‹ Voyage en CriméeChapitre 37 sur 57 · QUARANTAINE. — MARCHE VERS TIFL1S · texte numérisé non relu

QUARANTAINE. — MARCHE VERS TIFL1S

Lorsqu'à raon arrivée à Trébizonde j'eus pris le parti de traverser l'Arménie , ce fut dans le dessein d'éviter la quarantaine; mais à Goumri je trouvai précisément ce que je voulais éviter. Cette quarantaine n'ayant été établie que provisoirement, l'ancien lazaret ne pouvait pas contenir le grand nombre d'officiers qui revenaient de l'armée, et les marchands et autres passagers qui se rendaient en Géorgie ; on fut obligé de dresser plusieurs tentes au milieu de la plaine, à quelque dislance de la ville. Ces tentes étaient déjà usées par le temps et laissaient un libre passage à tous les vents et à la pluie. La première nuit j'eus pour ma part une de ces tentes ; la pluie tomba toute la nuit et me mouil la au milieu de mon sommeil ; mais le lendemain M. Epifanieff , major des Cosaques du Don , homme aimable et prévenant, en véritable ami, m'offrit avec empressement une place dans sa tente, assez spacieuse et commode. J'acceptai son offre avec reconnaissance, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je pus avoir une chambre, sale

et humide, à la vérilé , mais au moins je n'incommodais pas ce cligne homme et je pouvais me tenir debout.

La petite et chétive ville de Goumri est située sot un plateau entouré de montagnes de tous côtés. La rivière Karsinska, qui serpente dans la vallée, est à une werstede la ville; le major et moi nous y allions presqoe tous les jours pour nous baigner dans ses eaux limpides et excellentes à boire. Près de la quarantaine il y a une hauteuroù nous allions souvent , quand le ciel était sans nuages, pour contempler le mont Ararat , qui n'est qu'à une journée de marche de notre quarantaine, 80 werstes à peu près. Comme c'est une montagne historique, dont le nom est dans toutes les bouches , ce n'était pas sans un vif intérêt que je laissais reposer long-temps mes regards sur celte imposante production de la création. M. Parrot, qui, celle année, était parvenu au sommet de l'Ararat, évalue sa hauteur à 2700 toises au dessus du niveau de la mer. L'Elbrouz, mesuré par M. Lentz, est de 2560 toises; toutefois celte dernière montagne est plus majestueuse- et sa forme est plus gracieuse.

Nous avions en face de notre camp le mont Allahdjeuz (l'œil de Dieu), ainsi appelé par les Turcs, et AriiU par les Arméniens. Cette montagne, couverte, comme l'Ararat, d'une neige éternelle, est haute d'environ 42,000 pieds au dessus de sa base, où coule PAraxc. Suivant une tradition du pays, les habilans assurent que jadis cette montagne faisait une masse compacte avec l'Ararat , mais qu'une convulsion dans les entrailles de la terre les a séparées et a ouvert un passage à l'Araxe , qui passe , en effet , entre ces deux montagnes.

Le \k , un aide-de-camp da feld-maréchal comte Diebitch arriva à notre lazaret; mais, comme i! était chargé

d'une mission pour Saint-Pétersbourg, au bout de quelques jours l'ordre arriva de Tiflis de lui laisser continuer son voyage. Voulant profiler de son départ , je le priai de remettre au chef de l'état-major de l'armée commandée par le feld-maréchal , la lettre de M. le lieutenant -général Paticratziew, dans laquelle il annonçait ma prochaine arrivée à Tiflis, et me recommandait à la protection du gouvernement. On voit par là qu'on ne peut pas être plus aimable et plus obligeant envers un étranger, qui a toujours besoin de protection dans un pays si éloigné de sa patrie.

Ici, comme dans la partie septentrionale de l'Asie, la température change très souvent dans les vingt- quatre heures ; nous avions souvent dans la journée une forte chaleur comme en juillet, et le soir il lui succédait un froid sensible comme au mois de mars. Pendant la durée de ma quarantaine, je ne cessai pas de jouir de l'agréable société de M. Epifanicff; il nous était aussi permis de communiquer avec d'autres passagers , en nous gardant de nous toucher durant nos promenades.

Enfin, le 25 , à ma très grande joie, un ordre arriva de transférer la quarantaine à Ghergher , soixante - quinze wersles en avant sur le chemin de Tiflis ; et dès le lendemain tout devait être en route. Pour prévenir l'incommodité de marcher avec cette cohue, j'obtins la permission de sortir de la quarantaine ce jour même; il était déjà quatre heures, , mais ayant des chevaux de poste, je pus faire encore le même soir vingt- sept wersles.

