DÉPART DE TIFLIS. — UN MOT SUR LES BELLES GÉORGIENNES
Je reprends maintenant le fil de ma narration.
Depuis que j'avais eu l'honneur, à Tiflis, d'être présenté à M. le feld-maréchal , qui me reçut d'une façon tout-à-fait opposée aux manières distinguées et prévenantes des hauts personnages russes, tant civils que militaires , je m'étais bien fermement proposé de ne plus entrer dans son orgueilleux palais. Aussi ne fus-je pas peu surpris , le jour de la Pentecôte, de voir entrer dans ma chambre, de bon matin, un valet de pied du feld-maréchal , pour s'assurer, disait-il, d'après l'ordre de son maître, si j'étais en ville et où je logeais. Trois jours après ce message, ayant quitté Tiflis sans me présenter au palais, la curiosité da feld-maréchal n'eut point de suite. Dans la matinée de la Pentecôte , on procéda à l'installation du gymnase de Tiflis , à laquelle assistèrent toutes les autorités civiles et militaires ayant à leur téte le feld-maréchal.
Ce même jour je dinai chez M. le baron de Gamba , consul de France, homme respectable, instruit et généra-
lemcnt estimé à cause de son aimable caractère et pour ses connaissances littéraires ; il est auteur d'un ouvrage sur la Géorgie, qu'on peut lire avec intérêt. Sa maison est ouverte à tous les étrangers que l'amour des sciences conduit dans cette capitale. Je témoigne ici à M. de Gamba , ainsi qu'à mademoiselle sa fille , toute ma reconnaissance pour l'accueil amical qu'ils ont bien voulu me faire. L'empereur Alexandre, voulant récompenser, avec sa générosité ordinaire, les services que M. de Gamba a rendus pendant son séjour en Géorgie, lui a fait donation d'un terrain considérable situ» dans la belle province d'Imérétie.
Pour ne pas m'étendre plus au long 6or la description de la ville et des habitans de Tiflis , je me borne à ajouter que les Géorgiens méritent d'être mieux connus pour être mieux appréciés , tant à cause de la douceur de leurs mœurs que de leur habileté dans le commerce et dans les arts. Ils sont industrieux et aiment à cultiver les champs , les vignes , à élever de nombreux troupeaux de chevaux , de bêles à cornes , de brebis , etc.
La beauté des Géorgiennes est incomparable et bien supérieure à celle des femmes tcherkesses, lesquelles, étant moins civilisées et adonnées aux travaux champêtres , ne peuvent garantir leur teint contre l'ardeur du soleil. Quant à leur toilette, les Géorgieunes sont coquettes et aimept à se parer de tout ce que l'industrie produit d'élégant en France, en Angleterre , en Allemagne, en Russie; d'ailleurs, les Géorgiennes sont plus riches que les Circassiennes, ou du moins assez aisées pour vivre sur le pied des dames européennes. Je suis bien aise d'avoir lu dans l'ouvrage d'un aimable auteur que , pour avoir l'idéal de la beauté , il faut la chercher à Tiflis, où
Tout est joie et délice ... où je voudrais mourir, Où rèf ne de l'amour le voluptueux empire.
C'est cette Géorgie , aux femmes ravissantes , Pâles , mourant d'amour, languissantes d'ardeur, Dont la bouche est de feu , les lèvres frémissantes , Et l'haleine un parfum de douce et tendre odeur; Êtres tout revêtus de formes fantastiques ,
Dont l'œil est consumant.
Là , les seins sont de neige et les peaux satinées , Les cheveux abondans effleurant les talons ; Les teints ont la fraîcheur des calmes matinées , » Les sourcils sont arqués , et les yeux noirs et longs :
Tout en elles est beau , tout est noir, blanc et rose ,
Tout est prompt à charmer ; La , le cœur fatigué jamais ne se repose ;
La , vivre c'est aimer.
