STEPPES OCCUPÉES PAR LES TATARES-NOMADES ET LES KALMOLKS. — MOZDOK
Ayant fait la connaissance du chevalier Rebrow aux Bains-chauds, il eut la complaisance de m'offrir un logement chez lui, à mon passage par Vladimirovka. Je profitai de son invitation d'autant pins volontiers que lui seul pouvait me fournir les moyens de traverser la steppe desTatares- Mogols; car sur cette route il n'y a plus de chevaux de poste , et on est obligé de se servir de ceux des Talares , qui , sans l'ordre de leurs chefs, ne sont pas tenus à en fournir à qui que ce soit.
Je n'ai qu'à me louer de l'accueil amical que me lit M. de Rebrow. Apres m'avoir montré son château, ses moulins, ses plantations, ses jardins fruitiers et potagers, le tout de sa création , il me mena dans sa fabrique, où il faisait confectionner des étoffes de soie de toutes couleurs et de bonne qualité. A cet effet , il fait soigner les plantations de mûriers et encourage la multiplication des vers-à-soie*. Si on n'était pas obligé d'aller chercher le bois de conslruc-
lion à plus de deux cents werstes, on pourrait établir sur la Kooma des ponts solides, augmenter le nombre des bâtimens nécessaires aux ateliers et mettre les moulins dans un meilleur état qu'ils ne sont actuellement. Du reste, on peut citer ff, de Rebrow comme un exemple rare de patience , de persévérance, d'industrie économique et d'activité dans l'exécution des travaux pour faire fructifier une terre inculte, mais encore vierge et d'une fertilité extraordinaire.
A mille pas environ du château , il y a un village habité par des Kalmouks et Ta tares cultivant leurs jardins et leurs champs, qui produisent en abondance du blé, du maïs , et en même temps croissent sur le même terrain des melons , des pastèques de la meilleure qualité et des choux d'un volume extraordinaire.
Le vin de Vladimirovka est très estimé , surtout le vin blanc , qui est d'une couleur d'or et très agréable à boire. Je fus bien surpris de voir, au mois d'août, des fraises sur la table de M. de Rebrow , qui m'a assuré que, depuis le commencement du printemps jusqu'à la fin de l'automne, sa table en était toujours garnie.
Gomme il fallait avertir de mon prochain passage par les steppes le chef des Tatares, d'origine mongole, demeurant à quarante werstes de Vladimirovka , je fus obligé d'attendre le retour du messager jusqu'au lendemain à midi. Je dois bien des remercimens à M. de Rebrow de m'avoir facilité les moyens de continuer ma route ; autrement j'aurais été forcé de prendre une tout autre direction et de faire un long détour pour arriver à Mozdok. La réponse du chef des Tatares arriva le lendemain ; les chevaux étaient disposés partout sur ma route , et un logement me fut assigné pour la nuit dans un camp tatare, à quatre-vingts werstes de Vladimirovka. M. de Rebrow, sachant que je ne trou-
verais rien à manger dans la steppe , même en offrant de l'or, eut l'attention de faire mettre dans mon britchka , à mon insu , de la volaille rôtie , du vin , du pain et des fruits.
La steppe que je parcourus ce jour-là n'était pas aussi désagréable que je me Tétais imaginé, car je trouvai, de distance en distance, des camps de Tatares, chacun composé de trente kihitka qu'ils appellent aldjik. Je rencontrai de nombreux troupeaux de bétes ^ cornes , de brebis et de chameaux , parmi lesquels je vis pour la première fois des chameaux tout blancs et d'une grande taille.
En arrivant au camp où je devais passer la nuit, on me conduisit dans le kibitka , où je fus reçu par le mari et sa femme avec une cordialité qui est propre à ces nomades. On étendit sur des tapis de feutre de bons- matelas très propres ; et après avoir pris mon petit souper que je partageai avec Jacob et mes hôtes, je me couchai et dormis aussi tranquillement que dans le meilleur hôtel.