Avant d'arriver à Ghergher, on traverse plusieurs montagnes et il faut passer par des défilés qui retardent beaucoup la marche. A sept wersles de cet endroit, il y a une montée très rapide et les chevaux ont de la peine pour parvenir sur la hauteur, surtout par un temps pluvieux. La

descente n'est pas moins incommode , car le chemin passe sur une glaise glissante et arrosée par des sources d'eau qui n'ont d'autre issue, pour se rendre dans la plaine, que ce chemin même. La vue de cette hauteur est très agréable, sur une plaine étendue qui renferme plusieurs villages et de belles prairies, dans lesquelles on voit paître des chevaux et des bêtes à cornes en quantité. Au surplus, les environs de Ghergher sont enrichis de forêts considérables et de sources d'eau innombrables.

Les voyageurs venant d'Erivan, ou Erzeroum, sont obligés, en sortant de la quarantaine de Goumri , de s'arrêter à Ghergher vingt-quatre heures pour y subir une purification. Ce procédé se fait d'une manière bien indécente, en ' opposition avec l'honnêteté et la manière délicate des employés de la quarantaine de Goumri. A Ghergher le chirurgien est un Allemand, grossier personnage, dont la figure ignoble répond bien à ses manières plus ignobles

encore.

Depuis mon départ de Ghergher jusqu'à Choulavery, j'avais eu la pluie presque toujours sur le dos ; le froid et le vent, au milieu des montagnes, m'incommodèrent beaucoup. En arrivant dans ce dernier endroit, situé dans la province de Semkéthie , on trouve des vues charmantes et des traces d'une culture soignée. Les montagnes , depuis le sommet jusqu'à leur pied, sont peuplées d'une forêt épaisse qui se prolonge encore dans de profondes vallées où les arbres sont d'une taille énorme. La route passe ici au milieu de cette forêt remarquable par la hauteur et la grosseur des différens arbres dont elle abonde. Des villages bien peuplés se succèdent presque sans interruption; des jardins, des vignobles et de belles prairies réjouissent la vue et égaient le voyageur; bref, tout y prend un aspect plus

riant, et on ressent un plaisir particulier à parcourir à cheval un chemin bien entretenu , coupé de tous côtes par des ruisseaux rafraichissans qui se croisent dans toutes les directions. La rivière Biskichet arrose la campagne de la petite ville de Choulavery, et se jette plus loin dans IcKour, le Gyrus des anciens.

En se rendant à Kod%> la plus proche poste, on passe la rivière Khrotn sur un pont de pierre très solide ; sur la rive droite de cette rivière , à une werste, on voit sur une hauteur un fort bâti par les rois de Géorgie pour défendre, de ce côté, le passage de la rivière qui est très rapide. De l'autre côté de la rive est un grand édifice appelé le Château-Blanc, à cause de la blancheur de ses murs; il est placé sur une hutte peu élevée; autrefois il était garni de bouches à feu pour défendre le passage du pont. Cet édifice est bien conservé et pourrait servir d'une caserne vaste et commode ; mais comme les Russes n'ont aucun ennemi de ce côté , ils l'ont tout-à-fait abandonné. La belle vallée sur la rive gauche du Khrom nourrit une grande quantité de chevaux , parmi lesquels j'en remarquai plusieurs d'une belle race.

Ayant lu dans un ouvrage intitulé Voyage en Géorgie, que dans la colonie allemande, à Catharinenfeld , il existait trois familles hongroises, je voulus les voir et me convaincre par moi-même de la vérité du fait. Ce village est à quinze werstes seulement de la grande route; la curiosité m'excita à m'y rendre. Je trouvai cette colonie dans un état de prospérité (j'en parlerai plus bas , ainsi que des sept autres colonies allemandes qui existent en Géorgie). En entrant dans le village, je m'arrêtai devant une maison de la meilleure apparence , où je trouvai un Souabe d'un âge avancé. Je lui fis des questions sur ces prétendues familles

hongroises ; il se mit à rire , et , s'apercevant de ma méprise , il me raconta qu'en effet il était arrivé chez eux trois familles souabes venant du Banat, lesquelles, ne pouvant trouver parmi leurs compatriotes des terres à occuper, avaient résolu de venir dans cette colonie* où on les reçut à bras ouverts. Je compris alors que l'auteur du voyage mentionné, mal instruit du fait , avait pris ses Souabes pour des Hongrois, parce qu'ils venaient de Benat de Temasvar, qui fait partie de la Hongrie. . • >

Je quittai celte colonie pour reprendre mon chemin vers Tiflis , dont je m'approchai insensiblement. La plaine où est la ville de Kodi est couverte de chevaux , de bétes à qornes et d'une grande quantité de brebis. Les champs sont bien, mieux cultivés que dans la province de Schouraghélie: cette partie du pays ressemble beaucoup aux plaines de la Lombardie* En arrivant à Kodi , je trouvai chez le roailredc poste une chambre destinée au* voyageurs; mais elle étaitsi mal propre et si encombrée des bagages d'un voyageur qui avait, une forte fièvre, que je poussai jusqu'à Telet, onze wers tes plus avant.

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