TIFLIS. — LES BAZARS. — LES GÉORGIENNES
. Enfin , après avoir parcouru à cheval depuis Trébizoode 827 werstes (209 lieues de France), j'eus le plaisir d'entrer dans la ville de Tiflis, le 28 mai, à sept heures du matin. Pour y arriver on franchit la dernière montagne à sept wersles de la ville , et alors on jouit d'une superbe vue qui offre un tableau magnifique et annonce l'approche d'une grande ville. Le chemin qui y mène , le long du Kour, est très beau et bien battu; la rive droite de.ee fleuve est animée par la plus belle verdure et pan de nombreuses maisons de campagne, embellies de jardina, où l'on cultive des fleurs et des plantes rares* La, ville est entourëède hautes montagnes qui semblent l'avoir renfermée dans un entonnoir pour y concentrer l'ardeur du soleil , qui ne s'appaise que lorsque cet astre se cache derrière les montagnes. Le Kour roule ses eaux avec rapidité et partage la ville en deux parties inégales. On le passe sur up pont de pierre , le seul qui joint les deux villes,
Tiflis «st, comme presque toutes les villes de l'Orient,
cxceplé celles dans la péninsule de l'Inde, mal bâtie, ayant des rues étroites , des maisons basses et sales, des immondices exhalant une odeur infecte. Voilà ce qu'on trouve d'abord en entrant dans la ville en- deçà du Kour; mais c'est bien différent dans la nouvelle ville , qui n'a surgi que depuis la domination de la Russie : là on voit des places régulières , des rues larges et tirées au cordeau, des palais d'une architecture moderne, ornés de colonnes à profusion. Le palais du gouvernement est imposant et remarquable par sa belle galerie ouverte dans toute la longueur de l'édifice; cette galerie repose sur des colonnes d'une belle proportion. L'ensemble de ce palais est magnifique, imposant et digne d'un palais de roi. L'intérieur répond à l'opulence et à la dignité de celui qui représente un grand monarque; lesapparlemens et les salons sont vastes , surtout celui qui renferme le trône impérial ; il est orné d'un beau tableau représentant l'empereur Nicolas en pied. Il y a , en outre , un vaste jardin bien planté attenant au palais; il est ouvert au beau monde, et sur le soir les musiciens de la garnison y exécutent différons morceaux avec beaocoup d'ensemble et avec une précision remarquable.
Le palais du gouverneur militaire , situé sur le bord du Kour, se distingue par un style d'architecture tout particulier; il renferme des appartemens bien distribués et meublés avec une élégante simplicité. Il y a encore d'autres édifices publics remarquables qui tons doivent leur existence à la générosité du gouvernement russe , depuis que la Géorgie a passé sous la domination des Czars.
La ville n'est pas peuplée en proportion de son étendue; sa population actuelle est évaluée à environ 'quarante-cinq mille ames: elle consiste en Russes, Grecs, Arméniens,
Grusiuiens ou Géorgiens et Persans. Plusieurs peuplades du Cavcase, des marchands de la Grande-Boukharie , du Caudahar, d'Erzeroum , de Tébris , etc., y ont leurs demeures temporaires pour débiter des marchandises de leurs pays et acheter celles qui sont propres au débit chez eux. Deux grands bazars , contenant plusieurs centaines de . boutiques, fourmillent continuellement d'une foule d'acheteurs et de spectateurs , et on trouve dans ces bazars des ateliers de toute espèce qui sont, comme à Gonstantinople , séparés les uns des autres, selon la nature de leurs travaux. Par exemple , une allée entière est occupée par des bonnetiers qui sont très nombreux; une autre par des armuriers, des taillandiers, etc. Tous ces hommes travaillent, de sorte que ce spectacle d'activité est vraiment divertissant pour les étrangers et les officiers de la garnison et leurs familles, qui y trouvent une promenade des plus agréables de Tiflis.
La position de la ville offre beaucoup de variété; le côte le plus long en est baigné par le Kour. L'ancienne ville , ou Tiflis proprement dit , est située au sud du fleuve ; c'est là que se trouvent des bains chauds qui n'offrent guère les commodités nécessaires aux voyageurs. Gette partie de la ville est peu peuplée, mais celle située à l'ouest du fleuve et appelée Kaléh (forteresse) contient de nombreux habilans. Vient ensuite le faubourg d'/sm, séparé des deux autres parties par le seul pont qui existe sur le Kour. A l'ouest la ville est entourée de jardins si beaux, qu'on les croirait avoir été transportés des rives de l'Arno sur celles du Kour. La montagne Solalani, sur laquelle s'élève le fort de Naraklea, est d'une hauteur plus que médiocre; elle couvre la ville du côté du sud-est. On voit encore aujourd'hui un ancien mur avec des embrasures , qui part du
fort , traverse la crête de la montagne , et se dirige l'espace d'une werste jusqu'au fort Chardakhti , qui n'existe plus aujourd'hui; le Tsakvissi (*) , petite rivière, vient d'un village du même nom. De l'autre côté du Kour est le faubourg à'Awlabari , habité par des Kurdes et des Ossètes.