Comme j'avais coutume de devancer toujours l'aurore , tout fut bientôt prêt pour mon départ. Je pris congé de ces bonnes gens ; j'offris à la femme de mon hôte un mouchoir de soie, qui lui fit un plaisir extrême; elle me dit poliment qu'elle se souviendrait de moi toutes les fois qu'elle mettrait ce mouchoir à son cou. L'hôte conduisit mon cheval par la bride jusqu'aux limites de son petit terrain : c'est une marque de respect chez les Tatares.
A trente werstes de Mozdok , on trouve les premiers petits villages habités par des . Arméniens qui cultivent les champs , élèvent des bestiaux et font valoir leur aptitude pour le commerce en trafiquant à Mozdok, à Astrakhan et à Kizlar. Ces Arméniens sont exempts de corvées; aussi bien j'eus beau leur offrir le double de l'argent qu'on
paie ordinairement par werste, ils ne voulurent jamais me fournir des chevaux. Par conséquent, je fus obligé de me servir de mon Tatare qui m'avait conduit jusque là. Je fis rafraîchir ses chevaux, et les Arméniens apportèrent volontiers de l'avoine , sans rétribution, pour ne pas être importunés davantage dans leurs travaux.
Les chevaux , étant déjà fatigués par une aussi longue course, avançaient lentement, et, pour éprouver ma patience, il survint une forte pluie qui m'accompagna jusqu'à Mozdok. En approchant de celte ville on est bien agréablement surpris de la beauté des environs, de la vue de montagnes, d'arbres et de jardins bien cultivés. Je comptai chaque arbre , chaque maison , tant j'étais content de me trouver enfin à Mozdok ; mais, comme la joie n'est jamais durable, elle fut bientôt remplacée par le désagrément d'attendre une heure dans la rue jusqu'à ce que la police eût fait désigner un logement pour moi. Sur la ligne du Cavcase, d'après les dispositions bienveillantes du gouvernement, tout voyageur, à l'exhibition de sa feuille de route, est logé non seulement dans les villages et les slanitza, mais encore dans les villes qui n'ont pas d'auberges pour recevoir les étrangers.
Mon hôte était arménien ; il avait une nombreuse famille , dont la curiosité indiscrète m'incommodait beaucoup. Sa maison , comme toutes celles de la ville , était construite en bois; la pluie Continuait à tomber, et, maigre l'envie que j'avais de parcourir la ville, je fus obligé de garder la chambre et de songer à me procurer de quoi me restaurer, n'ayant presque rien pris de toute la journée. Mon domestique eut beau chercher au bazar, il ne trouva rien que du pain assez insipide , de sorte que je dus faire honneur à une tasse de café dont j'avais une petite provision.
Mozdok est une ville assez considérable , qui , après Stavropol , occupe la première place sur la ligne cavcasicnne , soit à cause de sa population , soit par l'importance de son commerce et la beauté de sa situation. Placée au pied de montagnes et près du Terek , elle a l'avantage de réonir dans son enceinte des Russes , des Arméniens , des Géorgiens , des Tatares et des Osètes (*), qui , tous ensemble, forment une population de 4000 ames. Le fort, garni de quelques pièces de canon , est plus que suffisant aujourd'hui pour résister aux attaques des montagnards. La ville offre un triste séjour, et les habitans commencent à se ressentir de l'absence du commerce, depuis que la route pour aller à Tiflis passe par Ekatarinodar, à trentecinq werstes de celte ville.
