‹ Voyage en CriméeChapitre 34 sur 57 · DE L'ARMÉNIE · texte numérisé non relu

DE L'ARMÉNIE

La ville de Trébizonde est agréablement située; à Test, elle est abritée par le mont Taarus , qui se prolonge à travers toute l'Arménie. La colline contre laquelle la ville est adossée présente une riche culture; elle fournit aux habitans des légumes et toutes sortes de fruits , et surtout d'excellens citrons , dont le goût est très agréable. Les canons de fusil damassés qu'on y fabrique ont une grande renommée dans toute la Turquie. Le commerce avec Constat) tinople, la Crimée, Odessa, Erzeroum et l'intérieur de l'Asie-Mineure et la Perse, est très actif.

Un jour, m' étant rendu sur la colline qui s'élève en pente douce , et d'où on a une charmante vue vers la ville et la mer, je donnai un libre cours à mes pensées , en contemplant cette antique cité qui me rappelait, avec cet intérêt qu'inspire toujours le souvenir d'une époque aussi reculée , que celte ville avait été fondée sept cents ans avant l'ère chrétienne , et quand je songeais aux étonnans chan-

gemcns qu'avait subis celle cité, jadis si fameuse. Elle s'était d'abord gouvernée elle - même ; plus tard , elle fut soumise aux rois de Pontus ('), à Polémon , aux empereurs d'Orient et enfin aux Ottomans , dont la puissance , aujourd'hui ébranlée jusque dans ses fondemens par les dernières victoires remportées par les Russes sur le croissant, semble pencher vers sa décadence et sa disparition. La fin de ce siècle sera probablement témoin de l'exaltation de la croix dans tout l'Orient jusqu'aux frontières dè la Chine: Inskallah!

C'est avec ces pensées que jé quittai cette hauteur pour me trouver derechef au milieu de ce peuple abâtardi, qu'un sot orgueil continue encore d'aveugler sur sa triste

destinée.

Le chef de la caravane m'ayant averti que tout était prêt pour notre départ le 28 , elle se réunit au nombre de trente chevaux et treize Turcs , ainsi qu'un marchand persan , deux Arméniens et moi seul européen ; le rendez- vous était devant le consulat autrichien. Sur les dix heures du matin nous nous mîmes en marche. Comme je devais revenir à Trçbizonde après avoir parcouru l'Arménie, la Géorgie, l'Imérétie et la Mingrélie, je laissai ma maUe dans celle ville, et je ne fis placer sur mon cheval de bât que mon porte-manteau , sans aucun autre apparat. J'étais le seul chrétien parmi ces mahométans (je ne compte pas les deux Arméniens) ; aussi bien jamais la langue turque ne me fut plus utile qu'à celte

(4) Les géographes français se servent du mot Pont an lieu de Pontus , probablement parce qu'on dit, par abréviation , Pont-Euxin, pour éviter le désagréable hiatus dé Pontus-Euxin. Mais les Rondains appelaient la mer Noire Pontus- Euxinus et non Pons - Euxinui , et disaient le royaume et les rois dé Pontus, et non de Pont ; c'est par cette raison que j'imite les Romains dans la dénomination de Pontus.

occasion ; car, quoique ces Turcs fussent grossiers, ne connaissant que leurs chevaux et leurs mulets , ils étaient d'un bon naturel , comme en général le sont les Turcs : ils étaient enclins à faire plutôt le bien que le mal. Ils me servirent à Kenvi l'un <le l'autre , et tout chrétien se trouvera bien avec les Turcs pourvu qu'il sache parler leur langue et se conformer à leur manière de vivre.

La caravane compte les distances par une heure de marche , évaluée a une lieue et demie. Des menztts ( étapes ) sont établis jusqu'à Erzeroum, et ces étapes n'ont pu être déterminées en raison de la distance , mais suivant que les rochers , très rapprochés des deux côtés , ont permis de s'emparer d'un espace suffisant pour la construction d'une vaste écurie, qui reçoit les chevaux, les bagages et les hommes tout ensemble. On peut bien s'imaginer qu'un voyageur accoutumé , je ne dis pas à la mollesse , mais à la propreté, chose essentielle pour conserver la santé , doit souffrir beaucoup , exposé dans ces lieux à des exhalaisons fétides , aux vacarmes continuels , à l'humidité des murs qui suintent à grosses gouttes , et enfin à n'avoir d'autre gîte que la terre nue et froide où ne pénètrent jamais les rayons du soleil. Quanta la nourriture, il doit se contenter de quelques œufs, s'il y en a , d'une jatte de lait de chèvre et d'un morceau de pain d'orge mal pétri et mal cuit ; très heureux encore si à chaque menzil il peut en trouver.

