‹ Voyage en CriméeChapitre 27 sur 57 · EXCURSION DANS LA PARTIE MÉRIDIONALE DE LA CRIMÉE · texte numérisé non relu

EXCURSION DANS LA PARTIE MÉRIDIONALE DE LA CRIMÉE

KUTCHUK. - LAMPADE.

Le temps étant très propice pour visiter la côte méridionale de la Grimée, je voulus en profiler, tant pour relever en quelque sorte mon esprit défaillant, que pour connaître la plus belle partie de celte presqu'île qu'aucun Russe, aucun étranger ne néglige de visiter. Je me fis par conséquent délivrer un podoroche pour deux chevaux de selle et un guide lalare.

Les étrangers qui veulent faire cette excursion, sous tous les rapports très intéressante, feront bien de prendre une selle avec eux , et s'ils ne parlent pas le ta tare ou le turc, d'emmener un de ces cicérone tatares qu'on peut louer à Simpheropol , à raison de trois ducats pour les dix jours que la tournée dure ordinairement. Ils feront également bien d'emporter avec eux une peau de daim, un oreiller el un bourka qui leur formeront un excellent lit pour la nuit. Un peu de jambon ou quelque rôti , un morceau de fromage et quelques bouteilles de vin ne gâte-

ront rien à l'affaire. Eh bien ! je n'avais rien de tout cela , excepté un bourka ; aussi me trouvai-je à la pénitence , comme on le verra tantôt.

Je quittai Stavropol le 2 octobre , à neuf heures du matin , dans un léléga de poste, dont on peut se servir seulement jusqu'à Aloucheta On longe d'abord la rivière de Salghir, qui coule dans une riante vallée. Le chemin est très agréable; on rencontre des maisons isolées, des jardins et des plantations de tabac , et on a toujours en vue le Tchatir-Dagh , la plus haute montagne de la Crimée. A dix werstes de la ville, les montagnes des deux côtés se rapprochent; à gauche on voit la maison de campagne de M. Perovsky, ci-devant gouverneur de Grimée. Cet endroit est d'un aspect agréable; partout des embellissemcns bien ménagés annoncent le goût du propriétaire. De petites maisons, au nombre, je crois, de quatre ou cinq , placées l'une à côté de l'autre, ont l'air d'appartenir à des carmes^ J'ai appris que dans l'une on dînait , dans l'autre couchait le maître , dans la troisième était la bibliothèque , et les deux dernières servaient à divers usages.

Les premiers relais , à vingt werstes, sont dans un petit village tatare appelé Tchafkald, où je devais changer de chevaux; mais je fus bien désappointé, car les dix chevaux qu'on entretient sur cette route avaient été employés pour transporter M. le prince Mestchersky, aide-de-camp de l'Empereur Nicolas, qui était parti doux heures avant moi et qui prenait la même route. Heureusement je trouvai dans ce pauvre village deux mauvais chevaux avec des selles encore plus mauvaises : c'étaient , dans la force du terme , de véritables haridelles. Néanmoins, mon guide tatare eut l'adresse de les faire aller d'un assez bon train en leur administrant de vigoureux coups de fouet qu'il n'épargnait pas.

En quittant celte poste , on monte insensiblement à mesure qu'on s'approche du Tchatir-Dagh , jusqu'à l'entrée de la forêt , où la montée devient plus rapide. Celle forêt est très étendue; elle fournit de bon bois de construction et de chauffage pour la ville. En arrivant au pied du Tchatir-Dagh , j'aurais désiré d'aller jusque sur la cime de cette montagne , d'où la vue s'étend jusqu'à Pérécop; mais le temps était couvert , et je préférai continuer ma route vers la côte.

Faisant un peu de diligence , j'arrivai bientôt à Schouma, village tatare derrière le Tchatir-Dagh; dés lors on commence à descendre de la hauteur où se trouve ce village ', entouré de vignes et d'arbres fruitiers de toute espécé. La descente est un peu incommode , mais l'œil se repose avec plaisir sur un vallon qui présente toutes les beautés de la nature. L'ennui qu'on éprouve durant l'espace de deux werstes est remplacé par la vue de la mer et de rians environs tout autour du village à'Aloucheta, où sont les derniers relais pour les chevaux de poste. Ce village est assis sur le bord de la mer, à quarante-cinq werstes de Simpheropol. Dans le temps du règne des empereurs de Byzance , c'était une ville commerçante ; elle fut bâtie par l'empereur Justinien, et aujourd'hui elle a fait place à un village tatare assez considérable , où l'on voit encore les restes d'une ancienne tour. En arrivant près de cette tour, j'appris que l'onbachi demeurait tout près ; je me fis conduire chez lui pour avoir des chevaux. Il fit tout de suite chercher des montures, et, en attendant, il m'offrit du raisin et des noix. C'est à partir d'Aloucheta que commence proprement la visite de la côte, qu'on ne quitte plus pendant plusieurs jours, ayant à droite des montagnes très élevées, des rochers présentant toutes sortes de formes , des prédis

piccs et des rivins. Cependant la nature , si active dans celle partie de la Crimée , déploie toute sa vigueur à cçtç de montagnes éboulées et de rochers détachés do leur masse , cl console les voyageurs et les habitaqs , de cel aspect désolant, par la fertilité des \a\\é&i et par la variété des tableaux qu'elle déroule aux yeux charmés eje tant de richesses.

Cette fois on m'amena un excellent cheval qui ne se souciait guère des caillous et des rochers brisés qui roulaient sous ses pieds. J'avais encore quinze werste&à parcourir jusqu'au soir; mon cheval me portait avec une 'extrême vitesse , et mpq jeune Talarc n'étant pas si bien monté , je fus obligé de l'attendre près d onc demi-heure

Profitant de cette halte , je contemplais avec admiration ces rochers élonnaps qui élançaient jours, têtes liaulaines vers (es nues , semblables au pic de Ténerif ; d'autres représentaient des pyramides et de? colonnes iudinceç vers leur base et annonçaient leur prochaine chute et lejur réunion avec ces masses énormes qui furent précipitées et roulées josqu'au bord de la mer par suite de quelque violent travail dans les entrailles de la terre.

En général , celte partie de la Crimée présente un tableau remarquable ; ici tout atteste les nombreuses convulsions que le sol a, successivement éprouvées : d'énormes précipices , de larges fentes son,t ouvertes pour, empêcher de s'en approcher, et toutes les hauteurs coniques des environs, et les rochers qui hérissent leurs flancs,, portent l'empreinte de l'action du feu qui les * bouleversés. Ici ce phénomène est d'autant plus surprenant que l'on, cherche en vain les traces d'un volcan qui aurait pqprQ(tair9 cette destruction . Tout, annonce néanmoins qqe ce, ch%QS, fut produit par une violente çomrçolion opérée au seiu de la terre.

Je quittai tes tristes lieux à l'arrivée de mon guide pour foire mon entrée dans. Kutchuk-Lampade. Cet endroit fu< jadis Considérable, puisque, cent cinquante ans avant J.-C, Skymnos en fait mention Sous le nom de Lamffadès. Aujourd'hui c'est un village tatarc appartenant à M. le sénateur Borosdin, ancien gouverneur de Crimée, qui en a fait un séjour délicieux. Le château commode avec une galerie ouverte, qui se trouve au milieu d'un jardin embelli de mille fleurs diverses, atteste le goût de ce seigneur, connu par son aimable hospitalité. Une pétité kié, abritée de tous côtés par des montagnes très élevées", semble défier les vagues de la mer Souvent en fureur. Le jardin qui s'étend , en pente douce , jusque sur le bord dé la mer, forme une terrasse naturelle , d'où Ton découvre au large tes navires que le hasard ou les vents poussent vers cette côte. Le propriétaire , qui a visité presque toute l'Europe , a su profiter du terrain, oU plutôt il a su le soumettre à son génie actif, n'ayant égard ni aux sacrifices* pécuniaires, ni aux immenses travaux et' au temps qu'exigeait une pareille entreprise Vraiment gigantesque. Mais aussi ce seigneur jouit-il maintenant rfeS fruits de ses veilles et de ses fatigués : il s'est créé un vc ri ta Me jardin d'Eden.

