‹ Voyage en CriméeChapitre 35 sur 57 · XLXXI · texte numérisé non relu

XLXXI

DÉPART D'ERZEROtJM.

Malgré la paix d'Andrûiople, I* ville et les deux pacha- Uks d'Erzeroum et de Kars étaient encore «coupés par l'armée russe , dont le commandement venait d'être remis au lieutenant-général chevalier Panera tziew (*) par le feldmaréchal comte ftiskevitch -Erivanski, qui était retourné à Tiflia , chef-lieu du gouvernement du Cavcase méridional et des pays nouvellement conquis sur la Perse. La ville fourmillait de soldats ; aussi bien en arrivant j'eus beaucoup de peine à trouver où me loger : une seule auberge, qui n'existait que depuis l'arrivée des Russes, était tenue par un Français , qui, malgré sa bonne volonté, ne put me loger chez lui , sa maison étant entièrement occupée par des officiers de l'armée. Heureusement un honnête Arménien , pour lequel j'avais une lettre de change , me reçut dans sa maison , où j'occupai une chambre très propre.

(t) C'est avec un profond regret que j'ai appris que ce digne homme est mort dans son gouvernement , que ses grands mérites lui avaient valu de la part de son souverain.

Le lendemain je fus trouver M. le colonel Zsemchusny, directeur de la police, qui me dit de revenir à midi pour être présenté au général en chef, M. le lieutenant-général Pancralzicw. L'accueil distingué que me fît ce général, son affabilité rare , son air martial et pourtant annonçant de la bienveillance, me causèrent une impression qu'aucun des généraux de l'armée russe que j'avais connus jusqu'alors n'avait encore faite sur moi. 11 me fit l'honneur de me retenir à dîner, et il eut même la bonté de nTengager à rester quelques jours à Erzeroum ; mais , étant pressé par les circonstances, je fus très mortifié de ne pouvoir pas profiter de sa gracieuse invitation. Les bontés de cet illustre guerrier envers moi , je ne puis les attribuer qu'au souvenir agréable qu'il a toujours conservé, comme il m'a dit, de ses liaisons avec les Magnats de Hongrie , et nommément avec les comtes Palffy et Zichy, à l'époque du congrès de Vienne, étant alors aide-de-camp de l'empereur Alexandre.

Le temps qui me restait jusqu'au lendemain que j'avais fixé pour mon départ, je l'employai £ visiter en détail l'enceinte de la ville, ses fortifications, ses bazars et son intérieur. Je vis avec plaisir que les habitans musulmans et les Arméniens, Grecs, Tatares et Persans accueillaient les soldats russes avec une démonstration de confiance non équivoque, et qu'ils vaquaient à leurs spéculations mercantiles avec autant de tranquillité que s'ils eussent toujours été les alliés des Russes. Voilà l'effet admirable d'une discipline sévère , qui, dans les armées, constitue la véritable force morale.

Après avoir pris congé du général commandant et de M. le chevalier Zsemchusny, je quittai Erzeroum avec mon escorte ordinaire de Cosaques qui me fut fournie à chaque poste jusqu'à Tiflis. En laissant en arrière Erze-

roum et l'Eu pli raie , on voit avec plaisir que le pays n'est plus si resserré par des montagnes, et Ton commence à oublier la partie désolée et attristante de l'Arménie qu'on vient de quitter. Ce pachalik est peu fertile et se trouve en contraste avec celui de Kars, dont je vais parler tantôt.

A Koprokieu , petite ville à quarante-cinq werstes d'Erzeroum , on passe VAraxe ; à quatre-vingts werstes plus loin sont les frontières du pachalik de Kars , où les Russes ont établi un poste militaire entouré de palissades et de chevaux de frise. Cette redoute, nommée Guélim-Moussélim-Tourniéh , renfermait une partie de l'artillerie russe de réserve et des munitions de guerre ; le tout était gardé par un détachement de Cosaques, qui y sont commodément logés ainsi que leurs officiers. Ici je changeai de chevaux et d'escorte, qu'on me fournit avec complaisance et promptitude.

Ce poste se trouve sur un plateau assez élevé, dans le voisinage d'une belle forêt qui fournit du bois de construction en abondance. Cet endroit serait fort convenable pour y bâtir une ville à cause de la fertilité du sol , arrosé par plusieurs ruisseaux. Le passage entre Erzeroum et Tiflis est continuel par cet endroit , et la Russie ne pourrait pas choisir un lieu plus propre pour établir la quarantaine entre la Géorgie et le pachalik d'Erzeroum, au lieu qu'aujourd'hui elle se trouve à Goumrei, dont la situation n'est nullement comparable , sous le rapport des avantages , à celle de l'autre où tout est en abondance. Il est très probable qu'à cet effet la Russie ne perdra pas de vue défaire, d'une manière ou d'autre , l'acquisition du précieux pachalik de Kars , dont la possession lui serait d'un avantage incalculable, tandis que la Porte n'est pas en état de l'apprécier et de le faire valoir.

ZLIT.

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