Les heures du départ sont fixées, on ne se met en route qu'une heure après le soleil levé; car, aux Turcs, il faut une heure pour charger les marchandises sur le dos de leurs chevaux et mulets , et pour donner aux conducteurs le temps de faire leur ablution , leurs prières et d'achever leur déjeuner; attendu que ni les hommes , ni les chevaux ne s'arrêtent en roule qu'une heure avant le coucher du soleil.

Pendant tout ce temps les hommes elles animaux sont privés de nourriture. On ne conçoit pas comment ces pauvres bêtes, courbées sous le poids de leur charge, peuvent supporter celle longue privation, et tenir ferme en traversant des rochers escarpés , où en plusieurs endroits le sentier n'admet qu'un homme de front ; alors les voyageurs sont obligés d'aller à pied des heures entières pour ne pas risquer de tomber dans un précipice au inoindre faux pas du cheval.

Un plus grand embarras se présente , ce qui arrive souvent lorsqu'on rencontre une caravane venant d'Erzeroum. Il faut voir alors avec quelle peine et en même temps avec quelle adresse on écarte les bêtes de somme pour faire autant déplace qu'il en faut pour nepas se heurter réciproquement. A tous ces inconvéniens il faut encore ajouter la nécessité où l'on est de passer à gué plus de cinquante fois jusqu'à Erzeroum des torrens extrêmement rapides , capables de renverser tous autres chevaux que ceux de la caravane , qui sont accoutumés à braver de semblables dangers ; et s'il arrive quelque malheur au voyageur, on ne peut l'attribuer qu'au cavalier lui-même, qui, par timidité ou par maladresse , n'aura pas su couduire et animer son cheval au moment où celui-ci commence â fléchir.

On doit regarder la première journée de Trébizonde à Karachaba comme une promenade à travers les champs cultivés. Il en est de même des trois suivantes, 'et ce n'est que le quatrième jour que commence la montée épouvantable sur le mont Zigana. Les géographes ne font point , autant que je sache, mention de celte montagne, dont la hauteur peut élre évaluée à sept mille pieds anglais. Une forêt épaisse s'élève depuis sa base jusqu'à son sommet. Des sources innombrables et le terrible torrent Tehorgo sortent de son flanc ; ces sources n':»yanl d'autre issue pour aller se jeter

dans ie Tchorgo que le sentier étroit et unique par où doit passer la caravane , on est obligé de marcher dans l'eau et sur des pierres mouvantes, ce qui rend la marche des piétons et des chevaux très incommode et fatigante.

En grimpant sur celte montagne je marchai à la queue de la caravane; quand je regardais au dessus de moi , cette Me d'hommes et d'animaux me paraissait comme suspendue en l'air, et je ne pouvais concevoir, en contemplant cette immense hauteur escarpée , comment il serait possible de parvenir jusqu'au sommet. Les hommes et les chevaux, qui se suivaient à la Gle, présentaient un tableau qui faisait frémir. La ligne, tracée du point le plus haut jusqu'à moi, était presque perpendiculaire. Ce passage effrayant ne peut être assimilé qu'à celui qu'on rencontre avant d'arriver au camp qui avait été établi au pied de l'Elbrouz, et que nous avions surnommé Porte-de-fer ; toutefois avec cette différence qu'en marchant vers le camp nous nous trouvions déjà sur une hauteur de huit mille pieds , et que , par conséquent, nous n'avions qu'environ mille pieds à monter; tandis que de la base du Zigana on monte d'un trait à peu près quatre mille pieds, et que la montée et la descente durent cinq heures , au milieu de la neige , de la glace et d'une infinité de sources qui vous étourdissent parle bruit, mouillent vos pieds et vous donnent une espèce de frisson.

Tout le long de notre marche fatigante la vue était interceptée par de hauts rochers qui semblaient vouloir nous écraser par leur chute menaçante. La nudité de ces rochers, l'absence de toute végétation , le fracas de masses de pierres roulant dans l'impétueux Tchorgo, tout annonçait la désolation et communiquait à la pensée une couleur sombre qui peignait la vie de l'homme comme bien peu digne d'envie. En sortant de ces montagnes neigeuses, on marche sur des

caillous ronds et de différente grosseur, ou bien sur des pierres mirices et tranchantes qui , dans leur chute , ont été brisées en mille morceaux. Plus nous avancions , plus nous rencontrions des torrens grossis par la fonte des neiges. Il faut avoir la téte forte pour braver gai ment ce bruit épouvantable , semblable à celui d'un tremblement de terre , et pour considérer tranquillement la rapidité étonnante de ces torrens qui , dans leur fuite précipitée , entraînent et brisent des masses énormes de rochers.

