‹ Voyage en CriméeChapitre 26 sur 57 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

Lorsque dans le malheur un ami oous console, Tool parait s'embellir, tout flatte notre espoir; A sa voix , qui conseille et sait nous émouYoir, L'espoir renaît et le chagrin s'enrôle.

(CARnON-BASSnEL.)

Z.ZZI.

ESQUISSE SUR L'IMMENSE ÉTENDUE DES PAYS QUE LE PEUPLE TATARE HABITE , DEPUIS LES MURAILLES DE CHINE JUSQU'EN CRIMÉE.

En quittant Odessa, je m'étais proposé de passer de Kherson en Crimée, d'en parcourir la partie septentrionale et les steppes occupées par les Talarcs, pour en étudier les mœurs , ainsi qu'il en est fait mention dans la première partie de cet ouvrage. Cette fois , à mon retour au Cavcase septentrional, je voulus connaître l'intérieur et la partie méridionale de cette presqu'île.

Nous avons vu qu'an nord elle présente une vaste plaine plate et manquant de forêts , mais qu'en revanche le sol y est d'une grande fertilité (*). J'ai dit aussi qu'au sud de la ville d'Or ou Pérécop , deux grands lacs sales fournissent plus de sel qu'on n'en peut consommer dans le pays , et

(I) Le prince d'Anhalt-Coethen a fait , non loin de Pérécop , l'acquisition d'une immense étendue de pays qu'il a déjà peuplée do plusieurs milliers de moutons de Saxe , de bétes à cornes , d'un nombreux haras, et il y a fait des établissemens d'économie rurale qui, avec le temps , seront d'un rapport incalculable.

qu'on en exporte annuellement une quantité immense en Mingrélie , à Trébixonde et à Constantinople. Nous avons vu également que cette partie de la Crimée est habitée exclusivement par les Tatares-Nogaï, qui ne sont pas nomades, mais demeurent dans des villages ; qu'ils construisent des maisons , cultivent les champs et élèvent un grand nombre 4e chevaux, de bêtes à cornes , de brebis et de moutons gris et noirs à poil frisé, dont Ja fourrure, connue sous le nom d'Astrakan , est recherchée en Europe.

Les mœurs , les coutumes , la langue et la religion étant les mêmes chez les Tatares qui habitent le nord' et le sud de la Crimée , je ne dirai que peu de mots touchant ce peuple que j'ai eu occasion d'étudier pendant six mois que je séjournai en Crimée.

Ce peuple descend des Mogols; il a beaucoup d'affinité avec les Turcs, dont les mœurs , les habitudes , la religion lui sont propres, jusqu'à sa langue qui n'est qu'un dialecte du turc. Les Tatares de la Crimée habitent tous dans des villages et des villes , s'appliquent à la culture du sol qui produit beaucoup de grains et qu'ils transportent à Théodosie, à Sébastopol , etc. Ils élèvent des chevaux, des chameaux et une grande quantité de moutons ; il est vrai que la race de leurs chevaux est un peu dégénérée ; néanmoins ces animaux conservent toujours une partie de leur ancienne réputation.

Autrefois puissant quand il formait un corps de nation, ce peuple est aujourd'hui dispersé depuis la grande Tatarie jusqu'en Crimée. L'ancienne Tatarie comprenait les pays suivans (') :

(I) Je dc me souviens plus dans quelle feuille publique se trouve aussi cette description topographique des pays des Tatares.

Tirez une ligne depuis l'embouchure de l'Oby jusqu'à celle du Dniepr , et ramenez- la du côté de Testa travers le Pont-Euxin , de manière à y comprendre la presqu'île de Crimée; prolongez-la, en suivant le pied du Cavcasc, par les rivières de Kour et d'Aras (Araxc), jusqu'à la mer Caspienne; passant ensuite du rivage opposé de cette mer, suivez le cours du Djyhkoun (Oxus) et la chaîne du Cavcase jusqu'à l'Imaûs ; continuez la ligne au-delà de la grande muraille de la Chine et du pays d'Yetso, en rasant les frontières de la Perse, de l'Inde, de la Chine, de la Corée , mais en y comprenant une portion de la Russie et tous les pays situés entre la mer Glaciale et la mer du Japon.

