‹ Voyage en CriméeChapitre 24 sur 57 · KEHTC11E ET SON PORT. — ANCIENNE ÎMNTICAI'ÉE · texte numérisé non relu

KEHTC11E ET SON PORT. — ANCIENNE ÎMNTICAI'ÉE

Après avoir parcouru quatre cent soixante werstes depuis Stavropol jusqu'au détroit de Taraan , j'arrivai dans celte île le 2 septembre , et j'allai loger chez le directeur de la quarantaine , qui me reçut avec la même amitié que la première fois.

À Taraan ou Tamaoka'ia on ne trouve pas toujours des bateaux pour passer le détroit ; celte fois je fus assez heureux pour en trouver un qui venait d'apporter de Kerlche une berline de voyage et des bagages. Je l'arrêtai sur-lechamp pour me transporter dans ce port , et le lendemain , sur les dix heures , je fis embarquer mon britchka et je montai moi-même à bord de cette frêle barque qui avait pour tout équipage deux Talares demeurant à Jeni-Kaléh.

Le vent était faible et nous avancions lentement à l'aide de notre voile latine. Arrivés au milieu du détroit , j'eus encore une fois le plaisir de contempler, à ma droite, la

mer d'Azow, et à ma gauche la mer Noire. Celte vue fit naître en moi diverses sensations, quand je repassai dans ma mémoire le laps de neuf siècles , témoins de Uni de changemens , de tant d'événemens , et en songeant aux différens peuples qui se sont succédé depuis la transmigration de nos pères les Magyars.

La perspective que j'avais devant moi était vraiment digne du pinceau d'un habile maître. Jéni-Kaléh (château neuf), qui s'élève en amphithéâtre, le port et la ville de Kertche, entourés de montagnes et de collines agréables, témoins , jadis , du règne de Mithridate et plus tard de la domination des Hongrois , me causèrent un charme inexprimable. Le vent léger qui nous poussait doucement ne répondait point au vif désir de mes deux Talares , qui auraient voulu déjà empocher les roubles , juste salaire de leur peine , et prendre terre pour pouvoir encore le même soir retourner à Jéni-Kaléh : moi seul je goûtais un plaisir qu'ils ne partageaient pas ( 1 ).

Après avoir vogué l'espace de trente werstes , la barque mouilla tout prés du quai qui borde le port. Etant muni de l'ordre du général en chef pour l'autorité de celle ville, de ne pas faire subir de quarantaine à un homme qui venait d'un pays dont la salubrité ne laissait rien à désirer , on me permit de débarquer immédiatement, et j'allai loger

(I) J'aurais désiré ajouter à la description de mon voyage an Catçase, en Géorgie, etc., une carte particulière pour indiquer la route que j'ai suivie dans l'étendue de deux mille trois cent quarante-trois lieues de France; mais j'ai dû me refuser ce plaisir pour ne pas augmenter les frais de l'édition. Néanmoins la carte générale des pays entre la mer Noire et la mer Caspienne , par Darmct, Vienne, 4827 , tirée sur une carte russe , peut guider mes lecteurs dans toutes les routes que j'ai parcourues en I8Î9 et 1830.

chée M". Fé chevalier Scassi, qui , à mon premier passage par cette viHe, m'avait invité à descendre, à mon retour, directement dans la belle maison qu'il venait de faire construire sur le terrain que lui a offert la ville reconnaissante de Kertche, pour avoir grandement coopéré à lui obtenir la franchise de son port.

Ayant appris à Kertche que la peste s'était manifestée à Odessa, je jugeai qu'il était plus prudent de m'arrêtera Simphéropol , capitale de la Crimée , pour y attendre des nouvelles de Vienne, et me diriger ensuite , suivant les circonstances, ou vers l'Autriche, ou bien passer là mer Noire et me rendre à Tiflis, d'où je pouvais faire les excursions que j'avais en vue.

