‹ Voyage en CriméeChapitre 39 sur 57 · NOTICE ULTERIEURE SUR LES MAGYARS · texte numérisé non relu

NOTICE ULTERIEURE SUR LES MAGYARS

Mon projet avait été d'abord de visiter les pays habités par les Avars et les Lesghis ; mais comme dans ce moment il se trouvait à Tiflis des otages de ces deux peuplades pour garantir la sûreté du détachement russe et des ouvriers employés à la construction d'une forteresse au milieu du pays des Lesghis , je me rendis au logement de ces chefs pour m'entretenir avec eux sur l'origine et l'état actuel de leur nation. IUraedireatque, dans leurs peuplades , on connaît parfaitement la demeure des Magyars qui occupent les hautes montagnes du Cavcase, et que chez eux la tradition est connue, suivant laquelle ce peuple avait été autrefois maître de tous les pays au-delà du Cavcase entre la mer Noire et la Caspienne ; mais , du reste , qu'ils ne croyaient pas être de la même souche. En effet , ils ont dit la vérité , car ni les Avars , ni les Lesghis n'avaient la physionomie, les traits , bref, aucun type des Magyars du Cavsase. Ils ont l'air plus sauvage, une figure désagréable , et ils sontdéfians et peu communicatiis.

Tous les renseignemens que j'ai recueillis à Tiflis , à mon passage à Gori et à KotaU, prouvent évidemment que le nom des Magyars est très connu parmi les habitons même de la partie méridionale du Cavcase , comme il l'est parmi les Géorgiens , les Cosaques du Don et de la mer Noire. Un Arménien très instruit , à qui j'étais recommandé par son correspondant à Trébizonde , me promit de me communiquer un vieux manuscrit écrit en langue arménienne, où il est expressément parlé de la domination des Magyars au-delà du Cavcase. Cet honnête Arménien se réjouissait beaucoup de voir un descendant de cette nation , et se faisait un plaisir particulier, disait-il, de me donner des éclaircissemens sur mes ancêtres. Malheureusement il avait laissé ledit manuscrit à Trébizonde, où il demeure ordinairement; mais il m'assura qu'à son prochain retour dans cette ville , il en ferait traduire en turc les articles relatifs aux Magyars, et que , suivant mon désir, il en remettrait une copie au chevalier Guerzi , consul de Sardaigne à Trébizonde , lequel, à son tour, m'avait promis de me l'envoyer à Bude par l'intermédiaire de l'internonce d'Autriche à Constantinople. Je dois bien regretter l'absence de ce manuscrit , dont je n'ai plus entendu parler et qui aurait pu servir d'une pièce de plus à l'appui de mes précédons renseignemens : je ne sais à qui en attribuer la faute.

J'ai déjà parlé plus haut de l'histoire de Derbend ainsi que des traditions répandues parmi les peuples du Cavcase; j'ai fait remarquer les citations d'historiens dignes de foi ; d'après cela , je laisse aux savans hongrois de remonter à l'époque à laquelle les Magyars vinrent s'établir dans cette partie de l'Asie, après avoir quitte leur première demeure au-delà de l'Imaùs.

Il est incontestable que dans ce temps-là les Magyars

étaient connus sous le nom générique de Huns, nation grande et puissante, dont les Magyars sont indubitablement une branche détachée. Il est également incontestable qu'une partie de ces Magyars prit la direction du nord , une autre celle du sud, et la troisième étendit ses conquêtes dans l'ouest. Ce sont ces mêmes Huns ou Magyars qui, au quatrième siècle, sous Attila, envahirent la Pannonie et firent trembler une grande partie de l'Europe. Ce sont encore les Huns (*), nos ancêtres , qui avaient occopé, au sixième siècle , la Crimée et le Khersmète jusqu'au Dniepr.

Nous recommandons également aux orientalistes de consulter l'histoire de Derbend ou Derbend - Naméh , par Mohamed- Awahi-Aktachi , traduite de l'arabe en turc, contenant des notices sur les Magyars et autres peuples anciens habitons du Cavcase.

Il faut que nous disions en cet endroit un mot aux détracteurs de l'origine de la nation hongroise, qui assimilent cette belle nation aux hideux Lapons. Pour confondre et faire rougir de leur ignorance ces modernes zoïles , je n'ai qu'à citer le portrait qu'en a fait le célèbre voyageur Regnard , qui a visité la Laponie et a demeuré dans la même hutte avec celle espèce de singes. Voici cette description :

« Nous les considérions (les Lapons) depuis la tête jus- « qu'aux pieds : ces hommes sont faits tout autrement que a les autres; la hauteur des plus grands n'excède pas trois « coudées , et je ne vois pas de figure plus propre à faire « rire. »

(1) Les empereurs de Byzance, qui avaient connu le9 Magyars même avant leur conquête de la Pannonie , les appelèrent Hungari , apparemment les reconnaissant comme une portion des Hun» ; ét , certes , ce mot Hun fut tranformé en Hungarus.