Ayant eu Phonneur de faire la connaissance de M. de Borosdin dans uhe société à Simpheropof, il eut la bonté de m'inviter à descendre chez lui , lorsque je viendrais visiter la côte. J'acceptai d'avance celle invitation , cl je fus confirmé, pendant mon séjour à Kutchuk-Lampade , dans l'idée que j avais conçue cfe ce seigneur, qui a vécu en ïrance et à fa cour, dont il a acquis tous les dehors, car ses manières sont distinguées, aisées, et son langage est poli au plus haut degré.

Aussitôt à mon arrivée au château , je fus introduit au ïalon , où je trouvai la famille de M. le prince Mcslchersky et toute la société réunie à la table de thé. M. de Borosdin ainsi que son aimable épouse me reçurent avec celle politesse qui annonce tout d'abord l'usage du grand monde : les parvenus ont beau faire , ils peuvent singer, mais jamais imiter les modèles ; l'affectation , la gaucherie trahissent toujours leur origine. Je fus présenté par mes aimables hôtes au prince et à la princesse Mestchersky, née princesse Gallitzin, ainsi qu'à la sœur du prince, femme distinguée, pleine de charmes et douée d'excellentes qualités. Cette famille honorable était arrivée deux heures avant moi, et se rendait chez M me la princesse Gallitzin, propriétaire d'un beau domaine à quelques lieues de Kutchuk - Lampade. Cette princesse a fixé sa demeure dans celte partie de la Crimée , sans vouloir jamais en sortir. Après les premiers compliraens, la conversation devint générale et elle fut plus animée au souper, qui fut servi avec profusion.

Pour ne pas abuser de l'hospitalité de M. de Borosdin , je m'étais proposé de me lever au point du jour, de parcourir le jardin , de jouir du beau tableau qui se présentait devant moi, et de continoer ensuite ma route sans m'arrêter plus long-temps. Mais je cédai , avec plaisir, à l'aimable invitation de toute la société, de demeurer pour le diner, pour lequel on attendait M me de Kazanachejew avec sa suite. Après le dîner nous devions partir tous ensemble pour Oursouf, et y passer la nuit.

Le lendemain , je me levai avec l'aurore pour jouir de cette belle perspective que m'offraient , d'un côté , des roches immenses , entassées les unes sur les autres d'une manière pittoresque et qui semblaient interdire l'accès de ces lieux si chéris dans l'antiquité la plus reculée. Ce fut une joie

inexprimable pour moi de parcourir ce délicieux jardin , d'y respirer l'odeur suave des fleurs qu'on y trouvait à chaque pas, et de me livrer aux douces sensations que la nature, déployant ici sa grandeur et sa beauté, faisait naître en moi. Je me promenais avec plaisir au milieu des orangers , des figuiers, des amandiers et des vignes avec leurs grappes dorées. Le château et le jardin étant ceints de tous côtés par les montagnes, excepté au sud sur le bord de la mer, le climat y est plus doux , même en janvier, que sur le reste de la côte.

Les. dames quittèrent bientôt leurs appartemens pour jouir de la plus belle matinée. On nous servit le déjeuner au milieu du jardin , sous un berceau de saules-pleureurs et d'ormes. Après le déjeuner, M. de Borosdin eut la complaisance de me montrer tout ce que son jardin renfermait de remarquable en plantes exotiques, Nous passâmes ensuite dans sa bibliothèque , bien assortie et contenant les meilleurs ouvrages anciens et modernes et des cartes géographiques des meilleurs auteurs. Ce seigneur, ayant un goût particulier pour l'histoire naturelle , a réuni dans son château une riche collection de minéraux qu'il a fait venir à grands frais de toutes les parties de l'Europe.

M™* de Kazanachejew arriva avant midi avec une suite nombreuse; et comme elle se rendait aussi à Oursouf, il fut convenu qu'après le dîner nous partirions tous à cheval ; ce qui eut lieu , et notre cavalcade ne ressemblai^ pas mal à une caravane du Grand-Caire, excepté que nous n'avions ni chameaux , ni dromadaires. *

En attendant que le dîner fût servi , M me de Borosdin toucha du piano, et prouva qu'elle était infiniment habile sur cet instrument. Sous tous los rapports, celte dame est très, intéressante; elle a beaucoup de talens, elle corn-

pose et joue du violon avec un goût exquis ; eu général , elle rend sa société agréable à tous ceux qui on| le boqheur de fréquenter son château hospitalier. Sur toute la côte, sa maisoo est celle où l'étranger trouve tous les agrémeo* possibles , et où règne un aimable abandon , qui est embelli par la présence presque continuelle des maîtres ; tandis que dans les autres châteaux , excepté celui de M me b princesse de Gallitzin , ce sont des hommes mercenaires qui sont chargés de recevoir l'étranger, et qui l'abandonnent à lui-même, comme on le verra ci-après.

Enfin , tout étant prêt ponr notre départ, nous primes congé de nos aimables hôtes, e* nous fîmes route, par une soirée magnifique qui me fij regretter de quitter sitôt cette çharmante retraite. Le chemin que nous parcourûmes était agréable , malgré les montées et les descentes qui se succédaient sans interruption. Les montagnes prenaient une (firme et un aspect plus rians; la mer, alors dans un calme parlait, nous accompagnait, ou si. parfois elle se dérobait à notre vue, bientôt elle reparaissait avec sa surface azurée sous la voûte incommensurable du pi M s beau ciel. Les montées et les descentes , quelquefois très rapides, faisaient rire les dames, et elles, surent braver tontes ce* incommodités avec une aimable gai té et. un courage persévérant,.

De distance en distance , on voyait des jardina cultives par les Ta tares; de petits bois couvraient les lisières des montagnes , et , le long de ruisseaux , de beaux arbres formaient Jes allées sans art ; bref , ici la campagne , couverte de verdure, est riche de ses charmes agrestes , qui attirent toujours les regards avides du voyageur, et lui fpnt oublier pour un moment tous les prestiges d'une bruyante capitale.

A l'approche du village talare nommé Parthéntiz , situé sur le bord de la mer, nous fûmes agréablement surpris de

voir des habitations lalarcs très propres et quelques villageois assis én cercle sotis t'ombrage de beaux arbres. Ce village fui jadis un bourg , connu dans le huitième siècle ; c'est là <(iié naquit saint Jean de Gosthic. Le vallon où se trouve ce village et où Coule un ruisseau limpide , est extrêmement agréabte ; chaque maison est entourée de beaux arbres, à fombré desquels la famille se réunit en paix pour respirer cet âii* embaumé ci salutaire dont l'influence se fait sentir' parla longévité des habitans. Ce village n'est qu'à cinrq werstes de Kutchuk-Lampade.