Cette pénible marche dure encore trois jours et ne finit qu'à l'approche de Gkumucke-Kkané. Heureusement pour l'armée russe , c'est en avant de cette ville que le général en chef le comte Paskevitch-Erivanski (*) reçut la nouvelle du traité de paix d' Andrinople. Jamais l'armée russe , toute vaillante qu'elle est , n'aurait pu franchir ces défilés interminables avec armes et bagages , et moins encore avec l'aiv tillerie. Napoléon , en passant le mont Saint-Bernard , faisait traîner ses canons tantôt sur la glace, tantôt par ses grenadiers , qui les portaient sur leurs épaules en s'y mettant des deux côtés en aussi grand nombre que la longueur des pièces le demandait; mais ici M y a des défilés où il ne peut passer de front qu'un seul homme, et cela pendant trois jours cotisée ntifs.

En sortant de Ghumuche~Khané je vis les vestiges des ravages commis par l'armée russe : des villages détruits , «les jardins autrefois embellis par la nature et l'art , aujourd'hui à peine reconnaissables , des maisons de campagne en raine , des champs déserts ; tout indiquait le passage d'un ennemi acharné par la résistance. On voyait dans cette

(1) Depuis la victoire remporte sur les Polonais révolté* , ce général a été nommé prince de Varsovie,

région la nature en deuil ; je dis dans cette région , car l' espace de vingt lieues on ne voit qu'à Ghumuche-Khané quelques plaines, des champs labourables et quelques arbres fruitiers. Entre cette ville et Trébizonde , et même jusqu'à l'Eu ph raie , on voit avec douleur l'antique royaume d'Arménie comme reprouvé par la nature ; car elle y a placé tout ce que des montagnes informes etarides cl des rochers nus et escarpes peuvent présenter de plus affreux. Ce tableau désolant continue à se reproduire dans une grande partie du mont Taurus qui traverse l'Arménie.

ZLII.

BAÏBOURT. — ERZEKOUM. —

L'EUPHRÂTE,

Le huitième jour de notre marche, la face de l'Arménie commençait à changer : les montagnes se dilataient et laissaient, en s'abaissant insensiblement , apercevoir devant nous une étendue plus ou moins considérable de collines et de plaiues, dont la vue me faisait respirer plus librement. Nous avions devant nous le mont Massai , d'une hauteur considérable , couvert de neige ; nous devions le franchir le lendemain.

Enfln , vers le soir j'aperçus avec joie une ville considérable; mais celle joie fut bientôt remplacée par un désagrément et un ennui mortel : c'était la ville de Baïbourt , où nous devions passer la nuit ; nous la trouvâmes entièrement en ruine. Les murs noirâtres des maisons incendiées , avec leurs cheminées très élevées et leurs minarets pointus , étaient nus et causaient une triste sensation. Celle ville, naguère riche, populeuse, commerçante, fut détruite daus la dernière guerre. Ceinte de montagnes de tous côtés, elle occupe une forte position, et, en oulrc, elle est protégée

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par une citadelle qui domine la ville el défend le passage étroit à travers la ville pour aller à Trébizonde el à Erzeroum. Celle citadelle, en d'autres mains, aurait pu empêcher les Russes d'avancer ; la résistance fut faible, et encore cette faible résistance les liabitans de la ville l'ont payée chèrement par la destruction de leurs foyers. Avant la guerre, la population de Baïbourt moulait à seize mille ames; elle fut dispersée par l'incendie de la ville, mais déjà plus de la moitié était revenue lors de mon passage. Chaque famille cherchait un abri au milieu des décombres à l'endroit qu'avait occupe auparavant sa maison paternelle, et à peine pouvait-elle la reconnaître. C'est dans celte ville que les Turcs paraissent avoir gardé un profond ressentiment contre les Russes; de sorte qu'un étranger qu'ils regardent comme Russe court le danger d'être maltraité, comme cela m'est arrivé.

