‹ Voyage en CriméeChapitre 36 sur 57 · DANGER EN ROUTE. - KARS · texte numérisé non relu

DANGER EN ROUTE. - KARS

Le 9 mai faillit devenir pour moi bien funeste : le souvenir de ce danger ne s'effacera pas facilement de ma mémoire. En me rendant de Khorassan à Mechenhert , poste où je devais passer la nuit , j'étais escorté de deux Cosaques. Sur les cinq heures du soir, nous arrivâmes à un torrent qui avait été gonflé extraordinai rement par les pluies et par la fonte des neiges ; il était d'une rapidité effroyable , roulant des pierres avec un bruit épouvantable. Les Cosaques sondèrent le terrain pour trouver le passage le moins dangereux ; celui qui conduisait par la bride mon cheval de bât passa avec beaucoup d'efforts , ce qui sembla décourager l'autre , qui voulut chercher un passage plus sûr un peu plus au dessous ; il s'élança dans le torrent , et moi après lui ; mais, à peine arrivé au milieu, le cheval de mon Cosaque fut entraîné avec violence; le mien, luttant contre les vagues et les masses de pierres, fut renversé, et je courais le danger de me trouver sous lui et de me noyer sans ressource. Pour mon bonheur, j'ai l'habitude de

n'avancer dans l'étrier que le bout des pieds, afin de pouvoir me dégager à volonté. Comme mon cheval tomba à droite , suivant le cours du torrent, je me jetai précipitamment à gauche, et eu luttant de toutes mes forces ( que le danger redoublait) contre la mort que j'envisageai, Dieu le sait, avec un front imperturbable , je gagnai le rivage. Le Cosaque eut également le bonheur de saisir' son cheval et de passer de l'autre côté, où mon chevaî, s'étant également relève, le suivit.

Trempé jusqu'aux os et transi de froid , c'est dans cet état que je dus fafîrë encore un chemin de deux heures avant d'arriver aux relais. Ce qui avait augmenté l'horreur de ce terrible passage, c'est l'orage épouvantable qui éclata presque dans le même moment. Le ciel en courroux grondait à faire trembler la terre; les éclairs, jaillissant en feux comme un volcan inextinguible , aveuglaient et l'homme et le cheval; la ploie, la grêle , la neige , tout se réunissait pour décourager l'homme le plus intrépide. En un mot, ce fut une de ces épreuves par où doivent passer le courage et la fermeté, pour former l'homme à pouvoir résister aux coups les plus rudes de la fortune adverse. Autrefois , sur l'Océan , une tempête des plus furieuses avait menace d'engloutir notre navire; alors , comme dans la suite, j'appris à envisager la mort sans peur, et je pus dire avec Horace, quoique je comptasse déjà 65 ans :

Quem mortis timuit gradum , .

Qui siccis oculis monstra natantia, Qui vidlt mare turgidum et Infâmes scopulos Acrocerancia (')*

(1) La mort, sous quelle forme qu'elle se présente, peut-elle faire peur à celui qui a vu d'un œil tranquille des monstres marins , des flots soulevés et d'épouvantables récifs?

Arrivé à Mechenhert , je fus logé chez an Turc qui fit un bon feu pour sécher mes habits et ma couverture qui devait me servir de lit sur la terre humide. Exténué de fatigue et de faim, je fis cuire une demi-douzaine d'oeufs pour mon souper, que j'arrosai d'une cruche d'excellente eau de source ; et après avoir remercié Dieu de m'avoir préservé d'une mort certaine , je m'endormis d'un sommeil doux et tranquille. A celte occasion je dois encore rendre justice aux procédés honnêtes et au caractère bienveillant des officiers russes en général, et, en particulier, à ceux de la garnison , qui , ayant appris des Cosaques le danger que nous avions couru , se rendirent à mon logement pour me féliciter d'avoir échappé à un péril imminent , et pour m 'offrir tous les secours qui dépendaient d'eux.

Le lendemain j'avais encore à faire un mauvais chemin dans une forci couverte de neige et d'eau. Enfin , nous quittâmes la région neigeuse à Guélim-Mousselim-Fourniéh, dont il a été fait mention plus haut. C'est là que la nature commence à déployer à chaque pas ses charmes renaissans. Les montagnes couvertes de verdure jusqu'à leur sommet, se dilatent des deux côtés et ouvrent une plaine de cinq à six lieues de largeur, qui s'étend jusqu'à la ville de Kars l'espace de cinquante werstes. Le sol de ce pacha lik est très fertile : forêts , prairies , champs labourés, rivières, tout enrichit ce pays qui jouit , en outre , d'une température agréable.

La ville de Kars , avaut la guerre , passait pour être l'uue des plus riches dans cette partie de l'Arménie, après celle d'Erzeroum , à cause des abondantes productions de son territoire et de l'activité de son commerce. Avant la dernière guerre , cette ville contenait seize mille habi lans, Turcs et Arméniens. L'assielte de la ville est agréable ; elle est placée

sur une colline , d'où la vue s'étend très loin vers la province d'Erivan , dont ce pachalik est limitrophe ; la rivière Arpatchaï coule à côté de la ville (').