Comme mon but principal était d'avoir à Mozdok quelques renseignemens sur les Magyars , je me rendis au couvent pour m aboucher avec le père Gilles Henry, dont la réputation connue reposait sur sa connaissance des peuples do Cavcase. Malheureusement , depuis deux ans, ce père respectable était retourne aux Pays-Bas, sa patrie. Je trouvai à sa place un capucin russe qui parlait un peu le latin , et qui avait pour confrères un autre capucin russe et un arménien. Ces pères sont si grossièrement ignorans , que je n'ai pu rien apprendre d'eux sur ce qui concernait
(I) Ayant fait venir chez moi un Osète , homme assez intelligent, je le questionnai sur sa nation et sur son pays ; it me dit entre autres choses qu'ils s'appelaient entre eux Iron et non pas Osètes , et que leur pays s'appelait Iron-Sag (prononcez Ironchague). Voilà une terminaison hongroise, car on dit en Hongrie Iazsrfg, Kunsrfg (prononcez Iazechague, Kounchaguc), pour dire le pays des Iazigues, des Cumans. Iron, par corruption au lieu d'Iran, nom que la Perse porto encore aujourd'hui.
ma visile; ils me montrèrent seulement une espèce de registre ou mémorandum , écrit de la main du père Henry, en latin ; il contenait , entre autres choses , l'origine de la ville de Mozdok. Suivant ce mémorandum , la ville fut bâtie en 1761 , époque à laquelle l'impératrice Catherine fit l'acquisition de tout le territoire qui avait appartenu à MurxarKourgouk-Kanlchoukin , prince de la petite-Khabarda , qui avait fait de ces lieux un véritable repaire de voleurs.
L'église catholique est d'une construction grecque ; elle a besoin de quelques réparations, mais les fonds nécessaires manquent, à moins que la souscription ouverte à cet effet n'y porte un prompt remède. Les catholiques démentant dans la ville et aux environs sont des russes, des arméniens et quelques soldais polonais , le tout montant à quatre cents ames. Il y a à Mozdok , indépendamment des églises russes , deux églises arméniennes schisma tiques.
Le lendemain , le temps s'élant éclairci , je visitai la ville et le bazar, qui me parut bien faiblement pourvu de marchandises et de comestibles. Excepté les bâti mens publics, il y a peu de jolies maisons, et encore celles-ci sont , les unes en bois , les autres en claies récrépies d'argile. Le Terek est très rapide près de la ville , à cause de sa position élevée; il était dans ce moment très gonflé et sortait de son lit. Ce fleuve est peu poissoneux, ee qu'on doit attribuer à sa rapidité et à son peu de profondeur.
N'ayant plus d'espoir de recueillir des renseigncmens relativement à l'objet de mon voyage à Mozdok, je dus reprendre la route de Stavropol et repasser le détroit pour attendre en Crimée des nouvelles de Hongrie. J'aurais bien désiré traverser les montagnes pour visiter la Géorgie , car je n'en étais qu'à six journées de marche ;
ou bien , en passant par Kizlar, je me serais dirige vers Derbend et Bakou , sur la mer Caspienne. Dans l'un et l'autre cas , j'eusse été à portée de visiter les Lesghis , les Avars et en général toute la partie méridionale du Cavcase. Les Avars , que les historiens grecs nomment tantôt Abares , tantôt Zabares , sont une branche des Magyars , à ce que prétendent les historiens hongrois, ce qui parait fort douteux, à en juger par leurs figures et leur manière d'être.
Quant aux Lesghis , la racine de ce mot est les , qui veut dire en hongrois piège, aguet. Le mot lesfei , que M. Klaporth donne entre autres aux Lesghis , est également hongrois. Lesdkiy lesdmeg à l'impératif veulent dire: observele, épie-le. Si les Avars parlent le même dialecte que les Lesghis, comme ce savant naturaliste le prétend , il s'ensuit que ces deux peuples sortent de la même souche ; maïs est- il toujours vrai de dire que ni l'une ni l'autre de ces peuplades ne ressemblent aux Magyars.
ZZTII.
KETOUK A STAVROPOL.
Je quittai Mozdok le 21 août. Les chemins étaient excelle ij s, et on me mena avec une vitesse telle qu'on ne le fait nulle part qu'en Russie. La vue des montagnes du Cavcase, celle du Kazbek ou Mqnvari , la plus haute montagne du Cavcase après l'Elbrouz , dont il a aussi la configuration (*), des collines au-delà du Terek, tout cela me dédommageait amplement de la vue uniforme de la steppe que je venais de quitter.
