‹ Voyage en CriméeChapitre 19 sur 57 · NALTCHIK. — DANGER. - ÉCOLE POUR LES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

NALTCHIK. — DANGER. - ÉCOLE POUR LES INDIGÈNES

Le général en chef ayant en la bonté «le mander au commandant du fort àeffaltchik , dans la Grande-Khabarda, de faire venir, pour le 42 du mois, les Mnrzas de Dougour et de Balkar, connus sous le nom de Magyars, avec lesquels je désirai m'aboucher, je fis mes préparatifs pour me rendre à Naltchik. J'obtins une escorte de Cosaques , avec laquelle je quittai les Bains-chauds le 9. C'était un dimanche; le jour était déjà avancé, il était neuf heures ; te soleil dardait ses rayons avec force, et j'avais à parcourir jusqu'au soir 90 werstes, ou 22 lieues et demie de France.

Nous passâmes d'abord le Podkumok qui est très rapide, et après un trajet accéléré nous arrivâmes à Bielo-Metcheskoï , où nous changeâmes de chevaux et d'escorte , et bientôt après à Niwermoibrod . Après avoir traversé la Malka , nous arrivâmes à Kizilbrouk. Cette redoute est entourée d'un fossé et garnie de palissades ; la garnison était commandée par un capitaine qui me reçut avec amitié et m'offrit de quoi

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me rafraîchir, ce dont j'avais un grand besoin , car, étant à cheval , je n'avais pu prendre aucune provision avec moi.

En sortant de eette redoute on traverse la rivière Baksan, qui est très dangereuse à cause de sa rapidité incroyable ; elle se partage prés de celte redoute en six bras , qu'on traverse successivement et toujours avec un nouveau danger. II faut avoir en cette occasion des chevaux vigoureux et accoutumés à braver ces torrens , autrement on risquerait d'être eu traînés homme et cheval, sans pouvoir espérer aucun secours. Il est aussi à craindre que le cheval que Ton monte ne soit sujet au vertige ; car dans ce cas le cheval est em^ porté avec violence , et la mort est inévitable , comme cela est souvent arrivé. Il s'en fallut peu que je n'eusse le même sort; car, au milieu du troisième bras du torrent, mon cheval , probablement déjà fatigué, broncha un moment ; mais l'ayant animé à propos, il se redressa et sortit de ce mauvais pas. L'année passée, précisément dans cette saison et dans le même endroit, un Cosaque et son cheval furent emportés par le torrent et disparurent pour jamais.

Finalement , nous sortîmes heureusement du danger qui nous entourait et qui renaissait à chaque pas. Nous fumes bientôt dédommagés par la vue de collines «t de vallées qui fourmillaient de Kabardins, les uns occupés à faucher, les autres à couper et mettre en gerbes le millet, nourriture principale de ce peuple. Je rencontrai des troupeaux innombrables qui couvraient des prairies dont on ne voyait pas les bornes. Je remarquai que, dans aucuue partie du Cavcase septentrional , l'agriculture parmi les montagnards n'est mieux soignée que dans la Grande-Khabarda : je croyais me trouver en Europe au milieu d'innombrables faucheurs et d'hommes vigoureux, comme on en voit en Hongrie. Dans les villages que nous traversâmes vers le coucher du soleil,

les filles et les garçons chantaient, jouaient , couraient les uns après les autres pour se donner des tapes , comme on fait pàrtout en Europe dans cette belle saison de la récolte. Ces groupes me réjouirent infiniment, et je regardai ces habitans comme heureux, indépendans , sans souci , exempts qu'ils sont d'impôts , de droits seigneuriaux , etc.