A l'entrée de la ville, jo laissai la caravane derrière moi pour arriver le premier au menzil ; j'étais accompagné par le Turc qui m'avait loué deux chevaux de Trébizonde û Erzeroum. En passant devant la masure d'une maison ren versée dans le dernier incendie, je vois sortir précipitamment, d'entre les décombres, une fille d'environ treize ans, très jolie , mais dont les traits étaient altérés par un violent courroux qui mettait tout son corps dans une convulsion fréne'tique ; ses cheveux en désordre flottaient sur ses épaules ; elle avait les joues et le front enflammés par la colère et la rage ; son attitude était menaçante : elle leva ses bras à demi nus, les deux poings serrés, me menaçant et criant comme une forcenée; elle promenait sur moi des regards qui semblaient vouloir m'anéantir, et plus je cherchais à l'apaiser, plus elle vomissait des injures avec une énergie dont je n'aurais pas cru qu'elle fût capable : c'était une

véritable furie. J'eus beau lui dire que je n'étais pas Moscovite, elle continua toujours à crier jusqu'au moment de me perdre de vue.

Une scène d'un autre genre m'attendait à notre entrée dans l'écurie. Une vingtaine de Turcs , jeunes et vieux , suivis d'une douzaine de gamins insolens , se présentèrent à l'écurie au moment où je m'établissais sur l'estrade destinée aux voyageurs et aux marchands de la caravane. Ces hommes s'adressèrent tous à la fois au conducteur de la caravane d'abord , et ensuite, se tournant vers moi, me demandèrent à grands cris si j'étais douchemen, ennemi. J'épargnai au conducteur la peine de leur répondre; je les priai de m'écouter, et, profitant d'un moment de silence, je leur dis avec un ton d'assurance que j'étais Nerntze (c'est ainsi que les Turcs appellent en général les Autrichiens), et j'ajoutai , en les fixant tour à tour, que s'il y avait parmi eux quelqu'un sachant, lire, il pourrait voir dans mon buiurdi (feuille de route) signé par le pacha de Trébizonde, que j'étais réellement nerntze. Ces gens, d'abord emportés, se calmèrent tout-à-coup, formèrent un demi-cercle autour de moi et me tendirent la main les uns après les autres en signe d'amitié; mais leur affection pour moi fut bien plus manifeste lorsqu'ils apprirent, dans le cours de notre conversation, que j'étais Magyar de nation. Eh! Magyar, s'écriérent-ils tous confusément, pekeji, pek eji (bravo, fort bien ! ) Vous êtes Magyar, disaient-ils , vous demeurez là tout près de Belgrad, n'est-ce pas? Dès ce moment je me trouvai sous leur sauvegarda, d'autant plus qu'ils se félicitaient de ce que le Padishah-nemtze est un ami si ancien et si constant de leur sultan.

IJ y avait cependant parmi les Turcs, dont le nombre augmentait à chaque instant, plusieurs d'une mine suspecte.

Il me vint dans Pidée d'égayer les graves vieillards qui étaient près de moi , et en même temps de distribuer quelque argent à ces gens suspects pour les éloigner. Mais , pour éviter d'avoir l'air d'offrir l'aumône , et afin de ne pas blesser la vanité des Musulmans, je dis à ces pauvres gens ; «Allons, mes amis, vous êtes si serrés les uns contre les autres ; voyons si vous êtes lestes et qui de vous attrapera le plus de paras (*). » Dans le même instant je jetai parmi eux une poignée de cette monnaie. Ce que j'avais prévu arriva : ces malheureux se jetèrent sur les pièces éparses , tombèrent les uns sur tes autres et excitèrent un rire général parmi les graves vieillards. Après quelques répétitions de ce genre, je leur donnai à entendre que j'avais besoin de me reposer et qu'ils pouvaient se retirer. Cet avis regardait en même temps les vieillards , qui obéirent avec complaisance et me quittèrent aussitôt. J'ai remarqué en maintes occasions que , lorsqu'on s'accommode aux circonstances où Ton se trouve , et que l'on connaît le caractère et. la langue du peuple qu'on a à ménager, on évite bien des désagrémens et souvent bien des dangers.

Le lendemain nous devions continuer notre route ; malheureusement une forte pluie qui survint rendit le passage des montagnes que nous avions devant nous très difficile. En conséquence , le conducteurde la caravane déclara , malgré mes protestations , qu'on ne partirait que le jour suivant. J'avoue que ce retard me contrariait beaucoup; car j'étais toute la journée importuné et excédé par des questions qui ne finissaient que vers le coucher du soleil.

(I) Petite monnaie d'argent si mince que le moindre vent t'emporte. Quarante paras font une piastre de Turquie ; cent paras valent dixl|Uit sous de France.

