PRÉPARATIFS DE VOYAGE. - EMBARRAS
Il y a déjà près de dix siècles que les Hongrois ou Magyars ( 4 ) avaient quitté l'Asie, leur première pairie, et
(1) Pour imiter autant que possible la prononciation hongroise du
avaient conquis la Pannonie; mais jusqu'à présent ils ont peu songé à rechercher les dernières demeures de leurs ancêtres avant leur transmigration en Europe. Les opinions des historiens hongrois à ce sujet sont si divergentes, qu'il n'était guère possible d'avoir une idée fixe sur les migrations de celte nation après qu'elle eut repassé le Mont-Imaus. Dans ces derniers temps on a pu avoir quelques cclaircissemens à cet égard , grâce à des historiens étrangers. Cependant, il y a quelques années, un courageux Transylvain , M. de Korosi, avait pris la résolution de visiter une grande partie de l'Asie , avec le louable dessein de découvrir quelques traces des anciens Magyars. Il prit la route de Constanlinoplc , Téhéran et de la Boukharie. On apprend que depuis quelque temps il s'est fixé au Thibet, d'où l'on attend avec impatience le résultat de ses recherches , dont la nature cependant n'est plus en rapport avec son but primitif; car les feuilles anglaises avaient annoncé, il y a quelque temps , que M. de Korosi était occupé à composer une grammaire et un dictionnaire en langue thibélane, probablement à l'usage de la mission anglaise connue sous le nom de Bible-Society, qui est répandue sur toute la surface du globe , et dont le but est de prêcher l'évangile et de distribuer gratuitement des bibles traduites dans toutes les langues du monde. Il est à supposer que M. de Korosi étant protestant aura été agrégé à cette mission.
L'histoire de l'origine des Magyars se perd dans la nuit
mot magyar, on écrit en français madjar; mais aucune langue européenne rie peut rendre l'articulation des syllabes gyar, gyer, etc. Voir à ce sujet le Mercure Etranger , ou Annales de la Littérature étrangère , de 4812, dont j'étais l'un des collaborateurs. On peut également consulter ma Grammaire Turque en français et en hongrois, imprimée à Pest, chez Vigand, 1828.
des temps. Cependant on peut consulter entre autres l'histoire par M. Gibbon ; il est peut-être le seul qui remonte à l'époque la- plus reculée des Huns, dont descendent les Magyars.
Ayant souvent réfléchi sur cet objet , et après avoir consulté les historiens qui font mention des anciens Magyars , une heureuse idée vint me frapper, à la suite de laquelle une force irrésistible m'entraînait en lisant dans les feuilles publiques le prochain départ du célèbre naturaliste M. le baron de Humboldt pour l'Asie septentrionale. Cette occasion étant propre à me faire admettre dans la société des persounes qui devaient l'accompagner, je m'estimai heureux de pouvoir profiter des lumières de cet illustre savant dans mes recherches tendant à découvrir quelques vestiges des Magyars dans cette partie de l'Asie.
Je fis part de mon projeta M. le comte Etienne Széchény, seigneur très distingué par son amour de la patrie, par des connaissances réelles qu'il a puisées dans ses voyages faits avec utilité au profit du progrès de l'esprit public en Hongrie. Je communiquai en même temps mes idées à M. le baron M ednyansky, savant et auteur également très estimé* et j'eus la satisfaction de voir mon projet approuvé par l'un et l'autre ; mais avant tout il fallait invoquer la haute protection de S. A. I. l'Archiduc Palatin, pour obtenir, sous ses auspices, un passe-port du gouvernement impérial dans les formes requises. Ce prince magnanime , prêt à saisir toutes les occasions de contribuer aux progrès des sciences et des arts , au développement des connaissances utiles et à la propagation des lumières dans notre patrie, daigna m'autoriser à faire les démarches nécessaires, et en même temps il permit que l'on ouvrit une souscription en faveur de mon entreprise, par l'intermédiaire de M. Nicolas
«le J au ko vich , membre de la société scientifique hongroise , savant profondément instruit comme antiquaire, et fort estimé en Allemagne.