J'arrivai à Ekatarinograd avant le coucher du soleil; mais la distance que j'avais encore à parcourir étant de dixhuit werstes , je me rendis au logement qu'on m'avait assigné chez un Cosaque, dont la maison était une des meilleures de la ville. Les environs , jusqu'au Terek , sont agréables et fertiles. Tout près de la ville, la Malka , le Baksan , la Tcheghem et le Tcherek se réunissent et vont se joindre au Terek. Depuis peu, c'est par cette ville que
(1) Le Kazbek est à peu près de la hauteur du Mont-Blanc.
passent les courriers , les convois , les voyageurs et les marchandises destinées pour Tiflis.
Le lendemain , avant le lever du soleil , je quittai Ekatarinogred, et au bout d'une heure et demie j'eus parcouru dix-huit werstes jusqu'à Prochladnoï, qui est. à sept werstes du confluent du Baksan et de la Malka. A dix-sept werstes en avant est Soldatskaïa , village considérable , ensuite Pawlowka à vingt werstes ; ce stanitza est situé sur la rive gauche de la Koura. En quittant cette poste on descend dans la vallée profonde où coule celte rivière , dont le fond est composé de caillous roulés. La vallée s'étend jusqu'à la Malka. On passe ensuite par Marienskaia , où était autrefois la poste; ce village se trouve sur le bord élevé du ravin profond de la steppe où coule la Zalouka , petite rivière qui se jette dans la Kouma. Enfin, après avoir traversé le Podkoumok, on arrive à Gheorghievsk , qui , vu de ce côté-ci , se présente très avantageusement.
Comme je voyageais plus vite que la poste aux lettres, le paquet que j'avais préparé à Mozdok pour l'envoyer à Vienne fut mis à la poste de celte ville; j'aurais pourtant mieux fait de le prendre avec moi jusqu'à Kertche, car j'étais arrivé dans celte ville quinze jours avant le courrier ordinaire. Ce retard est naturel , puisque la poste pour la Crimée et Odessa , au lieu de passer le détroit de Taman , fait le tour de l'Àzow , par Tcherkeski , Taganrog , Kertche , etc.
Ne trouvant pas d'auberge à Gheorghievsk, je dus m'adresser au maître de poste, qui , en se faisant bien payer , me céda une chambre qui servait de passage à la famille , et c'est au milieu d'un bruit continuel que j'expédiai plusieurs de mes correspondances pour les confier à la poste.
Ce jour même 23, le comte Lamsdorf, officier dans
l'armée, arriva en courrier de Saint- Pétersbetirg, pour porter an comte Paskevich-Erivanski le cordon de Saint- Georges de i" classe. Cet officier était en mémo temps porteur de la nouvelle que l'armée russe avait franchi le Balkan , et que le général Diebijcli allait occuper Andrinople. Pour annoncer ces nouvelles au général en chef j'expédiai sur-le-champ un Cosaqoe pour Konstantinogorsk , avec la permission du commandant du fort, qui vint me voir pour apprendre de ma bouche ces nouvelles importantes.
Quant à M. le comte Lamsdorf, comme il était très pressé et que j'avais fait préparer pour moi un petit repas, je lui proposai de bon cœur de le partager avec moi , ce qu'il accepta, et après il continua immédiatement sa route pour Tiflis.
Le lendemain, de bonne heure , je quittai Gheorghievsk pour me rendre à Slavropol. Mon fidèle Jacob, qui , d'après notre accord , aurait dû me quitter pour retourner chez lui à Karas, voulut bien m'accompagner jusqu'à ladite ville, à conditiou que de là je le renverrais chez ses parens.