Au couchef du soleil la société arriva a Oursouf et descendit au château appartenant à M. le comte de Woronzow. Cet édifice est vaste et agréablement situé : une galerie ouverte , reposant sur (Tes colonnes , invile les curieux à parcourir de f*œit lés différentes perspectives qui se présentent avec variété. Oursouf fut autrefois une ville considérable et florissante ; Justinien y fît construire un fort pour proléger le commerce. Aujourd'hui cet endroit est habité par des Talare3 ; il est près des bords de la mer, et offre un séjour bien agréablé. Du haut de la galerie du château on voit là montagne Âïoudagh (*) , qui parait de loin comme une île assise sur d'immenses rochers escarpés ; car, en s'avançant dans la mer, elle plonge perpendiculairement et présente un promontoire. Sur la cime de cette montagne étaient autrefois un monastère et une église, et pour cette raison on l'avait nommée montagne sacrée. On y a trouve, il n'y a pas long-temps, deux colonnes qui avaient servi

(1) Lesfatares et, d'après eux, les Russes appellent celte montagne Aïou-dagh ( montagne aux ours) ; mais cette dénomination est ridicule , car jamais ours n'a pu habiter un rocher si élevé. Le \ ôrilahlo nom que les Grecs ont donné à cette montagne doit être .•/'»'«<■ diujh ; «<o« signifie, en grec, saint, et dagh^n tatare , dénote uuejnoulagiuv

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d'ornement à celte église, laquelle, à juger par la dimension des colonnes, a dû être considérable. L'one de ces colonnes se trouve jetée par terre dans la coor du château ; elle a epviron douze pieds de longueur et dix-huit pouces de diamètre, sans chapiteau, sans piédestal ; dans la partie supérieure de la colonne est sculptée une croix sans aucune inscription. En voulant faire descendre de la montagne l'autre colonne , on l'a laissé tomber dans la mer, où elle restera probablement jusqu'à la consommation des siècles.

C'est grand dommage que celle qui git abandonnée ne soit pas placée dans un lieu apparent , où elle servirait à l'ornement du château.

^e seigneur de cette belle terre, connu par son opulence et sa généreuse hospitalité , donna ordre, dit-on , de recevoir dans ses châteaux , là comme à Aloupka , tous les étrangers qui allaient visiter ses domaines, de les loger et les rafraîchir. Les intendans , ou concierges de ces deux châteaux, paraissent ne vouloir comprendre au nombre des étrangers que les familles russes qui passent et repassent bien souvent sur la côte méridionale de la Crimée; ou bien, si cet ordre est indistinctement relatif à tous les étrangers curieux de connaître les beautés de cette intéressante partie de la Crimée, on doit supposer que ces gens trouvent leur avantage à charger le livre de dépenses , sans rien offrir aux voyageurs, comme cela m'est arrivé , et plus lard au colonel

Siniavin , fils de l'amiral de ce nom (M.

(1) Pour que le seigneur des châteaux mentionnés ne puisse pas douter de la vérité du fait, je nomme M. le colonel Siniavin , auquel , en septembre dernier, il arriva de demander du vin pour son petit souper, qu'il avait apporté avec lui ; on lui répondit qu'il n'y en avait pas. Là -dessus , sortantde sa poche une rouble d'argent , il eut aussitôt pour cette somme une bouteille de vin.

Les étrangers qui visilent cette côte seraient bien plus satisfaits s'il y avait à Oursouf et à Aloupka des auberges où ils pussent se restaurer sans être obligés de solliciter le concierge grec , homme d'une humeur à vous repousser. Celte incommodité se fait sentir encore plus quand quelque seigneur russe arrive au moment qu'un étranger, fort embarrassé de trouver un lieu où aller se reposer, se présente seul, sans suite, sans un lourd bagage, excepté un modeste porte-manteau. On paierait volontiers les dépenses qu'on y ferait, et, après avoir tranquillement reposé, on continuerait gaiment sa roule sans jeter un triste regard sur ces châteaux que des domestiques de mauvaise foi rendent inhospitaliers. .

OHIENDA. - LA PK INCESSE GALL1TZ1N.

Le lendemain, avant le lever du soleil, je parcourus le jardin, me délectant à mon aise des belles vues que m'offraient la mer en calme, le mont Aïoudagb et les paysages romantiques à l'entour , si bien dessinés par la nature qui est ici singulièrement riebe en grands tableaux. M. le prince de Meslcberky voulut bien m'offrir un lit dans sa ebambre ou plutôt dans celle du concierge , et partager avec moi son déjeuner que nous primes téte à létc. Aussitôt après je pris congé de l'aimable société pour la devancer ; car mon but était d'examiner, sans distraction , les belles campagnes sur ma route à Aloupka.

A la distance de trois wersles est le village à'Aulanil , habité par des Tatares. A trois wersles plus loin est Nikita t jardin botanique appartenant à la couronne. Cet endroit n'est pas autant remarquable par sa situation que par les plantes précieuses que ce jardin renferme. Le directeur, M. Hartvis, étant dans ce moment dangereusement malade, je ne voulus pas m'y arrêter, et je continuai ma roule vers Martanda , à quatre wersles de Nikila Celte campa-

goe appartient également à M. le comte de Woronzow ; elle est située sur le bord de la mer, et offre» comme Ooraouf , tous les avantages d'une belle position.

A cinq werstes plus loin, on trouve le village de Yalta, avec une anse où se tiennent les embarcations du pays. Les Komans ou Cumans avaient jadis habité cet endroit ; aujourd'hui ce sont des Grecs qui y demeurent. Sur le chemin qui y mène , on est agréablement surpris par la vallée à droite d'Yalta , où se trouvent diverses plantations et beaucoup d'arbres fruitiers et forestiers. Quelques villages le long de cette vallée paraissent dans un état de prospérité, à en juger parla propreté des habitations et la fertilité du terrain.

Il règne, derrière les cinq villages que je viens de nommer, une longue chaîne de montagnes , nommées collectivement SinaJ)- daghlar ou montagnes de Sinab , parmi lesquelles se distingue l'Aïoudagk., vis-à-vis d'Oursouf, dont il adéjà été fait mention. Les anciens géographes ni les historiens ne parlent pas d'Orienda , de Khoréis, à'Alaupka, etc., qui étaient sans doute habités , du temps des anciens Grecs , par cette nation. Je vais en parler aussi succinctement que possible.

Orienda est un vaste domaine, autrefois la propriété de. l'empereur Alexandre, qui Ta laissé en héritage à son auguste frère l'Empereur Nicolas. Si j'ose énoncer ici mon opinion, je dois dire que cette campagne est si attrayante qu'on peut la désigner comme la plus désirable retraite du monde. Elle est entourée d'une superbe forêt , à travers, laquelle est percée une large allée qui s'étend jusqu'au bord de la mer; les figuiers, les pêchers, les poiriers, les noyers et autres arbres fruitiers y abondent ; une grande étendue de terrain est plaulée de vignes qui sont assez bien culli-

vées , mais qui sont susceptibles d'amélioration et en même temps d'accroissement. Trois sources d'eau arrosent cet endroit enchanteur, dont Tune forme une modeste mais belle cascade, laquelle réunie, à peu de frais, aux deux autres , fournirait une colonne d'eau qui augmenterait celte masse limpide et brillante de mille couleurs.

En face de cette cascade, haute d'environ Irenle pieds , est un banc rustique , ombrage par des arbres dont les branches touffues sont là pour entretenir cette fraîcheur qui vous invite à vous y reposer, à contempler en silence et avec recueillement cette retraite sacrée , où un grand monarque, trois semaines avant qu'il fût enlevé au monde, s'était livré à ces sensations douces qui lui inspirèrent le projet d'y faire bâtir un palais pour l'impératrice son auguste compagne.

Mais aussi comment n'être pas pénétré d'émotions profondes et douces dans cette solitude qui rappelle de si grands souvenirs! Oui, mon ame était ouverte aux impressions les plus vives; la nature seule était avec moi; elle m'inspirait le vif désir de passer le reste de mes jours dans ce Keu paisible, de m'y reposer dans ma vieillesse, après avoir essuyé, dans le cours de ma vie , tant de calamités qui n'ont pas cessé de s'attacher à mes pas. Eh! quelle est l'ame sensible aux charmes de la nature , qui ne serait pas émue en méditant sur les bienfaits dont elle nous comble, et dont nous abusons souvent d'une manière révoltante? Peut-on ne point dire comme Sénèque, dont les hautes pensées ont été si bien traduites en anglais dans les vers suivans :

Settled in some secret nest , In calra Icisure let me rcat , And far off tbe public stage , Tass away iny sitenl âge.