Cette vaste région est comme un édifice imposant dont les poutres et les supports sont plusieurs rangées de collines majestueuses , et qui a pour dôme une montagne colossale , à laquelle les Chinois donnent l'épilhète de céleste , et dont les flancs sont baignés d'une multitude de grands fleuves.

Le pays qui environne cet édifice majestueux possède des richesses variées d'une manière admirable. Il renferme des cantons incrustés de glace; d'autres sont brûlés par un ciel de feu et couverts d'une espèce de lave. Vous rencontrerez ici des espaces immenses occupés par des déserts sablonneux et des forêts presque impénétrables ; là des jardins, des bosquets, des prairies parfumés do musc, arrosés de ruisseaux sans nombre , couverts de fruits et de fleurs. A peu près un quart de cette région extraordinaire , prise dans sa largeur, jouit d'un climat aussi délicieux que la Grèce , l'Italie et la Provence ; un autre quart a la même température que l'Angleterre, l'Allemagne, le nord de la France, la Hongrie, la Moldavie. Vers le sud, sur les frontières de l'Iram , sont les belles vallées de Soghd

(Samarkande) et les villes fameuses de Samarkande et de Bokhara ; sur celles du Thibet, les territoires de Kachghar, Chegnil et Khatà , célèbres par les parfums et la beauté de leurs habilans ; sur celles de la Chine , le pays de Tchyn qui fut jadis un puissant royaume. Ou ne doit pas passer sous silence le beau territoire de Tangout.

Les Talares répandus aujourd'hui dans les régions habitées par des Européens justifient leur origine , mais leur contact avec les Russes les a rendus plus adroits, plus intelligens , et ils sont dociles au point qu'ils seraient susceptibles d'un haut degré de civilisation et de culture. Ils sont naturellement bons et hospitaliers, et on lit sur leur physionomie leur probité et la bonté de leur cœur ; on n'entend jamais parler de vol parmi eux. Ne faut- il pas rougir de voir en Europe , presque dans chaque ville , des malfaiteurs enchaînés, dont une grande partie va peupler les bagnes, et dont la vue révolte les paisibles habilans? Ces Européens ont cependant des écoles, des prêtres et autres ministres de la religion pleins d'un saint zèle, et cependant nous voyons dans ces peuples , civilisés au plus haut point , un penchant au mal que Rome et toutes ses légions de prêtres, de moines , de prélats et de cardinaux ne sont pas en état d'arrêter. Voilà un sujet à méditer, qui doit faire rougir et reconnaître enfin la sainte vérité ! Ces Tatares, privés de toute instruction , n'ayant d'autres guides que la reconnaissance d'un Etre-Suprême et celte bonté naturelle que Dieu a implantée dans l'amede l'homme, ces Tatares, dis-je, vivent, pour ainsi dire, dans l'innocence primitive. Jamais révolte, jamais opposition aux ordres supérieurs; chez eux tout est obéissance et fidélité, tout est soumission et dévouement. Que diront, à ce tableau, les philosophes de nos jours avec leur perfectibilité? Oui, bons Tatares, pas un de vous ne se

dégrade au point de mériter un châtiment aussi révoltant que ceux de nos forçats ; malgré votre pauvreté , vous ne convoitez pas le bien de votre voisin. Oui , je le répète encore , les Ta lares sont humains et amis des vertus sociales, tels que je me Ggure les Magyars à l'époque de leur domination entre le Don et le Kouban ; mais quel changement dans leurs mœurs depuis !....

Les Tatares portent des habits très commodes et préférables à ceux des Turcs. Au lieu d'un turban, ils se coiffent d'un kalpak (*) , dont le haut est couvert de drap vert. Pour transporter dans les ports du bois, des vivres, du blé, ils se servent de chariots nommés arba ou magyar, attelés de deux bœufs et souvent de deux chameaux. Les familles habitant les villes et les villages sur la côte de la mer Noire sont beaucoup plus heureuses que celles qui demeurent dans la partie septentrionale de la presqu'ile , soit à cause de la douceur du climat , soit à cause des productions variées du sol favorisé par la nature. Cette partie du pays est montueuse et bien boisée; elle est entrecoupée de vallons , de coteaux et de rivières. La chaîne de ces montagnes s'étend jusqu'à Théodosie ou Rafla , et s'avance depuis la côte de quinze à vingt wersics dans les terres ;.ces montagnes sont très élevées et escarpées , mais entrecoupées , comme nous venons de le dire , de vallons étendus et couverts de bois. Parmi ces nombreuses montagnes les plus remarquables sont le Sinab-dayh et le Tchatir-dagh , entre stlouchelael Akmedjet. Parmi une cinquantaine de rivières qui sortent de ces montagnes , le Salghir est la plus considérable; ce n'est pourtant qu'un beau ruisseau.