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Pendant la nuit le temps s «tant mis au beau , notre continuâmes notre marche sans difficultés jusqu'au pied du mont Massai, où de nouveaux dangers nous attendaient. Ce jour-là la chaleur était forte, la neige qui couvrait encore toutes les hauteurs se fondait et s'amollissait au point que les pieds des chevaux s'enfonçaient à chaque pas. Plusieurs bêles de somme , perdant l'équilibre , furent renversées dans trois pieds de neige , et on eut beaucoup de peine à replacer les ballots de marchandises. Quanta moi, j'allais en avant tout seul et à pied , forcé de traîner après moi ma monture, ce qui me fatiguait infiniment, d'autant plus que je devais user de beaucoup de précaution pour ne pas tomber dans le précipice an bord duquel je marchais. Je fus cette fois harassé d'avoir exercé mes jambes de la sorte, et surtout d'avoir été forcé de traîner mon cheval pour me suivre l'espace de sept werstes , sans pouvoir m'arréler un instant pour prendre haleine.

Arrivé sur le sommet du Massai , je me trouvai seul, les conducteurs ne pouvant me rejoindre qu'une heure après mon arrivée au menzil. Sur cette hauteur qui domine tous les environs, et d'où la vue s'étend jusqu'à Erzeroum et au cours de l'Euphrate, je m'arrêtai pour contempler le tableau le plus magnifique et le plus extraordinaire qui se soit jamais offert à mes regards. La plaine à mes pieds s'étendait à perte de vue, et était entourée de tous côtés d'un grand nombre de collines plus élevées les unes que les autres , mais toutes disposées en amphithéâtre. De gros nuages couvraient la plaine , mais de manière à laisser des espaces vivement éclairés par les rayons du soleil qui paraissaient et disparaissaient aussitôt ; c'était une optique admirable digne du pinceau d'un habile peintre. Ces collines couvertes de neige , à l'apparition du soleil , resplen-

(lissaient comme des montagnes de diamans et de cristal et répandaient raille lumières aussi brillantes que celles des e'toiles sur le ciel azuré ; le tout se dessinait merveilleusement: ici des châteaux de différentes figures et grandeurs; là des forteresses, des cités flanquées de tours de diamans; plus loin, des palais dorés ressemblant aux palais des fées. Quand les rayons du soleil , s'échappant de temps en temps à travers l'épaisseur des nuages , se reflétaient au milieu de ces vapeurs flottantes , ils les teignaient de couleurs dont aucune langue ne saurait peindre la richesse, I éclat et les nuances infinies, perpétuellement changeantes.

Enfin , après celte marche fatigante, nous nous trouvâmes encore à deux journées de «arche d'Erzeroum. Pour gagner un jour sur la caravane, je tombai d'accord avec mon conducteur, moyennant dix piastres, que le lendemain je partirais seul avec lui afin d'arriver à Erzeroum le même jour. Nous en étions encore à quinze lieues; les chemins étaient passables, et nous allions franchir la dernière haute montagne qu'on trouve jusqu'à Erzeroum. Toute cette route jusqu'à la ville, je la parcourus avec un sensible plaisir, n'ayant rencontré qu'un seul mauvais passage qui se trouve avant d'arriver au pont jeté sur l'Euphrate. Tous les environs étaient inondés par une crue des eaux de ce fleuve , dont les rives sont très basses ici , et qui avait débordé à cause de la fonte des neiges. Mon conducteur, tout en cherchant un passage plus facile, tomba dans un fossé ainsi que le cheval qu'il montait , et il eut la plus grande peine du monde à s'en retirer.

Ici l'Euphrate coule tranquillement à une petite lieue de la ville d'Erzeroum : il déborde tous les ans dans celte saison , cl forme des marais qui rendent les environs malsains.

La ville est adossée à une montagne faisant partie du Taun» ; une double muraille fort épaisse l'entoure , entre laquelle est un fossé d'environ vingt pieds de largeur sur dix pieds de profondeur. Les faubourgs sont très étendus et habités la plupart par des Arméniens , Persans et Talares. La population entière ne s'élève qu'à soixante mille ames environ ; quelques voyageurs l'ont (ait monter à tort jusqu'à cent mille ames. Le commerce y est très actif avec la Perse , la Boukharie , l' Asie-Mineure et Constant! nople. Les bazars sont remplis d'une foule considérable, tandis que les rues intérieures sont presque désertes. La ville est très irrégulièrement bâtie , comme toutes celles de Turquie : des rues étroites, tortueuses et mal propres en rendent le séjour désagréable ; mais les faubourgs sont plus aérés» et on y respire plus librement. Cotte ville m'a rappelé la dure captivité du célèbre orientaliste M. Jaubcrt, aujourd'hui interprète du Roi des Français. En venant de Perse il fut arrêté parle pacha et renfermé dans une fosse à lion.

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