux » brave , sobre , intrépide , mais peu connu en Europe , je pense qu'il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques mots à la description que je me propose de donner plus tard de ce peuple au chapitre LUI. Les écrivains et les voyageurs qui m'ont précédé , prétendent que le mot tcherkesse est d'origine ta tare, composé des mots tchtr, chemin, et kesmek, couper ; mais ils ont oublié de lui donner un sens plus naturel et plus convenable au caractère de ce peuple. II faut donc remarquer que tcher, en persan , signifie guerrier, vaillant , et kes veut dire une personne , un individu, quelqu'un , altqms. 11 faut en conclure que ce sont les Persans qui ont donné le nom que portent aujourd'hui les Tcherkesses. Les Orientalistes trouveront, je me flatte , cette étymologie juste et conforme à lenr opinion.

L'habillement des Tcherkesses, actuellement adopté par tous les habitans du Cavcase, est très léger, élégant et le mieux adapté pour montera cheval et pour guerroyer. Ils

portent une chemise de toile blanche ou de taffetas blanc , jaune ou rouge, boutonnée sur la poitrine; ils le nomment yana. Sur la chemise ils portent une veste de soie brodée , sans choix de couleur, appelée kaptal, et sur celle - ci un surtout qui va un peu an-dessus des genoux ; ils le nomment tsiéh , c« ta tare tchekmem, tchimekou bechme^ et ils le serrent avec une courroie garnie d'agrafes proprement travaillées ( 4 ). Ce surtout a sur la poitrine, de chaque côté, huit petites poches brodées , ou plutôt une poche ayant huit séparations pour y placer des cartouches. Je ferai observer que ce surtout a beaucoup de ressemblance avec le surtout hongrois qu'on appelle habit à l' Attila. Leurs pantalons sont commodes et descendent jusqu'aux talons , au-dessus des bottines ; la couture en est couverte de galons d'argent ou d'or, à la hongroise. Ces pantalons sont absolument de la même forme que ceux qu'on porte aujourd'hui en Europe; ils ne sont pas aussi larges que ceux des Cosaques. Les bottines, appelées charak (*) , sont de cuir ou de maroquin noir, jaune ou rouge ( 8 ) ; elles sont la plupart brodées avec beaucoup de goût , et ce sont les femmes qui font ordinairement cet ouvrage, comme tous les ouvrages de broderie. Leur bonnet > 6or/r , ressembleà la moitié d'un melon ; les femmes confectionnent le drap dont il est recouvert , et mettent tout autour une fourrure de mouton dont la laine est aussi douce que la soie (*).

(4) Lorsqu'un Tcherxesse d'où grade inférieur se présente devant son chef, l'étiquette veut qu'il rabaisse sa manche pour cacher ses mains

(2) Charak ,- chez les Hongrois charou.

(3) Les lïongrois, en grand costume, portent aussi des bottines, appelées tchizma , de maroquin noir, jaune , rouge , vert ou bleu.

(4) A Naltchik les Magyars m'en tirenjt un cadeau, que je rapportai en Hongrie , et qu'à mon tour j'offris à mon respectable parent

Lorsque les Tcherkcsses sont en grande tenue , ils portent une cotte de maille appelée afféh, et un petit casque, kipka (* ) ; leur manteau , bourka, est de feutre velu , appelé par eux djako , et par les Tatares yamtche ; les gens du peuple «n portent un fait de peau de chèvre pour se garantir de la pluje, et dans le mauvais temps ils se couvrent la téte d'une espèce de capuchon appelé bachelik. Hs portent leurs fusils, moltok, en bandoulière, et les recouvrent de la peau de chèvre sauvage ou de blaireau , qui est imperméable à l'eau et à l'humidité. A la ceinture , kaïès, ils a Hachent un seul pistolet ; sur Je devant , dans la même ceinture , un long poignard , kindjal , et à côté un sabre. Ces armes à la tcherkesse ont été adoptées même par les officiers des Cosaques de la mer Noire et sur toute la ligne caveasienne.

