ENTREVUE AVEC LES CHEFS DE DOUGOURS
Enfin , le 42 , vers le soir, arrivèrent deux chefs dougours ; ils étaient accompagnés par deux ouzdens ou nobles et leur suite. En entrant dans le salon du commandant , qui avait invité pour cette entrevue extraordinaire le lieutenant-colonel et plusieurs officiers de la garnison, les deux chefs saluèrent notre société réunie d'une manière posée et pleine de dignité. Ils portèrent d'abord leurs regards sur moi , me tendirent la main , l'un après l'autre, avec une affection marquée. En vérité, il me sembla voir entrer dans le salon quelques-uns de ces nobles Hongrois qui , n'ayant jamais renoncé à leur costume national , conservent encore cet air d'assurance , de fermeté et de franchise qui est si naturel chez les véritables Hongrois. Au premier coup d'oeil , je reconnus en eux un certain air de famille qui annonçait une affinité indubitable entre eux et les Hongrois modernes.
Celui des deux chefs pour lequel l'autre paraissait avoir des égards marqués , avait une agréable physionomie , les
traite du visage réguliers , un regard sévère et une contenance imposante ; il avait plus de soixante ans , et pourtant il montrait encore de la vigueur, ayant parcouru d'un trait la distance de cent werstes.
Ce beg ou prince se nommait Kazaï-Koubauchejew (*) ; l'autre, plus jeune, portait une de ces figures qu'on rencontre parmi les hussards hongrois; il était habillé à la tcherkesse , costume qui a été adopté par tous les montagnards ; j'en ai donné la description au chapitre XYIIF. Qu'un Hongrois soit velu de ce doliman long appelé habit' à l' Attila , et qu'il se coiffe d'un bonnet fourré que les Hongrois portent en hiver, et l'on trouvera une parfaite ressemblance entre lui et un Dougour (').
L?s ouzdens qui accompagnaient les deux princes étaient «l'une taille svelte et souple ; le courage et un air décidé étaient peints sur leur physionomie; ils promenaient de tous côtés un regard scrutateur sans s'étonner de rien. , Quand nous primes place , Kazaï-Koubanchejew s'assit à côté de moi , ayant à sa gauche son compagnon le beg Dewlet-Tonka-Besselat. Les deux ouzdens étaient assis visà-vis , à une certaine distance ♦ par respect pour les deux princes. Le capitaine - interprète , lui-même Dougour de naisssance et résidant à Dougour en qualité de commissaire russe, remplissait les fonctions de drogmaji. Notre entretien avec les deux chefs fut animé ; ils manifestèrent beau-
(4) La Camille noble de Kazay existe en Hongrie encore de nos jours. Du reste, les mots Dougour, Balkar, Besselat, Bessat, Gheraï on Garay, etc. , sont purement hongrois.
(2) J'ai entre mes mains le portrait de ce jeune beg; je regrette beaucoup de n'avoir pu l'ajouter à cet ouvrage , mais le prix en aurait été augmenté, ce que j'ai voulu éviter, me réservant de le livrer à la seconde édition si elle a lieu.