Au coucher du soleil nous atteignîmes le fort de Txrodok, situé sur la rivière de Tcheghem; le fossé qui l'entoure et quelques pièces d'artillerie le font respecter de la part des naturels qui s'aviseraient de l'attaquer. Le commandant m'offrit de bon cœur de passer la nuit chez lui , disant que j'avais encore dix-huit werstes à parcourir jusqu'à Naltchik , et que la nuit allait me surprendre eu route ; mais je l'en remerciai , et aussitôt que l'escorte fut prête à me suivre , je m'élançai sur un excellent cheval que le commandant mit à ma disposition , et nous partîmes avec une vitesse à faire plaisir. Nous fûmes bientôt arrêtés par la Tcheghem, qui , par sa rapidité, ne le cède pas au perfide Baksan, et dont l'eau écumante atteignait à la sangle de nos chevaux. Ayant confiance dans rétalon que je montais, je le laissai aller à son gré, et il traversa avec intrépidité les différons lits de ce torrent impétueux. Quand on est au milieu de semblables lorrens , on fait bien de fermer les yeux , à moins d'avoir la tête forte ; car l'eau fuyant avec rapidité à gauche vous fait croire que le bord opposé court avec (a même rapidité à droite , ce qui peut causer un vertige et exposer le cavalier à un péril imminent.

Ayant laissé le Tcheghem derrière nous , une belle plaine s'offrit à nos yeux; elle était animée par des villages khabardins , très rapprochés les uns des autres, parmi lesquels celui qu'habitait Murza - Missaost avait l'air d'un village européen ; les maisons étaient mieux construites que celles

qu'on rencontre ordinairement chez les Tcherkesses, et on voyait avec plaisir des jardins plantés de maïs , de pois , de haricots et d'arbres fruitiers. Ce prince, dont il a déjà été fait mention plus haut, possède soixante villages , plus de trois mille chevaux et autant de bétes à cornes; pourtant., tout opulent qu'il est, sa manière de vivre est très simple. À notre dernière entrevue à Naltchik , je lui demanda* pourquoi les chefs de peuplades ne se distinguaient pas par des habitations plus commodes, plus vastes, et ne déployaient pas un luxe proportionné à leur rang. Il me répondit que l'usage était tel chez eux, et qu'ils n'oseraient pas y contrevenir de peur d'irriter les ouzdens et le peuple, auxquels les mollahs font accroire que c'est au luxe que les princes avaient étalé auparavant que doivent être attribués les ravages terribles de la peste qui avait sévi parmi eux il y a vingt ans, et que si les princes se permettaient de revenir au même genre de vie, Dieu les en punirait derechef.

Enfin , après avoir parcouru à cheval 90 werstes en treize heures, par une chaleur excessive, et après avoir traversé le Podkoumok, IeBiloïnski, le Jetoka, leTcholga, la Malka, le terrible Baksan et l'affreuse Tcheghem , j'arrivai au fort de Naltchik à dix heures du soir. Mon escorte ne put me rejoindre qu'une heure après ; aussi bien , étant convaincu qu'elle ne pourrait pas suivre le trot allongé de mon cheval , j'avais désigné un jeune Cosaque , le mieux monté , pour m accompagner, courant ainsi le risque de tout ce qui aurait pu nous arriver. J'avoue qu'en ceci il y eut un peu d'imprudence; mais la nuit était si belle, la lune nous éclairait, le chemin était excellent, et je laissai trotter mon cheval sans m'arrêterun instant, afin d'arriver avant que mes hôtes se fussent livrés au repos.

Le fort de Naltchik, situé à cent pas de la rivière du même nom , est le plus considérable de tous ceux que je vis sur la ligne de notre expédition ; il est entouré de tous côtes d'un fossé large et profond ; les remparts sont en pierre de taille et armés d'un nombre suffisant de bouches à feu. Le slanitza , ou le village , placé hors du fort sur le bord élevé du Naltchik , contenait trois mille hommes, sous les ordres de M. Ouchakow, lieutenant-colonel , le même qui avait commandé et amené avec lui une partie de ses troupes pour accompagner l'expédition à l'Elbrouz. Cet officier distingué et son épouse , née en Estonie, me reçurent avec une rare affabilité et une attention toute particulière. Etant fatigué par la longueur de la roule et la chaleur, je me hâtai de me livrer an repos , et je puis dire que depuis que je passai les frontières d'Autriche, je ne trouvai pas un gite aussi propre et aussi élégant.

