PRINCESSES ORPHELINES DE LA TRIBU DES MAGYARS
A NALTCHIK.
* En attendant l'arrivée des Magyars de Dougour et de Balkar, je me rendis sur les bords du Naltchik ; j'aperçus au delà de ce torrent des vallées , des collines et des montagnes peu élevées , couronnées d'arbres et de verdure ; le tout offrait une vue très agréable et très variée. Heureux le peuple, m'écriai-je , qui habile ces contrées fertiles et paisibles , loin du théâtre des révolutions, de la corruption et des intrigues qui, de nos jours, ont envahi notre belle Europe !
Assis sur la verdure prés du torrent , et contemplant ce beau paysage, je me laissai aller à des réflexions qui venaient se présenter en foule dans celte solitude , dont le silence n'était interrompu que par le bruit du torrent qui fuyait devant moi , entraînant dans sa course rapide des pierres et des caillous arrondis par leur roulement continuel.
Je connais par expérience un certain état de l'ame qui ,
dans l'abstraction totale des facultés du corps, nous élève à la jouissance la plus pure qui est inconnue au commun des hommes ; mais comme rien ne dure , et qu'il faut à la pensée une variété continuelle , elle se porta vers ma patrie, vers l'Europe. Je déroulai dans ma mémoire le tableau des mœurs de tous les peuples que j'avais visités; je pesai ce qu'ils avaient de bon et de mauvais ; mais , hélas ! je trouvai que la somme des maux sur cette terre fait lourdement pencher la balance. Malgré mon désir de disculper de ses innombrables écarts notre siècle éclairé , je ne pus m'empécher de convenir que les peuples modernes , sous le rapport moral , ont entièrement dévié des mœurs de leurs pères; que celte loyauté, cette franchise, celte bienveillance mutuelle qui les distinguèrent, ont disparu avec eux , comme la clarté du jour disparait devant les ténèbres de la nuit. Le beau sexe , jadis divinisé par ses vertus domestiques, sa chasteté, sa douceur angelique, sa candeur, sa modestie, a honte aujourd'hui de paraître ce que fut autrefois cette chère moitié de l'homme. Aujourd'hui le fard est sur le visage des femmes comme il est dans leurs cœurs; tout en elles est fausseté et dissimulation.
Heureusement il y a des exceptions qui nous consolent ; il est encore de ces êtres rares qui nous font oublier les écarts d'un sexe faible et sensible. Gloire à vous, femmes illustres, qui, par votre rares conduite, avez justement mérité nos hommages sincères ! Gloire à vous , qui , au milieu de cette foule corrompue, rayonnant des vertus de vos mères , faites l'ornement de votre sexe et la consolation du nôtre, auquel vous savez si bien inspirer cet amour des vertus sociales, sans lesquelles vous languiriez vous-mêmes ! Attristé d'une part par mes sombres réflexions , el de l'autre , anime par la contemplation des charmes de la
nature et du tableau que j'avais devant moi , je quittai ces lieux à regret pour aller rejoindre la compagnie.
Hors du fort de Naltchik , le long du torrent , on trouve des jardins potagers bien cultivés par les soldats du stanitza ; les pâturages étant plus qu'abondans , ces soldats ont soin d'élever beauconp de bétail et peuvent s'estimer vraiment heureux dans leur garnison. Le climat est doux et plus agréable à Naltchik qu'aux Bains-chauds; du moins les nuits sont plus fraîches , et Ton n'est pas incommodé, pendant le sommeil, par cet air enflammé que j'avais senti toutes les nuits à Konstanlinogorsk ; la végétation y est aussi vigoureuse qu'en Italie , et le séjour dans cette partie du Cavcase offre bien des attraits et invite l'homme à s'y fixer pour toujours.
Les montagnes au-delà du Naltchik n'ont pas encore été explorées ; sans doute elles renferment des métaux et peutêtre des pierres précieuses. Cette supposition ne repose pas uniquement sur le récit d'un Khabardin , habitant un des villages voisins, qui affirme d'avoir trouvé , à 48 werstes de Naltchik vers la chaîne des montagnes > deux morceaux de pierre dont l'une est de couleur de feu très éclatante , et l'autre est semblable à une goutte d'eau et brille aux rayons du soleil comme une belle étoile.
Le commandant du fort de Naltchik, ayant appris cette prétendue trouvaille, fit appeler en sa présence le Khabardin, mais il ne voulut pas comparaître ; alors il le fit prier de lui vendre les pierres en question; le paysan ne voulut pas les montrer et encore moins les vendre. Sur son refus , le commandant le fit assurer que puisqu'il ne voulait pas s'en dessaisir, il n'avait nullement l'intention de l'en priver contre son gré ; mais que s'il voulait nu moins indiquer l'endroit de sa trouvaille, il le récompenserait largement.
Nonobstant les instances et les promesses du commandant , le Khabardin tint ferme; et lorsque le messager demanda le motif de son refus, il répondit qu'il ne voulait pas voir fouiller le sein de cette montagne; car en faisant cela, il serait sûr d'attirer quelque grand malheur sur sa famille, et que d'ailleurs son seul plaisir était , depuis qu'il possède ces pierres , de les contempler aussitôt en se levant et de s'en délecter ainsi à son aise, et qu'après il se trouvait content toute la journée. Quoi qu'il en soit de ce récit vrai ou faux, il serait bien important de faire des recherches dans cette partie du Cavcase , que les habitans gardent avec tant de jalousie, et qui se trouve hors du domaine de la Russie.