Voilà le portrait de ce petit animal qu'on appelle Lapon , et Ton peut dire, selon cet auteur, qu'il n'y en a point, après le singe, qui approche plus de l'homme. M. Hager, qui a vu les Hongrois , mais qui n'a jamais vu les Lapons , comment a-t-il pu faire uoe bévue aussi grossière que d'assimiler une nation vaillante, d'une belle stature, d'une physionomie régulière, à une race à peine ressemblant à l'homme? Je discutai cette question avec ce savant autrichien , lorsqu'en 1802, il travaillait, dans la bibliothèque nationale à Paris , à la confection d'un dictionnaire chinois. Il ne put alléguer, pour preuve de l'affinité de la langue laponeavec la langue hongroise, à l'exemple de quelques auteurs allemands , sinon que le nombre quatre s'exprimait en lapon parle mot nelli , en hongrois négy. Je lui répondis que moi, qui ai l'oreille assez exercée , je ne trouvais aucune ressemblance entre ces deux mots ; que les deux premières lettres ne suffisaient pas pour prouver une pareille assertion ; car, d'après cette hypothèse , on pourrait établir que le mot grec kéri ( la main) et le mot hongrois kéz , qui a la même signification , ont la même racine. J'ajoutai que de celte manière on pourrait inférer encore que le mototaïlien inoo , boire , et le mot hongrois tnm, qui a la même signification , sont empruntés l'an de l'autre , ou que ces deux peuples, séparés par un espace de six mille lieues, ont quelque affinité entre eux, ce qu'il serait trop absurde d'avancer.

S'il pouvait encore rester quelque doute sur la dernière demeure des Magyars avant leur transmigration en Pannonie, on n'a qu'à consulter les historiens grecs, persans, turcs et français. Qu'on feuillette le Derbend - Naméh , Procope , Porphyrogenèle , on y trouvera les preuves les plus convaincantes de ce que je viens d'avancer. Parmi tant

Ulll£G\J U)

d'historiens qui font mention des Huns ou Magyars , je me borne à citer Procope, qui dit entre autres :

« Au-delà de la porte cavcasienne s'étend une campagne « unie, bien arrosée et agréable à parcourir à cheval (*). « Tout le pays est très propre pour y élever des chevaux , « parce qu'il renferme de vastes plaines. C'est là qn'habitt lent presque tous les peuples auxquels on donne le nom « de Huns ; et leurs demeures s'étendent jusqu'à la Palus- « Méotides. Ces Huns surprenaient souvent les Persans et « les Romains , en se glissant entre les sinuosités des mon- « tagnes et des gorges escarpées. Alexandre , fils de Pinte lippe, instruit de cet événement, ferma cette entrée par « des portes , et y fit bâtir un fort qui , après avoir eu plu- « sieurs maîtres , passa enfin sous la domination d'un certain a Abazukès , Hun de naissance , qui avait été banni par les « Romains aiusi que par l'empereur Anastase. Abazukèi « mourut , et ses enfans ayant été chassés de force de celte « place, les portes furent occupées par Kabadès, roi de a Perse. »

Parmi tant de citations relatives aux Huns , on trouve entre autres la notice suivante :

« Du temps des rois de Colchide , les rois des Huns s'é- « taient chargés , moyennant un tribut annuel , de défendre « le passage de Dariel (porte cavcasienne), et de mettre « ainsi cette partie de l'Asie à l'abri des invasions des « Scythes et des autres peuples nomades qui parcouraient

(I) Cette plaine ne peut être que celle qui s'étend depuis les frontières du Daghestan à travers le fleuve Terek, passe par la ville de Kislar, qui avait été jadis habitée par les Magyars ( Voir le Perbcnd- Naméh), traverse la Kouma et va jusqu'à la mer d'Azow, à travers les steppes immenses occupées aujourd'hui par les Cosaques de la mer Noire.