Le lendemain , le commandant eut la complaisance de faire conduire en ma présence dix-sept enfans de l'âge de treize à quatorze ans, appartenant aux différens chefs de Karatchaï , de Khabarda , de Dougour, etc. Le gouvernement a fait établirdans ce fort une école à ses frais , où ces enfans sont élevés gratuitement sous les yeux d'un instituteur mahométan et sous la direction immédiate du commandant. Ces enfans apprennent à lire , à écrire et à parler le russe ; leur maître , ou khodja , est un nommé Sora , Dougour de nation , par conséquent Magyar; il parle et écrit le persan , le turc , le talare et le russe avec une égale facilité ; il a une physionomie agréable et de belles manières ; il me montra beaucoup d'affection , se disant descendre aussi des Magyars , suivant la tradition en vogue parmi ses compatriotes.

Le gouvernement, en établissant cette école, a eu des

vues politiques sagement calculées. Les enfans des indigènes, en modifiant leurs premières idées , et en renonçant peu à peu à leur aversion pour les Russes , retourneront dans leurs foyers plus instruits, plus dégourdis et familiarisés avec les mœurs européennes. La facilité avec laquelle apprennent ces enfaos est incroyable ; le plus âgé a lu devant moi dans un livre russe très couramment et intelligiblement , quoiqu'il ne fût à l'école que depuis un an , terme au bout duquel les parens reprennent leurs enfans, pour en envoyer d'autres à leur place. Pendant tout le temps qu'ils restent à l'école de Naltchik , ils sont logés , nourris et habillés 1res décemment à la manière de leur pays. Ils observent, sous la surveillance de leur mollah mahométan , les jeûnes prescrits par le koran , et les Russes sont bien loin de vouloir en faire des convertis. Avec le temps, peut-être, cela pourrait arriver , car les habilans du Cavcase, étant très ignorans en fait de religion, se laissent guider par leurs mollahs, qui n'ont d'autres connaissances que de savoir lire l'arabe sans le comprendre.

L'heure de l'étude , des repas , de la promenade est réglée \ les parons viennent de temps en temps visiter leurs enfans , et ils ont tout lieu d'être satisfaits de la manière dont ils sont soignés. Il serait très avantageux , pour le bien de tous ces montagnards , de former de semblables écoles à Ghcorghievsk , à Mozdok et à Konstantinogorsk. Le gouvernement russe sait apprécier les conséquences d'un pareil bienfait , bienfait qu'il répand si généreusement sur tout ce qui tend à améliorer l'esprit humain et à faire prospérer les peuples soumis au sceptre de l'Autocrate de toutes les Russies; car, quoi qu'en disent les détracteurs du nom russe , les étrangers qui apportent en Russie leurs talens et leurs industries > y sont accueillis avec empressement et comblés de biens et

d'honneurs. C'est à ces honorables étrangers à repousser les calomnies des envieux et faire triompher la vérité en forçant les calomniateurs au silence. La noblesse russe croit, avec raison , sa nation assez haut placée dans la famille européenne , pour ne regarder qu'avec pitié et mépris les ennemis acharnés du nom russe.

Mahomet- Atajoukin , l'un de nos compagnons pendant l'expédition à l'Elbrouz, arriva ce jour-là à Naltchik et dîna avec nous. 11 eut autant de plaisir à me rencontrer que j'en éprouvai à le revoir; l'aoul dont il est le seigneur n'est qu'à dix-huit werstes de Naltchik.

Après te diner, le khodja Sora vint me trouver pour me communiquer quelques extraits du Derbend-Naméh , histoire de Derbend , dans laquelle on trouve la description de plusieurs peuples du Cavcase , et spécialement celle des Magyars. Pans celte histoire il est fait mention de la ville de Madjari, habitée jadis par le peuple de ce nom. On y parle également de la ville de Kizlar (*) , bâtie et habitée par les Magyars , qui , suivant le même historien , se distinguaient par la propreté de leurs maisons d'une blancheur éblouissante (*) , par leur belle stature et leur habileté dans différens métiers ( 3 ) ; en un mot , l'historien

(i) La ville de Kizlar existe encore aujourd'hui sous le même nom. Plusieurs familles nobles russes habitent cette ville et ses environs , où l'on cultive avec succès les vignes qui produisent le vin de Kizlar, renommé sur toute la ligne cavcasienne.