coup tic joie en racontant qu'ayant été informés que leur présence était désirée par un Magyar arrivé de Hongrie pour visiter ses frères, ils s'étaient empressés d'accourir à Naltchik , malgré la grande distance qui les en séparait. " Kn entrant en matière avec eux , l'aîné des chefs prit la parole et déclara , en présence du commandant et de toute la société présente, que les cinq peuplades, Dougour, Balkar, Kouliam , Bizinghi et Orouspié , étaient les véritables descendans des Magyars ; que ces cinq peuplades s'appelaient chacune d'après le nom de son chef, mais que collectivement elles se nommaient Magyars, et qu'elles étaient connues comme telles de tous les liabitans du Cavcase et même des Russes. Ils savent, continua-t-il , suivant la tradition transmise de père en fils , que les Magyars étaient allés à la recherche d'autres pays vers l'occident, et qu'ils demeuraient actuellement sur le Duna. Il ajouta qu'à Balkar il existe encore une famille des anciens chefs magyars ; que celte famille a perdu il n'y a pas long-temps son chef, nommé Abhulla-Khan , qui a laissé deux fils, l'un appelé Bessat et l'autre Bedalat. Leur ayant demandé s'il n'existait pas chez ces peuples quelques roonumens ( 4 ) qui pussent attester l'ancienne demeure et les exploits guerriers des Magyars , ils répondirent qu'à Dougour il y avait une pierre de forme pyramidale sur laquelle était sculptée une inscription en caractères turcs ; mais que ni leur mollah , ni personne n'en comprenait la signification. Le capitaine-interprète confirma ce récit , et promit de copier exactement cette inscription et de l'envoyer au comman-
(t) Comment pourrait- on prétendre que dans le neuvième siècle les Magyars eussent eu des monuinens , puisque les Hongrois du dixneuvième siècle ne peuvent se glorifier d'en avoir un seul érigé à la mémoire de leurs grands rois et de leurs héros?
dantde Naltchik, qui, à son tour, voulut bien s'engager à la transmettre au général en chef, chez lequel je devais la trouver à mon retour de Mozdok ( 1 ) .
Dewlet-Touka-Besselat parla ensuite et dit qu'un autre descendant des Magyars était le chef actuel de la peuplade Balkar, et se nommait Khaton-Masakow ( 2 ). Il ajouta que ses compatriotes ignoraient quelle avait été leur langue primitive , que ces cinq peuplades cependant se servaient do même idiome, bien différent de ceux des autres habitons du Cavcase. Je le priai de vouloir bien me dicter quelques mots dans leur langue , qu'il m'indiqua de la manière suivante :
FRANÇAIS
HONGROIS
DOUGOUR.
Enfant
gycrmek
fitchou.
Soleil
nap
kor.
Lune
hold
meï ( persan)
Manger
enni
khor (dekburden,pers.).
Boire.
inni
baïnor.
Dormir
alunni
kboss.
Donner
ad ni
ardav.
Demander
kérni
pafos.
Dire
mondain
za.
Cheval
lrf
baék.
Chemin
ut
nai.
Montagne
hegy
khon.
Bœuf
»kor
gai.
Eau
don.
s<5 (prononcez cho)
tzanka (chrf en khabard.'
Chaud
meleg
antaf.
Froid
hideg
jektaa.
(t) Jusqu'à présent rien ne m'est parvenu à ce sujet, malgré mes instances adressées au commandant de la ligne caveasienne de vouloir bien m'en donner des nouvelles.
(2) Masa-kow vient du mot hongrois mdsa-kô, pierre du poids d'un quinlal.
On voit, par ce petit échantillon , que la langue primitive 4e ce peuple n'a aucune ressemblance avec celle qu'on parle en Hongrie ; cependant les mots fitekaur et jekha ont quelque affinité avec le hongrois : la racine du premier est fi qui veut dire enfant en hongrois ; fiant , mon enfant , est le mot entier employé dans le langage familier ; on appelle en hongrois fiiehor un jeune homme élégant , un fashionable. Le moi jekha vient du mot^éo;, qui veut dire glace; jege*, glacé.
J'ajouterai ici les nombres cardinaux des Magyars cavcasiens» tels que le complaisant Sora me les a dictés. Les Ossètes ont adopté celte manière de compter; leur langue néanmoins n'a aucune similitude avec celle des Dougours.
1 ïave.
achehedéche.
2 doué.
naoudéche.
3 arta.
inçheï.
h zouppar.
ïaoumja incheï.
5 fonche.
douéma incheï.
6 achseche.
dechama iocheï.
7 aafd.
douin chedehi.
8 achet.
dechama douinshé chi.
9 farachet.
artin chedehi.
10 déche.
douéchama artin.
H ïanan déche.
zoupparin chedehi.
12 doué déche.
dechama zoupparin chedebi
13 artin déche.
schadda.