Ces réflexions m'attristèrent, et la vie me paraissant, dans ce moment, bien peu de chose, j'envisageai le monde moral tel qu'il est de nos jours: je voyais que la richesse tenait lieu d'honneur , la puissance de vertu ; que ce monde frivole promettait tous les plaisirs , et ne laissait que des remords; qu'il nous environnait d'une fausse joie, et ne permettait qu'à la flatterie de plaire et à la méchanceté d'amuser; qu'enfin l'homme de bien , loin de se faire des amis , était en butte à l'envie et à la médisance.

Ce jour-là , le ciel et la terre semblaient rivaliser en déployant leurs beautés, et il m'est impossible de peindre le prestige du magnifique spectacle que j'avais devant moi. A une centaine de pas de la cascade, on monte sur un plateau peu élevé d'où l'on découvre l'immensité de la mer, qui se présentait alors dans toute sa grandeur, et reflétait le ciel azuré sur sa surface qui, dans ce moment, était aussi unie que la glace.

A gauche de ce plateau s'élève perpendiculairement un haut rocher qui ressemble parfaitement à un mur de granit; il est tellement lisse et luisant, qu'on est tenté de croire qu'il a été poli par des mains d'homme. C'est sur ce plateau élevé qu'un palais devait surgir, pour attester au monde la tendre sollicitude d'un époux , le père de ses peuples et le pacificateur de l'Europe. C'est là , m'a-t-on assuré , que l'Empereur voulait se retirer avec son auguste épouse , afin de se livrer au repos et à la tranquillité , en renonçant à l'éclat du plus puissant trône du monde. En effet, on ne pouvait choisir un endroit plus convenable et qui pût en même temps réunir tant de beautés attrayantes.

Je prolongeai mon séjour à Orienda jusqu'au lendemain. Le sieur Feldman, Allemand de nation, vigneron, tonnelier, cellier, tout ce qu'on voudra , me reçut chez lui avec cor-

diaKté. Je l'avais rencontré quelque . temps auparavant à Simphcropol , et il m'avait invité à venir directement chez lui en visitant la côte. Sa femme, également Allemande , des environs de Mayence, très obligeante etayatit reçu une éducation au dessus de son état, eut toute sorte d'attentions pour moi, ainsi que son mari. Jeeonserverai long-temps le souvenir de cette honnête famille pour ses procédés envers moi. Gomme il n'existait dans ce domaine aucun bâtiment digne de recevoir l'auguste propriétaire, ces braves gens reçurent l'Empereur Alexandre et sa suite dans l'habitation qui avait appartenu à un Talare et qui maintenant est occupée par (a famille du sieur Feldman. L'Empereur fut très satisfait de l'accueil de ce couple et d'un repas frugal , mais servi avec une extrême propreté , et assaisonné par l'aimable humeur que le monarque avait montrée pendant tout son séjour à Orienda.

Le lendemain , voulant encore une fois parcourir cet endroit d'enchantement, je ne me mis en roule qu'à dix heures ; d'ailleurs , Khoréis n'était qu'à cinq werstes, et je pus arriver à temps chez M m la princesse Gallium , chex laquelle M. le prince de Mesichersky eut h bonté de mW noncer pour le dîner. Le chemin étant très raboteux , je ne pus arriver au château qu'à midi précis; et comme là princesse a l'habitude de dîner a midi , je n'eus que lé temps de changer d'habit. En attendant, la société prenait l'air dans une galerie ouverte, d'où la vue s'étend fort au loin , ayant à pour bornes la mer et de belles campagnes eu perspective.

Khoréis est un village considérable habité pardesTatares, qui aiment à bâtir leurs maisons dans des lieux écartés et difficiles d'accès. Le château de la princesse occupe Fe plus bel emplacement au milieu des vignes qui s'étendent jus-

qu'aux bords de la mer. La princesse faisait bâtir dans ce moment une église qui servira d'ornement à ce village, et laissera en même temps un monument durable attestant la piété de la fondatrice, qui se distingue dans sa retraite par ses bienfait* multipliés et par sa généreuse hospitalité. Cette dame a pris la résolution de finir paisiblement ses jours dans ce château , dans la compagnie de son amie inséparable , U mt la baronne de Bcrkheim , fille de ta fameuse M me Kradcner, et de jouir des agrémens de la société des personnes qui viennent la visiter. L'affabilité de la princesse, ses grands airs , ses manières distinguées prouvent qu'elle a long - temps vécu à la cour ; elle en conserve des vestiges qui, même dans son isolement, restent ineffaçables.

M. le baron de Berkbeim , conseiller d'état au service de Russie, qui , sous l'empire, avait occupé des places distinguées, habite la Russie depuis la chute de Napoléon, et depuis quelque temps il résidé auprès de la princesse. Le baron eut un long entretien avec moi pendant le dîner; en retraçant dans ma mémoire des événemens auxquels je ne fus point étranger, il trouva le moyen de nous comprendre.

Au moment de sortir de table, M™* de Kazanechcjew arriva avee sa suite pour faire une courte visite à la princesse. Après un court repos , auquel , en Russie , on se Kvre Ordinairement après le dîner, on prit le the\ et sur le soir M*" de Kazanechejew prit congé de la princesse et de toute sa famille , et continua sa route pour Aloupka , à cinq werstes de Khoréis. Les chevaux ta tares qui devaient me transporter n'arrivèrent qu'une demi-heure après , et ce fut mon tour d'exprimer ma vive reconnaissance à M me la princesse Gai! itzin , à M. le prince de Mestchersky et à la princesse son épouse , pour fe bienveillant accueil dont ils

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m'avaient honoré , et dont j'aurais désiré me rendre pins digne.

J'eus bientôt parcouru les cinq werstes que j'avais à faire jusqu'à Aloupka pour rejoindre la compagnie ; cependant , étant parti de Khoréis vers le coucher du soleil , la nuit me surprit au moment d'entrer dans ce village , où les rues tortueuses et obstruées de grosses pierres rendaient ma marche très incommode , d'autant plus que la nuit était très obscure. Ce village est grand ; il est également habité par des Talares; on y voit une belle mosquée et des fontaines publiques. Arrivé dans la cour du château , je demande à parler au concierge , on me dit qu'il est absent et on me plante là ; je m'adresse à un second , à un troisième , même réponse. Cependant je vois beaucoup de liimières au premier étage , j'entends aller et venir avec empressement ; tout le monde était occupé , comme de raison , à servir M me de Kazanechejew et sa suite qui se faisait servir à son tour. Finalement, j'aperçois* au rez de chaussée, par la croisée, une lumière, et à la lueur pâle de la lampe un homme occupé à écrire, dans une espèce de livre de compte, probablement les frais qu'occasionneraient les nouveaux venus. J'entre dans la chambre de cet écrivain , je l'aborde poliment ; mais cet homme , voyant que je n'étais pas décoré de quelque ruban (la seule chose qui fasse considérer l'homme en Russie), me regarda avec un air indifférent, me montra une petite pièce , où il y avait un lit avec une paillasse dessus , et me quitta brusquement sans me dire un mot. C'est pour la seconde fois que je soupirai après une auberge. Ah ! disais-je en moimême , si le seigneur de ce château , dont la générosité et les largesses sont généralement connues , savait que ses gens ne répondent point à ses intentions bienveillantes, il

serait certainement indigné de voir ses intentions si pnres, si désintéresssées mises dans un faux jour. Mais qoe me restait -il à faire dans cet abandon , sinon de prendre tout en bien? Je me jetai donc sur la paillasse et m'a ban don ha i ainsi à mes tristes rêveries ; mais la faim m'empêcha de fermer l'oeil. Je sais qu'on pourra me faire un reproche de n'avoir pas profité de la bonté de M m * de Kazanachejew , pour laquelle on préparait un souper. Je dois répondre que mon silence était commandé par un sentiment de délicatesse qui a toujours été mon guide ; d'ailleurs je supposai que cette dame , ayant tant de monde à sa suite , se ferait servir par son cuisinier, et en ce cas il eût été indiscret de ma part de l'importuner, malgré l'avis, un peu tardif, d'un domestique qui me demanda simplement si je ne voulais pas monter pour souper.

