PROVIDENCE
Avant mon départ de Simplicropol , je fus informe par un habitant de Théodosie que j'y trouverais un logement convenable et bonne nourriture , et d'après son conseil je descendis directement dans un hôtel tenu par urt colon allemand. En arrivant j'étais bien éloigné de penser que celle ancienne et fameuse ville de Théodosie , ou Kaffa ,. me verrait peut-être y fermer les yeux pour toujours, et s'y creuser mon tombeau , au milieu des cendres et des* ossemens éparpillés des anciens Magyars, sans qu'une ame compatissante eût donné une larme à ma mémoire. Voici le récit de l'accident qui faillit me devenir mortel , et qui servira d'un avis salutaire à ceux qui négligeraient d'obvier au retour d'un cas semblable. Ma dernière heure, toutefois, ne devait pas encore sonner; Dieu, dont les décrets sont impénétrables , en ordonna différemment : il a voulu , en celle occasion comme en plusieurs autres précédentes, conserver ma vie , une vie que , comme homme de douleur,
j'ai cessé de regretter. Plût à Dieu que celle fois mes yeux fussent restés pour toujours fermés à la lumière du jour, laquelle ue m'a servi depuis qu'à éclairer le sentier hérissé de ronces et d'épines que j'ai parcouru et que j'ai encore à parcourir vers le déclin de mon âge (*). Mais poursuivons.
Arrivé à Théodosie sain et sauf, je descends dans Tauberge qui m'avait été recommandée à Simpberopol. L'aubergiste, Wurtembergeois d'origine, me conduit dans une chambre assez propre ; le froid étant déjà très sensible , en fait du feu dans un poêle de fer usité en Russie , qui , malheureusement, cette année, n'avait point vu de feu. L'aubergiste, après avoir servi le souper avec empressement , aie quitte et, sans attendre que le charbon soit consommé, ferme la soupape du poêle et se retire. De mon côté , ne connaissant pas le mécanisme de ces fourneaux grossiers , je me couche et m'endors d'un profond sommeil , hélas ! pour être plongé dans les ténèbres d'une nuit éternelle. Hais mon ange tutélaire veillait sans doute à ma conservation , quoique la mort eût déjà étendu ses bras sur moi : £* un mot , je fus asphyxié.
Il faut que ma lutte avec la mort ait été bien violente , puisque vers l'aurore , je suppose , incommodé par le froid,
(t> Uélas ! le ciel m'eût épargné la douleur de me Tolr traiter en 1836 par la cour de Rome d'une manière aussi injuste que barbare. Une aussi cruelle persécution , dont j'ignore encore aujourd'hui le motif, malgré mes prières et mes protestations , laissera une tache ineffaçable sur l'honneur du prélat exécuteur d'un parert délit. C'est' avec une profonde douleur que j'ai vu qu'on abusait ainsi de l'autorité du Saint-Père , dont les hautes vertus et la piété exemplaire sont en vénération dans toute la chrétienté de la terre. Je rapporterai cette iniquité, avec toutes les circonstances de ma captivité, dans rfftsfofre <fc ma Fit et de met Voyaqet dans trois parties du monde, de 1790 à 183», en * volumes, et qui sera publiée à une prochaine occasion.
je m'éveillai de ma léthargie comme si quelqu'un m'eàl secoue. J'étais étendu sur le plancheret noyé, pour ainsi dire, dans les déjections que l'estomac avait rendues très copieusement. N'ayant d'abord qu'une idée confuse (j'étais encore hors de moi) sur ma situation , mais sentant un froid excessif, je lâchai, comme par instinct , tout en tâtonnant, de remonter sur mon lit et d'attirer sur moi une partie de la couverture , et je m'endormis aussitôt , épuisé que j'étais , sans m'éveiller jusqu'à midi.