Depuis quelques années il se trouve à la cour de l'Empereur Nicolas un escadron de Tcherk esses qui fait le service dans la garde impériale ; leur nombre devait être augmenté de cent cinquante hommes. On assure que leur tenue militaire est remarquable , et leur costume attire tous les regards de la capitale. En effet, les Tcherkesses ont Pair martial ; à cheval rien ne parait les gêner, car dès l'enfance ils sont armés et mon lent des chevaux fougueux, qu'ils ne quittent souventde toute la journée ; ils ne sortent jamais sans armes , ou du moins sans un sabre qu'ils appellent foéj ' , et sans un kindjal à la ceinture. Leurs armes sont en général excellentes, mais très chères ; elles sont toujours bien nettoyées cl luisantes. Leurs chevaux sont bien soignés, leurs selles à la hongroise sont élégantes.

M. Jean Tajnays, seigneur de Tisza-IIegyeo , en considération de son amour pour ses ancêtres. (I) Kipha, que les Hongrois* appellent Shipka.

/Pendant mon séjour à Konstantinogorsk , j'ai eu occasion de causer avec deux Tcherkesses récemment revenus de Saint-Pétersbourg ; ils avaient servi dans la garde impériale pendant un an , époque stipulée après laquelle ils reviennent dans leur patrie et sont remplacés par d'autres. Je demandai à ces deux hommes s'ils aimaient le séjour de Saint-Pétersbourg; ils me répondirent qu'ils préféraient mille fois leurs propres foyers à toute la magnificence de cette capitale, non qu'ils fussent raécohtens du traitement qu'on leur avait fait, mais ils répétèrent qu'ils aimaient mille fois mieux leur patrie et leur indépendance.

Le 5 du mois d'août, le général en chef donna un grand repas pour célébrer une des fêtes de la cour qui reviennent si souvent dans l'année, et en même temps pour fêter le jour onomastique de madame son épouse. Outre les généraux en service à Konstantinogorsk et les hôtes de son excellence durant l'expédition de l'Elbrouz , ont assisté à ce banquet, vraiment remarquable par la variété des costumes et la diversité des langues , les princes et ouzdens suivans :

Le sultan Minoli-Cheraï, descendant des sultans de Crimée, aujourd'hui major -général au semee de Russie.

Kutchuk-Yakbott, chef de la Grande -Khabarda et colonel honoraire, c'est-à-dire ne faisant pas de service, mais touchant la paie de colonel.

Mjssaost-Atajouka , prince khabardin.

Biklen- Khutedlenow , idem.

Temrouka, idem.

Mahomet-Doksoitki y , idem .

Maiiomet-Ataïouka , idem.

Tkmrouka-Achlo , prince de la Petite-Khabarda. Bezlbn-Achlo, frère du précédent.

-Murza-Khoul, chef d'Orouspié de la tribu des Magyars. Le sultan tatare-nogaï, nommé Alakaï-AIansourow. Islam-Keb.ym-Chawchale, vali de la tribu de KaratchaÏ. Arslan-Beg-Kaïtouka , prince indigène.

Kbrtm-Gheraï-Low , ouzden abaze* Le fils .d'un prince tcherkesse , Aboulow.

Le major Sardan, tcherkesse de nation, secrétaire du tribunal de Khabarda , cheralicr du Soleil de Perse.

C'était on coup d'œil rare de voir tant de différens costumes mêlés avec les uniformes riches des généraux rosses et les habits à la française. Les princes des pays cidessus mentionnés ne paraissaient point déplacés dans cette nombreuse assemblée ; j'admirai leur bonne tenue et l'adresse avec laquelle ils maniaient la fourchette et le couteau : chacun imitait si bien son voisin européen , qu'on aurait dit que ce n'était pas la première fois qu'ils se trouvaient à pareille fête.

Le dîner fut très gai ; la musique se fit entendre pendant tout le repas, et on porta des toasts à plusieurs reprises à l'Empereur Nicolas, au milieu des décharges d'artillerie. On but avec enthousiasme à la santé du digne chef et à celle de madame son épouse. Son Excellence voulut bien aussi boire à la santé de ceux qui l'avaient accompagnée dans celle mémorable expédition. Le soir il y eut illumination , feu d'artifice et bal.