(I) Les Hongrois en grand costume portent également une coiffure appelée kalpak. Dans la garde noble hongroise le kalpak est unepartic essentielle d? leurs brillans uniformes

PERPLEXITÉ OU SE TROUVE L'AUTEUR. — PORTRAIT DE QUELQUES DAMES REMARQUABLES.

Le jour même de mon arrivée à Simpheropol , siège du gouvernement pendant les six mois de ln belle saison , je fus me présenter chez le gouverneur M. le chevalier de Kazanechejew , que j'avais rencontré à Odessa chez le gou- • verneur-général M. le comte Woronzow. J'en fus accueilli avec cette bonté, cette affabilité qui sont les traits distinctifs de son noble caractère. Il me lit l'honneur de m'invitera venir prendre le thé le même soir et diner avec lui le lendemain.

Pendant mon séjour dans cette ville, hélas! plus long que je n'aurais désiré, je voulus m'occuper de la rédaction de mon journal de voyage, pour ne pas oublier mes observations qui se pressaient dans ma mémoire sur tant d'objets variés et remarquables ; mais je m'aperçus avec douleur que cette tranquillité d'esprit , qui seule fait le bonheur de ma vie, commençait à m'abandonner malgré la fortitude qui jusqu'alors ne m'avait pas quitté un seul instant. Les

Dig

semaines, les mois s'écoulèrent , et point de réponses à mes trois dépêches et à plusieurs lettres expédiées pour Vienoe et la Hongrie. Six mois d'absence et six mois de silence ! Quelle cruelle situation , quel embarras , quelle douleur de voir mon dévouement , mes efforts , mes peines devenir l'objet d'une froide indifférence, d'un abandon ! Cependant il fallut faire bonne mine au mauvais jeu , qu'on me passe l'expression. Je n'avais personne à qui faire part de ma perplexité; elle était toute concentrée dans mon intérieur. Etaut accueilli partout d'une manière si honorable et pour ma nation et pour moi , je tremblaisà la seule idée de donner le plus petit sujet à des soupçons qui pussent entacher une réputation que je sus maintenir comme inattaquable par une conduite qui dut mettre mon caractère à l'abri de toute impression défavorable, et qui , je puis l'affirmer, me valut le doux plaisir de voir augmenter de jour en jour le nombre de mes amis au lieu de le diminuer. Il y eut, sans doute , des momens où , ne pouvant pas toutrà-fait cacher le trouble de mon ame précisément en présence des personnes que j'aimais, que je respectais le plus, on dut s'apercevoir de l'absence de cette jovialité , de cette gaité qui animait ordinairement ma conversation. C'est dans de.^ pareils momens que j'eus besoin de toute la force de mon amu pour ne pas succomber : j'y réussis, car j'étais accoutumé depuis long-temps , dans le cours de ma vie orageuse , à lu. physionomie de l'infortune.

La précieuse connaissance d'un homme d'un mérite bien rare, dont les discours savanset la franche amitié ont beau* coup soulagé mon esprit abattu, m'a laissé une impression bien profonde : je veux parler de M. le chevalier Steven, conseiller d'état , savant également distingué comme bo-» taniste et comme entomologue. 11 possède une belle cam?

pagne à deux werstes de la ville, sur les bords de la rivière Salghir ; c'est son séjour ordinaire ; il y cultive les plantes exotiques, les fleurs les plus rares et la vigne. Son voisin M. Muhlbausen , docteur en médecine , habite tout prés une maison agréable et commode; elle est aussi sur la Salgbir et à l'entrée d'un jardin vaste et remarquable par ses différentes plantations, par un petit bois et par une grande quaulilé d'arbres fruitiers.

