G. N. MUNATIUS
M. F. PAL AURELIUS BASSUS
PRO CAVC (Cawaso) PR^FECTUS.
Me conformant a ces exemples, je continuerai a me servir du mot Capcast.
{i) En Russie on appelle iieppe toute. plaine étendue inculte, ou cultivée à de longs intervalles.
Depuis plusieurs jours la pluie tombait sans cesse et rendait les chemins difficiles; ne pouvant cependant compter de sitôt sur un temps plus favorable , je pris la route de la ville de Brody, située sur les frontières de la Gallicie. Cette ville esl remarquable par l'étendue et l'importance de son commerce et par l'afAueoce de marchandises deLeipsick, de Francfort, de Vienne , de Paris et de Londres. La ville jouit d'une franchise illimitée dans l'enceinte de ses murs. Ou y trouve en abondance tous les objets de luxe que l'industrie européenne y fait affluer ; les routes qui y mènent dans toutes les directions, sont bien entretenues; dans les auberges* les voyageurs trouvent toutes les commodités qu'ils cherchent en vain dès qu'ils ont dépassé les frontières de In Gallicie , excepté dans les principales villes de l'empire russe.
Le 5 juin , je fis mes adieux à la monarchie autrichienne , témoin des jeux de mon enfance et des succès de ma jeunesse. En moins d'une heure je me trouvai à la barrière russe? deux heures étaient déjà écoulées, et j'étais encore à mie morfondre à cette triste barrière au milieu de la boue, qui ne me quitta plus jusqu'à Tulchine.
La petite ville de Radzivilow , où se trouve la première douane russe , est à une petite lieue de la barrière. Un Cosaque , qui ne se presse pas , sort enfin son cheval de l'écurie i prend votre podroche et le porte à la ville pour le présenter au. commissaire civil chargé delà police dn lieu. Après une longue attente , le même Cosaque revient avec l'ordre d'ouvrir la barrière.
Plus je m'approchais de Radzivilow, plus je trouvais le chemin détestable ; des marais exhalant une odeur infecte entourent cette partie de la ville et en rendent l'accès très désagréable. J'arrivai enfin lout désolé à la douane russe ,
établie dans un petit bâtiment assis au milieu de l'eau et de la boue , et qu'on ne peut aborder que sur des planches mal assurées et mises de travers.
Après l'examen le plus minutieux des effets du voyageur, il faut attendre encore une heure pour faire viser le passeport, dont on remplit une demi -colonne je ne sais de quel procès-verbal ; mais tout cela se fait chez les Russes avec une complaisance qui vous dédommage amplement de l'ennui que vous éprouveriez sans les manières obligeantes des employés.
On est bien embarrassé en Russie quand on n'est pas muni de lettres de change; car a-t-on des assignats (roubles en papier), on les confisque; a-t-on des ducats qu'on aura achetés à Brody à raison de ii fl. 30 kreutzers, non compris l'agio, on ne peut les changer que contre ii roubles en papier, ou ii fl. papier d'Autriche. Le seul moyen de faciliter l'affaire c'est de changer des billets de banque contre des roubles d'argent (*) , dont on peut importer une quantité illimitée, mais, dans ce cas, on perd trente à quarante kopeks ; ou si on veut avoir des assignats à Radzivilow , on reçoit vingt-sept roubles d'argent pour cent roubles en assignats, ce qui occasionne une perte de huit pour cent.
La ville de Radzivilow , située^n Volhynie , est habitée par des Polonais , quelques Russes et des Juifs qui vivent et s'enrichissent aux dépens des premiers ; ils font un commerce actif, transportent les marchandises et les passagers dans toutes les directions , et s'arrangent si bien avec les
(I) Une rouble d'argent passe pour quatre roubles en assignat , mais en la changeant chez un marchand, elle ne vaut que trois roubles et 70 kopeks. Le kopek vaut un centime. Cent kopeks font une rouble en assignat ou un franc.
autorités russes, qu'ils se sont emparés même de la charge de maître de poste.