Le lendemain je parcourus la hauteur qui domine la ville ; je visitai les sources d'eaux chaudes et le jardin Emmanuel, ainsi nommé d'après le nom du général qui en est le créateur. Ce jardin se trouve au dessus des eaux minérales; on s'y promeneau milieu de fleurs de toute beau le, cl on y jouit de la plus imposante perspective, ayant presque

en présence rétonnant mont Elbrouz. La chaleur était ce jour- là excessive , et il me semblait être transporté sous le ciel de Naples : le thermomètre marquait 29° de Réaumur. Le mont Machouka, 'qui couvre la ville du côté du nord, empêche les vents rafraichissans d'y pénétrer. En descendant de cette montagne, au sommet de laquelle je ne pus parvenir à cause de l'ardeur du soleil , j'avais devant moi le mont Elbrouz, qui était dans ce moment pur et brillant au milieu de ses glaces et de ses neiges éternelles.

Le même jour, après diner, je reçus la visite du sultan Kerym-Ghéraï , du prince Missiaost , du prince Alakaï- Mansourow , du fils du prince Aboulow et de deux ouzdens de Khabarda ; ils étaient accompagnés du major Sardan , faisant les fonctions d'interprète. Ces montagnards me témoignèrent leur amitié par toute sorte d'expressions et par des poignées de main ; ils répétèrent combien ils étaient charmes de voir un Magyar et de se rappeler ainsi leurs ancêtres ; car ils prétendaient avoir la même origine que les Magyars. Ils ajoutèrent qu'ils désiraient être à l'avenir en rapport avec la grande nation actuellement demeurant vers le Danube, dont leurs traditions ont encore conservé la mémoire. Je rapporte ici leurs expressions telles qu'elles m'ont été rendues par l'interprète en turc et en russe, et que j'ai comprises en grande partie , la conversation ayant eu lieu en langue ta tare.

Pendant ces entretiens, aucune de leurs manières, aucun de leurs gestes ne m'est échappé ; leurs traits de physionomie m'ont singulièrement frappé. En combinant leurs traditions avec les relations de nos historiens nationaux et avec tout ce que Porphyrogénèledit touchant les Hongrois, et enûn avec ce qu'on trouve sur ce sujet dans la géographie universelle de Bushing , je me suis convaincu qu'avant la

conquête de leur pairie actuelle , les Hongrois durent occuper tout le pays depuis le Don jusqu'au Kouban , ainsi que la Grimée. Je ne citerai à cet égard que le passage suivant de h Géographie universelle: « Après la chute desllounnes a (Huns), les Ongres (Hongrois) entrèrent dans la Cri- « mée en 464 , et ayant conquis avec les Bulgares tout ce « qui est entre le Don et le Dniepr, une partie s'en rer « tourna en Asie et engagea les Gotlies , établis dans la « presqu'île de Kerlche, à passer de l'autre côté de Ta m an , « où ils prirent des habitations. Les descendans de ces « Hongrois , qui , depuis celle époque , parcoururent les « plaines de la Crimée en menant une vie nomade, prenr « nent le nom d'Aoullziagrès ou d'OuItzigours. » Plus loin on lit : a Les Petchénèghes ou Kanghis chassèrent en <( 882 les Hongrois de la Crimée et de leurs autres pesses- « sions ; mais il reste au delà de l'isthme d'Or, aujour- « d'hui Pérécop , deux branches détachées de Hongrois et « de Bulgares noirs et de6 Torques (Turcs). »

Enfin , ce géographe célèbre ajoute : « L'invasion des « Huns en 375 fit changer la face de cet empire étendu u (l'empire du Bosphore). Quantité de Huns furent chas- « sés vers l'Europe, et ceux qui restèrent furent resserrés « jusqu'au pied du Cavcase (*). L'empire du Bosphore « fut anéanti; les Hongrois et les Bulgares succédèrent « aux Huns au bout de quatre-vingt-dix ans , et ce fut de « là qu'ils firent la conquête de la Crimée et des pays qui <t sont entre le Don et le Dniepr. LesOutigours, l'une des « hordes hongres, au retour de cette expédition , ramené -

( 1 ) Les Dougours , les Balkars , etc. , que tous les peuples du Cavcaso appellent encore Magyars , sont incontestablement du nombre dr ceux dont il est fait ici mention.