L'aubergiste, voyant, le lendemain, que ma porte était encore fermée à l'approche de midi , fut dans l'idée que je reposais encore ; mais quelle fut sa frayeur en apprenant que par sa faute il m'avait exposé à une mort certaine. Il courut immédiatement chercher un médecin , dont je n'avais plus besoin. Le médecin , apercevant le désordre de ma chambre et ayant appris toutes les circonstances du funeste accident, dit que c'est à ma chute que je devais la conservation de ma vie, le hasard ou plutôt la Providence m'ayant ainsi soustrait à l'action de la vapeur du charbon.
Cependant ayant senti le besoin de prendre on bain de vapeur, je priai l'hôte de m'accompagucr, ce qu'il fît avec promptitude, se réjouissant d'avoir échappé à une grande responsabilité. Le bain à l'orientale me fit infiniment de bien , mes forces revinrent , et j'eus bientôt oublié ma lutte avec la mort , qu'il était dans ma destinée d'envisager de si près.
Le lendemain j'allai aux informations pour m 'assurer si parmi les vingt-cinq navires qui étaient dans le port, je pourrais en trouver un destiné pour la côte d'Asie. Malheureusement ces navires prenaient des chargemens directement pourConslantinople, et pendant l'hiver je ne pouvais pas espérer qu'un navire marchand voulût se hasarder
d'aller sur la côte opposée, qui manque de ports et où Ton ne trouve que des rades foraines. Par conséquent, pour ne pus perdre un temps pour moi si précieux , j'écrivis à M. le gouverneur de Crimée pour obtenir, par son intermédiaire auprès de l'amiral Greigk , la permission de m'embarquer sur le premier bâtiment de l'état qui s'offrirait pour porter des munitions à Redoute- Kaléb, A cette lettre je reçus la réponse suivante :
« Monsieur, j'ai reçu presqu'en même temps votre « lettre de Kafla et un papier officiel de M. Bogdanovsky, (t dont je joins ici la copie , accompagnée d'une lettre ofG- « cielle de ma part. Après cela , vous n'avez qu'à vous «. adresser à moi pour avoir un passe-port, en indiquant « l'endroit où vous voulez aller ; je me ferai un plaisir do a vous l'expédier sans retard. Quant au bâtiment de guerre « dont vous parlez pour vous transporter en Mingrélic , « outre que cela ne dépend pas de moi , je pense que la « chose est tout-à-fait impossible dans la circonstance et « la saison actuelles. Donc je suis bien fâché, Monsieur, <( de ne pouvoir acquiesser à votre demande , ce qu'il « m'eût été très agréable de faire si cela dépendait de « moi. »
Ainsi , il fallut me résigner à passer l'hiver en Crimée , regrettant bien. sincèrement de perdre mon temps en vainc attente, au lieu de me livrer à mes recherches et d'éviter la rigueur de l'hiver dans ce pays , tandis que je pouvais jouir de la douceur du climat de l'autre côté de la mer Noire. Déjà, depuis un mois, le temps était affreux dans la ville de Théodosie : la pluie , la neige ne cessaient de tomber, et j'eus beaucoup à souffrir des vents violensqui, chose incroyable , passaient à travers les murs de l'appartement que j'occupais , ce qu'on doit attribuer à la manière de bâtir les
maisons , dont les murs sont faits de pierres mal jointes et encore plus mal çimentées.
Aussitôt que le temps me permit, par intervalle, de parcourir la ville, je l'examinai dans toutes les directions; elle contient environ quatre mille ha bilans. L'ancienne yîlle de Kaffa a dû $tre d'une grande étendue , à en juger par l'enceinte dont les vestiges existent encore. Les ruines d'une forteresse, à l'est de la ville, les tours qui sont encore debout sur les hauteurs, la colline qui entoure la ville en demi -cercle, et plusieurs ruines a l'ouest, attestent la grandeur passée de Kaffa. Sous la domination des Çénois , celte ville fut la plus importante de la Crimée. La nouvelle ville est bâtie sur les ruines de l'ancienne; elle est assise sur la croupe d'une colline de sable et de rocailles, e^ s'étend jusqu'au bord de la mer ; elle était défendue, de tous les côtés abordables , par des tours fortifiées et par une çiladelle. Les Milésiens furent les premiers à la bâtir, et la nommèrent Théodosie. Plus tard , les Génois s'en emparèrent , et , après ceux-ci , les Tutares , qui la nommèrent Kaffa; mais, de nos jours, son premier nom a prévalu.