14 zouppar déche.
des inhedehi.
13 fintéche.
arta shadda.
16 achehar déche.
déche sharda.
17 aafdéche.
On ne doit nullement s'étonner d'un changement aussi considérable introduit dans la langue de ces montagnards. Neuf siècles de séparation , les événemens politiques qui
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ont frappé ces débris des Magyars , la situation topographiqoe de leur pays, entouré dé peuples très puissans , enfin la succession de tant de conquérans , perses , arabes , talaros, etc., ont dû nécessairement corrompre et peu à peu faire oublier leur langue primitive.
Durant notre long entrelien , ces chefs me témoignèrent le plaisir qu'ils éprouveraient à visiter la Hongrie , si la trop grande distance n'y mettait un obstacle presque insurmontable. Pour les contenter, je leur disque Tannée prochaine arriveraient dans leur pays deux Magyars dans leur costume national. Ce vœu de ma part était sincère , car je supposai que quelqu'un parmi mes compatriotes, animé d'une noble envie de marcher sur mes traces, se présenterait pour visiter les Magyars caveasiens.
Ces braves Dougours furent charmés de ma promesse , cl ils déclarèrent, en présence de toute la société, qu'à l'arrivée chez eux de ces Magyars, ils prendraient un modèle de l'habit hongrois , afln de le faire adopter par leur tribu comme un costume national pour ne plus le quitter. Ils me prièrent en même temps de vouloir tracer sur une feuille de papier le nom de ma famille et le lieu de ma naissance, afin de montrer cet écrit à leurs compatriotes et de le conserver comme un gage de notre fraternité et en même temps comme un souvenir qui leur rappellerait leurs chers, ancêtres. Je satisfis avec plaisir à leur demande, et j'écrivis en caractères turcs ce qu'ils paraissaient tant désirer (').
Après un long et intéressant entretien , au moment de . prendre congé, ils aperçurent près de moi mon sabre arabe,
(t) Quand je prononçai à haute voix ce que je venais d'écrire , ils s'écrièrent tous à la fois : Besté! Besié! Komdrom. Je pense que leurs oreilles étaient frappées de la ressemblance de Beuté et de Kouma avec les deux précédons mots.
et comme les armes sont pour eux la chose la plus précieuse , ils en considérèrent la lame avec attention et en connaisseurs ; on sait que les kindjals chez eux sont d'un prix très élevé. J'ai bien regretté de n'avoir pas apporté de Hongrie quelques petils présens pour les deux begs et leurs épouses , afin de leur laisser un souvenir plus réel qu'un morceau de papier.
Il m'est impossible d'exprimer leplaisir que je ressentis à considérer et à écouter ces braves gens pendant tout le temps de notre conversation. On doit vraiment admirer leurs expressions nettes et pleines de bon sens, que l'interprète a rendues fidèlement sans y ajouter un seul mot de plus.
Tandis que l'un des chefs parlait, les autres écoutaient avec attention , et on remarquait sur leurs traits une vive satisfaction. Combien je désirai dans ce moment la présence de quelques-uns de mes compatriotes! Certes, ils eussent été convaincus , comme moi , que malgré le laps de neuf siècles, cl malgré la diversité du langage, ce sont encore les mêmes Magyars, c'est le même sang qui coule dans les veines de ceux des Magyars qui demeurent au fond de la Hongrie et en Transylvanie , et qui sont fiers de passer pour les véritables Magyars, sans mélange de sang , de costume et de mœurs.
En prenant congé de moi Kazaï-Koubanchejcw mit dans son scia le papier que je lui avais remis , et me fixant avec un touchant intérêt, me serra la main avec une vive émotion ; ses compagnons l'imitèrent en donnant les mêmes marques d'affection. Dewlet-Touka-Besselat , de son côté, me sourit comme à un ancien ami, et me salua en portant sa main sur son cœur.
