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ARRIVEE A MACYARI. — COLONIE ALLEMANDE

Me voilà enfin à Olou , ou Grand - Magyar i. Je promène mes regards de tous côtés, je cherche quelques iraces de cette ville jadis grande et superbe, mais inutilement : tout a disparu , on n'a pas respecté même les ruines , elles sont devenues la proie de la cupidité! La seule chose qui frappe encore et intéresse en même temps, c'est de voir les hriques vernissées bleues, rouges, vertes, qui ornaient autrefois les murs extérieurs des palais de Magyar! , servir aujourd'hui à revêtir les murs des chétives maisons de la colonie nouvellement établie dans ces mêmes lieux.

Le village, bâti par des colons transplantés ici du pied du Cavcasc , est sur la rive gauche de la Kouma. Les maisons sont assez propres, ayant de vastes cours et des jardins. Les Allemands venus de Karas, près des Bainschauds, se distinguent par leur industrie et leur économie rurale; ils occupent dans le village trente maisons, bâties la plupart avec des briques qu'ils ont trouvées dans les fouilles.

A la file de ces maisons sont celles habitées par des Gousiniens et Arméniens qui occupent quarante maisons, et à la suite de celles-ci se trouvent quatre maisons de Kalmuks.

Le pasteur de la colonie allemande, nommé Kœnig, que j'avais rencontré à Karas, où il était en visite chez son confrère, m'avait engagé à descendre tout droit chez un colon nommé Engelhardt , parent de mon domestique. Cet homme avait la maison la plus apparente du village ; elle a été bâtie également des matériaux trouvés dans les ruines de Madgyari. La grande chambre où mon hôte me mena était pavée de briques vernissées qui avaient autrefois servi probablement à paver les appartenons ou le vestibule d'un palais persan , arabe ou tatare.

Le bon Engelhardt s'offrit à m 'accompagner jusque sur les bords de la Kouma ; mais il m'avertit d'avance que je ne trouverai plus aucun vestige des ruines qui avaient encore existe à son arrivée dans cette colonie , il y a vingt ans ; que les Russes , d'un côté , et les habilans , de l'autre , avaient emporté jusqu'à la dernière pierre pour construire le fort d'Eka tarin ograd ; et que les habitons actuels de Magyar) avaient fouillé dans les fondemens pour en retirer, à leur tour, les pierres pour bâtir leurs maisons ( 4 ).

En traversant le village pour nous rendre sur le rivage , j'aperçus une maison assez propre, dans le quartier des Arméniens ; elle était sur le devant bâtie de briques vernissées ; on voyait, près de la porte d'entrée , une inscription sur deux tables de marbre incrustées dans le mur. A cette vue, je m'arrêtai pour la considérer pendant quelques momens , et me mis à la copier. Dans cet intervalle, l'Arménien propriétaire de cette maison , marchand-voyageur de sa profession , vint à moi et répondit avec complaisance à toutes mes questions; malheureusement, ni

lai j, ni le mollah qui vint se joindre à nous, ne purent me dire de quelle espèce de caractères était formée cette inscription. (Voir pl. k.)

Les deux tables incrustées , Tune à côté de l'autre, contenaient la même inscription ; de là on peut conclure qûè c'est quelque sentence ou maxime usitée chez les Orientaux , comme on lit en Turquie sur les édifices publics le Maschalla, etc. Parmi tous les caractères de l'Orient que j'ai vus jusqu'à présent, ceux de Sydonie et les caractères appelés estrangels ressemblent le plus à cette espèce d'hiéroglyphe.

L'Arménien, le mollah et mon hôte m'accompagnèrent jusqu'au bord de la Kouma. Dans l'endroit où Engelhardt me dit avoir trouvé les fond emens d'un édifice, je fis creuser la terre , et nous trouvâmes en effet des voûtes qui étaient presque submergées dans l'eau , dont cette partie de l'ancienne ville est pour ainsi dire imprégnée. Ne serait-il pas permis de supposer que la ville de Magyari së fut écroulée : par suite d'ùn tremblement de terre, ou eût été submergée par une forte inondation? La Kouma sort de son lit. même de nos jours , deux fois dans l'année ; les marais qu'on voit de distance en distance sont des preuves incontestables que la Kouma a dû faire jadis des degàts incalculables.