« les immenses steppes situées entre le Don elles frontières « de la Chine. »

Le Derbend-IVaméli , si souvent cité, parle clairement des Magyars qui avaient bâti la ville de Kizylar, aujourd'hui nommée par les Russes Kizlar, dont les édiOces, dit l'historien arabe, paraissaient de loin comme des monceaux de neige à cause de leur blancheur éblouissante. Il ajoute que parmi tous les peuples du Cavcase, les Magyars s'étaient distingués par leur caractère paisible , leur habileté dans l'exercice des métiers nécessaires à la communauté, leur belle taille, leur courage, etc. Je recommande encore une fois à nos savans de lire cette histoire , et ils seront convaincus que ce n'est point sur des problèmes que j'ai établi la base de mes argumens. Des officiers russes d'un grade élevé , qui avaient visité les environs du mont Oural , m'ont parlé d'un peuple appelé Mordwi, qui est aborigène des pays qui environnent Nijni-Novgorod , où se tiennent les fameux marchés connus dans celte partie de la Russie. Ces officiers disaient que l'on croyait que les Mordwis sont d'origine finoise, à en juger par leur langage , quoique leur constitution robuste el vigoureuse démenle celte origine. Ils supposaient , avec raison , quece peuple était une petite partie des Huns , ou Magyars , qui s'établirent aux environs de la Sibérie. Les Mordwissont propriétaires du pays qu'ils habitent aujourd'hui ; ils se distinguent , dés le premier abord , des paysans russes, non seulement par leur physionomie particulière, mais encore par la singularité de leur costume, qui se compose d'un pantalon et d'une chemise ou blouse, le tout en toile blanche. Ils ressemblent en cela aux Scythes de l'antiquité et aux Magyars modernes; car, en effet, les paysans hongrois portent un pantalon 1res arge , appelé gatya , el une chemise , souvent très courte,

avec des manches très larges , comme les Orientaux les portent , le tout également en toile blanche.

En suivant ainsi les traces des Magyars depuis le Cavcasc jusqu'à la mer Caspienne et même jusqu'aux bords du Gange , les savans trouveront , à force de recherches assidues , quelle fut autrefois la puissance et la grandeur de cette nation, que M. Klaproth se permet de qualifier de hordes barbares.

En attendant , je ne puis m'empécher de donner ici quelques indices qui pourront ouvrir une voie plus sûre à nos savans pour se procurer de nouveaux éclaircissemens.

Dans la première partie de cet ouvrage, j'ai cité plusieurs noms de familles et d'endroits qui se trouvent en Osétie , en Imérétie , en Géorgie , noms qui se retrouvent également en Hongrie. Je parlerai maintenant des endroits et des noms suivans, qui surprendront certainement mes compatriotes incrédules qui cherchent où était autrefois le berceau des Magyars. D'abord , près de la mer Caspienne on trouve le village Migâr-Csiga, la rivière Rudas-Sàr, le village Szeder, le cap Tartaï. enfin l'île de Sara, tous des noms purement hongrois. A l'entrée du bosphore deThrace, le promontoire Argyronium est appelé parles Turcs Madjar- Bouroun.

On peut encore poser anx savans la question suivante : d'où vient qu'on trouve en Ecosse et aux Hébrides les noms ci-après, qui sont en même temps ceux de familles hongroises? Ecossais, était général en 1689; la famille noble de Makay possède une terre dans le comilat de Baranya. Aux Hébrides il existe la famille de Muray et le comté de Muray; en Hongrie existe encore aujourd'hui la famille noble de Muray, et dans mon enfance j'ai connu moi-même à Comorn une dame respectable de ce nom ,

propriétaire d'une des plus belles maisons dans celte ville. En Ecosse on trouve le district et la ville de Banff ; l'illustre famille des comtes Banffy occupe l'un des premiers rangs en Transylvanie. Maintenant je demande à tous ceux qui connaissent la Hongrie et sa langue nationale, si tous les mots précités ne sont pas purement hongrois.

Je vais plus loin , et j'invite les savans étrangers et nationaux à concourir, par leurs lumières et leur profond savoir, à rechercher, dans les annales de l'Asie et de l'Europe, l'origine, la grandeur et les migrations des Huns, et surtout des Huns appelés Magyars , dont les traces se trouvent presque dans toute l'Asie et même en Afrique , ainsi qu'on peut le prouver par la dénomination purement hongroise de lieux , de noms de princes et d'autres individus , qu'on trouve graves sur des monnmens anciens. En voici une preuve irrécusable; la note suivante a été copiée et traduite d'une inscription sanscrite et gravée sur une colonne, près àeBouddal, dans l'Indostan :

« Vira Dév (*) était la race Sandilya. Le prince Genga , autre Sabra, ne gouverna qu'un canton ; il fut vaincu par les chefs Ditya; celui-ci eut pour femme Ilcha. . . . Les états ou domaines qui s'étendaient jusqu'à Rêva-Gyanak (*) .... Le prince Sri Déva Pâl ( s ) régna à Afongouyr il y a plus de mil huit cents ans. Il eut de la princesse Sarkara le

(1) Je préviens les lecteurs que tous les noms que je cite, je les ai transcrits littéralement et avec les accens tels qu'ils se trouvent dans les Asiatiques Researches. Ces accens sont exclusivement propres à la langue hongroise.

(2) La famille des comtes Révay existe encore aujourd'hui en Hongrie.