Ce jour-là le prince Missaostvint dîner chez le commandant ; il était de retour chez lui depuis quelques jours , après avoir accompagné l'expédition. Pendant le dîner, it me dit avec amitié qu'il m'avait vu la veille traverser le village qu'il habitait ordinairement, et qu'au même moment il avait résolu de me revoir poHrme faire ses adieux. Pendant le repas il répéta tout ce qui a déjà été dit au sujet des Magyars , et ajouta, dans l'effusion de son cœur, que si la Hongrie n'était pas si loin , il désirerait m'y accompagner, mais qu'en tout cas, il espérait que , suivant ma promesse, mes compatriotes viendraient quelquefois chez eux pour faire avec sa tribu une connaissance durable.
Après le diner, ce prince prit congé de nous pour aller visiter ses autres villages. Notre compagnie était descendue dans la cour pour prendre l'air, lorsque j'aperçus . à la croisée d'une petite maison en face du corps de logis, deux jeunes filles habillées à la tcherkesse. M me d'Ouchakow, qui était près de moi , me dit que c'étaient deux orphelines . filles du prince de la tribu des Magyars* Do ugour, nommé le prince Zanaukow, décédé depuis peu ; qu'elles avaient
été d'abord confiées aux soins de leur frère aîné , mais que celui-ci s'était enfui de peur d'être puni par les Russes pour une faute assez grave; que, par conséquent , le gouvernement a pris sous sa protection ces orphelines , en attendant le retour de leur frère.
Ayant témoigné à M me Ouchakow le désir de voir mes anciennes compatriotes, elle les fit appeler; elles obéirent aussitôt, avancèrent vers nous avec timidité, et tout-à-coup elles s'arrêtèrent à quelque distance jusqu'à ce que la dame leur ordonnât de s'approcher. L'aînée, âgée de seize ans, avait une taille déliée, de petites mains, de petits pieds et une heureuse physionomie ; elle avait la tête inclinée et les yeux fixés sur sa sœur; elle s'appelait Horsa.
La cadette , âgée de douze ans , était tout-à-fait jolie ; elle avait des yeux noirs bien fendus, un regard franc et confiant; à en juger par ses réponses nettes et naïves, elle paraissait avoir beaucoup de vivacité dans l'esprit. Elle commençait déjà à parler le russe et elle brodait mieux que sa sœur : elle se nommait Ménate. M me d'Ouchakow montrait beaucoup d'attachement pour la cadette; et, comme elle n'a pas d'enfant, elle aurait désiré la garder auprès d'elle et soigner son éducation.
Bientôt la société fut rejointe par le lieutenant-colonel Ustjamovich , commandant les troupes. Cet officier avait été blessé l'annéed'auparavantdans une expédition forte de mille hommes , destinée à châtier les Tcherkesses pour quelques incursions. Ceux-ci se réunirent au nombre de trois mille pour combattre les Russes, mais ils furent battus et on leur brûla plus de deux cents aouls.
Sur la proposition de M me d'Ouchakow , nous allâmes nous promener sur les bords du Naltchik , qui , semblable à tous les torrens du Cavcase , roule des pierres et des caillous
de diverses codeurs et de différentes grosseurs. Vers les montagnes au-delà de ce torrent , j'aperçus , sot le penchant d'une colline , des hangars et des huttes qui n'étaient pas habités. J'appris que c'était là que le chef ou prince de Khabarda se rendait toutes les fois que le commandant de Naltchik ordonnait de réunir, sur le même emplacement, oeox do peuple khabardin qui avaient des plaintes à former ou des demandes à soumettre , et qu'alors le prince les écoutait, instruisait leur cause et en référait à la décision du commandant. Cette réunion est toujours à la charge du gouvernement, qui nourrit et le prince et le peuple pendant tout le temps qu'ils sont rassemblés.
Les Rosses out établi des postes de Cosaques au-delà du Naltchik , à la distance d'une portée de canon , sur les hauteurs qui dominent la plaine le long do bord de ce torrent. Depuis ce temps , dans cette partie du Cavcase , la tranquillité est plus assurée qu'elle ne l'est aux environs de Kislovodsk , malgré le petit fort qui défend les habitans.
Au-delà du Naltchik les sangliers , les chevreuils , les perdrix , les faisans sont si nombreux , que la chasse devient aussi agréable qu'abondante. On trouve dans le torrent d'excellentes truites , surtout quand ses eaux coulent moins rapidement. A Naltchik la qualité des melons et des pastèques est supérieure à tous ceux qui se trouvent en si grande quantité sur la ligne du Cavcase , chez les Cosaques de la mer Noire et en Crimée.
Le 43 , à mon réveil , je trouvai le Naltchik et ses environs dérobés à mes yeux par un brouillard qui se dissipa peu à peu. Le khodja Sora , mon jeune Magyar, vint me saluer à son ordinaire , et m'entretint de ses compatriotes. Je lui achetai , à celte occasion , un bonnet tel qu'en portent les Magyars qui habitent les hautes montagnes: ce bonnet
était l'ouvrage d'une femme noble deDougar ; je l'emportai avec moi en Hongrie. On me présenta aussi une pierre à aiguiser, provenant d'une de leurs montagnes. Un autre m'offrit à acheter un anneau d'argent très bien travaillé , que j'envoyai en Hongrie avec des monnaies d'or, d'argent et de cuivre , pour être déposés dans le musée de Pest.
ZZIIL