Après avoir fait douze werstes jusqu'à Alexandra> première poste, j'eus quelque désagrément de la part du postillon, qui , en l'absence du maître de poste, ne voulut pas atteler, malgré l'exhibition de ma feuille de route. Mon domestique , qui était brave et gaillard , fut forcé de se servir de son kantchouk , fouet à la russe , après avoir en vain cherché le maître de poste par tout le village. En entrant chez leprélredu lieu, où il croyait trouver le maître de poste, Jacob lui raconta le fait; ce digne ecclésiastique offrit ses propres chevaux au cas que le maître de poste ne voulût pas se lever, car il était persuadé que, suivant sa louable coutume , il faisait sa sieste. Mais, enfin , le fouet de Jacob fit son effet , on mit les chevaux à mon britchka , et
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jé fus mène avec une vitesse incroyable jusqu'à Sablya, qui est à quatorze werstes ; cette station est la plus longue sur toute cètté route. Je parcourus encore soixante werstes jusqu'à Serghfoskaïa, ou je passai la nuit dans la maison du maître de poste , et le lendemain, ayant à faire seulement cinquante-sept werstes J'arrivai de bonne heureà Stavropol. Sur celte roule, depuis Mozdok jusqu'à Stavropol, le chemin est excellent, les chevaux de poste sont vigoureux et vout presque toujours au galop ; la sedle chose qui y manque, ce sont dès auberges et des rafraîchissemens.
À Stavropol je repris mon ancien logement dans un chétif h6te! ; je trouvai heureusement la même chambre que j'avais occupée à mon premier passage. Le baron dePahlen , que j'y avais laissé au commencement de juillet , y était encore et attendait le retour du général en chef alors à Konstantinogorsk , mais qui était attendu à chaque moment.
A peine étaîs-je monté dans ma chambre qu'une fortegrèle vint à tomber, mais ne s'étendit que dans le rayon de deux werstes. Le lendemain je parcourus la ville et ses environs pour jouir encore une fois de la perspective qui se présente sous des formes très variées. Je visitai le marché , où l'on trouve toutes les marchandises d'Europe et à bon compte ; on y voit arriver journellement un grand nombre de chariots chargés de melons , de pastèques et de toutes sortes de légumes. On peut dire que dans toute l'Europe, après la Hongrie , c'est sur la ligne Cavcasienne et en Crimée qu'on trouve la plus grande quantité de melons et de pastèques d'une grosseur énorme et d'une excellente qualité.
Le 27, le général en chef étant arrivé avec sa famille, j'allai immédiatementehez lui pour le saluer; il me reçut avec la même bonté qu'il m'avait témoignée pendant mon séjour au Gavcase. Pour prolonger la conversation, le général me
retint à souper. Pendant ces derniers entretiens , je ne pas garder mon air enjoué ; il fut troublé par l'idée d'une prochaine séparation. Les trois jours que je restai à Slavropol , Son Excellence voulut que je n'eusse d'autre table que la sienne. La veille de mon départ , pour me laisser un souvenir, le général eut la bonté de m'offrir son portrait encadré, que j'acceptai avec une profonde reconnaissance el un sensible plaisir.
Enfin , après avoir pourvu au retour dans ta colonie de mon dévoué Jacob, qui m'avait été si utile jusqu'au dernier moment de notre séparation , et que je ne pus récompenser suivaut mon désir, je quittai Stavropol le 30 août , à onze heures du matin , après avoir fait mes adieux encore une fois au général Emanuel , à sa digne épouse et à sa charmante famille, dont je n'oublierai jamais les bontés pour moi. Je fis aussi mes adieux au baron Pahlen , qui ne voulut me quitter qu'au moment de m'élancer dans mon britchka : je me souviendrai toujours de son amitié pour moi.
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les r.os\gi ES de la mer noire.
Au deuxième chapitre j'ai déjà décrit la route à travers les steppes occupées par les Cosaques de la mer Noire ; pour ne pas me répéter, j'ajouterai seulement que je ne pus assez admirer la beauté et la fertilité des pays au-delà duKouban habités par les Tcberkesses , pays qui pourraient devenir le séjour délicieux d'une nation civilisée , ou du moins si les habitans du Cavcase pouvaient être amenés ù cet état de civilisation qui en ferait des hommes aussi utiles à la société qu'ils lui sont nuisibles dans leur état actuel.