Quant aux monnaies anciennes, comme il n'y a plus de fouilles à faire , on ne doit pas aussi s'attendre à pouvoir s'en procurer; celles qu'on a trouvées jusqu'à présent

(t) Pallas, Guldonstaedt , Relneggs et Klaproth rapportent avoir trouvé , surtout les deux premiers, un nombre d'édifices encore debout lors de leur visite à Madjari. Eb bien ! ils ne trouveraient aujourd'hui que des ronces et de l'herbe ; on reconnaît seulement sur la route entre les deux Madjari que la terre a été creusée.

sont tombées entre les mains des Russes et des voyageurs étrangers. Un hasard m'a procuré deux pièces de monnaie tatare et une géorgienne.

Pour ce qui regarde les observations de M. Klaproth, contenues dans son ouvrage au sujet de Ta ville de Madjari, nous devons faire observer à ce savant que les Hongrois n'ont jamais prétendu affirmer que cette ville, telle qu'elle était en dernier lieu , fut bâtie par les Magyars, puisqu'elle existait déjà au commencement du seizième siècle , et que les Hongrois avaient quitté les bords.de la Kouraa et du Kouban dans le neuvième siècle. D'ailleurs, les inscriptions arabes citées par M. Klaproth prouvent suffisamment que Madjari fut bâtie ou plutôt rebâtie par les Arabes, qui, à leur tour, avaient fait la conquête de ces régions. Mais jamais M. Klaproth ne pourra contester que les Magyar* n'aient dominé , à l'époque où il en est fait mention dans rhisloire , le long de la Kouma , sur le Kouban , à l'île de Taman et dans la péninsule de la Crimée ; cette domination est avérée.

J'avoue que c'est à regret que je quittai des lieux habités autrefois par les Magyars. Je pris congé de la famille de l'honnête Engelhardt, qui m'accabla de ses remercimens pour avoirguéri un vieillard , chef de cette famil le, que j'avais trouvé , à mon entrée dans la chambre , souffrant d'un grand mal de tête. Je m'empressai de lui faire prendre quelques gouttes d'un élixir unique que je possède, et au bout de vingt minutes je vis mon vieillard , transporté de joie.se saisir de ma main , la presser et me remercier d'avoir guéri son mal. Il me raconta , à cette occasion, en présence de sa famille, le rêve qu'il avait eu la nuit précédente, réve dont il avait fait part à sa famille au moment de son réveil, par conséquent , avant mon arrivée. Un étranger, dit-il ■

était descendu dans leur maison , et ayant trouvé le narrateur couché et souffrant , il eut pitié de lui ; et après avoir appris la nature de son mal , il tira un flacon de sa poche et lui en fit avaler quelques gouttes, dont il se trouva soulagé dans le moment.... L'étranger disparut. Ce récit fut confirmé par la famille présente. On me pardonnera cette petite digression en faveur du vieillard, qui , regardant son rêve non comme un hasard, mais comme une divination émanée de l'esprit qui veillait, dit-il , sur ses destinées, voulut me prédire, exalté comme il était dans ce moment , que je serai un jour.... Ne voulant pas écouter davantage le devin , je lui fermai la bouche, et en m 'arrachant des mains de ces braves gens qui voulaient mé retenir encore , je m'élançai dans mon britchka et partis au galop.

Mon but étant de visiter Kiss-Magyari , qui est à vioglcinq werstes d'Olou-Magyari , je dus traverser le village de Pokojnoï, qu'on appelle communément Magyari moyen , à sept werstes d'Olou-Magyari. Avant d'arriver à ce poste on passe la Bivala sur un pont; cette rivière , à quelque distance de Pokojnoï, mêle ses eaux avec celles de la Kouma. Je m'arrêtai dans ce village pour avoir quelques renseignemens sur les ruines de la ville de Magyari, laquelle s'étendait autrefois bien au-delà de ce village; mais je ne pus apprendre rien autre chose sinon <jue» les dernières anciennes monnaies qu'on avait trouvées ont été achetées par des Russes qui avaient passé par ce village , et que les paysans de cet endroit avaient profité , à l'exemple des habitons d'Olou-Magyari , des débris des anciens édifices pour construire leurs maisons actuelles.

Pour arriver à Kiss-Magyari j'avais encore 18 werstes à parcourir. Ce village, qui a gardé son ancien nom , appartient aujourd'hui à M. Karsinsky, riche propriétaire, qui a

eu le bon goût de faire aligner les rues et de les border d'une allée d'arbres; il fait aussi cultiver des vignes qui produisent d'excellent vin. En l'absence du maître, son intendant me reçut avec politesse et répondit avec complaisance à tontes mes questions ; il envoya même chez les habitansdu village pour savoir s'ils n'avaient pas des médailles et autres antiques ; car, en fouillant la terre , ils en trouvaient encore quelquefois, mais très rarement, les Russes en ayant fait depuis plusieurs années des recherches assidues. En effet , on revint avec la réponse qu'on ne pouvait nullement satisfaire à mon désir ; mais un moment après un paysan m'apporta une monnaie de cuivre récemment trouvée prés des bords de la Konma. Gomme c'était une monnaie géorgien ne et qu'elle ne m'intéressait pas , je la rendis ; mais ayant réfléchi un moment que c'était la terre de Magyari qui l'avait récelée dans son sein pour la faire passer entre mes mains , je l'achetai , ainsi qu'une monnaie ta tare, frappée en JH3 de l'hégire, qu'un autre paysan avait trouvée en labourant son champ quelques jours auparavant.