Le lendemain , m'étant levé , à mon ordinaire, au point du jour, je parcourus le jardin que je trouvai bien entretenu et où l'on aperçoitle goût du maître. La situation du château , qui est vaste et dans le style oriental, est admirable ; les promenades à l'entour sont charmantes, et partout on a su profiter du terrain accidenté; l'agréable et l'utile n'y sont point oubliés ; on y voit des vignes très étendues qui demandent actuellement des vignerons plus intelligens que ceux qui s'y trouvent.

Apres avoir tout examiné , je me disposai à monter à cheval, lorsque je vis arriver M. de Narishkin , dont la campagne e8t à Siméis, à trois werstes d'Aloupka. Il venait sans doute pour inviter M me Kazanachejew à venir dîner chez lui. Gomme je connaissais l'amour de l'hospitalité qui distingue ce seigneur, je pouvais me flatter d'être prié aussi de venir à Siméis, ce que je voulais précisément éviter, afin de pouvoir me livrer, sans distraction , à mes

observations, et jouir sans iuterruplion des beautés qu'on trouve à chaque pas sur celte côte.

Comme je m'étais proposé de passer la nuità Mouchatki, je laissai rapidement derrière moi les villages de Kikinéis, Kutchuk-Keui , Michalaki, et je m'arrêtai à Moucha tki. Celte terre appartient à M. de Batchcraakow, ancien colonel de la garde impériale ; le village , qui est considérable, est habité par des Tatares adonnés à la culture des champs, des vignes et de leurs jardins. Je regrettai l'absence de ce seigneur que j'avais rencontré aux soirées de M. le gouverneur à Simpheropol ; M me son épouse, petite-* fille du prince Souwàrow, était également absente. A mon retour en ville, j'eus l'honneur de faire sa connaisance chez M. de Narishkin , et je fus enchanté de ses manières nobles et pleines de grâce. Elle avait été élevée à la cour et attachée à l'Impératrice ; aussi a-t-elle conservé le ton du grand monde, qui est toujours naturel et aisé. Cette dame est d'une beauté remarquable ; l'harmonie de ses traits , la douceur de sa voix , ce sourire fin, cet œil brillant et modeste, l'élégance de sa taille , la noblesse de sa démarche , tout cela plaît et séduit. Elle parle supérieurement le français ; l'anglais lui est également familier, et j'eus infiniment de plaisir à causer avec elle dans cette langue.

Ayant manqué mon but de profiter de l'aimable hospitalité de M. de Bachemakow, il ne me resta d'autre parti à prendre que de passer jusqu'à La&pi , onze w ers les en avant. Par conséquent , après avoir mangé un peu de pain d'orge avec quelques noix et un peu de raisin, pour me dédommager de mon jeune forcé à jéloupka , je fis demander des chevaux , mais on ne put m'en fournir qu'un , et , par surcroit de malheur, le Tatare chargé de porter ma valise était boiteux ; mon cheval n'avançait pas non plus , on pou-

vait lui compter les côtes ; cependant je le fouettai tant , que j'arrivai à Foros bien long-temps avant leTatare.

Depuis Mouchath jusqu'à ce village , la terre est cultivée avec succès; les figuiers y sont communs, et leurs fruits, quoique très petits , sont très doux. Les habitons de ce village s'appliquent particulièrement à faire sécher les fruits au soleil pour les conserver pour l'hiver. Ils mangent rarement de la viande et ils boivent de Peau de source : ce régime doit contribuer beaucoup à la procréation , car on vort dans les fami 1 1 es u ne quantité d'en fans sains et robustes .

zzxv.

.MONTAGNES REMARQUABLES. - LASPI. - RAGTCHÉ- SARAÏ. - RETOUR A SIftIPHEROPOL.

En arrivant à Foros j'appris que le chemin que j'avais devant moi était des plus difficiles à cause de hauteurs escarpées et de sentiers très étroits , obstrués par des masses de rochers. Ces sentiers tortueux et rocailleux conduisaient le long d'effroyables précipices ; aussi bien me fournit - on un cheval vigoureux et un Ta lare robuste et intelligent qui devait marcher devant moi à pied et porter ma valise.

Dés qu'on est sorti du village, on doit se résigner à monter sur une hauteur d'environ quatre mille pieds; cette promenade aérienne est longue de quatre werstes. En portant le regard sur celle montagne, je la vis couverte d'un épais nuage, tandis qu'à mi-chemin j'étais encore environné des rayons d'un soleil éclatant, et j'étais bien loin de penser que nous dussions atteindre aux épais nuages et perdre de vue et la terre et la mer.

Tout en grimpant je sentis un plaisir bien rare à contempler, de cette hauteur, ce vasle bassin. La forêt, qui se

prolongeai! jusqu'au bord de là mer, était peuplée de gros arbres qui , de la hauteur où je me trouvais , ne paraissaient que cofiitne dés arbrisseaux , et la mer elle-même ressemblait à un lac immense. Devant moi je considérais , avec une sorte de stupeur, les efforts inconcevables que la nature a dû faire en remuant aVec violence les entrailles de la terre pour produire ces bouleversemens. Les rochers, les montagnes qui m'entouraient semblaient sortir du sein de la terre dans une confusion qui peignait admirablement le cliâos et remplissait l'esprit de mille images effrayantes de la destruction.

La surface de la montagne, que j'osai fouler au milieu de précipices , annonçait l'effet de quelque violente convulsion qui a amoncelé les matières les unes sur les autres dans un désordre , véritable image du néant.

Les formes que présentent les rochèrs sont diversifiées : ici *| ils sorti plats et unis comme une table ; là , depuis le sommet jusqu'à la base , ils sont coupés perpendiculairement et ressemblent à une haute muraille. De distance en distance on voit des montagnes parfaitement coniques et à la suite les unes des autres ; d'immenses rochers sont dispersés , formant à leur tour des montagnes de différentes formés. Avant de perdre de vue la mer, dont je m'éloignais insensiblement , et avant dé me perdre dans les nuages qui commençaient déjà à m'envelopper, je tournai nies regards vèrs la côte quë les vagues Ondoyantes caressaient doucement ; un abime profond sé trouvant entre la mer et l'élévation où j'étais , je jouissais de ce spectacle remarquable. En effet, quel moment solennel dans la vie que celui où l'homme se trouve, pour ainsi dire , suspendu entre le ciel et là terre ! Je brûlai d'envie de communiquer les émotions que j'éprouvais dans cette situation extraordinaire; mais

j'étais ieul , isolé du reste des humains , et l'écho même ne répondait pas à ma voix.

Bientôt je me trouvai enveloppé par les nuages, et tout-àcoup je me sentis saisi d'un froid , d'une humidité pénétrante qui me força de me couvrir de mon manteau. C'était une situation pareille à celle que j'avais éprouvée au passage du Monl-Cenis.