Comme je m'étais proposé de partir le lendemain , le
lieutcuanl-colonel chevalier Usljamovich , qui parlait également pour faire usage des bains ferrugineux, cul la complaisance de m'offrir une place dans sa calèche , ce que j acceptai avec plaisir afin de jouir de la société de cet officier aimable et instruit. Mon domestique à cheval et quelques Cosaques , avec des chevaux de main , nous suivirent. A six heures du matin nous montions en voiture dans la cour du commandant, lorsque je vis arriver à la hâte mes Magyars qui voulaient me faire leurs adieux pour la seconde fois (*). Je fus bien sensible à cette preuve d'affection de leur part, et ils ne firent que renouveler mes regrets de n'avoir pu leur offrir quelques souvenirs qui leur eussent rappelé la Hongrie el seshabilans. Je ne fus pas moins sensible aux procédés délicats et à l'accueil généreux dont je fus honoré par M. et M me d'Outchakow ; je ne pus que faiblement leur exprimer ma reconnaissance , qui sera aussi durable que le souvenir de leur aimable bonté.
(1) Mes compatriotes pourraient, avec raison, me faire un reproche <lc ce qu'étant si près du pays des Dougours, je n'ai pas suivi ces braves gens dans leurs habitations, pour examiner le monument mentionné et pour voir de plus près ces peuplades ; mais la permission du général en chef ne s'étendait que jusqu'à Naltchik , et il était hors du pouvoir de M. d'Outchakow de me fournir une escorte , sans laquelle il est défendu de pénétrer dans l'intérieur, hors des limites de la domination russe.
BEPART DE NALTCHIK. — VISITE A UNE PR INCESSE TCHERKESSE. - RETOUR A KONSTANTINOGORSK.
Me voilà de nouveau ù repasser ces torrens qui font peur déjà de loin par leur bruit épouvantable. Les fracas des pierres roulant avec impétuosité , le mugissement des ondes noirâtres se pressant les unes contre les autres, la force presque irrésistible du torrent , tout, en un mot, concourt à causer de la frayeur à qui n'est point accoutumé à braver tous les dangers. Au milieu de cette épouvante , la prudence demandait d'user de la plus grande précaution ; la chaise pouvait être renversée et entraînée par* le torrent, et alors c'en était fait de nous. Par conséquent, nous montâmes à cheval pour passer successivement tous les bras des rivières Tcheghem et Balkar. Le bon Jacob nous pilotait avec adresse , toujours devant nous , et nous sortîmes heu-
reusemenl de ces mauvais pas. Remontes dans la calèche, nous nous dirigeâmes vers la redoute de Kizilhrouk , où nous primes quelques rafraichissemens , et où , pour ne pas s'exposer à l'ardeur du soleil , le lieutenant-colonel , mon compagnon de voyage , encore souffrant des blessures qu'il avait reçues dans un combat avec les Tcherkesses , 6e reposa jusqua quatre heures du soir.
Cette fois je ne voyageais pas aussi vite qu'en me rendant à cheval à Naltchik, et nous fumes obligés de nous arrêter à Bielimetche , poste de Cosaques qui se trouve sur un plateau élevé ayant à ses pieds la Malka. Une chambre, la seule qui existait dans cette baraque , était occupée par le - chef du poste; elle nous servit de retraite , mais les insectes nous tourmentèrent au point de ne pouvoir fermer l'œil de toute la nuit. Jamais je n'ai désiré, autant que cette fois , l'approche de l'aurore qui devait nous délivrer de nos tourmeos nocturnes.