<t rent en Asie plusieurs (lothes de la Crimée , auxquels <t ils assignèrent des habitations dans l'île de Tamao , tan- « dis qu'eux-mêmes habitèrent dès lors les pays entre le « Don et le Ko u ban ; Procopc donne à leur pays le nom « d'Eulysia. Mais, avant la moitié du sixième siècle, les « Gothes furent chassés par les Savires d'une partie de « leurs possessions, et plus tard ils furent subjugués, « d'abord par les Vares ( Avars) et par les Kboumes, et <( ensuite par les Turcs. Dans la suite, il parait qu'ils tom- « bcrent sous la puissance de Kouvrate , prince des Hon- « grois et des Bulgares d'Europe. Kolrag, l'un de ses 61s, « régna ensuite sur les Outigours; mais, en 679, les Kha- « zars subjuguèrent tous les peuples de la côte, depuis le « détroit de Kaffa jusqu'au Don , et poussèrent même leurs a conquêtes jusqu'en Europe. »

Qu'il me soit permis de soumettre à mes lecteurs quelques autres preuves au sujet d'une question si intéressante. Dans l'ouvrage intitulé: Des peuples du Cavcase et des pays du nord du Cavcase, ou Voyage d' Abou-el-Kassim , qu'il avait entrepris au dixième siècle , publié par d'Ohsson , Paris , 4828 , on trouve les passages suivans :

« Les peuples turcs (*■) voisins au midi des Sclabes sont « les Bechenaks , les Bachegardes ou Betcheni , et les « Abougardes, tous quatre issus de la même souche; leur « pays confine à celui des Khasars et des Alans , et se « prolonge jusqu'à la mer Pontous (mer Noire). Ces quatre « peuples turcs ont souvent fait la guerre aux Romains; « c'était en 982. Ces Turcs étaient souvent divisés entre

(-1) On sait que les Hongrois étaient souvent appelés Turcs par les écrivains grecs. L'historien arabe Abou-el-Kassim appelle Khazars indistinctement les Turcs habitant au nord du Cavcase.

(( eux , mais ils se réunissaient toutes les fois qu'il s'agis- « sait d'attaquer. En faisant la guerre aux Romains, ils <c marchèrent contre la ville de Valander, et , à cette occa- <* sion , ils défirent soixante mille Romains. Ces Turcs ont « de notre temps poussé leurs incursions jusqu'aux fronce tières de l'Andalousie, de la France et de la Galice (*). »

Ce même historien paraît ici faire allusion aux Magyars, sans les nommer expressément, puisqu'il ignorait complètement l'origine de cette nation , dont il parle en ces termes ; « An- delà du territoire des Kasehakes, Gircassiens ce ou Tcherkesses, il y a sur les bords de la mer Noire une « vaste contrée nommée les Sept-Cantons , en arabe Sebeh- « Baldan , qui est habitée par une grande nation appelée <( Iram-Zates. Ce pays est une plaine d'environ cent milles <c d'étendue, environnée de quatre chaînes de montagnes a très escarpées, dont les cimes se perdent dans les nues <c On ignore de quelle nation sont les hommes qui l'habite ■ tent, car on ne peut pas communiquer avec eux. »

Pour attirer l'attention de nos savans dans la recherche de l'origine des Magyars , je ne puis m'empècher de citer ici les témoignages des écrivains byzantins, suivant l'autorité desquels les Petchénèghes , ayant passé le Don , fondirent sur les Hongrois , dont une partie s'enfuit vers Atelkouzou y aujourd'hui la Moldavie et la Transylvanie ; les Petchénèghes les poursuivirent encore et les poussèrent plus à l'est. Depuis ce temps (900 ans après J.-C.) ils ont été maîtres de toute la côte de la mer Noire , depuis le Don jusqu'au Danube.

En parlant des Komans , Jean de Plan-Carpin, que j'ai

(i) Sans contredit, il est ici question des Hongrois, qui, à cette même époque , avaient fait leur apparition dans l'ouest de l'Europe.

déjà cité, dit : «Touclii-Khan, filsdcGhcngliis-Khan, ayant « pénétré dans le Kibtchak en 4223 , détruisit la puissance « des Koumans et des Petchénèghes , qui furent obligés de « se réfugier, les uns vers la Hongrie, les au très au nord-est « vers la merCaspienne ; d'autres restèrent sous la dominait lion des descendans de Ghenghis-khan. Les Koumans et « les Kanglilis réunis formaient la nation des Nogaï , nom « dérivé d'un des chefs de cette nation , qui s'appelait •« Noga ( ' ) »

Dans l'Atlas manuscrit de Pierre Vesconte d'Ianna, dressé en 4318 et qui se trouve à la bibliothèque impériale de Vienne, ainsi que sur d'autres cartes du même siècle, on voit le nom de Comania ou Chumania au nord de la mer d'Azow.