Malgré les charmes que le séjour de Tiflis offre, et malgré l'extrême envie que j'avais d'y demeurer encore, je fus pressé par la promesse que j'avais faite , dans mes rapports , de me trouver à Conslantinople vers la fin de mai. D'ailleurs, je reçus de Vienne une lettre de change de trois mille francs pour m'aider à traverser tout l'espace de la Géorgie , de l'Iraérélie et de la Mingrélie , et me rend re par Trébizonde à Constantinople , et de là à Tries le et à Vienne.
Je pris donc congé de tous ceux qui m'avaient témoigné de la bienveillance, et je quittai Tiflis le 2 juin, au grand regret de mon aubergiste, qui tirait journellement une bonne aubaine sur moi. Les chevaux de poste étant arrivés avant l'heure que j'avais fixée, je fus empêché d'aller déjeuner chez M. le prince Galitzin , major-général , qui avait eu la bonté de m'inviter la veille chez lui. Mon regret de n'avoir pu profiter de sa bonté fut d'autant plus grand, que j'aurais désiré faire une plus ample connaissance avec
ce seigneur, dont la famille m'avait comble d'honnêtetés en Crimée.
Le pays que je parcourus depuis Tiflis, sur la rive droite du Kour jusqu'à Gort, n'est plus si monlueux. Les champs annoncent l'activité et l'intelligence des cultivateurs indigènes et des colons wurtembergeois qui occupent des villages le long du Kour, et savent profiter de la fertilité du sol et de l'abondance des pâturages.
Avant d'arriver à la première poste , on passe le Kour sur un pont de pierre solidement construit. On entre bientôt dans Meschet , à 26 werstes de Tiflis , où l'on change de chevaux pour continuer la route par Mokran jusqu'à Tchalka , où je passai la nuit au milieu des Cosaques ; car il ne fallait pas compter de trouver uue auberge jusqu'à Constanlinople.
Le lendemain de très bon matin j'arrivai à Gori, qui, après Tiflis, est la ville la plus considérable de la Géorgie. Sa situation est charmante ; la ville est défendue par un fort placé sur une hauteur d'environ 60 pieds au-dessus de la vallée de Liakwi, mais il est actuellement abandonné comme inutile. Celte cité paraît avoir été jadis florissante; aujourd'hui elle fait peu de commerce, à en juger par son bazar assez mal fourni , soit de marchandises, soit de comestibles. Outre deux églises géorgiennes et une arménienne schismatique, il y a au centre de la ville une église arménienne catholique nouvellement bâtie ; elle est desservie par un capucin italien appartenant à la propagande de Rome. Ce vénérable moine était généralement estimé dans le pays ; il me reçut avec amitié, et comme j'avais besoin de me procurer quelques vivres pour la route et pour mon dîner, il me fit acheter des poulets et les fit rôtir avec beaucoup de complaisance ; il m'offrit même une chambre
assez propre pour passer la nuit à Gori , mais je l'en remerciai et pris congé de lui , en mettant quelques pièces d'argent dans les mains de son familier (domestique), pour dédommager le bon père des incommodités que je loi avais causées.
Les vins que produisent les environs de Gori sont excellens. Le père capucin m'en fit goûter de sa propre récolle, et comme il se préparait à en remplir un grand verre que l'on emploie ordinairement en Allemagne pour la bière, je lui en témoignai ma surprise ; mais , de son côté, il fat bien plus surpris en voyant que je n'en buvais qu'un peu; il ajouta que dans ce pays on ne buvait jamais de l'eau , mais du vin , et cela toute la journée, tant il était abondantehex eux. En effet, je vis ce bon père vider une bouteille daDS un clin d'œil.
Ayant achevé mon frugal repas, je retournai au poste des Cosaques, qui m'attendaient déjà pour montera cheval. En sortant de Gori on passe à gué le Liakhwi , qui est très rapide, et, malheureusement pour les voyageurs, il se partage en plusieurs bras , qu'on traverse successivement avec un véritable dégoût. Dans ce moment ce torrent était très gonflé par la fonte des neiges, et il fallait faire beaucoup d'attention pour le passer sans danger. Tous ces torrens, sur ma route , m'empêchèrent d'uller vite, et la nuit me surprit à Sottram , qui n'est qu'à 60 werstes de Gori et la ville principale de la Knrtélinic.
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