Pendant Tes trois jours que je m'arrêtai a Kertche , je visitai les environs ainsi que le musée d'antiquités , trouvées dans les fouilles (ailes hors de la ville , et confiées à la sur^vëîtlance de M. de Bruix père. C'est dommage que les bustes et les vases soient mutilés. Quelques bijou* de femme , trouvés dans les tombeaux, ont été bien conservés; on distingue surtout une paire de bracelets en or, d'un travail fini. Ces bijous sont déposés cjhez M. le chevalier Slcmkovsky, gouverneur de Kertche.

M . Scassi eut la complaisance de me communiquer quelques extraits d'un mémoire rédigé par lui', contenant une description du port et du commerce de cette ville naissante ; en vdicî un court extrait pour l'instruction des navigateurs dans la mer Noire.

La ville de Kertehe, assise au pied d'une chaîne de collines, dont la plus élevée qui la domine immédiatement a conservé le nom de siège de Mithridate , est située près des ruines de l'antique Panticapée, sur le détroit de Taman (improprement appdé détroit de Kaffa par quelques géo-

graphes), jadis bosphore ciminérien. Son port, dont la position a beaucoup d'analogie avec celle de Constantinoplc , est formé par une baie qui s'avance de cinq à six werstes dans une presqu'île jointe à celle de Crimée par l'isthme de Théodosie ; il est partagé en deux bassins par une forteresse , à l'extrémité de laquelle se voit encore , presque à fleur d'eau Je reste d'un ancien môle naturellement abrité, de tous côtés , des vents et de la grosse mer. Ce port est spacieux, commode et tellement sûr, que les capitaines marchands qui viennent y passer l'hiver font souvent échouer leurs bàtimens dans la vase pour économiser leurs câbles , et il n'y a pas d'exemple qu'ils aient eu jamais à se repentir de cette extrême sécurité. La profondeur y est suffisante pour que Ton puisse y charger jusqu'à douze tnille ponds (environ deux cents tonneaux) à l'extrémité d'une jetée qui n'a pas plus de cinquante pas de longueur. Les vaisseaux de ia mer Noire peuvent y aborder et en sortir en tout temps sans aucun danger, les bas-fonds du passage de Jéni-Kaléh étant au-delà de Kerlche, à l'entrée de la mer d'Azow.

Tout ce pays , jadis peuplé de colonies grecques , génoises et vénitiennes , est plein des souvenirs de splendeur qu'y ont laissés les riches établissemens de commerce de ces deux dernières républiques. Les environs de la célèbre Panticapée, les collines, les beaux vallons qui l'entourent, sont maintenant peu cultivés par suite de l'indolence des Ta tares qui peuplent ces campagnes, et de leur peu de connaissance en agriculture.

Les fertiles pâturages de la péninsule nourrissent de nombreux troupeaux de gros bétail et de ces brebis grises et noires à poil frisé, dont la fourrure, connue sous le nom d'agneau d'Astrakhan , est recherchée.

La pêche de l'esturgeon , que l'on fait salerct sécher pour

le vendre sous le nom de balik, et dont on tire d'excellent caviar, est très abondante dans le bosphore et la merd'Azow. Les ressources commerciales et agricoles ne sont pas les seuls avantages que possède la presqu'île de Kertche ; sous un autre point de vue ce pays est encore on ne peut plus intéressant : les environs de Kertche où se trouvent les débris de l'antique Panticapée et de Nymphéum , villes célèbres sous plusieurs rapports; l'île de Taman où existaient jadis Cimmérium et Phanagoria , cités fameuses par leur commerce et leur puissance, et généralement, enfin, tout le territoire que baigne le bospbore, et dont Slrabon nous a laissé une description si exacte , contiennent d'immenses richesses en antiquités. Sous les ruines des villes' célèbres de ces contrées se trouvent ensevelis des monumens qui serviront de flambeau pour pénétrer dans les ténèbres de l'histoire de ce pays , que les révolutions dont il a été si souvent agité ont couverte d'un voile si épais. Ces constructions gigantesques , et que l'on a si bien nommées cyclopéennes , qui se rencontrent à chaque pas aux environs de Kertche, renferment probablement des trésors d'antiquité.

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