Les pays du Cavcase occupés par les Russes étant si intéressans et si dignes d'être mieux connus sous plusieurs rapports , aussi bien que l'état actuel des Cosaques de la mer Noire , je me permets d'en tracer une courte esquisse pour la connaissance ultérieure de ceux auxquels n'ont peut-être pas échappé les ressorts si simples qui font mouvoir cette machine d'organisation, mise en action avec une rapidité et un progrés incroyables.
La ligne du gouvernement du Cavcase s'étend l'espace
de mille wersles. La défense de cette ligne est confiée à cinquante mille hommes effectifs , composés de Cosaques de la mer Noire et du Cavcase et de Cosaques de la ligne , sous les ordres du général de cavalerie Georges Emanuel. Cette force est organisée avec tant de régularité et d'économie , qu'elle ne coûte à l'état presque rien (*) , et que le service se fait avec une exactitude remarquable. Deux puissans véhicules y contribuent et entretiennent cet ordre admirable : d'abord la rigueu* à faire exécuter les ordres supérieurs , et puis l'espoir certain d'obtenir des décoralions , par conséquent la noblesse de l'empire, moyen unique de jouir en Russie de quelque considération.
L'entretien du Cosaque, en temps de guerre, se borne à une rouble par mois, non compris les rations militaires qui lui sont délivrées des magasins de l'armée, H est obKgé de s'habiller et de se procurer un cheval à ses propres frai*, ceq«*'il peut feire aisément, ayant la facilité d'élever dans les sleppes autant de chevaux^ autre bétail qu'il peut sf en procurer par son industrie. Les pâturages dans les steppes entre la mer Noire et l'Asow, et sur toute la ligne du Cavcase , sont abondans , et l'herbe est de très bonne qualité.
Les Cosaques montent la garde le long de la ligne tour à tour, pour cire à même de cultiver leurs champs alternativement; leur organisation a beaucoup d'analogie avec celle des troupes autrichiennes sup la frontière do la Turquie. Mais les Cosaques ont cela d'avantageux qu'il* ont à leur disposition plus de terres» et d'une fertilité extraordinaire, etque la population augmen Un t progressivement , et le commerce florissant sur la ligne du Cavcase , les pro-
(i) 11 faut excepter le nombreux état-major et lés troupe* d« ligne qu'on y envoie quelquefois pour renforcer la ligne.
(Utils de leurs terres et 4e leur industrie trouveut un débit facile qui répand l'aisance parmi eux.
Le service le long du Koub&n est infiniment pénible et fatigant à cause des Tcherkesses , dont le voisinage est très inquiétant pour la prospérité des possessions russes sur cette partie de l'empire. Les Cosaques sont tenus de veiller à la sûreté des frontières , et en même temps à celle de leurs familles et de leurs propriétés. Les Tcberkesses les tiennent dans une alarme continuelle, et on doit admirer les Casaques pour la résignation et la patience avec lesquelles ils supportent la rigueur de l'hiver dans on pays où le bois manque ou du moins est très rare. On leur fait faire des exercices et des évolutions an milieu de la steppe et bien en avant dans les montagnes , avec la même exactitude qui règne dans les garnisons de l'empire.
Les Russes regardent avec raison les Tcherkesses comme les plus dangereux ennemis , car ils ont fait beaucoup de mal ci tiennent encore aujourd'hui en alarme Les Cosaques des frontières, ce qui leur donne de la supériorité sur leurs adversaires. Cependant , depuis que le commandant de la. ligne caveasienne les a si rudement châtiés, ils sont plus tranquilles , et même quelques-uns de leurs chefs se sont soumis au point de prêter le serment de fidélité à la Russie, sans toutefois payer aucun tribut.