Le sentier que mon gujde me faisait suivre était tortueux et rempli de grosses pierres que nous ne pouvions éviter sans être entraînés dans le précipice. Nous tournions tantôt à l'est , tantôt à l'ouest ; mais je dois rendre justice à mon Tatare , il me conduisait avec intelligence elavec une célérité qui me réjouissait dans cette affreuse solitude ; aussi je ne manquai pas de l'en récompenser au-delà de son attente.

Finalement, nous allions sortir de ces lieux de désolation. A mesure que nous approchions de la plaine, nous vîmes reparaître le soleil; nous découvrîmes des arbres isolés, cl bientôt nous entrâmes dans une vaste et belle forêt dans laquelle une large allée nous permit de revoir le soleil qui venait de dissiper les nuages pour nous communiquer sa bienfaisante chaleur, dont nous avions grand besoin. Le gazouillement des oiseaux , les doux murmures des ruisseaux et l'air embaumé de cette belle terre de Laspi me firent oublier et les dangers et l'affreuse solitude que je venais de quitter.

Au moment où l'on arrive sur la terre de Laspi , tout change de face; c'est une autre atmosphère, une tout autre région. On quitte dès lors et les rochers et la nature en deuil ; on entre d abord dans une vaste forêt percée d'une allée large qui s'étend jusqu'au bord de la mer l'espace de six wersies ; celle forêt , peuplée de beaux arbres , avec des «liées et un chemin uni et bien battu , me rendirent toute

mar gaité, et même mon Talare et mon cheval , trottaient à l'envi l'un de l'autre.

On ne trouve pas sur cette côte de plus vaste forêt que celle de Laspi ; elle peut ouvrir une source de richesses considérables , car elle abonde en bois de construction et en bois de chauffage. Les villes de Sébastopol et d'Odessa , qui manquent absolument d'autres moyens de s'en procurer que par la voie de la mer, seraient suffisamment pouvues par la forêt de Laspi.

Le propriétaire de celte belle terre est le général Potier, Français de naissance , actuellement au service de la Russie et résidant à Saint-Pétersbourg. Il a cédé l'usufruit de cette terre, durant un certain nombre d'années , aux frères Compère , ses compatriotes, à la condition que toutes les améliorations qu'ils auraient faites dans l'économie rurale, demeureraient , le terme échu , au bénéfice du propriétaire, sans aucune indemnité.

Le soleil penchait vers son déclin au moment de mon arrivée chez MM. Compère ; ils m'accueillirent avec cette bonté , celte hospitalité franche qui , en général , caractérisent la nation française. Ma réception fut celle d'un frère qu'on revoit après une longue absence. M. Compère aîné a été élevé à l'ccole polytechnique en France ; il a l'esprit très cultivé, ce qui rend son commerce aise et très agréable. Son frère cadet, livré plutôt à l'économie, ne laisse pas de plaire par son air enjoué et sa franchise naturelle. Si jamais ces messieurs lisent ces lignes, ils y trouveront une bien faible expression de ma vive reconnaissance pour l'accueil amical qu'ils ont bien voulu me faire , et ils ne douteront pas, j'en suis sur, que je garderai long- temps le souvenir de leur amitié.

La terre de Laspi est riche en diffère nies productions;

la vigne y est bien soignée et produit des raisins d'une saveur agréable , qui fournissent du vin qui se vend bien à Odessa ;le blé, le froment, le maïs, le ubac, tout y vient à souhait, et l'herbe y est plus abondante que dans les autres parties de la côte. La situation de celle terre est très avantageuse , se trouvant à l'abri de tous les vents , excepté celui venant du large. Une maison de maître y manque encore pour rendre ce séjour plus agréable; elle devrait être construite sur l'emplacement qu'occupe actuellement la maison (alarc. Trois belles sources arrosent ce domaine; elles serviraient à l'embellissement de cette riche campagne si on les faisait passer dans des rigoles pour humecter les prairies et les plantations.

Le lendemain nous parcourûmes la vigne et les autres plantations en attendant l'arrivée des chevaux qui devaient venir de Kaïto , village latare à trois werstes de Laspi ; mais comme les Ta tares font paître leurs chevaux bien loin du village , ils tardèrent à les amener. Cependant le temps du dîner approchait ; un repas frugal » mais sain , fut servi avec propreté j il était assaisonné de cette hilarité, de cette cordialité qui, ordinairement, nous fait trouver tout bon, tout: excellent.

Les chevaux arrivèrent enfin sur les trois heures ; je fis placer tout de suite ma valise sur le cheval que devait monter mon guide tatare ; mais , au moment de prendre congé , celte aimable famille me fit tant d'instances de rester pour la nuit, que je ne pus résister au plaisir de jouir encore de la société de M me Compère , femme distinguée par ses agrémens et les soins vraiment maternels qu'elle prend à bien élever ses enfans. Les deux frères et l'épouse de l'aîné présentent un tableau intéressant d'union et de bonheur domestique.

Nous passâmes une soirée agréable, et je préferai l'entretien amical de mes nouveaux amis au plaisir d'aller à la chasse des cailles» dont le passage par Laspi durait déjà depuis quelque temps. Les cailles, en se rendant en Asie» dans cette saison , à l'approche de l'hiver, viennent par milliers se reposer dans ce» environs avant de passer la mer. Ce voyage aérien se répète tous les ans à travers la mer Noire. Les cailles qui séjournent sur la partie méridionale de l'Europe , passent de la même manière , et à la même époque» la Méditerranée, et prennent leur vol la plupart par la Sicile, et nommément au dessous de Palerme, entre cette ville et la Bagheria (').

Le 8 an matin, ayant fait mes adieux à mes hôtes, je montai à cheval , et j'arrivai très rapidement jusqu'à Kaito , village tatare très agréablement situé. Arrivé à l'entrée de la vallée délicieuse de Baïdar, je fis ralentir le pas de mon cheval pour jouir plus long-temps de la vue de cette campagne riante; elle est très étendue, arrosée de ruisseaux et garnie de forêts sur les revers des montagnes qui l'entourent.

Le village tatare de Baïdar est remarquable pai* la propreté des maisons qui sont bâties en pierres revêtues de claie; elles sont plus commodes que ne le sont ordinairement les habitations des Tatares ; les rues en sont plus larges et plus droites, et tout y annonce parmi les Tatares une aisance que je n'avais pas remarquée dans les autres villages. C'est pour la première fois que j'ai vu ce peuple se divertir au son du chalumeau , chanter et dansera faire

(1). Les châteaux les plus somptueux dos seigneurs siciliens sont à Bagheria , à trois lieues de Païenne. Ce mot est arahe ; bagh signifie jardin, et c'est du temps des Sarrasins que ce nom a été donné à cette magnifique campagne.

envie. Le progrès est sensible parmi la population latare en Crimée.

La vallée de Baïdar est renommée, et cela à juste titre/ car elle est la plus étendue, la plus riche , la plus agréable de toutes celles qu'on rencontre sur la côte. Des champs fertiles, des prairies, de gras pâturages , des jardins et des bois en abondance, couvrent ce sol singulièrement favorisé par la nature. En promenant les yeux sur cette belle contrée , j'ai cru voir presque le même tableau que présente la vallée aux environs de la Vague, au pied des Carpales, en Hongrie, ou l'aspect de la vallée de Montmorency.

En quittant cette vallée , on rencontre des collines bien boisées et on voit des jardins de distance en distance jusqu'à Aitodar, à quinze wersles du village que je venais de # quitter; ce village est situé dans une gorge de montagnes interminables ; il est habité exclusivement par des Tatares qui sont très nombreux. Mon guide , sans qu'il y fât forcé , fit ce long trajet avec moi d'autant plus volontiers qu'il avait dans ce village un frère qui était onbachiel qui m'offrit des fruils et du pain aussi amicalement que si j'avais été de sa tribu. Il suffit de parler à un Tatare dans sa langue et de bien agir avec lui , on le trouve prêt à faire tout ce qu'on lui ordonne.