Arrivé à Vienne, je priai S. Exe. M. le comte de Reviczky, chancelier de Hongrie , de m'accorder son appui dans l'objet de mes démarches. Anime sans cesse de ces généreux senlimens et de ce noble patriotisme qui rendent ce seigneur si cher à la patrie , il voulut bien m'honorer de sa protection et de son puissant appui , que S. Exc. n'a cessé de m'accorder jusqu'au moment de mon retour en Hongrie.
Tout allait à Vienne suivant mes souhaits ; j'obtins un passe-port du gouvernement qui m'autorisait à voyager en Asie pendant deux ans dans un but scientifique. J'adressai une lettre à M. de Humboldt, que j'avais connu à Paris en 1811 , chez M. Langlès , fameux orientaliste, par laquelle je le priais de m'accorder la faveur de l'accompagner dans le voyage qu'il allait entreprendre , aux frais du gouvernement russe, au Mont-Cavcase et au Mont-Oural. Malheureusement ce savant était déjà parti de Berlin , et je dus me borner à mes propres ressources , étant ainsi privé des lumières que cet homme illustre aurait pu répandre sur certains doutes relativement à l'ancienne domination des Magyars.
Je ne négligeai pas non plus de demander l'agrément de l'ambassadeur de Russie et du ministre de Prusse près la cour de Vienne ; ma demande fut accueillie avec bienveillance et promptitude. Je pus donc retourner à Pest pour rendre compte de mes démarches et recevoir les fonds nécessaires pour mon voyage. Des circonstances inopinées et une tiédeur de la part de ceux qui devaient concourir à faciliter l'accomplissement de mes vœux, ont rempli d'à-
mertume mon dernier séjour dans la capitale do la Hongrie. Néanmoins, malgré toutes les contrariétés , mon zèle ne se ralentit point, et je pris de nouveau la route de Vienne, qui devait être le point de mon départ définitif.
Avant de quitter Bude , mon séjour d'alors , je me fis un devoir d'exprimer ma profonde gratitude à S. A. I. l'Archiduc , et ma vive reconnaissance au savant et respectable M. de Jankovich , à l'un pour sa haute protection , et à l'autre pour les efforts et le zèle extraordinaires qu'il a déployés à celte occasion. D'autres souvenirs bien chers à mon cœur me liaient , en outre, à M. de Jankovich. Je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais que dans ma tendre jeunesse , ayant pratiqué l'étude des lois auprès de son père , conseiller au conseil royal de Bude , je fus accueilli par ce vénérable seigneur à l'égal d'un fils , circonstance dont M. de Jankovich a gardé un souvenir qui fait honneur à ses senti mens nobles et désintéressés.
Quant à M. le comte Etienne de Széchény, sur l'appui duquel j'avais compté plus particulièrement , il sortait de Bude, en poste, au moment que j'arrivais de Vienne, d'où je lui avais mandé par le courrier que j'avais obtenu la permission du gouvernement; et pour une plus ample preuve, je joignis à ma lettre mon passe-port en règle , ajoutant que je quitterai Vienne le lendemain. J'avoue que ma surprise fut extrême et mon étonnement extraordinaire, lorsque M. D. , son ami particulier, me dit être chargé , de la part du comte, de me déclarer catégoriquement qu'il ne voulait plus se mêler démon a/faire, qu'il se contentait de connaître les Magyars tels qu'ils sont aujourd'hui, et qu'il ne se souciait guère de savoir ce qu'ils furent anciennement. Propos bien singulier, si toutefois il est sorti de la bouche d'un homme aussi éclairé, aussi spirituel que M. le comte!