Le lendemain de mon arrrivée , je fus trouver M. le général Jukowski , chef de l'état - majôr , qui avait déjà reçu la lettre de M. le commandant-général Pancratziew. Il me reçut très poliment , et à une heure il m'emmena avec lui au palais du gouverneur pour lui être présenté. Le feldmaréchal était sorti en calèche quelque temps auparavant, et nous attendîmes son retour dans la galerie. Nous vîmes bientôt arriver le feld-maréchal , accompagné d'une nombreuse escorte ; il descendit devant le palais pour passer en revue un millier de recrues arrivées de l'intérieur de l'empire. Il avait avec lui M. le général Strikalow, gouverneur militaire de Tiflis, et plusieurs autres généraux. Son escorte était composée d'un détachement de dragons et de deux Turcs, qui faisaient partie de la garde qu'on formait à Tiflis pour la cour de l'Empereur.
Après la revue , le feld-maréchal rentra au palais ; on nous introduisit, trois ou quatre personnes et moi, dans le vaste salon dontj'ai déjà parlé. Son Excellence parut bientôt, et comme j'étais à sa portée, elle m'aborda le premier et me fit les questions ordinaires à la présentation des étrangers. Son ton était très sec. Sur sa demande si j'avais mon passe- ' port, je répondis que Son Excellence n'ignorait pas que ,
(4) Quelle frappante ressemblance avec le mot hongrois Tsdkivize , eau de Tsiki ! Ce dernier mot est le nom de famille appartenant à l'illustre famille hongroise des comtes Csiki , nom que les Italiens
écriraient Ciacchi Romcedcgil infaustœ memoriœ Prœlatu* , cui rumen
idem.
d'après les réglemens russes , tous les passe-ports des étrangers devaient être envoyés à Saint-Pétersbourg par le premier gouverneur où l'on se présente en entrant sur le territoire russe ; que, par conséquent , mon passe -port avait été expédié pour la capitale par le gouverneur militaire d'Odessa , et qu'en échange j'avais reçu une feuille de route russe. D'ailleurs, ajoutai-je, M. le général commandant à Erzeroum avait prévenu d'avance M. le chef d'état-major de ma prochaine arrivée, ainsi que du but de mon voyage. Là-dessus M. le feld-maréchal ne me répondit rien , et se tourna verslesautres étrangers venus à son audience. Après quelques momens , il revint encore à moi et eut la bonté de me dire de m'adresser au général Slrikalow, qu'il m'indiquait de la main , dans toutes les occasions où j'aurais besoin de son appui. Je fis à l'un et à l'autre ma révérence , et je quittai le palais pour n'y plus remettre le pied.
Le feld-maréchal a une figure distinguée; mais on démêle tout d'abord son air de hauteur, qui paraît constituer le principal trait de son caractère , sans que cela puisse faire le moindre tort à ses vertus militaires et aux autres qualités qu'on doit lui supposer dans le rang éminent dont il est revêtu. Cependant, par comparaison , je trouve une différence entre les grands airs sans affectation , l'affabilité inséparable d'une haute naissance et les traits d'un caractère noble et généreux chez M. le comte Woronzow, gouverneur-général de la Bessarabie, de la Petite-Russie et de la Crimée, et la hauteur du conquérant d'Erivan et d'Erzeroum.
Vers le soir, j'allai faire une visite au gouverneur militaire de la ville, M. le général Strikalow. Ce seigneur, riche et magnifique dans son intérieur, m'a bien dédommagé du froid accueil du feld-maréchal. Quelle noblesse dans ses
manières , quelle grâce dans ses expressions , quelle délicatesse dans ses procédés envers moii J'eus un long entretien avec ce général , et il voulut bien m' offrir ses bons offices en tout ce qui regardait le progrès de mes recherches. Le surlendemain j'eus l'honneur de dîner avec lui ; je trouvai sa table exquise, et partout on voyait le goût délicat du maître qui a vu et fréquente le grand monde et qui en a pris tous les dehors. Ce seigneur me surprit bien agréablement au sortir du dîner; car, ayaut appris, dans la conversation générale , durant le repas , que je désirais me procurer une corne de touri (*) , il me conduisit, ainsi que la compagnie, dans un bâtiment situé dans son jardin , sur les bords du Kour, et y fit apporter un touri qu'on venait de lui envoyer de la part d'un seigneur géorgien qui possède un vaste domaine dans l'intérieur de la province. Je contemplai, j'examinai ce quadrupède avec d'autant plus de curiosité que je ne pouvais pas espérer avoir une seconde occasion d'en voir un semblable. Après que tout le monde eut bien considéré ce touri , le général fit détacher l'une des cornes de ce singulier animal , et me l'offrit gracieusement. Je la fis bien polir par un artisan géorgien et garnir d'argent les deux bouts , dans l'intention de l'envoyer au cabinet d'histoire naturelle à Pest. Les riches habitons du Cavcase se servent de cette corne ainsi préparée pour la remplir de vin et la vider d'un trait, bien qu'elle contienne la mesure d'une bouteille de Bordeaux.
(i) C'est une espèce de chèvre sauvage (rupi capra) de la hauteur d'un veau, mais son corps est plus long et très gros ; sou cou surfont est d'une force et d'une épaisseur extraordinaires pour soutenir le poids de son corps, lorsque cet animal, poursuivi par les chasseurs, se précipite du haut des rochers et tombe d'abord sur là pointe de ses cornes et ensuite sur ses pieds.