Depuis les prises d' A napa , d'Akhalsihk, de Pothi, et depuis que les Russes sont maîtres du Daghestan , de la Géorgie, de la côte de la Caspienne et de l'ouest de la mer Noire, les Turcs ne peuvent plus communiquer avec les peuples du Cavcase; par conséquent ils ne les excitent plus contre les Russes par des présens et par le fanatisme, et ces
peuples cherchent actuellement à se mettre peu à pou sous la protection de la Russie.
Les succès des armées russes ont une influence immense dans cette partie de l'Asie ; et il est aisé d'entrevoir que lu Russie ne tardera pas d'acquérir un accroissement de forces supérieures et contre les Turcs et contre les Perses.
Les Tcherkesses, unis et d'accord entre eux , peuvent mettre trente mille hommes sous les armes. Depuis un an les Talares - Nogaï , les Beslémiés, les Abazes, les Abazekhv , les Karatchaï , les peuples de la Grande et Pelite- Khabarda , les Tcherkesses près de la source du Koubao , les Dougours , Kbouliam , Bizinghi , fialkar et Orouspié , ont prêté serment de fidélité au gouvernement russe. Plusieurs chefs ou murza de ces peuples ont obtenu des grades militaires et des croix. Le sultan Mingli-Gheraï , descendant, des sullans de la Crimée , est major-général et décoré d'un ordre russe. Kutchuk- Jankott, chef de la Grande- Khabarda, est colonel et touche sa pie sans bouger de chez lui;
Voilà la politique du gouvernement russe, qui tâche d'attirer ainsi dans ses intérêts ces peuples naguère ennemis acharnés de la Russie. Cependant ces peuples ne déguisent pas assez leur éloignement- partout où ils peuvent le faire impunément. D'ailleurs, malgré leurs sermens, ils se regardent et ils sont en effet tout-à-fait indépendans.
Pour flatter l'amour-propre des Tcherkesses et les familiariser avec les mœurs russes , l'Empereur Nicolas a ordonné de former parmi eux un escadron de cinquante hommes choisis et de les envoyer à Saint-Pétersbourg dans leur costume national, couverts de leurs cottes de maille et coiffés de leur casque à la romaine.
Ces Tcherkesses font actuellement le service dans la garde impériale , et l'on s'occupait sur la ligne du Cavcase de porter leur nombre à cent cinquante.
L'arrivée dans la capitale du 1 er escadron fut, dit-on, un spectacle extraordinaire pour la cour et pour toute la ville. Les officiers eurent l'honneur d'être assis à la table de l'Empereur. Ces gens ont d'ailleurs très bonne mine . c'est une belle race d'hommes , ils sont agiles et les meilleurs cavaliers possibles.
La nature si riche aux environs du Cavcasc peut fournir au gouvernement russe des ressources incalculables. Ce pays n'a point encore été exploité; on s'est contenté jusqu'à présent d'admirer la fertilité extraordinaire de vallées innombrables dans le Cavcase septentrional , lesquelles, arrosées de fleuves , do rivières et d'un grand nombre de ruisseaux, semblent inviter les passans à s'y fixer cl à en jouir sous ce beau ciel.
Ces vallées cl les revers des montagnes sont bien boisés et abondent en toutes sortes de gibier. En un mot, deux millions d'hommes pourraient trouver un séjour très agréable dans cette partie du Cavcasc que j'ai visitée dans uu rayon de six cents wersles.
L'intérêt et la prospérité de la Russie demandent sans contredit que la civilisation soit propagée parmi les montagnards; que l'agriculture leur soit enseignée, en leur montrant l'aisance dont ils pourraient jouir s'ils voulaient quitter leurs rochers inaccessibles à tout autre qu'à eux , pour se fixer dans ces vallées qu'aujourd'hui ils se contentent de parcourir à cheval , en volant des bestiaux et souvent des hommes.
Les Russes auront beaucoup de difficultés (*) à soumettre
(I) L'été passé, en 1831 , les peuples voisins de la mer Caspienne livrèrent un combat aux troupes russes qui étaient accourues pour repousser leur invasion On ignore In suite de celte lutte, mais on sait que M. Emanuel, général commandant de la ligne caveasienne,
entièrement les Tcherkesses, qui sont nombreux , braves et d'un esprit remuant ; mais ils gagneront toujours beaucoup s'ils parviennent à faire cesser les hostilités sur la ligne et dans l'intérieur du pays.