Cette ville , jadis florissante , avait douze églises grec-, ques , trente-deux églises arméniennes et une catholique, et elle comptait environ quatre mille maisons. Aujourd'hui elle ne possède que deux églises grecques , une catholique ('), une synagogue et plusieurs mosquées. La ville est
(4) L'église catholique est surmontée d'un dôme , et se trouve sur le même lieu où il y avait autrefois une mosquée. Le minaret , très solidement bâti, est encore debout à quelques pas de l'église, qui est desservie par un prêtre arménien , élevé à Venise , mais né à Constantinople. Sa paroisse n'étant composée que de trente familles, et le gouvernement ne lui donnant aucun secours, ce brave homme se disposait, en 1830, à retourner à Constantinople et à laisser ainsi veuve de son curé l'église catholique.
propre et, par cette raison , préférable à Simplieropol ; les maisons ne sont pas aussi vastes que dans cette dernière ville , mais elles sont commodes et propres ; il y a des trottoirs dans les rues principales. Le port , qui peut contenir plusieurs centaines de navires , est sûr et commode. La quarantaine de Tbéodosie est si bien ordonnée, et tout y est si bien soigné , qu'elle ne laisse rien à désirer.
En Crimée, la température change très rapidement; l'humidité et les vents impétueux , deux ennemis qui nuisent singulièrement à notre pauvre machine ('), y régnent depuis la fin d'octobre jusqu'à mi-avril, et causent des affections catarrheuses. Du reste, dans ce pays il n'y a point de maladies épidémiques , et les babitans parviennent à une extrême vieillesse. Nous ne pouvons que répéter ici que la partie méridionale de la Grimée , en opposition de la partie septentrionale , doit passer ajuste litre pour l'Italie de l'empire russe.
J'ai visité les hôpitaux militaires , tant à Simphcropol qu'à Tbéodosie ; les édifices y sont solides, et tout y est distribué avec une sage économie. M. le colonel Muratew, commandant la garnison de Théodosie , homme du monde et brave militaire , eut la complaisance de me faire voir l'hôpital militaire, qui, vraiment-, peut servir de modèle aux autres hôpitaux par sa propreté et une économie bien entendue. La distribution des salles est faite avec intelligence et elles sont tenues proprement ; tout à côté est la pharmacie , un cabinet de bain , un magasin où l'on conserve les couvertures, des draps, le linge, des manteaux, des surlouts , des chaussures , etc. , le tout nouvellement
(1) Le célèbre médecin hollandais Bocrhaavc recommande dans ses écrits « de fuir les pays où régnent les vents violens et l'humidité. >
confectionne pour les malades qui s'y présentent. Cette partie de l'établissement est soignée particulièrement, mais il n'en est pas de même de la pharmacie, les drogues se trouvent dans des vases de terre très ordinaires (*). Le pharmacien est un soldat de profession; il avait fait ses études à S?»int-Pétersbourg, il parlait le latin et ne manquait pas d'intelligence. Cet homme , comme tous ceux qui assistaient les malades, avaient eux-mêmes l'air malade : ils avaient tous le teint plombé. Eh ! comment pourrait-il en être autrement , puisque pour entretenir la pharmacie , payer les gens de service , soigner tous les jours une vingtaine de malades , le gouvernement n'alloue , pour toute l'année , que quatre cents roubles, faisant quatre cents francs? Je témoignai au colonel ma surprise au sujet de cette parcimonie qu'on apercevait dans toutes les parties de cet établissement, mais surtout au sujet de la modique somme destinée pour les dépenses annuelles. En effet, il semble que cela est impossible ; cependant cela est ainsi , et j'en fus convaincu, quand le colonel eut la bonté d'entrer dans des détails sur ce qui regarde cet objet ; je trouvai alors que tout était en ordre et en règle.