A notre arrivée à ce poste, le soleil n'étant pas encore couché , nous allâmes voir un prince tcherkesse dont l'aoul n'était pas éloigné. M. Utchjamovich couoaissaitee prince, à qui il avait promis de le visiter à son passage par son domaine, et il voulait en même temps me faire voir ce village assez considérable. Deux Tcherkesses employés à cette station nous accompagnèrent pour nous servir d'interprètes. Ce village est bâti sur le bord de la Malka ; il est bien peuplé , ses rues sont larges et les maisons sont assez commodes selon l'usage de ces montagnards ; elles diffèrent beaucoup de celles qui se trouvent dans les hautes montagnes et qui ne sont que des huttes. Un grand nombre de troupeaux faisaient en même temps que nous leur entrée dans le village. Les femmes tcherkesses , qui attendaient leurs vaches et leurs chèvres, étaient à la porte de leurb
maisons. Nous entrevîmes aussi la princesse entourée de ses suivantes qui ne paraissaient pas du tout farouches, puisqu'elles accoururent pour nous voir de plus près. Le prince lui-même était absent ; mais comme je désirais voir l'intérieur du cabioel où le seigneur du village se tenait de jour, et qui était éloigné de cent pas de la maison principale et tout isolé, on nous y introduisit.
Figurez-vous une hutte de huit pieds carrés , ayant pour tout meuble une espèce de divan formé de deux planches recouvertes d'un peu de foin, et vous aurez une parfaite idée du cabinet du prince. Cependant c'est là qu'il reçoit ses amis et ses sujets. Je n'y fus pas plus tôt entré que je m'en éloignai en entraînant le colonel , afin de reprendre le chemin de notre poste, lorsque la princesse , voulant exercer le droit de l'hospitalité en l'absence de son mari , nous dépêcha un Tcherkcsse pour nous prier de demeurer un moment dans le cabinet du prince , afin qu'elle pût nous y faire servir quelques rafraichissemens. Nous la fîmes remercier sous le prétexte que la nuit étant survenue, nous voulions rentrer chez nous, comme en effet nous partîmes aussitôt pour faire préparer notre modeste souper, oubliant déjà la princesse qui ne nous oubliait point; car, un quart d'heure après notre retour, nous vimes venir quatre Tchcrkesses chargés , l'un d'une centaine d'œufs et l'autre portant à la main quelques poulets, le troisième un énorme morceau de fromage*, le quatrième , enfin , une grande jatte de lait ; tout cela suffisait pour rassasier une vingtaine de personnes. Nous fi m es remercier la princesse et renvoyâmes le tout , excepté le fromage, pour ne pas avoir l'air de mépriser ses dons. Les quatre messagers furent récompensés par le don de quelques pièces d'argent et congédiés ainsi très satisfaits de leur mission.
Le lendemain , 44, nous arrivâmes enfin aux Bainschauds à onze heures du matin. Ayant pris possession de mon ancien logement, je courus aussitôt aux bains , qui me firent le plus grand bien. Mon devoir autant que mon attachement m'appelèrent ensuite à l'hôtel du gouvernement pour saluer le général en chef, ainsi que sa très aimable épouse , et pour lui exprimer en même temps toute ma reconnaissance pour ses généreux procédés envers moi. Son excellence me retint à dîner au milieu de son intéressante famille.
Après avoir expédié mon paquet pour Odessa et Vienne, j'annonçai au général en chef que dès le lendemain je voulais partir pour Magyart 'et Mozdok, le priant de me faire délivrer la feuille de roule nécessaire. Pendant tout le temps de notre voyage dans les montagnes et pendant mon séjour aux Bains-chauds, le général en chef ne voulut point permettre que j'eusse d'autre table que la sienne. De l'autre côté , son aimable famille me montra tant de bienveillance, que je ne pourrais jamais la reconnaître autant que je le désirerais.
La veille de mon départ nous dînâmes encore en famille ; le soir il y eut une nombreuse assemblée et bal , et à celte occasion je fis mes adieux à toutes mes connaissances. La veille MM. les naturalistes et moi nous nous fîmes réciproquement nos visiles de congé, car ces messieurs se préparaient déjà à quitter le Cavcasc. Je leur réitère ici , ainsi qu'à M. Bernadacci , mes remercimens pour la complaisance dont ils m'honorèrent pendant l'expédition à l'Elbrouz, en partageant avec moi l'asile que nous offrait noire kibilka , soit contre l'ardeur du soleil , soit contre le froid à l'approche des montagnes neigeuses.