(1) Les Magyars de nos jours continuent avec soin Cette coutume de blanchir leurs maisons. A l'approche ^Tune fôte ou du printemps, nous voyons, dans tous les villages hongrois, les paysans ou leurs femmes occupés à blanchir le devant de leurs maisons.

(3) II est surprenant de voir avec quel goût brodent les femmes magyares habitant les montagnes du Cavcase ; c'est elles qui confectionnenUles habits de la famille. Les hommes excellent dans l'orfé-

arabe les place au-dessus de tous les autres peuples leurs voisins, en dépit des assertions de M. Klaproth , savant très distingué, mais tenace dans ses premières idées. Nous l'engageons à lire avec plus d'attention le Derbend-Naméh écrit par Mahommed-Aiwabi-Achlachi , historien arabe. Nous recommandons aussi à nos savans hongrois d'y puiser des notions qui les feront revenir de l'erreur où ils sont encore au sujet de la dernière patrie des Magyars. Je ne sais pourquoi M. Klaproth, malgré l'opinion deplusieurs historiens russes , est si obstiné à nier l'ancienne domination des Magyars dans la partie septentrionale du Cavcase. En citant Derbend-Naméh , il ne produit que les passages qui conviennent à son but , sans faire mention de ceux qui détruisent ses fausses observations.

Le khodja Sora me pria de garder pour moi quelques fragmens du Derbend-Naméh , afin de convaincre ceux qui douteraient encore de la vérité du fait. Ayant ce manuscrit entre les mains, je me rappelle les lignes suivantes sorties de la plume de M. Klaproth :

« Beaucoup d'écrivains ont fait venir des ruines de « Madjari , situées sur la Kouma , les hordes farouches « des Madjars. » En employant une pareille expression, M. Klaproth n'a point réfléchi qu'on ne doit jamais se permettre d'insulter une nation quelconque. Nous avons déjà dit plus haut que les Hongrois avaient été maîtres de tous les pays entre le Don et le Kouban , ainsi que de la Crimée. Maintenant je ne ferai mention que du passage suivant de l'histoire par M. Karamzin , cité par M. Klaproth lui-même, pour me fournir des armes contre lui :

?rerie ; ils font des anneaux d'or et d'argent qu'ils vendent Lien aux Bains-chauds; ils montent les canons de fusil avec goût; leurs kindjals sont d'un grand prix.

« (jeorges envoya le corps du grand - doc Michel qui « avait été assassiné, à Madjari, ville marchande ( sur la « rivière Kouma dans le gouvernement du Cavcase ), où , à « ce qu'il parait , habitaient autrefois les Hongrois chasses « par les Petchénèghes de Labadie. »

Voyons plus loin. Rubriquis, envoyé au treizième siècle par Louis IX, roi de France, pour se rendre chez le khan de la Grande-Tatarie , fait mention de la Grande-Hongrie. M. Klaproth cite] encore, dans son voyage au mont Cavcase , la relation du voyage qu'avait entrepris Jean de Plan-Carpin en 424$ , peu de temps avant Rubriquis. Ce voyageur, envoyé en Tatarie par le pape Innocent IV, dit entre autres choses : a Le pays de Comanie a immédiatement « au nord, après la Russie, les Mordouins, lesBiléres, <c c'est-à-dire la Grande-Bulgarie, les Baslargues, ou la « Grande- Hongrie, etc. » Plus loin il est dit : «A l'ouest « sont la Hongrie et la Russie. » Toutes ces citations déposent contre les assertions de M. Klaproth , qui soutient constamment que les Hongrois n'avaient jamais vu ces pays-là.

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