Ces peuples auraient pu faire beaucoup de mal à la Russie pendant ses guerres avec la Perse et la Turquie , s'ils eussent été d'accord et s'ils pouvaient l'être toutes les fois qu'ils projettent une attaque contre l'ennemi. Mais la discorde et la jalousie entre les chefs ont fait toujours échouer leur entreprise , et le gouvernement russe a su adroitement profiter de leur désunion en la fomentant par des promesses et des présens distribués à propos.
Depuis la prise d'Anapa , plusieurs agens russes se sont introduits dans celte partie du pays des Tcherkesses et ont établi chez eux des magasins de sel , dont ce peuple manque et que la Grimée fournit en abondance. C'est du port de Kertche qu'on y transporte le sel que fournit l'un des lacs près de Perécop en Crimée , et en telle abondance ^ que l'autre lac, également riche en sel , n'a point encore çté entamé.
M. Scassi, conseiller d'état, natif de Gènes, eut celte heureuse idée sous le gouvernement du duc de Richelieu. Les rapports actuellement établis avec les Tcherkesses, s'ils sont conduits avec prudence et intelligence , ne manqueront pas de relever infiniment les avantages, qu'en attend le commerce du port de Kertche. Quant aux vues politiques du gouvernement , les conséquences sont inappréciables qui résulteront d'un contact immédiat avec ce peuple et de relations soigneusement suivies d'une et d'autre part.
a été blessé très grièvement, une balle ayant percé sa poitrine en sortant par l'épine du dos. Son fils Georges, âgé de 4 6 ans, brave et intrépide enfant , fut également blessé à coté de son père.
Pour conclure cet article , je De puis que répéter que la tendance directe du gouvernement russe est de soumettre insensiblement tous les peuples du Cavcaseel de s'approprier ces pays riches et d'une grande étendue , dont la possession sera et doit être regardée comme une des plus belles perles de la couronne de Russie , et en même temps une désirable conquête pour la civilisation. Quand la sécurité des personnes et des propriétés sera ainsi solidement garantie, l'excédant de la population de l'Europe occidentale pourra se porter avec confiance dans ces régions pour y trouver le bonheur, la beauté du climat et la fertilité du sol.
Cette époque n'est pas éloignée , et le gouvernement a déjà commencé ce grand œuvre : il tâche de refouler les Tcherkesses dans leurs montagnes» afin de s'emparer du beau, on peut dire du ravissant pays au-delà du Kouban, qui s'offre aux yeux comme une terre promise.
Partout le gouvernement déploie une étonnante activité, et ses largesses pour faire prospérer ses établissemens publics ainsi que les entreprises utiles des particuliers sont intarissables. Je ne ferai ici mention que de la Crimée et de la ligne caveasienne.
À Simpheropol il y a une caisse particulière du gouvernement, destinée à fournir jusqu'à la concurrence de vingtcinq mille roubles , pour cinq ans , à ceux qui désirent augmenter leurs troupeaux, établir des fabriques ou améliorer l'économie rurale sur les terres que les étrangers auront achetées en Crimée , soit des particuliers, soit de la couronne.
Cette faveur du gouvernement est encore rehaussée par cela que pendant le cours de cinq ans, ni les tribunaux , ni les autres autorités ne peuvent s'immiscer dans les affaires des acquéreurs.
Dans les villes naissantes , telles que Kertche , Théodosie , Simplieropol , Stavropol , Konstantinogorsk , les édifices publics sont d'une solidité et d'une architecture remarquables. Le gouvernement ne néglige rien de tout ce qui peut contribuer à l'embellissement de ces villes et au bien-être des habita ns. Je parlerai plus longuemeut sur cette matière à l'article de la Crimée.
ZXIZ.