Dans les mémoires de l'académie de Saint-Pétersbourg, tome vin , on lit qu'il existe dans le musée asiatique le Codex, tiré de l'auteur arabe Aly-Dedeh-AIroruny , contenant le passage suivant : « Rumseorum reliquise ad hanc usque memoriam noslram i. c. anno997, superstites sunt, natio scilicet nota sub nomine Madschar, inter quos, in pagis dispersis territorii, urbis.... nomen urbis hoc Ioco excidit. Supplendum autem est findun , i. e. Buda, notissima Hungarorum urbs. Id intellcxi ex simili huic relatione

obvià in alio auctoris libelle» Mulli reperiuntur ( inter

hos Madschar) qui habitu, cultuque Tatarorum sunt, et pars linguà eorum loquitur. Ipsc me in eorum consuetudinem dedi , et ab ipsis annalium suorum relatîones accept quas historicis mahomedanicis congruas deprehendi. »

(1) Les Tatares-Nogaï ont tout-à-fait les traits du visage de nos Cumans, qui ne font aujourd'hui qu'un seul peuple avec les Hongrois. Un Nogaï Têtu à la hongroise peut passer hardiment pour un Cuoian ou un Ilongroi»,

Le$ écrivains hongrois se sont jusqu'à présent vainement efforces de trouver dés preuves satisfaisantes sur l'origine des Magyars; leurs opinions à cet égard n'ont pas été d'accord avec les Orientaux (*). Les écrivains étrangers nous en donnent quelques lumières , et, en définitive» on peut soutenir avec eux que les Magyars sont une branche de cette grande nation qui a dominé long-temps dans les pays entre la mer Caspienne et la mer Noire , qui a conquis la Pannonie , a envahi une partie de l'Europe et qui était connue et redoutée sous le nom de Huns. Il se présente ici à l'appui de cette assertion un motif bien fondé , d'après lequel on peut raisonnablement supposer qu'une nation aussi guerrière que fut toujours la nation hongroise a dû naturellement , au sixième siècle , et à plus forte raison au huitième et au neuvième, posséder des caractères d'écriture pour pouvoir régler avec tant d'ordre sa marche dans différentes directions à travers tant de pays inconnus, et organiser une administration régulière dans ses conquêtes si vastes et composées d'babilansde différentes nations. Or, ces caractères n'ont pu être autres que ceux des Huno- Scythes; car aucune écriture, ni européenne, ni orientale, ne peut exprimer les sons et l'articulation de la langue hongroise , excepté ceux des Huns. Pour en convaiucre mes compatriotes , je joins ici l'alphabet huno-scythe avec sa valeur en caractères latins adoptés par les Hongrois depuis leur conversion au christianisme. (Voir pl. b\)

Je me flatte qu'il se trouvera un savant historien hongrois

(I) Il est à désirer que l'université de Pest soit dotée d'une chaire pour les langues arabe , persane et turque. Ce n'est qu'alors que nos écrivains pourront consulter les auteurs qui ont écrit dans ces langues, et convenir de la vérité du fait, au lieu d'attribuer a la nation hongroise une origine qu'elle ne peut que désavouer.

qui, rejetant tout ce qui a été débité de fabuleux jusqu'à présent sur l'origine et le dernier berceau des Hongrois , compulsera avec ferveur les histoires grecques, persanes, turques , arabes, ainsi que les histoires européennes qui font mention de cette nation , afin de démêler la vérité; et ils la trouveront, j'ose l'espérer, peu différente de tout ce que j'ai avancé à ce sujet dans le cours de cet ouvrage.

Mais revenons encore un moment à mes visiteurs , qui, après un assez long entretien et après avoir exprimé leur amitié pour moi et promis de garder long-temps mon souvenir , me serrèrent la main tour à tour et me quittèrent avec un regret que je tâchai d'adoucir en leur promettant que, selon leur désir, j'engagerais quelques-uns de mes compatriotes à venir les visiter. Au moment de sortir de ma chambre, il leur vint dans l'idée d'avoir par écrit mon nom de famille , le lieu de ma naissance et le nom de notre roi , ce que je fis en traçant ces lignes en caractères latares.

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