Trompé dans l'attente où j'étais de retrouver encore les restes de quelques édifices de la ville de Magyari autrefois si considérable , et dont les voyageurs qui m'ont précédé ont parlé comme témoins (') , je résolus de traverser la steppe occupée parles Tatares-Mogols, afin de connaître et étudier ce peuple autrefois conquérant , et de me frayer ainsi un chemin , qui n'en est pas un , jusqu'à Mozdok (*) ;

(t)Gmelin, Guldenstaedt , Pallas, Garber ont trouvé les ruine» de Magyari encore bien conservées; V. Klaproth lui-même, qui fut le dernier parmi les voyageurs connus , a trouvé encore en 4807 une trentaine d'édifices presque debout.

(2) La route de Vladimirovka à Mozdok n'est fréquentée que par lesTatares et quelques marchand» arméniens, etil faut avoir avec soi

mais , avant de quitter Kiss-Magya ri ou Bourgoun-Magyari, je voulus goûter de cet excellent vin dont la renommée est portée jusqu'au pied du Cavcase, et dont l'intendant me présenta un verre. En effet , ce vin, quant au goût , approche beaucoup de celui de Bourgogne. On raconte dans le pays, au sujet de la dénomination de Bourgoun-Magyari , que l'impératrice Catherine ayant fait don de celte terre, possédée aujourd'hui par M. Karsinsky , à l'un de ses serviteurs fidèles, celui-ci , en en prenant possession, futcharmé du climat et de la bonté de la terre, et il lui vint dans l'idée de faire apporter des ceps de la Bourgogne, qu'il propagea d'une année à l'autre; son attente fut couronnée de succès, et les vins de Magyari furent partout recherchés. Un jour le propriétaire s'avisa d'en faire présenter sur la table de l'Impératrice ; elle le trouva excellent et le prit pour du Bourgogne; mais ayant appris que ce vin était de la procréation de Magyari , elle en fut si charmée , que dès ce moment elle fit appeler cet endroit Bourgoun -Magyari , nom qu'il conserve encore aujourd'hui.

En sortant de Magyari on passe la Kouma sur un pont de bois au dessous des moulins , qui font une partie considérable des revenus de ce domaine. LesTalares de la slcppe, d'un côté , et les Kalmouks, de l'autre, viennent en grand nombre avec leurs arbas (') apporter aux moulins le blé qu'ils produisent dans leur steppe. Les bords de la Kouma

des Tatares de la steppe pour ne pas s'égarer dans cette immense plaine.

(1) Arba vient du turc araba : c'est un chariot à deux rones très hautes , dans lequel il n'entre pas un morceau de fer, pas un clou de ce métal ; et comme les Tatares n'en graissent jamais les roues, ollcs font un bruit extrêmement désagréable sur la route.

sont en cet endroit bien boisés , ce qui rend la route agréable jusqu'à Vladimirovka.

A huit werstes de ce village , le chemin suit le long d'une chaîne de collines qui s'étendent à plusieurs werstes parallèlement avec le cours de la Kouma, qui reste à gauche.

Le village de Vladimirovka appartient à un riche propriétaire, le chevalier Rebrow, qui demeure dans un château bâti près de l'un des bras de la Kouma. Cet édifiée, placé sur une éminenec , ainsi qu'une petite église, paraissent de loin très avantageusement ; le jardin du château plein d'arbres fruitiers et un petit bois y attenant augmentent encore la beauté du site, sur lequel on repose les regards d'autan* plus volontiers que c'est là que commence cette immense steppe qui s'étend jusqu'à Mozdok en ligne droile l'espace de 143 werstes (28 lieues de France ). Les seuls revenus que le propriétaire retire de ce domaine proviennent des moulins; il en a fait construire plusieurs sur la rivière , et ils lui rapportent trente mille roubles par an. En entrant dans le village je trouvai environ deux cents arbas a lie lés .de chameaux et conduits par des Kalmouks et Tatares <jui avaient apporté du bloaux moulins du seigneur.

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