La prise du fort qui domine la ville de KarS atteste encore l'intrépidité du soldat russe. L'attaque fut impétueuse; la victoire fut remportée par quatre bataillons d'infanterie et quelques Cosaques, avec une perte dé 300 hommes; et, chose étonnante ! les Musulmans des provinces de Karabagh et Nakshirvan, séduits par les appâts du pillage que le général en chef comte Paskevitch-Erivanski leur avait promis , accoururent au nombre de quatre mille hommes , et , soutenus par les quatre susdits bataillons, attaquèrent la ville et l'emportèrent. Les vainqueurs firent un butin immense, dont ilsfurentsi satisfaits, qu'ils refusèrent l'argent que le général en chef avait ordonné de distribuer parmi leurs chefs musulmans ; mais ils prièrent le général de leur distribuer des croix. En effet , l'Empereur Nicolas envoya trois cents croix au général Paskevitch pour être distribuées parmi ceux des Turcs qui s'étaient le plus distingués. Ces Musulmans, ainsi décorés, étalent, me dit M. le général Bergmann , leurs croix sur Ja poitrine avec orgueil et une visible satisfaction , et bénissent les Russes de leur avoir procuré l'occasion de retourner au sein de leurs familles avec un riche butin.

C'est ainsi que les Russes attirent à eux les Turcs, les Persans et les Tatares qui sont restés dans les pays con-

(i) Le mont Ararat n'étant qu'à une petite journée de Kars , je brûlai d'envie de l'aller visiter. M. le général Bergmann venait de recevoir la nouvelle que la peste s'était déclarée précisément dans Je village par où je devais passer; par conséquent, je dus renoncer à ' cette intéressante excursion.

— ôiH —

quis; c'est ainsi qu'ils minent de plus en plus la puissance de l'empire ottoman et du royaume de Perse.

Le pachalik de Kars serait , sans doute , à la convenance de la Russie. Il est composé de six sandjacs ou districts, qui, malgré la grande étendue de ce pays, ne contient que 25*000 habitans. Ce pachalik commence à Guélim-Mousselim-Fouràiéh , où les Russes avaient, à l'époque de mon passage par cet endroit , la réserve de leur artillerie et 4e leurs munitions. C'est en partant de ce point que l'Arménie commence à devenir un pays ouvert , présentant une plaine fertile et bien boisée , d'une largeur de cinq à dix lieues , jusqu'aux frontières de la province de Rambakie ; son étendue est de trente-quatre lieues de France.

La Russie ferait, nous pensons, un sacrifice quelconque pour pouvoir incorporer ce pachalik à 4a Géorgie; alors les familles arméniennes , au nombre de 1 ,300 individus , et celles émigrées d'Erzeroum , au nombre de 700 âmes , auxquelles le gouvernement a assigné en Géorgie-trente villages , pourraient de nouveau repeupler ledit pachalik ; qui est très fertile et en état de fournir du blé à toutes le» provinces du Cavcase méridional. Celte nouvelle acquisition servirait de grenier aux garnisons en deçà du Cavcase, qui sont à présent obligées de tirer leurs approvisronnemens de la presqu'île de Crimée et d'Odessa, à des frais très- onéreux pour l'état. «

Un autre avantage considérable résulterait , pour les Russes, de l'acquisition du pachalik de Kars; c'est que, dans ce moment , les garnisons en Géorgie perdent annuellement cinq cents hommes par les maladies occasionnées par l'extrême chaleur qui règne pendant l'été dans cette province , tandis que le climat de Kars étant doux et tempéré, une partie de l'armée asiatique y serait transférée ; la cava-

lerie surtout elle train de l'armée y trouveraient du fourrage en abondance et delà meilleure qualité. Suivant l'assurance de M. le général Bergmann , on est obligé de renouveler, tOus les ans , la huitième partie des chevaux et des bêles de somme. En un mot, par l'acquisition de la province de Kars, la Géorgie et la province d'Erivan seraient merveilleusement bien arrondies.

La maison qu'occupait le commandant se trouve dans la partie supérieure de la ville; de là l'œil embrasse une grande étendue de pays. Dès que l'évacuation des Russes sera effectuée , ce pachalik sera privé de la partie la plus active de ses habilans; car 4,500 familles arméniennes étaient prêles à suivre ou plutôt à précéder la retraite de l'armée russe. Cent familles de celte nation quittent Er/eroum pour se joindre aux premières, afin de s'établir en Géorgie, où le gouvernement a déjà désigné un vaste terrain capable de recevoir trente villages, qui auront des champs labourables, d'immenses prairies, des forêts, etc. C'est ainsi que les Russes vont répandre la prospérité parmi ces émigrans, en les délivrant du joug sous lequel ils gémissaient; c'est ainsi que la civilisation va gagner, de proche en proche, jusqu'au cœur de la Turquie et de la Perse. Faisons des vœux, au nom de l'humanité, pour que la sagesse du gouvernement russe , au lieu de se laisser décourager par la calomnie, la jalousie et la malveillance , puisse étendre ses braspuissans sur les peuples de l'Orient, pour les rendre heureux et éclairés* en les aidant à se mettre à la hauteur de l'esprit du siècle.

Le général Bergmann , Livonien de naissance , commandant le pachalik de Kars , me reçut avec bonté et me retint à dîner. Apres mon bain de la veille qui pouvait me devenir funeste, le repas pris avec ce général et son aima-

ble épouse me fit beaucoup de bien et me rendit mes premières forces. Aussitôt après diner je voulus poursuivre ma route, malgré l'invitation du général d'attendre jusqu'au lendemain ; car le soleil allait bientôt disparaître de l'horizon. Nous vidâmes encore une bouteille d'excellent porter , et , après avoir remercié le général et M me son épouse de leur affabilité et de leur bienveillance, je montai à cheval, suivi de mon escorte, et je trottai sans interruption l'espace de vingt-cinq wcrstes.

Le 14, après avoir passé la rivière Tifliska sur un radeau mal joint, j'arrivai à Goumri> ville située dans le pays de Schouraghélie. Avant d'y arriver, on traverse une haute montagne, au pied de laquelle est une belle plaine où se trouvent Goumri et plusieurs villages. Dans la dernière guerre, les Perses étaient venus jusqu'à cet endroit , et l'on voit encore les traces du camp qu'ils y avaient occupé.

ZLT.

Page 1