' Mon fidèle domestique Jacob voulant celle fois encore
m accompagner dans mes nouvelles courses , à condition qu'à mon retour de Mozdok je le renverrais aux Bainschauds , je remmenai avec moi à sa très grande satisfaction. Je quittai ainsi Konstantinogorsk pour la dernière fois avec un véritable regret, et j'en conserve encore aujourd'hui un profond souvenir qui ne s'effacera pas de longtemps do ma mémoire.
Je fus mené par mon postillon avec une rapidité à faire plaisir ; à dix heures du matin je me trouvai déjà à Gheorghievsk , où il me fallut faire courir mon domestique pour avoir un billet de poslc, sans lequel on ne fournit pas de chevaux. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures que je pus me remettre en route pour Magyari.
La première poste est au village de Podgomoï; un peu en avant de ce village on passe la Kouma, dont la rivegaoche est très élevée, ses eaux sont claires et de bon goût. La rivière en cet endroit est si basse que mon postillon la traversa au galop. Les relais sur cette route sont très inégaux , les uns trop courts, les autres trop longs.
J'eus bientôt atteint les villages de Karamik eld'Otkoznoï, où je fus obligé d'attendre quelque temps, les chevaux étant aux pâturages , à quelque distance de l'endroit. Ce village est régulièrement bâti, comme tous les autres villages russes sur toute cette route. Pour aller à Féderowka on passe le Karamik sur un pont solide; les bords de cette rivière sont très hauts; les champs aux environs sont bien cultivés , et on voit de tous côtés un grand nombre de troupeaux.
Féderowka est un bourg considérable, bien peuplé, ayant une belle église au milieu de la place. Comme il ne me restait encore que dix- huit werstes à faire jusqu'au coucher du soleil , je continuai ma route jusqu'à Miaslow-
Kmit (*), dont les, rues sont alignées et larges ; il est sur la rive gauche et à quatre werstes de la Kouma. Je fus logé chez un paysan qui avait une chambre assez propre ; mais sa femme, en l'absence de son mari» montra beaucoup de mauvaise humeur , apparemment parce que je n'étais pas décoré, seule chose qui fasse respecter un étranger en Russie aux yeux du peuple. Pour ne pas aigrir mon hôtesse, je dus m'abstenir de faire préparer quelque chose pour mon souper et me contenter d'une tasse de café que mon domestique me prépara , y ajoutant un très bon melon et une jatte de lait , le tout à très bon marché.
En Russie on doit , si on veut être à son aise , se pourvoir de matelas, de draps de lit, etc.; autrement il faut se contenter d'un peu de foin , comme j'ai dû le faire.
Maslow-Kout est le dernier endroit où Ton fournit des chevanx de poste ; par conséquent , je m'arrangeai avec un paysan russe qui me mena à Grand -Mag y art. La route qui y conduit est couverte de buissons et de broussailles qui cachent tout à l'entour les fouilles qu'on y avait faites à différentes époques. Il n'existe aujourd'hui aucun vestige des édifices qui étaient encore debout dans le temps où M. Klaproth a visité Magyari. On aperçoit cependant des cavités sur la surface de la terre qui indiquent avec probabilité que c'est là qu'avaient existé les édifices magnifiques dont Pal las, Reiucggs, Klaproth et d'autres voyageurs font mention.
Je suivis pendant quelques werstes le cours de la Kouma, dont la rive gauche est occupée , de distance en distance , par des villages , dont les habitans cultivent avec soin les
(4) Maslow-Kout dérive du mot hongrois Mosà-Kût. Kût veut dire un puits, moto , à laver ; ainsi mosô-kût signifie puits pour laver.
vns tes champs qui sont à leur disposition. A cinq werstes de Magyari est le village Proskowna ou Proskoxra, sur les bords de la Kouma. Les habitans de cet endroit prient russe , mais ils professent une religion qui approche beaucoup du judaïsme ; ils s'appellent eux-mêmes Malakan; ils sont riches , très laborieux et cultivent leurs vignes avec succès.
ZZT.