(3) Déva, ville de Transylvanie, et Dévay, famille hongroise. — Vil en hongrois, et Paul en français.

Brahman Somosvàr, qui était pareil à Som ( 4 ) , descendant à'Atri. Il adopta les mœurs de Dkanangyay; il épousa la princesse Ranna comme &t> (*) avait épousé Sziva. . . . ( 5 ) Se fiant à sa sagesse, le roi Gaar jouit long-temps de la domination sur les pays de la race anéantie à'Utkdl, des Huns humiliés dans leur orgueil (*), des rois de thavir et de Gurgyar. »

Certes, aucune nation européenne, hormis la nation hongroise, ne saurait s'approprier les noms ci-dessus cités, ainsi que les suivans : le prince Sri Sura Pâl.... le prince SriNdrâyan Pâl. . . le roi de Teve-Lanka-Durga. . . Gang a, fille de Gyahnu , Gyayanta.

On trouve encore dans l'Inde, en sanscrit, les endroits Soma-Vârel Buta-Far. Dans une autre inscription sanscrite , on lit le nom de Készi ( 5 ), destructeur d'un mauvais génie. Un nommé Amara-Déva était conseiller d'un roi d'Indostan. Finalement, les montagnes qui partagent la presqu'île de l'Inde en deux parties sont appelées Gates , et ce mot esterteore hongrois : gdt , gdtôlni, gdnes , signifie en hongrois entrave, obstacle, empêchement. En effet, le passage par tes Gates , pour se rendre sur la côte de Malabar, est très difficile et pénible.

Passons maintenant en Abyssinie ; on y trouve un endroit

(4) Som est la racine des noms de familles hongroises, tels que les ' comtes Somsich , les nobles de Somogyi , Somlay, etc.

(2) SziV en hongrois signifie le cœur, et »ziva ou gzilva , une prune.

(3) Dans les endroits marqués de points (....)» l'inscription est effacée.

(4) On est donc forcé de convenir, d'après cette inscription , que ie Huns avaient dominé dans une partie de l'Indostan.

(5) Nagy-Keszi et Kiss-Keszi sont deux beaux villages danslecomitat de Comorn.

appelé Szék-ût (mot purement hongrois) , le royaume de Kambdr et les endroits snivans , dont les noms sont originairement hongrois et qui existent encore de nos jours en Hongrie: Szehdrà , Féd t Vdczy , Gàezy, hvâra, et les lacs Dara et Bada , Gonddr, ville [V oir Tel lez dans Thévenot, Rec, p. 20). Pour ôter tout doute aux lecteurs, il faut que nous répétions encore que nous avons scrupuleusement transcrit tous les mois précités , avec les mêmes accens et la même orthographe , tels enfin qu'ils se trouvent dans l'original.

Dans la Géographie générale comparée, par Karl Ritter, nous lisons, au sujet des Abyssiniens, que le berceau et l'origine de cette nation sont, comme ceux de tous les peuples primitifs du globe, couverts d'épaisses ténèbres, et les Abyssiniens demeurent encore jusqu'à nos jours une nation énigma tique.

En lisant les lignes ci-dessus tracées , un Hongrois ne doit-il pas tressaillir de joie à la pensée que sa nation a , peut-être , dominé jadis dans l'Inde et même en Abyssinie? Quelle réminiscence que celle que nous rappellent nos ancêtres , maîtres autrefois d'une partie de l'Indostan, qui , loin de suivre alors les mœurs , les coutumes des peuples, barbares, qu'ils adoptèrent plus tard sous Attila, avaient signalé leur existence par des mœurs douces, en embrassant la religion des Indous, dont la croyance est si simple, dont le dogme, si admirable , est contenu dans ce peu de paroles : (( La triple divinité de Brahma, Vishnou et Shi va, désignée par le mot ont, est l'emblème de la puissance créatrice, conservatrice et destructrice. Il n'y a qu'un seul Dieu appelé Brahma ou le grand Dieu , un être sans forme, dont l'essence est incompréhensible , et qui , par cette raison , doit être adoré sous les symboles de ses divers attributs.

L'univers est gouverné par un régulateur suprême et intelligent , dont l'essence divine passe dans le cercle entier de la nature, donne du mouvement aux astres , et vivifie la création animale. L'aine , après la mort , remonte au sein de l'esprit immortel de Dieu , et le corps redevient poussière. Celui qui se distingue dans ce monde par des actes de piété et de charité parviendra à l'immortalité; mais l'homme qui détruit la pureté de son ame demeurera pendant un certain temps avec de mauvais esprits dans des régions couvertes d'une éternelle obscurité, et, après avoir subi la punition due à ses crimes , son esprit sera renvoyé dans ce monde pour demeurer dans les corps des bêtes. » Voilà une ample matière à méditer pour nos théologiens!

ZLTIII.

Page 1