On m'amena bientôt deux bons chevaux qui coururent avec moi sans s'arrêter l'espace de vingt -deux wersles. Je ne fis que traverser le village de Karatés , resserré entre deux montagnes , entouré de nombreux jardins et arrosé par un ruisseau. Non loin de ce village on trouve dans les montagnes, des deux côtés , des excavations, des cavernes et des grottes qui paraissent avoir été creusées par des mains d'homme. L'une de ces grottes, près de la cime de

la montagne, représente une voûte très élevée, bien arquée et ressemblant à une immense porte cochère.

Maintenant, on quitte les verdures, la fraîcheur des prairies , les bois qui vous couvrent de leurs ombres , et vous voyez leur succéder les steppes qui s'étendent jusqu'à Bagtché-Sardï et aboutissent à la rivière Aima. Dans celle ville , autrefois la résidence des Khans de Crimée , on aperçoit encore les débris d'une opulence passée ; elle est encore aujourd'hui bien peuplée , possède plusieurs mosquées et un nombre de maisons solidement bâties. Les environs de la ville sont embellis de nombreux jardins bien cultivés , près desquels coule l'Aima. En considération de la beauté du pays, de la fertilité du sol et de la douceur du climat , les étrangers commencent déjà à y faire des acquisitions de lerres ; et si leur affluence continue , ce séjour sera très agréable et très recherché , surtout quand on songe avec quelle bienveillance les hommes industrieux sont accueillis par le gouvernement russe; cette bienveillance , malheureusement , n'est point appréciée par tous les étrangers qui visitent l'empire de Russie, oy les arts et les sciences sont cultivés avec le plus grand succès.

A Bagtché-Saraï il y a une poste aux chevaux au compte de la couronne. J'obtins un téléga aitelé de trois chevaux vigoureux qui me menèrent au galop. En sortant de la ville, à une courte distance, à main droite , on voit le palais du dernier Khan. Moyennant une vingtaine de kopeks, le postillon vous y mène , et attend jusqu'à ce que vous ayez parcouru l'intérieur du palais, qui est vaste et d'un style moitié européen, moitié oriental. Les meubles étaient, dit-on , précieux ; mais au moment de la prise de possession par les Russes , ils ont été brisés et en grande partie em-

portes. Le gouvernement vient d'ordonner de restaurer ce palais et de le meubler convenablement.

De Bagtché-Saraïon peut prendre la route ou de Sébastopol , ou deSimpheropol. On peu l visiter aussi Baloukfawa , situé sur la côte orientale de l'embouchure du Liman , qui en porte le nom ; son port est petit, mais l'un des pluls sûrs. Au quatorzième siècle , lors de la domination des Génois, c'était une viHe florissante. D'où vient que dans notre siècle si éclairé, si riche en inventions de tout genre, les villes jadis si opulentes ne sont aujourd'hui que de pauvres habitations 9 triste témoignage de leur décadence?

Le chemin de Bagtché-Saraï à Sébastopol et à Simpheropol est excellent. On rie doit pas négliger de visiter le pôrt remarquable de Sébastopol ; situe à l'est de la presqu'île , il est Vaste et fortifié par l'art et par la nature. On peut dire qu'il peut braver lés attaques d'une flotte ennemie. C'est là que se trouve l'arsenal de la flotte russe dans la mer Noire. Les chantiers sont à Nicolaïcw, dans la Khersonesc, d'où lès vaisseaux sortis du chantier sont conduits à Sébastopol potlr y être armés et équipés. La flotte impériale , dans ce port, est nombreuse est imposante ; elle est sous les ordres de l'amiral Kraig, qui a beaucoup contribué à former et discipliner les marins russes. Quelques vaisseaux de l'état, arrivés de Varna , avaient apporté la peste , qui commençait à sévir à Sébastopol ; mais, par le zèle infatigable du gouverneur, M. le chevalier Kazajenechew, et la prompte arrivée du gouverneur-général , M. le comte de WoronzoW, les mesures les plus énergiques furent prises. La prompte cessation de la peste dissipa lés craintes des habitahs de Simpheropol, qui n'est qu'à vingl-deux lieues de Sébastopol.

Les chevaux de poste, surcette route , sont vigoureux, et je

fus emporte avec rapidité. La course de chevaux qui avait été annoncée par le gouvernement, devait avoir lieu incessamment. Je rencontrai une foule de cavaliers ta tares sur le grand chemin , à un quart de lieue de la ville, lesquels exerçaient leurs chevaux à la course. C'était vraiment un spectacle curieux de voir de jeu nés Ta lares à cheval , presque nus et sans selle, courant à bride abattue. Je passai au galop au milieu de cette foule, et je revis avec joie la ville de Simpheropol , témoin de mes plaisirs et de mes peines. Je repris mon logement pour quelques jours encore dans la maison de M. Lang. Dans cette excursion dans la partie méridionale de la presqu'île, je parcourus 209 werstes (52 lieues de France).

COURSE DE CHEVAUX TATARE9. - DÉPART DE SïSiPHEROPOL.

M. de Kazanachcjew, gouverneur actuel de la Crimée , anime par l'amour du bien , eut l'heureuse idée d'introduire dans la presqu'île une course de chevaux pour exciter les Tatares à mieux élever et mieux soigner leurs chevaux. A cet effet, la première course fut annoncée pour le 13 du mois d'octobre , et on s'y était préparé de tous côtés avec joie et empressement ; mais le mauvais temps ne permit pas ce jour-rlà de jouir de ce nouveau spectacle.

Autrefois les chevaux tatares jouissaient d'une grande renommée; mais comme depuis une trentaine d'années la race des chevaux en Europe s'est considérablement ennoblie , et que l'Angleterre, la France, l'Espagne, l'Allemagne, la Russie , la Hongrie, la Transylvanie produisent des chevaux d'une rare beauté , on ne doit pas penser qu'aujourd'hui les chevaux tatares de la Crimée puissent entrer en ligne avec ceux des pays sus-mentionnés. Toutefois les chevaux de la Crimée conservent encore ce feu , celte agilité qui les ont toujours distingués.

La température en Grimée est remarquablement variable , et je ne sache un changement aussi subit de l'atmosphère qu'à Simpheropol. Aujourd'hui, par exemple, il fera un temps mou, même chaud pour la saison, et la boue sera si copieuse et si épaisse que les chevaux auront de la peine à traîner un léger droski; dans la nuit tout gèlera comme au fort de l'hiver, et la boue , profonde d'un pied , sera congelée au point de supporter les chariots lourdement chargés ; mais vers midi tout sera dégelé , et gare aux éclaboussures. Ce changement subit de la température occasionne quelques maladies et surtout des fièvres. Peut-être les Russes habitant Simpheropol croient-ils prévenir ces maladies en se livrant à l'usage excessif de l'eau-de-vie; c'est à cette boisson que j'attribue ce teint plombé qu'on remarque presque sur tous les visages des Russes demeurant dans cette ville.

Enfin , le temps s' étant un peu éclairci , le jour fixé définitivement pour la course fut annoncé. L'emplacement désigné pour cet effet est infiniment propre à celte sorte d'exercice. Le terrain s'élève d'un côté en amphithéâtre , où sont rangés les spectateurs. L'arène est spacieuse et unie. On avait construit des loges pour les dames et une tribune pour les juges. Le premier prix consistait en un vase d'argent, artistement travaillé, évalué à mille cinq cents roubles en assignats (1500 francs). Les chevaux admis au concours devaient être purement de race tatare.