Tous les individus employés à l'hôpital sont soldats et ne reçoivent que la nourriture et l'habillement; le pharmacien seul a une paie de sept roubles en assignats, par mois ,
* (I) Ceci ne s'applique pas à lYgard de toutes les provinces de l'Empire, où les établissemens publics ne le cèdent pas a ceux qu'on voit dans le reste de l'Europe. La Crimée ne fait que sortir de sa barbarie ; dans un court intervalle on y a fait des pas gigantesques dans les progrès des arts et de l'économie rurale. En général , en Crimée , la prospérité des nabitans , la culture en tous genres commencent à se faire sentir sous la direction de son digne gouverneur et par les bienfaits d'un gouvernement vraiment paternel.
pour son travail extraordinaire. Les habits, le linge, les couvertures , etc. , sont travaillés par les soldats eux-mêmes. Dans la cuisine on voit, pour tout ustensile, un chaudron de fer pour la soupe , et un autre plus petit pour les légumes. Le pain d'orge qu'on donne aux malades est d'assez bon goût; la quasse (*) leur sert de boisson. Voilà une excellente méthode à imiter pour l'administration des hôpitaux militaires européens , dont l'entretien absorbe une grande partie des revenus de l'état.
Cet aimable colonel, après notre visite à l'hôpital , me raconta entre autres qu'il avait été chargé , il y a trois ans , par son gouvernement , de se porter d'Orenbourg, à la léte de six cents Cosaques, jusqu'aux frontières de Boukharie. Il fit ce long trajet à travers le désert qui se trouve entre la Perse et la Boukharie. Le but de cette expédition était d'observer exactement les obstacles qu'une armée pourrait rencontrer en prenant la même direction. Le colonel s'étant muni de chameaux , de vivres et d'une quantité d'eau , parvint heureusement avec son détachement jusqu'à Bokhara.
Maintenant , ne peut-on pas conclure, avec raison , que, puisque six cents hommes ont pu traverser les déserts avec des moyens suffisamment nécessaires à leur subsistance , cinquante mille Russes pourront le faire avec la même facilité en augmentant proportionnellement le nombre des chameaux et la quantité des subsistances? Une armée de cinquante mille Russes est plus que suffisante, pour rendre à leur liberté primitive les peuples guerriers de la presqu'île de l'Inde. Les Maraltes réunis sous leurs trois chefs , Scindiah , Peshwa et Holkar, les Seyks , les Birmans, les rois de Kaboul , de Lahore, d'Oude et de Delhi, ancien Grand-
(t) La quasse est une boisson faite avec l'orge fermentec dans l'eau.
Mogol , le Nizam de Deccam el tant d'antres Nababs pourraient réunir deux cent mille hommes à l'armée russe, dont la proclamation devrait préalablement annoncer que la Russie ne cherche point à les soumettre , mais à les affranchir de la domination de l'Angleterre ; et puis les Anglais n'auraient- ils pas à craindre l'irruption des Tatares de la Grande-Tatarie, à l'instigation delà Russie?
Je pense qu'il n'est pas hors de propos de citer ici la lettre d'un capitaine anglais qui a résidé quinze ans snr les frontières de la Grande-Tatarie. Celte lettre fut publiée dans la gazette de Calcutta. Etant secrétaire du gouvernement a l'Ile- de-France et l'un des rédacteurs de la gazette de cette colonie, je m'empressai d'insérer ladite lettre dans celte gazette, comme une pièce très intéressante; la voici telle que je la traduisis de la gazette imprimée a Calcutta :
Sur la nécessité d'ime armée permanente au Bengale,
en temps de paix ,