N'ayant pas une voiture à moi pour courir la poste, je louai un briichka jusqu'à Odessa. Ce n'est pas le moyen le plus économique que de ne pas se servir de chevaux de poste; car en Russie on est bien et promplcmcnt servi , et à meilleur marché que dans les autres pays de l'Europe (*).
La manière de voyager semblable à la mienne est bien désagréable , mais pas autant que de courir la poste dans un téléga ( a ) , qui est le plus incommode des chariots après le karoutza des Valaques et des Moldaves. Ce chariot est si court , que lorsqu'une petite malle est placée sur le devant, on est obligé de recourber les genoux pendant tout le temps de la course ; et, comme on ne peut pas s'appuyer par derrière, la moitié du corps se trouvant hors du chariot, on est forcé de se tenir en équilibre , droit comme une pique. Les roues étant très élevées et rapprochées les unes des autres rejettent dans le chariot toute la boue qu'elles ramassent en roulant avec rapidité, ou, par un temps sec, elles font soulever un tourbillon de poussière qui enveloppe le voyageur et l'empêche d'ouvrir les yeux.
Aux approches de Tulchine , le grand chemin est un peu mieux soigné, le terrain étant parsemé de gravelles; aussi bien jusque là mon cocher juif n'était allé qu'au pas. Le premier jour, après trois heures de marche , il s'arrêta pour dîner à Podberztché, petite ville avec un château appartenant au comte Tarnovsky, qui venait d'y arriver du
(i) Pour chaque cheval on paie 8 kopeks par werste , et 2 kopeks pour le droit de la couronne. On est obligé de prendre au moins trois chevaux.
(a) En Hongrie le taliga est une espèce de brouette; le téléga russe en a exactement la forme.
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lieu de sa détention , ayant été déclaré non coupable du délit de conspiration ourdie en Pologne et en Russie à l'occasion de l'avènement au trône de l'empereur Nicolas. M. Tarnovsky, relégué dans son château , se trouvait sous la surveillance d'un officier russe , qui ne le perdait pas de vue.
Après une route fatigante et au milieu de toutes sortes de privations , j'arrivai enfin àTulchine, située en Podolie. J'eus bien de la peine à me loger, toutes les maisons étant occupées par les officiers de la garde impériale qui campait hors de la ville. Finalement, un Juif m'offrit une petite chambre à raison de quatre roubles pour les vingt-quatre heures.
Tulchine appartient aux comtes Petocky; b château, placé au centre de la ville, esl un des plus vastes de toute la Pologne ; il se distingue par son architecture, par le goût qui régne dans> son ensemble et par son aspect imposant : H« ne cède , sons tous ces rapports , qu'au château de Pulawy, propriété des princes de Csartorinsky, mais, depuis la dernière révolution, cédé, je croie , au prince de Varsovie- Erivansky.
Vis-à-vis du château, dans la grandie rue, est une belle église qui attire les regards des passans par sa beauté et par ses ornemens; cèle atteste la munificence àu seigneur châtelain. La< ville elle-même , quoique petite, est régulièrement baràe ; les rues sont alignées , les maisons extérieurement propres , et presque toutes sont ornées de colonnes* „ ce qui offre un joli coup d'oeil. Chez les Russes , cet endroit n'est pas réputé ville , attendu qu'il n'appartient pas à la couronne. Les propriétaires des maisons (fans la grande rue sont des Juifs , comme généralement toutes les petites villes de Pologne en fourmillent.
L'empereur Nicolas était dans ce moment attendu à
Tulchine pour passer en revue sa garde , qui est magnifique; mais la maladie du roi de Prusse avait retenu ce monarque à Berlin.
Pendant mon séjour dans cette ville . j'ai parcouru l'enceinte et les environs , qui présentent des sites assez agréables et des collines, si rares dans celte partie de la Pologne. Dans la maison où j'étais descendu , demeurait temporairement le comte Orlow, officier dans la garde impériale, le même qui avait été chargé déporter de Taganrog à Saint- Pétersbourg la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre. Cet officier m'a assuré qu'il avait parcouru cette dislanco en trois jours et dix heures.