Celte course ayant eu lieu en Crimée pour la première fois, et au moment même de la foire annuelle, je fus surpris de voir y régner un ordre parfait ; toutes les dispositions ayant élé prises avec intelligence et d'après les règles usitées en pareilles occasions. L'apparat était analogue aux circonstances , et l'ensemble de ce spectacle tout nouveau pour les habitans de la Crimée a trouvé l'approbation

et de la noblesse et du peuple. Mais cela pouvait-il être autrement? L'activité de M. de Kaianachejew, sa prédilection pour la Crimée , 8on goût exercé par un long séjour en France, en Allemagne, étaient des gages assurés d'un succès complet. La présence de hauts personnages , des autorités locales et des nobles du pays , accompagnés de leurs familles, animait singulièrement la foule immense réonie

en cette occasion.

Parmi les officiers accourus de toutes parts , je fis la connaissance du colonel Siniavin , fils de l'amiral qui avait commandé une escadre dans la Méditerranée , et qui fat prise par les Anglais pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des- Français. Voici l'anecdote de l'origine , du côté de la mère , de ce jeune colonel , intéressant sous tous les rapports.

La mère de M. Siniavin est la fille de M. Rosarovich, autrefois consul-général d'Autriche à Kherson , dont l'aventure est d'autant plus remarquable qu'il portait originairement le nom d'un homme célèbre, et que dans son histoire se trouve mêlé le nom de Joseph II. M. Rosarovich était fils du fameux général autrichien Lascy. Dans sa jeunesse, ayant fait quelques écarte , il se sauva à Constantinople , et changea son véritable nom de baron Ditmar contre celui de Rosarovich. L'Internonce d'Autriche l'ayant reconnu dans celle capitale , en fit part au général Lascy, qui , lui pardonnant les fautes dont il s'était rendu coupable , l'engagea à rentrer dans sa patrie. Mais M. Rosarovich étant déjà marié avec une dame grecque et ayant des enfans d'elle , ne voulut point la quitter ; mais il sollicita son père de lui obtenir un emploi au service d'Autriche, sans que cet emploi le contraignit de s'éloigner trop de Constantinople.

Le général Lascy déféra à sa prière et le lit nommer

consul - gênerai à Kherson. A l'époque de l'entrevue de l'Empereur Joseph et de l'Impératrice Catherine à Kherson , ce monarque alla loger chez M. Rosarovich , où il eut l'occasion de connaître l'épouse et les jeunes filles du consul. Celle famille parut intéresser l'Empereur, au point d'engager M me Rosarovich de se rendre à Vienne avec ses deux filles, dont l'éducation serait soignée sous sa protection. M me Rosarovich fut enchantée de cette heureuse occasion qui loi offrait les moyens de se rendre dans la capitale de l'Autriche , où dans la suite elle eut tout lieu d'être satisfaite de la magnanimité de l'Empereur. Revenue à Kherson auprès de son mari, cette dame eut bientôt l'occasion d'unir sa fille aînée par les liens du mariage avec M. de Siniavin , alors capitaine de frégate, officier distingué dans la marine russe. Voilà encore un nouvel exemple de la bizarrerie du destin , dont la marche est impénétrable.

Ma situation devenait, cependant, de jour en jour plus pénible, et je ne puis exprimer la douleur qui m'accablait; mais enfin le ciel eut pitié de moi, et, après un silence de six mois, je reçus un paquet de Vienne par Odessa. Je dois ici hautement témoigner ma profonde gratitude à Son Altesse Impériale l'Archiduc Palatin pour les secours qui me furent transmis par l'intermédiaire de M. le comte de Revicztky, chancelier du royaume de Hongrie, qui avait daigné me permettre de lui adresser directement mes rapports sur les progrès de mes recherches, pour être envoyés à la chancellerie palatinale à Bude.

La haute et puissante protection de Son Altesse Impériale et la bienveillance de Son Excellence seront à jamais gravées dans mon cœur, et le souvenir ne s'en effacera de ma mémoire qu'avec ma vie. Toutes mes peines , accumulées depuis six mois, furent oubliées dans un instant , ainsi que

le refus désobligeant de M. Timoni, consul-général provisoire d'Autriche à Odessa. Ce fonctionnaire connaissait bien mes relations avec le chancelier de Hongrie ainsi que ma mission , puisque mes paquets passaient par ses mains pour être expédiés à la chancellerie royale de Hongrie; et pourtant , dans ma détresse , ce brave homme refusa de me donner un crédit de cent cinquante francs, à la charge de les lui rendre à la première occasion.

Je ne songeai plus alors qu'à m' occuper des moyens de passer en Asie le plus promplement possible. Mon dessein était d'abord d'aller à Odessa , où je complais trouver plus facilement un passage pour la Mingrélie ou pour Trébizonde , d'où je pouvais me rendre à Pothi ou à Redoute- Kaléh en côtoyant les bords de la mer Noire; mais au même moment ou reçut la nouvelle que la peste s'était de nouveau manifestée à Odessa ; par conséquent , je résolus de me rendre à Théodosie et d'y attendre la première occasion pour passer en Asie , étant assuré qu'il arrivait daus ce port des navires de toutes -les parties de l'Europe et de l'Asie.

J'avoue que c'est à regret que je quittai Simpheropol, où , malgré ma position pleine d'inquiétude, je passais des momens agréables , que me retrace encore aujourd'hui avec un plaisir particulier ma mémoire , si fidèle à rappeler la bienveillance, les nobles procédés des uns et la franche amitié des autres. Mes regrets furent encore augmentés par la maladie de mon très honorable ami M. Steven , que j'allais laisser souffrant et alité. Ce savant , qui m'honorait de son amitié , avait beaucoup contribué , par ses entretiens instructifs , par la douceur de son caractère et son aimable hospitalité, à adoucir les momens de tristesse qui commençaient à me miner par suite de l'absence de toutes nouvelles de ma patrie.

Cependant , l'empressement de remplir an pins tôt le but de mon voyage m'arracha , malgré moi , d'un lieu qui commençait à me devenir cher par plus d'une raison. La peste faisait des ravages à Sébastopol ; M. le gouverneur s'y trouvait déjà depuis quelques jours ; ce digne chef était sérieusement occupé des moyens propres à faire cesser ce terrible fléau. La veille de mon départ pour Théodosie, c'était un dimanche , j'eus l'honneur de dîner chez M me de Kazanechejew , dont les hautes qualités , l'esprit orné de toutes les connaissances qui peuvent embellir son sexe, et sa rare affabilité envers les étrangers , m'ont laissé un souvenir qui me rappellera long-temps la Grimée avec une satisfaction particulière. M" 6 de Narishkin, dont j'ai déjà fait mention , était aussi au nombre des convives, et ajoutait infiniment par ses grâces, par le brillant de son esprit, au plaisir que je goûtai pour la dernière fois dans cette aimable société. M mo de Lang , dont j'ai parlé plus haut , sut ajouter par ses réparties heureuses aux charmes qu'offrait une semblable réunion , à laquelle présida cette douce liberté qui se laisse toujours désirer dans les repas de cérémonie.

Enfin , je dus prendre congé de ces dames, autant illustres par leur naissance que distinguées par leur caractère , en faisant des vœux pour une réunion que je me plaisais à entrevoir dans un avenir quoique encore éloigné.

Le lendemain , lundi , malgré la pluie qui tombait , je quittai Simpheropol et je ne m'arrêtai qu'à Karasou- Bazar pour y passer la nuit. Le lendemain , la pluie ayant cessé , je poursuivis ma route pour Théodosie : j'étais alors bien loin de penser que je dusse y passer l'hiver sans pouvoir trouver d'occasion de me rendre en Asie, où m'appelaient les recherches ultérieures surtout ce qui regarde les anciens Magyars.

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THKOnOSIK. - L'AUTEUR EST ASPHYXIÉ ET b+uyî PAR LA

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