Vis-à-vis le jardin de M. Stcvcn est un beau domaine , appartenant à M. de Nariskin, ci-devant gouverneur de Crimée. Sur ce domaine , ce seigneur a un château bâti entre cour et jardin , moitié à l'européenne , moitié à l'orientale ; l'avenue qui y conduit est d'une longueur proportionnée ; à gauche on voit une espèce de kiosque à la ta tare , orné de flèches aux quatre coins , ayant la forme d'une petite mosquée ; mais on découvre bientôt que c'est une cuisine avec ses dépendances.

Dans ce château , je fus préjenté à M me Nariskin , fille du comte Rostopchin , dont le nom est devenu historique par Tincendie de Moscou. Cette dame est aimable , engageante, très spirituelle, et a des connaissances an dessus de son sexe ; elle aime la lecture et cultive avec succès les langues étrangères ; sa conversation est aisée et attrayante ; on s'aperçoit tout d'abord qu'elle a vécu à Paris plusieurs années, dans la compagnie de sa sœur, épouse de M. le comte de Ségur.

M me de kazanachejew, née princesse Wolkonsky, épouse oki gouverneur actuel, ne perd point par la comparaison avec son amie M me Nariskin. Cette dame possède à un haut degré l'art de se rendre agréable en société; elle est affable et du meilleur ton ; elle s'énonce en français avec pureté et s"ns prétention ; eu un mot , elle peut servir de modèle à

son. sexe comme bonne épouse, excellente mère, aimant avec passion sa patrie, et chérissant tout ce qui est beau , tout ce qui tend vers le perfectionnement de l'esprit humain : on peut justement dire que c'est une digne compagne d'un digne époux. Voilà des tableaux qui ,. à Siropheropol , ont relevé mon esprit abattu et ont aidé à adoucir mes peines.

Ayant des lettres de recommandation (pour les personnes généreuses que je viens de nommer, je n'en avais pas besoin) adressées à M me de Serres , épouse d'un Français, inspecteur des domaines de l'Empereur en Grimée , je m'empressai de me présentera cette famille respectable*; elle me reçut avec la même civilité dont se louent également tous les étrangers qui lui sont présentés.. M. de Serres est très versé dans la chimie ; il est d'un commerce agréable , ainsi que son épouse , par l'agrément de son esprit , qni m'a rappelé les dames françaises de province , qui , pour être aimables, n'ont pas besoin d'habiter Paris.

Je ne dois pas oublier de faire mention de M me Aufresnes , qui se dislingue par son bon ton , par son humeur enjouée et par l'égalité de son caractère fort rare dans le beau sexe ; sa fille marche sur ses traces , elle plaît par sa modestie qui loi fait oublier qu'elle- est jolie. Je nomme, en dernier lieu , M. Lang, Bohème de naissance, conseiller d'état et médecin en chef, bien qu'il méritât d'être placé sur la même ligne avec les personnes qui me laisseront un durable souvenir. Son amitié pour moi, quoiqu'il ignorât, comme tout le monde , ma véritable position , adoucit pendant quelque temps l'amertume de ma situation, en m'offrant , en l'absence de son épouse , un appartement dans sa maison ; je l'acceptai celte fois d'autant plus volontiers que je me préparais à faire une tournée sur la côte méridionale , et

que je pouvais laisser mes papiers et mes effets eu sûreté dans sa maison.

Autant je fus enchanté de ses procédés envers moi durant un mois entier que je passai dans sa maison , autant je regrettai que son aimable épouse n'eût quitté la campagne pour revenir en ville que peu de temps avant mon départ de Simphcropol. J'ai beaucoup perdu par son absence , car la conversation de celte dame est pleine de charmes , elle est embellie de traits piquans qui décèlent un esprit cultivé ; sa taille dégagée , ses formes élégantes et ses traits réguliers , accompagnés d'un regard qui , ordinairement , n'appartient * qu'à la beauté , font désirer de prolonger un entretien auquel elle sait donner la couleur qui convient au caractère de la personne qui vient payer le tribut à ses charmes.

ZZXIII.

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