Mais j'ai peine à le croire , ou du moins j'ai une idée trop élevée du jugement de ce seigneur pour ajouter foi à une méprise de M. D. (*)
Quoi qu'il en soit , je garderai toujours une vive gratitude envers ce seigneur ; car c'est lui qui a plus particulièrement contribué à l'exécution de mon entreprise scientifique, et je regrette sincèrement d'avoir perdu, je ne sais comment, les bonnes grâces de M. le comte Széchény, qui s'est éminemment distingué , et par son patriotisme éclairé , et par son ardente imagination à porter l'intelligence naturelle de nos compatriotes à la hauteur de l'esprit du siècle. Certes v ses hautes qualités et ses efforts patriotiques ne manqueront pas de lui assigner une place distinguée dans les annales de notre pays.
Dans la perplexité où toutes ces contrariétés m'avaient plongé , j'ai eu le cœur navré , et j'ai dû m'armer de toute la force de mon ame pour persévérer dans mon dessein. En conséquence, après avoir recueilli à Budcetà Pest quelques secours par souscription , j'arrivai à Vienne, où je comptais pou voir augmenter la faible quotité des sommes qui m'avaient été remises en Hongrie.
Convaincu que Son Altesse Impériale l'Archiduc Ferdinand , héritier de la Couronne Impériale , favorisait les sciences, j'allai lui présenter mes hommages avec cette confiance qu'inspire sa bonté ineffable à tous ceux qui ont le bonheur d'être admis en sa présence. Ce Prince, qui porte aujourd'hui la couronne de l'une des plus puissantes rao-
(i) Pour ma satisfaction à moi , je me souvieus que Cicéron a dit quelque part :
Mcscire quid, anteà quàm natus sis , accideril, id est semper esse puerum. Qiiid enim csi celas hominis, nisi memoria rerum noslrarum cum supcrîoruHi œtale conlcxiUr t
narchies , et qui fait le bonheur de trente-trois millions de sujets fidèles , eut la bonté d'envoyer à Son Excellence le Chancelier de Hongrie une somme qui augmenta considérablement mes moyens pécuniaires et me mit en état de suivre ma destination. Ces moyens étaient, il est vrai , bien faibles ( 4 ) pour un voyage aussi lointain, et les secours ultérieurs ne reposaient que sur la bonne volonté de quelques comitats qui s'étaient déjà intéressés en ma faveur ; mais je fus inébranlable dans ma détermination , quoique j'aie dû , après de mûres réflexions , me gêner dans les frais de mon voyage, au point de me priver même des faibles agrémens qui contribuent à adoucir les incommodités d'une longue et pénible route (*). Bref, je voyageais en philosophe. La contemplation de la nature si variée dans le Khersonèse et en Grimée me flattait d'avance et hâtait mes pas vers les régions que je devais visiter ; mais ce qui m'animait le plus , c'était l'espoir de trouver quelques vestiges des Magyars, et je me sentis tellement absorbé par cette idée , que je ne songeai plus au sort déplorable que l'avenir me préparait. Cette situation d'esprit doit être commune , je pense , à tous ceux qui peuvent se trouver dans une pareille position; elle sera sentie également par ceux qui, animés du désir d'atteindre un but louable , ne songe -
(1) En partant d'Odessa, je ne trouvai dans ma bourse que mille francs ; je sentis mon cœur un moment glacé , et il me fallut bien du courage pour ne pas me laisser abattre. La confiance dans les bontés de Son Excellence M. le Chancelier de Hongrie et de quelques Seigneurs 'éleva bientôt mon courage.
(2) Quelle différence entre l'attirail et la suite de Klaproth , dans une semblable entreprise au Mont-Cavcase, et mon chétif équipage ! Mon voyage , qui a duré dix -sept mois , pendant lesquels j'ai parcouru 2,974 lieues de France , n'a coûté que la somme de 8,000 fr.
ronl comme moi à aucun intérêt personnel , mais seulement à l'accomplissement des devoirs qu'ils se seront imposés pour mériter la reconnaissance de leurs compatriotes , en effectuant ce que tant de riches patriotes ônt négligé de faire jusqu'à présent.